Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
212 pages

p. 157 à 170
doi: 10.3917/afco.210.0157

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no210 2004/2

2004 Afrique contemporaine Actualités

Les agricultures familiales africaines entre survie et mutations

Jean-Claude Devèze  [*]
L’évolution des agricultures familiales africaines francophones reste préoccupante malgré les efforts accomplis et des réussites comme un certain développement des zones cotonnières. Les paysans continuent à se débattre entre des mutations difficiles à maîtriser et des économies de survie, avec des risques de marginalisation croissante aux conséquences redoutables au plan économique, environnemental, politique et humain. Pourtant des voies existent pour mobiliser les capacités des producteurs, pour "moderniser" ces agricultures, pour trouver de nouveaux équilibres entre agriculteurs et ruraux, entre villes et campagnes, entre intérêts individuels et approches collectives. In spite of many efforts and occasional successes, such as in developing cotton growing areas, the present trend for Francophone Africa’s family farmers is still worrying. Difficult mutations and survival economies are still the rule, with a growing risk of marginalization, wearing tremendous consequences at economical, environmental, political and social levels. There are however some ways of mobilising producers’ capacities, " modernising " agriculture, defining a new balance between farmers and the rest of rural people, between town and country and between individual interests and a collective approach.
Après une quarantaine d’années de travail en France et en Afrique, mon expérience en matière de développement rural m’a convaincu de l’importance de l’avenir des agricultures paysannes familiales pour l’équilibre de notre planète. En effet, les populations rurales, qui représentent encore près de la moitié de la population mondiale et près des deux tiers de celle de l’Afrique au sud du Sahara, vivent encore en forte proportion dans le cadre d’exploitations familiales peu productives [1] qui ont de plus en plus de mal à leur assurer un niveau de vie décent.
L’évolution des agricultures familiales africaines reste préoccupante, après plus de cinquante ans d’aide au développement, malgré les efforts accomplis et les mises en garde, à l’exemple de celle de René Dumont dans L’Afrique noire est mal partie [2]. Les paysans africains continuent à se débattre entre des mutations difficiles à maîtriser dans leur situation et des économies de survie, avec des risques de marginalisation croissante aux conséquences redoutables aux plans économique, environnemental, politique et humain.
Cet article se propose donc, dans un premier temps, d’éclairer les enjeux de l’évolution de ce type d’agriculture ultra-dominante dans les pays d’Afrique au sud du Sahara ; puis, en prenant l’exemple des zones cotonnières, de dégager des voies possibles pour leur "modernisation" ; enfin de présenter les sujets importants à approfondir pour leur permettre de prendre en main la construction de leur avenir dans le cadre de la mondialisation [3].
 
Les principaux enjeux de l’évolution des agricultures familiales
 
 
Les agricultures familiales sont encore marquées par le poids des fortes traditions des sociétés rurales, à savoir la vie en autarcie, l’importance du rôle des chefs de famille ou de clan, le conformisme villageois, etc. De façon plus positive, l’importance que jouent les valeurs des sociétés d’appartenance et les relations au sein des communautés d’origine traduit une dimension socioculturelle forte [4]. Ceci amène à se poser la question des éléments qui favorisent les changements d’attitude et de comportement des populations agricoles face à une modernité de plus en plus prégnante avec la mondialisation.
Il faut aussi souligner l’importance du caractère familial de ces agricultures, en particulier pour la mobilisation de la force de travail, d’où leur appellation d’agricultures familiales. La multiplicité des objectifs, des niveaux de décision et des responsabilités de leurs membres [5] constitue un facteur de complexité important à clarifier. Chaque membre de la famille est de plus en plus confronté à des évolutions difficiles de son contexte, qu’il s’agisse de la dégradation des ressources naturelles que l’on surexploite pour survivre, de la croissance des besoins monétaires pour s’éduquer ou se soigner, de la baisse des prix de vente des produits, etc. Il en résulte trop souvent une importance accrue de stratégies à court terme, permettant de survivre, mais pas de conduire des projets de promotion individuelle et collective. Il faut donc s’interroger sur l’évolution des stratégies de chaque membre de la famille ainsi que des éléments qui favorisent leur intégration, leur cohérence et leur inscription dans la durée.
Les paysans sont enfin enracinés dans leur milieu, leur communauté villageoise, leur "pays", d’où aussi leur appellation d’agricultures paysannes. Il convient ainsi de s’interroger sur les interactions entre les évolutions de ces agricultures et celles des conditions locales d’existence et d’accès aux services, en lien avec la décentralisation, le développement local et communautaire, les politiques d’aménagement du territoire.
Compte tenu des caractéristiques des agricultures familiales, il est important d’essayer de dégager les principaux enjeux qui conditionnent leur avenir :
  • Les agricultures familiales traditionnelles, économes en intrants et en énergie, présentent une bonne capacité de résistance aux aléas extérieurs tant que les équilibres écologiques sont préservés. Par contre, face aux évolutions rapides en cours sur notre planète, elles se trouvent de plus en plus marginalisées du fait de leur manque de compétitivité et/ou de leur faible poids dans le commerce face aux agricultures modernes subventionnées. L’enjeu est d’abord économique.
  • Les paysans, à la différence des entrepreneurs agricoles qui se considèrent comme des chefs d’entreprises comme les autres, vivent au sein d’unités familiales où les revenus ne sont pas différenciés en catégories comme salaires, profits et rentes. Limiter les risques est primordial pour survivre et, si possible, préserver une certaine autonomie. La principale valeur reste le travail. L’enjeu est donc culturel ; il s’agit de se situer entre tradition et modernité, entre libération des capacités individuelles et participation aux solidarités familiales et communautaires et aux efforts collectifs, etc.
  • L’enjeu est aussi social, car sortir du conformisme local en se différenciant risque de vous couper de votre voisinage. De même, l’enrichissement plus rapide des plus dynamiques ou des mieux "placés" est souvent source d’inégalités.
  • L’enjeu est enfin politique. Sur le terrain, les changements économiques, sociaux et culturels entraînent une recomposition des rapports de force qui relève d’un jeu complexe d’acteurs. Au niveau national, la mise en place d’un environnement socioéconomique sécurisé favorable au changement relève pour une bonne part du politique et de la gouvernance. Enfin, au niveau international, les politiques des Etats dominants doivent œuvrer à l’attribution d’une part équitable de la valeur ajoutée aux produits du Sud et d’une aide favorable à la modernisation de ce type d’agriculture.
Chaque agriculture familiale, selon son degré d’évolution, ses caractéristiques et son environnement, se retrouve confrontée à des obstacles plus ou moins difficiles à surmonter pour relever ces enjeux. Ma participation au début des années 1970 à des travaux [6] sur les attitudes des agriculteurs bas-normands face au changement m’a conduit à chercher à mieux comprendre les difficultés de modernisation de leurs exploitations familiales dans un contexte qui était favorable sur le plan de la formation et de l’organisation des producteurs, mais défavorable sur celui de la vente de leur lait et de leur viande malgré leur poids politique.
En Basse-Normandie, le premier obstacle à franchir pour moderniser son exploitation, d’ordre psychologique et culturel, était alors celui de l’emprunt ; ceci supposait en effet d’être confiant dans sa capacité de rembourser et d’accepter de devenir un client plus ou moins dépendant du "crédit agricole". Deuxième obstacle, il fallait être capable de rentabiliser l’investissement acheté à crédit en maîtrisant les itinéraires techniques, mais aussi, troisième obstacle, capable de déterminer le choix des changements sur l’exploitation et l’organisation du travail grâce à une bonne gestion. Enfin, dernier obstacle, plus difficile, d’ordre économique, vendre et valoriser ses produits et changer de spéculation, en cas de débouchés à des prix trop faibles, nécessitait des capacités maîtrisées par une faible minorité (5 %).
Les agriculteurs qui franchissaient ces obstacles n’étaient pas les plus riches ni ceux installés sur de plus grandes surfaces, mais les plus motivés et déterminés, pas forcément les plus formés, mais ceux qui utilisaient le mieux leur capacité à compter et à maîtriser la gestion de leur ateliers de production et de leur exploitation grâce au contrôle laitier et au conseil de gestion. Ils avaient en majorité moins de 45 ans.
De même, en Afrique, les agriculteurs doivent surmonter de nombreux obstacles, pas forcément identiques ni dans le même ordre que ceux rencontrés en France. L’exemple de la modernisation des agricultures familiales en zones cotonnières, particulièrement significatif, peut nous aider à mieux comprendre les difficultés du changement.
 
La modernisation des agricultures familiales en zones cotonnières
 
 
En zones cotonnières de l’Afrique de l’Ouest et du Centre, l’évolution des agricultures familiales est liée à l’importance croissante prise par le coton. Le passage d’une production de 500 000 tonnes de coton graine au milieu des années 1970 à plus de 2 millions de tonnes au début des années 2000 a constitué un élément marquant, le coton constituant la principale culture de diversification de ces zones par rapport aux productions vivrières traditionnelles.
L’élément marquant de cette dynamique [7] a été l’organisation de la filière coton sous une forme intégrée de l’amont à l’aval autour de sociétés d’Etat, ce qui a permis de sécuriser l’environnement socioéconomique des producteurs en matière d’approvisionnement à crédit et de commercialisation du coton graine. Ainsi l’obstacle de l’accès au crédit a été surmonté pour les petits prêts à court terme pour l’achat d’intrants, dans le cadre d’une caution solidaire de groupes de producteurs et d’une sécurisation du remboursement lors de l’achat du coton graine ; par contre, le problème n’a pas été résolu pour des crédits individuels à moyen terme et pour de plus gros investissements, sauf exceptionnellement pour la culture attelée. De même, des itinéraires techniques pour les systèmes de production coton ont été mis à disposition de la vulgarisation grâce à la collaboration entre les sociétés agro-industrielles cotonnières et la recherche ; malheureusement ces appuis s’essoufflent faute de financements sécurisés ainsi que d’une association à l’innovation et d’une responsabilisation suffisante des producteurs. Depuis une vingtaine d’années, la structuration des producteurs est en cours ; restée trop longtemps cantonnée aux groupements de base et trop souvent dépendante d’appuis extérieurs, ce qui a limité son poids économique et politique, elle demeure encore fragile.
Sur le plan financier, les crises liées aux baisses des cours du coton sur le marché international (en particulier en 1985-1986 et 1991-1992) ont été surmontées grâce à des mécanismes de stabilisation et à des appuis financiers de la France et du système de stabilisation des recettes d’exportation (STABEX), mais sans réelle responsabilisation des producteurs. La dévaluation du franc CFA début 1994 a permis de relancer les filières en difficulté, mais la volatilité des cours les a fragilisées de nouveau et, en même temps, a remis en cause les possibilités d’investissement au profit de ces agricultures paysannes.
Une amorce de modernisation des unités familiales d’exploitation en zone cotonnière, entraînant des augmentations de production du coton et du maïs et une diffusion de la culture attelée, a permis un début d’amélioration des revenus monétaires des producteurs et un accès plus facile au travail des membres de leur famille, à l’exemple des femmes fortement associées à la récolte. Malheureusement l’apport structurant et dynamisant de la culture du coton semble s’épuiser si l’on considère la stagnation des rendements ces dernières années et les difficultés de nombreuses organisations de producteurs et de certaines filières en cours de réorganisation.
Ceci a conduit à préconiser une diversification des productions par rapport au coton. Le plus naturel a été, dans le cadre des systèmes de production coton, la promotion du maïs. Cette dernière culture se heurte à la limite des débouchés disponibles, compte tenu des aléas du marché des vivriers. Aussi il est suggéré actuellement d’autres diversifications comme par exemple l’anacarde, l’arachide, le riz, les tubercules, les légumes, etc. Mais là aussi les résultats sont médiocres du fait de marchés aléatoires, d’un manque d’organisation de ces nouvelles filières et surtout d’une insuffisante continuité dans l’action entre partenaires responsables.
Dans la plupart des pays, deux problèmes principaux trouvent difficilement des solutions, celui de la réforme des filières coton et celui de leur compétitivité au moment où s’accélèrent leurs privatisations et leurs libéralisations. Une partie délicate pour relancer les dynamiques se joue à l’amont de la filière, au niveau des producteurs, avec d’une part le problème de l’amélioration durable de la productivité de leurs exploitations et d’autre part celui de la structuration de leur organisation pour leur permettre de jouer pleinement leur rôle dans chaque filière et d’en éliminer les disfonctionnements.
L’exemple le plus intéressant en matière de lancement d’une nouvelle dynamique de l’amélioration de la productivité semble être actuellement celui du Bénin. Au début des années 1990, un conseil de gestion à l’exploitation familiale (CEF) a été expérimenté avec quelques agriculteurs. En 2003, 2 300 personnes sont engagées dans le processus d’apprentissage de la gestion de l’exploitation, en majorité des hommes, mais aussi des femmes pour leurs petits ateliers de production et/ou de transformation.
Le CEF est mis en œuvre grâce à un projet centré sur les zones cotonnières, financé par l’Agence française de développement (AFD), le Projet d’amélioration et de diversification des systèmes d’exploitation (PADSE). Il mobilise des opérateurs ou des organisations de producteurs (OP) capables de travailler avec des groupes de volontaires intéressés par le conseil de gestion. Il se caractérise par un souci de lier l’apprentissage à la pratique : les outils de gestion sont présentés et mis en application immédiatement ; les données sont traitées, restituées et analysées avec les producteurs ; la gestion fait prendre conscience de la nécessité de l’amélioration des techniques et de l’organisation du travail. Les conseillers de gestion sont aussi responsabilisés dans la formation et le suivi des producteurs formés et ont la possibilité d’initiatives : visite d’échange, expérimentation, etc. Une place prépondérante est progressivement donnée à l’apprentissage de la gestion en langue locale.
Ce conseil à l’exploitation a déjà des effets importants. De nombreux producteurs sont désormais capables d’intensifier [8] et de diversifier leurs productions, de gérer leur exploitation et la trésorerie de la famille, de faire des choix pour améliorer l’exploitation, d’organiser le travail et de programmer les campagnes, etc. Le CEF suscite aussi de nouvelles demandes de producteurs, notamment en termes d’innovations et de conseils techniques (gestion de la fertilité, amélioration de l’élevage, etc.), de mise en forme de plans de développement de leur exploitation (assolement, association agriculture/élevage, clôture, échange amiable de terres, etc.) et d’accès au crédit. Pour ce dernier point, il s’agit de créer des rapports de confiance entre emprunteur capable de présenter des comptes, prêteur disposé à s’intéresser à des clients voulant investir et conseiller de gestion apte à faciliter la préparation des dossiers de crédit et à suivre leur remboursement régulier.
Au niveau des OP, le CEF contribue à poser le problème des services prioritaires à rendre aux membres et de leur gestion. Aux conseillers en appui aux agriculteurs, il fait prendre conscience de l’importance de leur rôle de formateur et de promoteur et donc de l’intérêt de leur travail. Au niveau national, en l’absence de statistiques agricoles fiables, l’exploitation des résultats du conseil de gestion fournit des données intéressantes sur l’évolution des rendements et des revenus.
Le principal enjeu sera la pérennisation des dispositifs et de leur financement. L’implication forte des différents acteurs (producteurs, OP et ministère de l’Agriculture) permet de penser que des solutions seront trouvées.
Aujourd’hui, cette expérience béninoise présente de nombreux avantages : elle fonctionne à des coûts relativement raisonnables (de l’ordre de 100 euros par producteur et par an) et implique différents types d’acteurs, depuis les agriculteurs jusqu’au ministère. Surtout, cette nouvelle approche permet aux producteurs de faire leurs choix en connaissance de cause et leur donne confiance pour s’adapter à un environnement mouvant. L’objectif est de passer à 5 % des producteurs de coton en conseil de gestion dans les prochaines années. L’atteinte de cet objectif sera en partie liée à la capacité des producteurs à veiller au bon fonctionnement de la filière coton, et donc à la force de leurs organisations.
L’exemple le plus intéressant en matière de structuration des producteurs de coton est sans doute actuellement celui du Burkina Faso.
A partir des années 1970, des groupements villageois (GV) se voient confier deux missions principales au sein de la filière coton : d’une part, la commercialisation locale des intrants en lien avec l’élaboration des plans de campagne et, d’autre part, la commercialisation primaire du coton.
Jusqu’à la fin des années 1980, les GV n’ont cessé de grossir (certains dépassaient les 100 membres), accompagnant la hausse de la production de coton graine passée de 28 000 tonnes en 1970 à 189 000 tonnes en 1990.
Au début des années 1990, les deux tiers des GV se sont trouvés face à des problèmes d’endettement. Les causes en sont multiples : mauvaise programmation des besoins en intrants, insuffisance des documents comptables permettant d’avoir une vision claire de la situation, absence de contrôle des opérations liées au crédit, caution solidaire devenue inefficace en raison du grand nombre d’adhérents, financement par les GV d’investissements hors coton (écoles, dispensaires, etc.).
Cet endettement important des GV a entraîné une crise de confiance des paysans qui ont pour certains abandonné la culture de coton (la production chute en 1992 à 150 000 tonnes).
En 1995, face à ce constat de crise, l’Etat et la Société des fibres et textiles (Sofitex) réagissent avec l’appui des bailleurs de fonds (Union européenne et AFD). Une partie des dettes des GV sont apurées et des groupements de producteurs cotonniers (GPC) remplacent progressivement les GV largement discrédités. Les GPC, de taille plus restreinte (une trentaine de membres en moyenne, 40 tonnes minimum de coton graine produit), sont souvent issus des scissions de groupements précédents, sans que le problème de l’endettement soit définitivement réglé en termes de transmission d’arriérés. En 1999, on comptait 6 600 GPC qui regroupaient 90 % des producteurs de coton.
Cette structuration des producteurs cotonniers se poursuit en 1998 avec la création à partir des GPC d’unions départementales (UD), d’unions provinciales (UP) et enfin d’une Union nationale des producteurs de coton du Burkina (UNPCB) avec, à sa tête, un leader charismatique. Cette union nationale a, en fait, une vocation à la fois syndicale (représenter les intérêts des producteurs) et professionnelle (veiller à la fourniture de services appropriés répondant aux besoins des GPC et des producteurs).
Progressivement l’UNPCB s’implique dans la mise en place d’un volet conseil de gestion aux OP, avec l’embauche de conseillers pour les GPC. L’appui en gestion aux OP a porté d’une part sur la tenue de leur comptabilité et l’établissement de leurs résultats financiers annuels, d’autre part sur des opérations de redressement (écarts de tonnages sur la commercialisation du coton graine, livraisons fictives ou doubles facturations d’intrants, doubles prélèvement d’échéances de crédit, etc.) et de désendettement. Cet appui en gestion, accompagné d’actions de formation, est apporté dans le cadre de deux projets successifs financés par l’AFD.
Suite à un atelier national sur l’endettement des OP coton en 1999, l’UNPCB a pris la tête du mouvement réclamant la mise en place de comités de crédit chargés de déterminer la quantité d’intrants que chaque GPC peut acheter à crédit sans risque d’impayés. Ils analysent avec rigueur les demandes de crédits formulées par les producteurs de coton à leur groupement. Des critères permettent à des comités où siègent les producteurs d’apprécier les demandes : superficies prévues, remboursements antérieurs, part des céréales, respect de ratios d’endettement, garanties, etc.
Depuis 1999, les paysans détiennent 30 % du capital de la Sofitex et sont membres de son conseil d’administration, où ils sont partie prenante des décisions concernant la filière. Dans ce contexte favorable de maîtrise partagée du fonctionnement de la filière entre Etat, société cotonnière et producteurs, la production ne cesse d’augmenter pour atteindre 500 000 tonnes durant cette dernière campagne 2003-2004.
Ces deux exemples montrent bien l’importance pour la modernisation des agricultures paysannes de l’accompagnement des producteurs pour qu’ils franchissent de nouvelles étapes en privilégiant des leviers bien choisis comme un conseil à l’exploitation rénové et une organisation des producteurs sur des bases rigoureuses et pertinentes. Il est important de souligner que la promotion de l’exploitation familiale et la structuration des producteurs sont deux processus non seulement complémentaires, mais interactifs, demandant l’amélioration des capacités de responsabilité et de gestion à tous les niveaux.
Une fois leur productivité améliorée grâce à l’articulation de l’apprentissage de la gestion économique et financière et de l’introduction des innovations techniques, il s’agira de diversifier les productions et de promouvoir leur transformation en lien avec l’élargissement de la demande locale et urbaine, d’emprunter pour investir, d’améliorer les structures foncières et la fertilité de leurs sols, etc. De même, un renforcement des organisations de producteurs et de leur gestion, de la base au sommet, devient indispensable pour améliorer et diversifier les services rendus aux producteurs et pour augmenter leur poids dans les négociations. Ainsi, il est important que des responsables agricoles reconnus puissent faire prendre en compte les intérêts des producteurs, dans le cadre d’une part des diverses filières en cours de réorganisation et de libéralisation et d’autre part des diverses instances de régulation des marchés agricoles.
Dans un tel contexte, le Réseau des organisations paysannes et des producteurs agricoles de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA) peut jouer un rôle croissant pour défendre les producteurs de cette partie du continent et leurs exploitations familiales à tous les niveaux, y compris à celui du commerce international (à l’exemple de leur action à Cancun).
Le schéma ci-après a pour objet de présenter les quatre domaines principaux (en dehors des infrastructures, du développement local, de la santé et de la formation) conditionnant l’avenir des agricultures familiales en zone cotonnière, mais celui-ci peut s’appliquer à la plupart des agricultures du monde entier.
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Ce qui est important, c’est de progresser de façon cohérente dans ces quatre domaines qui s’articulent entre eux. Selon le cas, un domaine peut être privilégié, mais, pour l’agriculteur, c’est l’ensemble qui est porteur.
La modernisation des agricultures familiales des zones cotonnières dépend aussi des interventions des organisations de coopération et de développement bilatérales et multilatérales. L’évaluation de leurs impacts positifs (en particulier de l’appui dans la durée de la coopération française au développement des zones cotonnières), mais aussi négatifs (incohérences de certaines de leurs actions, manque de continuité dans leurs efforts, difficultés à prendre en compte des réalités de terrain), nécessiterait une étude en elle-même.
Après une première réussite dans le développement des zones cotonnières grâce aux filières coton intégrées et à la façon dont elles ont sécurisé la production, la période actuelle est capitale. En effet, face à la baisse de la part du coton dans les fibres textiles, à la diminution constante de son prix sur le marché international et au processus en cours de réformes des filières, il s’agit non seulement de lutter pour une concurrence loyale sur les marchés internationaux, mais aussi pour une amélioration de la compétitivité des filières africaines, avec pour les producteurs une reprise des progrès en matière de productivité et une responsabilisation croissante dans le bon fonctionnement des filières coton. La modernisation et la structuration des agricultures familiales constituent donc des facteurs incontournables pour relancer des dynamiques économiques durables et ainsi les sauver d’une marginalisation irréversible.
 
Un sujet important à approfondir
 
 
Qu’on le veuille ou non, il ne sera pas possible d’échapper à la question de l’avenir des zones rurales africaines. Une des meilleures réponses n’est-elle pas de favoriser leur développement agricole et donc d’appuyer la modernisation des agricultures familiales ? Ceci permettrait d’une part de renforcer la base économique de ces régions, d’autre part de ralentir l’immigration vers des villes ou vers des pays du Nord, incapables de les accueillir dans des conditions satisfaisantes. Les dynamiques économiques agricoles à la base favorisent le développement local, permettant à la fois d’améliorer les conditions de vie des populations et de former dans de meilleures conditions les jeunes qui souhaiteront ou devront partir. L’apprentissage à la responsabilité des agriculteurs les prépare à l’exercice de la gestion des affaires communes et à la démocratie. La prise en compte dans les approches de développement de l’évolution des campagnes africaines doit permettre d’éviter le poids souvent excessif des politiques urbaines (biais urbain).
Ces agricultures doivent donc relever des défis importants pour occuper la place qui leur revient : répondre à une demande alimentaire croissante, s’intégrer dans les échanges nationaux et internationaux, assurer des revenus et donc des emplois pour faire face aux augmentations de population, veiller aux conditions d’accumulation et de renouvellement des forces productives, maintenir des ressources naturelles face à une extension des zones de production, sécuriser le foncier et améliorer les structures des exploitations.
Les agricultures familiales se trouvent à un carrefour entre la voie de l’insertion dans les économies nationales et mondiales ou celle de la marginalisation. Leur échec sur le plan économique aurait de multiples conséquences. En premier lieu, la pauvreté dans les campagnes entraînerait un repli des populations, incapables de migrer, surexploitant les ressources naturelles. En second lieu, ceux qui partiraient le feraient dans de mauvaises conditions, augmentant la proportion des personnes non qualifiées dans les villes du Sud et du Nord. Plus grave encore, à terme, dans nos sociétés de communication où les nouvelles atteignent les zones les plus reculées, un fort ressentiment s’accumulerait contre non seulement les pouvoirs en place, mais également l’Occident [9] qui n’aura pas été capable d’accompagner de façon cohérente la promotion des agricultures familiales.
Comment surmonter ce risque de marginalisation de millions de personnes ? Les afropessimistes invoquent à juste titre, pour tirer la sonnette d’alarme, la mauvaise gouvernance, la multiplication des conflits et des zones d’insécurité, l’incapacité du Nord à être cohérent avec ses principes de solidarité et de justice, le repli face à une modernité envahissante, etc. ; les optimistes – dont j’ai été quand j’ai écrit Le Réveil des campagnes africaines [10] – comptent sur les capacités des hommes à surmonter les difficultés et se replacent dans une vision d’un temps long historique où des mondes "en retard" se sont réveillés rapidement dès qu’un certain nombre de conditions se sont trouvées réunies. L’important est surtout maintenant de ne pas entraver les dynamiques en cours par des interférences extérieures négatives, comme des subventions agricoles inéquitables, et d’accompagner les efforts de ceux qui travaillent ensemble dans la durée à préparer l’avenir ; ils doivent maîtriser les mutations d’une agriculture extensive à une agriculture intensive et respectueuse de l’environnement, d’une unité familiale traditionnelle à une exploitation gérée de façon contrôlée, d’une organisation villageoise à forte dimension sociale à des coopératives constituées sur des bases économiques, etc.
Les agricultures familiales peuvent constituer la base d’un système économique viable inspirant un modèle de société rurale. Celui-ci reposerait sur une recherche permanente de nouveaux équilibres entre tradition et modernité en fonction du génie propre des populations, entre préservation des ressources naturelles et mise en valeur des potentialités, entre importance de l’agriculture et diversification des activités (pluriactivité), entre promotion individuelle et développement collectif, entre lutte contre les inégalités et renforcement des dynamiques économiques, entre villes et campagnes. Cette société rurale, s’intégrant par ailleurs dans l’ensemble de la société, peut devenir de plus en plus pluriactive et interactive, ce qui permettra d’accroître et de sécuriser les revenus des agriculteurs et de leurs familles.
Dans la plupart des pays, modernisation de l’économie et transformation des sociétés sont allées de pair. Il paraît intéressant d’approfondir pour les sociétés rurales africaines la place que peut jouer la modernisation [11] de l’agriculture dans l’adaptation de ces sociétés à un monde "hypermoderne". Une hypothèse de cet article est que l’amélioration des capacités des agriculteurs, qui sont encore majoritaires dans les sociétés rurales africaines, leur permettra de s’adapter aux fluctuations de leur environnement et de maîtriser la modernisation pour que leurs communautés restent toujours porteuses d’un art "du vivre ensemble" important pour notre humanité. Pour ce faire, il faudra que ces sociétés rurales redéfinissent un projet cohérent avec le dynamisme de leur propre culture [12], car "une société inapte à dire ce qu’elle veut est moins malade de sa politique que de sa culture" comme le disait Claude Julien dans un numéro à part du Monde diplomatique en 1987.
Un approfondissement des thèmes abordés trop rapidement ci-dessus pourrait être l’objet de travaux à mener dans le cadre de diverses collaborations, depuis les producteurs jusqu’aux chercheurs et aux politiques. Il s’agirait de préciser la problématique du développement des agricultures familiales africaines [13], d’analyser les conditions à réunir et le type d’appui à mobiliser pour permettre leurs évolutions et mutations et de dégager les perspectives ouvertes par leur modernisation.
 
NOTES
 
[*]Agronome, AFD, Paris.
[1]M. Mazoyer et L. Roudart, Histoire des agricultures du monde, Paris, Le Seuil, 1997.
[2]R. Dumont, L’Afrique noire est mal partie, Paris, Le Seuil, 1962.
[3]J.-F. Bélières, P.-M. Bosc, G. Faure, S. Fournier et B. Losch, "Quel avenir pour les agricultures familiales d’Afrique de l’Ouest dans un contexte libéralisé ?”, Paris, CIRAD, 2002. Voir aussi Grain de sel, n° 23, juin 2003, dossier "Agricultures familiales, de qui et de quoi on parle ?", Inter-Réseaux développement rural, disponible sur <http:// www. inter-reseaux. org/ publications/ graindesel/ gds23/ GDS23couv. htm#D>.
[4]C. Toulmin et B. Gueye, "Transformations in West Africain agriculture and the role of family farms", Club du Sahel/OCDE, juin 2003, disponible sur <http:// www. sahel-club. org/ doc/ agri_doc_1. pdf>.
[5]G. Ancey, "Niveaux de décision et fonctions des objectifs en milieu rural africain", dans AMIRA (groupe de travail Amélioration des méthodes d’investigation en milieu rural africain), "Le choix d’une unité", Paris, INSEE, 1979.
[6]N. Sourice et J.-C. Devèze, "Etude du milieu humain préalable à une politique du lait et de la viande en Basse-Normandie", LVBN, juillet 1971.
[7]"Le coton en Afrique de l’Ouest et du Centre", Ministère de la Coopération et du Développement, Paris, La Documentation française, 1991 ISBN :2 11 -086716-7; voir aussi J.-C. Devèze, Le Réveil des campagnes africaines, Paris, Karthala, 1996.
[8]Les rendements du coton et ceux du maïs sont, au bout de deux ou trois ans de conseil, respectivement supérieurs de 40 et de 30 % à la moyenne des exploitations.
[9]Voir par exemple dans le film "Le blues du jean", diffusé le 16 décembre 2003 sur France 5, la façon dont un responsable agricole du Bénin dénonce les "blancs et les USA" qui sont responsables de la baisse du prix du coton et dont il approuve l’action de Ben Laden ("qui est un guerrier pour nous Africains").
[10]J.-C. Devèze, op. cit. [7].
[11]Le mot modernisation est utilisé en référence aux résultats, sans cesse nouveaux, obtenus dans tous les domaines par des sociétés en changement permanent du fait des innovations et de leur adaptation à un environnement fluctuant. Est donc moderne ce qui bénéficie des progrès récents.
[12]J.-C. Devèze, "Réflexions sur l’enjeu culturel du développement rural africain", Notes et études n° 50 de la Caisse centrale de coopération économique (CCCE), avril 1992.
[13]A partir de l’analyse d’autres exemples comme les agricultures périurbaines, les agricultures irriguées, les agricultures de plantation, etc., et de typologies des agricultures paysannes familiales.
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Agronome, AFD, Paris. Suite de la note...
[1]
M. Mazoyer et L. Roudart, Histoire des agricultures du mond...
[suite] Suite de la note...
[2]
R. Dumont, L’Afrique noire est mal partie, Paris, Le Seuil,...
[suite] Suite de la note...
[3]
J.-F. Bélières, P.-M. Bosc, G. Faure, S. Fournier et B. Los...
[suite] Suite de la note...
[4]
C. Toulmin et B. Gueye, "Transformations in West Africain a...
[suite] Suite de la note...
[5]
G. Ancey, "Niveaux de décision et fonctions des objectifs e...
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[6]
N. Sourice et J.-C. Devèze, "Etude du milieu humain préalab...
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[7]
"Le coton en Afrique de l’Ouest et du Centre", Ministère de...
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[8]
Les rendements du coton et ceux du maïs sont, au bout de de...
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[9]
Voir par exemple dans le film "Le blues du jean", diffusé l...
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[10]
J.-C. Devèze, op. cit. [7]. Suite de la note...
[11]
Le mot modernisation est utilisé en référence aux résultats...
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[12]
J.-C. Devèze, "Réflexions sur l’enjeu culturel du développe...
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[13]
A partir de l’analyse d’autres exemples comme les agricultu...
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