2004
Afrique contemporaine
Actualités
Le maraîchage en économie de plantation : une alternative à la crise sociale et économique ?
Le cas de la tomate dans la région d’Abengourou
[*] en Côte d’Ivoire
Laurence TUJAGUE
[**]
Le Centre-Est de la Côte d’Ivoire, traditionnellement dominé par la culture du cacao, a connu des problèmes de déforestation et de vieillissement des plantations. Face à cette situation, s’y sont développées depuis plus de dix ans des cultures maraîchères, tomate surtout, afin de pallier une chute des revenus agricoles. Cet article examines les conditions dans lesquelles les revenus de cette culture permettent une autonomisation économique des maraîchers dans un environnement marqué par une forte hiérarchisation sociale.
A traditionally cocoa producing region, the Centre-East of Côte d’Ivoire is affected by deforestation and ageing cocoa trees. In this context, developing vegetables (and mostly tomato) production has been for over ten years a response by rural people to the issue of decreasing incomes. This paper examines the conditions for achieving autonomy on behalf of tomato growers in a social environment marked by a high hierarchical constraint.
Loin d’être figées, les sociétés rurales en Afrique de l’Ouest témoignent d’une grande souplesse et s’adaptent aux nouvelles donnes sociales et économiques.
Les politiques d’ajustements structurels, et plus précisément les programmes de libéralisation des filières agricoles, ont un impact sur les économies locales et les agro-systèmes villageois qui se transforment et se recomposent.
Le développement des cultures vivrières et maraîchères s’impose comme une réponse à des incertitudes et à une chute des revenus, qui affectent depuis plus de vingt ans les exploitants, dont les difficultés remettent en cause la reproductibilité des agricultures dominées par la riziculture ou par la cacaoculture.
Cet article concentre son attention sur la région d’Abengourou, dans le Centre-Est de la Côte d’Ivoire, toujours dominée aujourd’hui par une économie de plantation cacaoyère. Cependant, depuis plus de dix ans (Palleschi, 1984) l'importance de la tomate dans cette région soulève certaines questions sur les dynamiques sociales et économiques dans lesquelles s’inscrivent les cultures maraîchères.
Aussi a-t-il semblé opportun de s’interroger sur la culture de la tomate comme moyen d’autonomisation sociale et économique.
La question du maraîchage appréhendée comme source d'autonomie a d'ailleurs dejà été abordée par plusieurs auteurs. Ces études ont montré que les étrangers, les femmes et les jeunes, exclus des revenus des plantations, ont été les premiers à s’y consacrer avec le vivrier. Cette répartition des activités agricoles différenciées selon le sexe et le lieu d’origine, a été largement mise en évidence par des études centrées autour des difficultés rencontrées par les zones d’économie de plantation. Chaléard (1996), Ruf (1995), Colin (1990), Palleschi (1984) et Berry (1998) ont ainsi analysé le développement et l’évolution commerciales des cultures vivrières qui répondent aux problèmes économiques des producteurs les plus défavorisés. Comme l’avait si bien analysé Palleschi en 84 au cours de sa thèse portant sur la tomate dans le Centre-Est en Côte d’Ivoire, le riz et le maraîchage seraient essentiellement pratiqués dans les bas-fonds qui ne font pas l’objet de pressions foncières.
Quelques considérations théoriques
Pour observer dans quelles conditions la tomate engendre une véritable autonomisation durable dans une zone de plantation, l’étude des logiques et des stratégies s’est révélée pertinente. Il ressort que le statut de l’exploitant oriente ses finalités et ses logiques. Dans cette perspective, les dynamiques que cet article met en exergue ont une portée sociologique, en ce sens où les stratégies économiques des jeunes, des femmes et des étrangers constituent une réponse à un besoin d’autonomie dans un environnement socio-culturel fortement hiérarchisé et gérontocratique. Dans le Centre-Est, l’importance des familles traduit le poids des traditions et des représentations qui organisent encore aujourd’hui les rôles et les statuts des individus. Afin d’évaluer l’ampleur des apprentissages sociaux sur les stratégies des producteurs de tomates en terme de contraintes et de finalités, il convient d’aborder l’organisation familiale. C’est l’aîné qui gère l’exploitation familiale et qui répartit les revenus, les travaux et les terres entre les différents membres. De manière générale, il exerce toujours une autorité morale et souvent matérielle sur ses enfants ou sur ses neveux même mariés. En dépit de l’émancipation croissante des catégories sociales les plus démunies, un grand nombre de jeunes, de femmes et d’étrangers continuent à se soumettre aux prérogatives sociales et familiales et ainsi à reproduire les mêmes schémas comportementaux. L’intérêt qu’elles accordent traditionnellement au maraîchage peut être appréhendé sous l’angle d’un conditionnement social.
En effet, ce conditionnement peut également être abordé au travers des règles qui agissent sur l’appropriation des ressources foncières et monétaires et assurent une quasi reproduction des rapports de domination et des activités. L’analyse que Desjeux (1987) fait de la structure familiale et surtout des règles de parenté, nous a permis d’appréhender la famille comme une structure traversée par des logiques de domination et comme un lieu d’apprentissage. Les rapports de parenté s’imposent à l’individu comme un modèle culturel et, en conséquence, peuvent être abordés comme un habitus social.
L’habitus est une forme d’héritage culturel que l’individu intériorise et qui oriente de façon inconsciente ses conduites (Bourdieu, 1980). Ce conditionnement est fonction de l’espace social, qui peut être appréhendé comme un ensemble de positions sociales distinctes, qui entretiennent entre elles des relations de proximité ou d’éloignement plus ou moins importantes. Ainsi les statuts peuvent être appréhendés sous un angle de complémentarité selon lequel le statut du père ne peut être défini que par rapport à celui du fils, mais également qui ne peut être abordé que comme une position s’inscrivant dans une hiérarchie de revenu, de pouvoir, de prestige.
Pour mettre en évidence ces logiques de domination et d’exclusion inhérentes à ces structures sociales, le concept de rapports de pouvoir s’avère pertinent. Plus particulièrement le genre
[1], principalement utilisé dans les études féministes, permet de distinguer les pratiques et les finalités des producteurs selon le sexe, l’âge et le lieu d’origine. La division des rôles au sein de l’exploitation familiale renvoie à une division sociale et à une organisation du travail, des ressources et des pouvoirs fondés sur le sexe, l’âge et le lieu d’origine.
Or, sans remettre totalement en question les mécanismes déterministes qui assurent une certaine reproduction des structures sociales, il est nécessaire d’aborder les conditions à l’origine des transformations des rapports sociaux et de pouvoir et de se placer dans une perspective de changement.
En nous appuyant sur la sociologie de Balandier et de Bourdieu, nous émettons l’hypothèse que les jeunes, les femmes et les étrangers cherchent à sortir de leur condition originelle qu’ils perçoivent comme défavorable. Les structures familiales, qui sont toujours conditionnées par les traditions, fonctionnent sur la base de rapport de pouvoir structurés selon le sexe, l’âge et le lieu d’origine et se caractérisent par un antagonisme. Aussi ces catégories chercheraient-elles à mettre en œuvre des pratiques, à partir des ressources économiques et sociales, en dehors de l’autorité et du pouvoir exercé légitimement par les dominants. Cette approche théorique nous amène à considérer que les jeunes, les femmes et les étrangers qui cultivent la tomate sont en quête d’une autonomie sociale et économique.
Compte tenu de la grande diversité des exploitations en terme de revenus comme en terme de stratégie, il s’agit de voir dans quelles conditions les producteurs accèdent à différents degrés d’autonomie au travers des revenus de la tomate.
Autrement dit, dans quels cas les revenus de la tomate permettent ils une autonomisation ? Dans quelles conditions peut-elle être durable ?
Pour observer le degré d’autonomisation acquis par les dépendants et plus particulièrement les changements qui s’y rapportent, nous nous sommes penchés sur les pratiques et les finalités des producteurs de tomates (Crozier,1977). Les stratégies, les finalités, les contraintes, ainsi que les ressources qui se distinguent d’une exploitation à l’autre, permettent de classer les pratiques des producteurs.
Cette méthode d’analyse s’impose pour observer les conditions de réalisation de ces stratégies. Qui plus est, les différentes finalités et les modes d’exploitation traduisent la position sociale de l’exploitant et le degré d’autonomisation économique et sociale des catégories.
Pour identifier les contraintes, les ressources et les différents types d’exploitation, une enquête-suivi hebdomadaire a été réalisée en 2000 dans quatre villages, auprès de 24 exploitants choisis en fonction de leur lieu d’origine, de leur sexe, de leur âge et de leurs rendements.
Le suivi a porté sur l’inventaire, les budgets et les travaux des individus vivant sur l’exploitation en fonction des différentes parcelles. L’enquête a recensé les opérations culturales, les transferts de revenu entre différentes spéculations et enfin, la part des revenus de la tomate dans les revenus globaux. Une enquête quantitative auprès de plus de 130 producteurs ainsi que des entretiens approfondis ont repris et ont mis en évidence les variables les plus pertinentes.
Pour pénétrer les motivations et le sens que les producteurs donnent à leur pratique, nous avons fait des approches dites anthropologiques. L’observation dite participante et les entretiens qualitatifs s’imposent pour saisir les enjeux souvent occultés qui émanent des pratiques des producteurs.
L’observation participante, qui a été un stade de notre recherche, nous a permis de pénétrer l’univers idéologique des producteurs et de sélectionner des informations pertinentes. Des nombreux séjours dans les villages se sont donc imposés.
Pour mettre l’accent sur les activités et les enjeux sociaux des producteurs (héritage, contrat de travail, modes d’accès au foncier, évolution des rapports sociaux et des rapports de pouvoir au sein de l’exploitation entre individus de statut et d’appartenance territoriale), de nombreux entretiens ouverts ont été effectués.
Enfin, pour observer comment les productions de tomates du Centre-Est sont valorisées sur Abidjan, nous avons réalisé plusieurs enquêtes sur la consommation et sur la commercialisation des tomates produites dans la région du Centre-Est. Des enquêtes-suivi ont été entreprises en 1999 sur l’évolution de l’origine et les quantités de tomates acheminées sur les marchés de gros et sur les prix de gros et de détail.
En raison des dynamiques sociales et économiques autour des pratiques des producteurs de tomates, il nous apparaît opportun d’observer comment et dans quelles mesures les revenus de la tomate contribuent, comme dans les années 80, à consolider les champs d’autonomie et de pouvoir des catégories sociales dites dominées, c’est-à-dire les jeunes, les femmes et les étrangers.
L’étude des pratiques des producteurs de tomate qui permet d’éclairer les mutations qui s’opèrent au niveau des rapports sociaux, est centrée autour des marges de pouvoir et d’autonomie que ces catégories sociales sont parvenues à renforcer. De par leur position sociale (en référence à la théorie de Balandier), un certain nombre de jeunes, de femmes et d’étrangers, sont confrontés à des contraintes socio-culturelles qui limitent leur champ de décision.
Conscients des conditions et des difficultés qui s’imposent à eux pour obtenir des terres, ils se tourneront spontanément vers les cultures vivrières et maraîchères.
Le foncier : un enjeu social ?
Les rapports de pouvoir entre membres résidant sur les exploitations se manifestent essentiellement au niveau de l’accès au foncier, et cela en dépit de l’évolution du droit foncier.
Traditionnellement, dans la région d’Abengourou, le droit sur les terres se transmettait de génération en génération par le biais de l’héritage et était régulé par le système matrilinéaire. Tout comme les terres, les plantations de café et de cacao étaient des biens lignagers soumis au statut coutumier. Un seul héritier mâle et le plus âgé était désigné. Les femmes étaient écartées de l’héritage des terres. Célibataires, considérés comme étant en transit, elles n’avaient pas accès à la propriété des terres, et mariées, elles se limitaient à l’exploitation des terres de leur mari. Au décès de ce dernier, elles n’avaient aucun droit sur ces terres, rattachées à un lignage auxquelles elles sont étrangères. En acceptant de s’affilier au lignage de son mari (lévirat), les veuves pouvaient maintenir leurs droits d’usage sur les terres qu’elles exploitaient.
Le développement du système de plantation a entraîné une pression foncière de plus en plus marquée (Chauveau, 1995) et une évolution du droit foncier plus individualisé. Conformément au code civil de 1964, les enfants du défunt réclament aujourd’hui la part de leur héritage ; aussi le fils, qui se sera le plus investi sur l’exploitation du vivant de son père, recevra comme gratification des plantations et sera désigné au détriment du neveu.
Comme les jeunes et les femmes, les étrangers exclus des terres destinées au cacao se sont tournés vers les bas-fonds marécageux qui ne présentaient, pour les Agni jusqu’à ces dernières années, aucun intérêt.
Il est d’ailleurs pertinent de mettre en évidence l’importance des conflits dans la région, due en partie aux nombreuses zones d’incertitude que comportent les lois foncières. Ces litiges se rapportent surtout à la nature des ayant droits. En effet, actuellement, la région est le théâtre de nombreux conflits fonciers qui, entre autochtones, naissent de la négation de certaines attributions, ou alors de revendications de terres cédées antérieurement et peu ou pas mises en valeur.
Nombreux sont les jeunes qui ne disposent que de petites parcelles cédées par leur père dont ils ont seulement l’usufruit.
D’autres litiges concernent les terres exploitées par les étrangers, concédées sous forme de mise en garantie. La jeune génération d’autochtone confrontée à des contraintes foncières, de gestion de jachères de moins en moins fertiles et confrontée à d’autres nécessités foncières, remet en cause des accords passés entre les parents et les étrangers.
Enfin, des discordes peuvent provenir du non respect des limites des parcelles, de la nature des cessions (don ou prêt) et du type de culture réalisée (cultures pérennes ou vivrières). Les ventes se réalisent rarement sur des bases claires pour les deux parties et leur contenu demeure ambigu. Très souvent, le vendeur pense céder seulement un droit d’usage tandis que l’acheteur croit acquérir un droit de propriété. Ceux qui ont cédé la terre laissent planer des incertitudes sur la nature de la transaction et tentent d’en tirer des avantages plusieurs années après l’accession.
En raison de l’insuffisance des titres fonciers d’une valeur juridique, telles que les attestations des plantations, des litiges autour des revendications se multiplient au moment des héritages entre descendants des planteurs et étrangers. Pour les autochtones, un enfant d’étranger n’hérite que de l’usage de la terre et n’est pas en droit de la vendre.
Egalement les bas-fonds et les bas de pente cédés seulement aux étrangers sont de plus en plus revendiqués par les jeunes autochtones, entraînant ainsi des conflits.
Compte tenu de la confusion des droits fonciers, à l’origine des tensions de plus en plus virulentes, une loi relative au domaine foncier rural a été votée le 23 décembre 1998 (loi n° 98-750). Avec la création "d’un domaine coutumier" qui a été jusqu’ici ignoré dans les textes ivoiriens, la loi prend en compte les réalités locales et garantit ainsi les pratiques déjà existantes localement tel que le droit d’usage collectif, le droit de gestion lignager (Koffi, 1999). Cependant, certaines règles locales régissent des droits délégués et les faire valoir indirects ne sont pas considérés. En effet, le propriétaire d’une terre peut la céder sous forme d’héritage, de don, de vente ou par les faits d’une obligation, par acte authentifié par l’autorité administrative. Ainsi aucun droit d’usage n’est pris en compte. En outre, les étrangers non-ivoiriens ne peuvent pas désormais être propriétaires de terre en milieu rural, tandis que les ivoiriens ne le seront pas au nom de l’Etat qui pourra les mettre en location pour les vendre à des tiers.
Cette loi a été précédée d’un plan foncier rural dans le cadre du projet national d’aménagement et de gestion de l’espace rural (Pnager). Cet ouvrage, présenté comme une cartographie des droits fonciers et un registre parcellaire, a surtout pris en compte des droits de maîtrise foncière à l’exclusion des droits d’exploitation (don ; prêt ; location ; mise en garantie). Ces opérations réalisées dans plusieurs régions de Côte d’Ivoire, devraient prendre en compte la Sous-Préfecture d’Abengourou.
Les dépendants sont-ils au centre d’unedynamique des rapports sociaux et économiques ?
Dans ce paragraphe nous observerons comment et dans quelles conditions la tomate cultivée par les jeunes, les femmes et les étrangers peut être source d’autonomie.
Les étrangers
Les étrangers et les Ivoiriens du Nord ont été les premiers dans les années 80 à cultiver la tomate.
Employés dans les plantations, les Burkinabè, les Béninois et les Sénoufo, ont décidé de mettre en valeur les terres qu’on leur concédait à titre de gratification. Venus pour travailler dans les plantations de café et de cacao, certains étrangers, dont l’employeur avait mis à leur disposition des bas-fonds pour s’adonner aux vivriers, se sont engagés dans les cultures maraîchères commerciales et en particulier la tomate. Grâce aux affinités qu’ils parvenaient à tisser avec les autochtones, ils parvenaient facilement à obtenir des terres. Dès lors, ces anciens migrants aujourd’hui âgés sont considérés comme des quasi autochtones.
Un certain nombre de migrants ont donc cherché à obtenir des jachères ou des vieilles plantations sous forme d’achat ou de mise en garantie, tandis que d’autres ont préféré s’investir et se spécialiser dans la tomate.
En s’enrichissant, ces étrangers producteurs de tomate installés depuis longtemps, sont parvenus à accéder à une certaine reconnaissance et à une insertion sociale au sein de la communauté villageoise. En renforçant leur autonomie vis-à-vis des autochtones, ils ont donc élargi leur sphère de pouvoir.
Un nombre important d’enfants d’anciens migrants se consacrent aujourd’hui à l’activité de la tomate. Certains travaillent sur les exploitations de leurs parents souvent plus petites que celles des autochtones (Agni) ; d’autres, non-originaires des villages mais installés depuis longtemps, se consacrent à la tomate ou aux cultures vivrières et maraîchères. Cependant, les étrangers qui avaient l’habitude de replanter sur des vieilles jachères qu’ils achetaient ou qu’on leur cédait à titre de gratification, sont progressivement concurrencés par les jeunes Agni en quête de terre. Compte tenu de la dégradation des sols des bas-fonds et des bas de pente due à une insuffisance de rotation, des antagonismes sociaux se dessinent autour des terres. Dans un contexte où le système d'économie de plantation engendre des incertitudes en termes de prix, les cultures maraîchères intéressent d'autant plus les exploitants qu'elles assurent des revenus réguliers et immédiats. Les bas-fonds, autrefois délaissés par les autochtones, sont aujourd'hui fortement convoités et font l'objet de transactions marchandes et d'arrangements divers.
Ainsi, en raison de la saturation des terres et de la sur-exploitation des terres, de nouvelles transactions foncières viennent se juxtaposer aux modes d'accès traditionnels.
Nous observons que les producteurs jouent sur un panel de modes d'acquisition des terres : les terres familiales héritées ou cédées ; les prêts des terres concédées par un patron, un ami, ou des beaux-parents ; les locations ; les ventes (plus rares) et le métayage. La diversification des modes d'accès au foncier et le développement des transactions marchandes individuelles ont été également observées par Berry (1998) dans une région de plantations vieillissantes au Ghana.
Même si l'efficacité du système foncier qui s'est adapté aux nouvelles donnes sociales et économiques facilite l'accès aux terres, les exploitants doivent nécessairement compter sur une disponibilité foncière, doivent pouvoir s'approvisionner en eau et cela, surtout en contre saison. Un nombre important de producteurs qui cherchent à produire toute l'année ont à leur disposition des terres cédées par leur famille ou par des amis, qu'ils peuvent louer ou emprunter pour se consacrer à la tomate, à la différence des étrangers qui peuvent être dépossédés de leurs terres. Pour un grand nombre d'entre eux, l'obtention des terres passe par leur degré d'insertion dans la communauté villageoise.
En effet l'appartenance territoriale a un impact sur l'accès aux bas-fonds. Les modalités d'obtention des terres dépendent des moyens financiers certes, mais surtout du degré d'intégration de l'intéressé dans la communauté villageoise. L'adhésion à une même réalité, à des normes, crée un lien social entre les personnes qui partagent des proximités sociales, un même sentiment d'appartenance et une identité collective. Les cérémonies telles que les mariages et les funérailles sont des lieux de sociabilité et de reconnaissance incontournables. On distingue également des pratiques très symboliques qui marquent des alliances et des accords entre plusieurs individus.
C'est le cas d'un exploitant qui loue, achète ou enprunte une terre et en guise de "remerciements", offre une bouteille de gin au propriétaire.
Le village en tant qu'entité territoriale est une construction élaborée par des individus à partir de l'espace. De fait, la construction territoriale et son apropriation impliquent des rapports de pouvoir autour des ressources. Les rapports de parenté et de lignage, à la base de la stratification sociale, réglementent l'accès aux ressources foncières. Ainsi, plus le producteur est intégré dans le village, plus il a consolidé ses réseaux de relation, et plus il sera à même de solliciter une parcelle par le biais des systèmes de location, de prêts et de dons. Les producteurs qui s'identifient comme membres d'une entité territorale pourront mobiliser leurs relations pour solliciter une terre auprès des villageois. En participant à la vie sociale du village, ils auront intégré les mécanismes d'attribution des terres et seront à même de développer des stratégies économiques à plus ou moins long terme. La mise en place de leurs pratiques nécessite des investissements dans la sphère sociale. L'efficacité de leurs pratiques dépendra de la façon dont ils utiliseront leur capital social et relationnel, en plus de leur capital financier et de leur disponibilité. Ils se soumettent ainsi à des visées économiques des règles socio-culturelles.
Le système foncier qui sous-tend des réseaux de clientélisme, quelquefois marqués par des affinités culturelles, fonctionne comme une véritable organisation. Son efficacité est telle que les producteurs les plus assis dans l'activité parviennent à minimiser les risques de se retrouver sans terres. Ils connaissent la superficie dont ils disposent et surtout dont ils pourront disposer la saison suivante.
Les jeunes
A l’heure actuelle, dans la région du Centre-Est se manifeste un éclatement économique et social des groupes familiaux et donc d’une individualisation plus marquée au sein des concessions.
En effet, les jeunes qui ne se contentent plus de travailler sur les plantations familiales et d’attendre une part éventuelle d’héritage, cherchent à s’octroyer une source personnelle de revenu. En quête d’indépendance économique, ils sollicitent auprès de leur famille ou de leur entourage des terres pour s’adonner à une activité rémunératrice, en l’occurrence la tomate. Nombreux sont les jeunes qui ont profité de leur position sociale et de la complexité du mode successoral pour se livrer à des stratégies d’accumulation foncière. Ils cherchent ainsi à contourner les règles matrilinéaires qui faisaient du frère du défunt ou du neveu, les seuls héritiers. Certains parviennent à conjuguer les héritages provenant de différentes personnes (oncle – père – mère) avec les dons concédés par le père de son vivant. Cependant, tout comme les étrangers et les femmes, ces jeunes ne sont pas propriétaires de leurs terres et réduisent leur investissement en ne finançant pas des aménagements coûteux, comme c’est le cas des systèmes d’irrigation. En quête de revenu rapide, ces jeunes se sont donc consacrés au maraîchage et plus particulièrement à la tomate. Souvent appréhendée comme une activité ponctuelle comme le petit commerce, l’activité de la tomate a permis aux jeunes de subvenir à leurs besoins, voire de s’affranchir de la tutelle de leur aîné pour les plus expérimentés et les plus âgés. En effet, souvent exploités, sans ressource sur les plantations familiales, les jeunes sont considérés comme des aides familiaux. Compte tenu des difficultés pour embaucher des abougnons
[2] ou des annuels et en raison des risques liés aux comportements opportunistes et laxistes des contractuels, les planteurs préfèrent utiliser une main d’œuvre familiale. Pour retenir leur fils ou leur neveu, ils leur attribuent des revenus ou une parcelle qu’ils mettront en culture, de façon à ce qu’ils puissent satisfaire leurs dépenses courantes. Ces revenus qui ne leur garantissent qu’une autonomie ponctuelle et partielle, ne leur permettent pas de s’affranchir de la tutelle et de l’autorité de leur aîné (oncle ; père ; grand-frère). Ainsi certains sont contraints de demeurer dans la cour familiale et de se soumettre aux corvées sur les plantations de café et de cacao.
"Comme mon père ne me payait pas quand je travaillais sur ses terres, j’ai fait la tomate pour avoir de l’argent, alors je travaillais moins sur ses terres. Je m’adaptais quand même à l’emploi du temps de mon père. Mais il n’était pas content que je travaille et il ne voulait pas que je fasse la tomate car il avait peur que je ne travaille plus sur ses terres. Et puis le père veut souvent que son fils soit dépendant de lui. Avec l’argent j’étais plus libre. Mais on était obligé de vivre sous le même toit, car il avait construit une grande cour"
(producteur de tomate, G. région du Centre-Est, 1999).
Souvent très jeunes, ces producteurs de tomate sont confrontés à un certain nombre de contraintes qui bloquent l’expansion de leur activité. Souvent tenus de travailler sur les plantations de café-cacao de leur aîné, ils manquent de temps pour se consacrer à la culture de la tomate durant les périodes d’entretien et de récolte (entre octobre et janvier). Insuffisamment rémunérés par leur aîné, ils cultivent la tomate pour subvenir à leurs dépenses les plus courantes (vêtements, santé, transport). Leur activité n’est néanmoins que ponctuelle et saisonnière et, en raison d’une sous-utilisation d’intrants, leurs rendements sont faibles.
L’accession des dépendants à une indépendance financière traduit de nouveaux comportements au sein de la communauté domestique et au niveau de l’exploitation. Refusant souvent de travailler sur les plantations familiales, les aînés leur concèdent une gratification en argent ou en terre pour les retenir. Tout en se pliant à l’autorité des aînés et aux règles de don et contre-don, les jeunes sont parvenus à négocier leur champ d’action et de pouvoir. Les contraintes sociales et foncières auxquelles sont confrontées les plus jeunes limitent cependant leur investissement et leur gain.
Les femmes
Bien que très peu de femmes se consacrent à la tomate, souvent par manque de moyen financier au démarrage de l’activité, un certain nombre d’entre elles parviennent à trouver en la tomate un moyen d’élever leur pouvoir d’achat et d’élargir leur champ de pouvoir au sein de la famille. Comme les jeunes, elles ont rarement la possibilité de se consacrer au café et au cacao. Exclues traditionnellement de l’héritage, elles se limitent aux prêts et aux dons de bas-fonds que leurs concèdent leur mari ou leur famille. En raison de l’importance de la contribution aux dépenses familiales, les femmes accèdent à plus de responsabilité et d’autonomie. En élargissant leur marge de manœuvre, elles parviennent à bénéficier d’un poids et d’une autorité au sein de la famille et dans les relations conjugales. Alors que traditionnellement les décisions incombent au mari, désormais leur avis et leur aide financière s’imposent au sein de la famille. Le plus souvent responsables de la gestion des ressources familiales, elles en tirent satisfaction et fierté.
"Avant les femmes n’avaient pas de parcelle, mais avec les problèmes de divorce, les femmes se retrouvaient trop sur la paille. Même si elles travaillaient dans les champs du mari, le manioc ne lui appartenait pas. Au niveau de l’héritage, avant c’était le neveu maintenant ce sont les fils et c’est toujours le garçon qui hérite. Quand il n’y a pas de garçon, c’est la fille"
(productrice de tomate, M. région du Centre-Est).
En raison des difficultés rencontrées par les planteurs, la participation financière des épouses s’impose pour faire face aux dépenses courantes et pour se prémunir des risques d’une chute du pouvoir d’achat. Conformément au devoir "nourricier" qui leur est socialement dévolu, les femmes contribuent aux dépenses et, en ayant une autonomie financière, accèdent à une reconnaissance sociale.
Les femmes qui cherchent à développer le maximum de revenus monétaires au travers des activités marchandes, mais aussi agricoles, sont animées par le souci de saisir le plus grand nombre d’opportunités sur le plan du foncier et de la main d’œuvre. Bien que confrontées à une diversité de contraintes, elles parviennent à mobiliser les discours et les règles sociales qui les relèguent traditionnellement au second plan.
En raison de leur accès limité au niveau du foncier, les femmes parviennent difficilement à produire toute l’année et à pérenniser leur activité.
Au terme de cette analyse il en ressort que les étrangers, les plus jeunes, et certaines femmes, ont appréhendé cette activité non pas comme une porte de secours mais comme un moyen d’avoir des revenus réguliers et un profit immédiat. A l’instar des jeunes et des femmes, les étrangers assimilés à des "catégories sociales dominées", soit comme esclave (avant la colonisation), soit comme manœuvre, ont gagné une indépendance vis-à-vis des autochtones. Les rapports sociaux et, de manière générale, l’organisation des rapports de parenté (droit d’aînesse ; rapports entre patron et employés) évoluent. La stratification traditionnelle fondée sur des rapports de domination et donc sur des rapports antagonistes, témoigne à l’heure actuelle d’un certain nombre de changements. Compte tenu des dynamiques qui s’opèrent au niveau des régulations sociales et des rapports de pouvoir traditionnels, il s’agit désormais d’observer si ces dynamiques sont structurelles. Autrement dit, il convient de s’interroger sur le degré d’autonomie acquis par les producteurs de tomate.
Il est certain que la tomate permet au plus grand nombre et aux catégories traditionnellement dominées, d’avoir des revenus rapides et réguliers, sans leur procurer pour autant une autonomisation durable et totale. En effet, le plus souvent, ces producteurs utilisent les revenus de la tomate pour subvenir à leurs besoins ou, plus rares, pour investir dans d’autres activités. Disposant de revenus pour les dépenses courantes, ils sont autonomes, mais ne parviennent pas en général à s’affranchir de la tutelle de leur aîné, de leur mari ou des autochtones/agni. En conséquence, nous n’observons pas un bouleversement fondamental des rapports sociaux et des rapports de pouvoir, mais des dynamiques plutôt contingentes, à court terme, en réponse à une situation donnée. En parvenant à mobiliser ou à manipuler à leur avantage les règles sociales régissant l’accès aux terres ainsi que les règles de parenté (prêts ; dons de terres…), certains des producteurs vont tirer profit d’une "opportunité" particulière, en général de type foncière, pour cultiver la tomate, souvent le temps d’une campagne ou d’une année. Les exploitations ponctuelles ou saisonnières expliquent d’ailleurs la variation de la production et des prix des tomates commercialisées.
Contrairement aux années 80, la tomate n’est plus actuellement l’activité des exclus des plantations et donc des catégories dominées, mais intéresse aussi les exploitants dont la disponibilité foncière, favorise l’investissement. En effet, en raison de la rentabilité de la tomate, surtout en contre-saison
[3], certains planteurs ont décidé de s’y investir au détriment du cacao et ont financé des aménagements. On distingue d’ailleurs un certain nombre de producteurs de tomate, sans plantation de café et de cacao, qui ont décidé de se spécialiser dans la tomate et plus particulièrement dans les cultures maraîchères. Ces producteurs, dont la plupart ont un niveau d’études relativement élevé, optent pour un système plus intensif, réalisent plus de deux campagnes dans l’année et ont de meilleurs rendements.
Classification des logiques et des stratégies des producteurs de tomate
Il nous a semblé particulièrement opportun de classer les logiques et les stratégies des producteurs de tomate en fonction des principaux critères démographiques, selon les cultures entreprises et les objectifs des exploitants.
Producteurs ayant une logique d’autosuffisance et une stratégie de transition
Ces producteurs sans plantation de cacao se trouvent dans une phase transitoire et cultivent la tomate dans l’attente d’une activité plus fiable et plus rémunératrice. Ces exploitants cherchent à s’affranchir de la tutelle d’un aîné et à faire face aux dépenses de première nécessité. Ce sont en majorité des jeunes ou des étrangers, en général installés ou nés dans les villages, ainsi que quelques vieux et quelques femmes Agni. Ces producteurs n’ont pas de droit sur les parcelles qu’ils louent ou qu’ils empruntent. Ces contraintes ont un impact sur leur logique et leur stratégie. Ils cultivent entre 0,5 ha et 3 ha de vivrier et de céréales en plus des parcelles de tomate. Certains n’ont plus (les plus âgés) ou pas encore de plantations (cas des jeunes et des femmes).
Ils font appel à un système d’entraide et à des journaliers
[4], c'est-à-dire occasionnelle. Ils ne cultivent pas en contre-saison et réalisent en moyenne une campagne tandis que les surfaces de leur parcelle vont de 0,25 ha à 1,7 ha. Un grand nombre d’entre eux sont sous contrat avec les grossistes ; cela signifie que les commerçants leur fournissent les intrants, dont ils retrancheront le coût au moment des récoltes. Etant contraints de céder leurs produits à crédit, leur marge de négociation des prix reste limitée.
Les producteurs qui ont une logique d’autosuffisance ont de faibles revenus et n’ont qu’une autonomie ponctuelle.
Producteurs ayant une stratégie de mode d’exploitation à la fois extensif et intensif avec une logique de diversification de sources de revenus
Il s’agit de femmes et d’étrangers confrontés également à des difficultés foncières, ainsi que des planteurs propriétaires de terres qui rencontrent des problèmes d’accès à l’eau et de maîtrise technique. Souvent plus âgés et d’un niveau d’instruction plus élevé que les premiers producteurs, ils sont souvent issus de familles de planteurs. Ils cultivent des cultures vivrières, pérennes (cacao, café, hévéa) sur des terres familiales (par héritage ou prêt) ; c’est le cas également des femmes et des étrangers qui ont sollicité une parcelle auprès de leur employeur. Ils emploient des métayers dits abougnon et une main d’œuvre permanente (annuels ; six mois), réalisent deux à trois campagnes et mettent en valeur 1 à 3 ha de tomates.
Ces producteurs qui cherchent à diversifier leurs sources de revenus avec le vivrier et le cacao n’ont avec la tomate qu’une autonomie limitée et peuvent avoir deux objectifs :
- certains commencent par la tomate puis se tournent vers le cacao. Ils attendent d’hériter, d’acheter des plantations ou des terres. Ces revenus resteront complémentaires ;
- ceux qui ont commencé par le cacao et qui cultivent la tomate pour compenser une insuffisance de revenus dû à de trop petites plantations (c’est le cas souvent des vieilles plantations ou des vergers qui ont été victimes d’incendie).
Dans cette catégorie de producteurs se distinguent un grand nombre de planteurs de cacao qui, conscients des risques occasionnés par la libéralisation du café et du cacao, diversifient leur source de revenu et se tournent vers la tomate. Les difficultés inhérentes à l’environnement écologique, foncier et institutionnel qui ont fortement marqué les productions cacaoyères et caféières, sont appréhendées par ces exploitants qui ont ajusté ainsi leurs stratégies. Ils appréhendent les cultures maraîchères comme une activité permettant d’effectuer des transferts de revenus destinés aux replantations de cacaoyers ou de caféiers sur jachère.
Cette stratégie qui consiste à diversifier les sources de revenu, est caractéristique des zones d’économie de plantation en crise.
Les difficultés liées à la déforestation et au vieillissement des vergers ont contribué à accentuer les disparités sociales et à creuser un fossé entre les différentes catégories de planteurs. On distingue d’une part les planteurs dont le pouvoir d’achat demeure élevé :
- c’est le cas des planteurs qui ont suffisamment de terres pour défricher et créer de nouvelles plantations ;
- des planteurs qui ont suffisamment de moyens financiers pour s’adonner aux replantations (avec des coûts de production élevés) ;
- des planteurs qui maîtrisent les techniques pour regénérer les plantations de café et de cacao. C’est d’ailleurs grâce à ces "grands planteurs" autochtones, allochtones ou étrangers-autochtones, jeunes-vieux, avec ou sans réserve foncière, que la production cacaoyère et caféière se maintient dans la région.
Enfin, se distinguent un certain nombre de "petits planteurs" dont le pouvoir d’achat ne suffit plus à satisfaire leurs besoins. Il s’agit des petits producteurs ayant des exploitations vieillissantes ou détruites par des incendies. Dans cette catégorie, les planteurs n’ont pas suffisamment de terres ou de moyens financiers pour renouveler ou intensifier leur activité et certains d’entre eux se spécialisent et intensifient la culture de la tomate. Ces producteurs sont des Agni ou des étrangers qui ont vécu plus de vingt ans dans les villages et qui sont intégrés.
Producteurs ayant une logique de maximisation de revenu et une stratégie d’intensification des facteurs de production
Ces producteurs ont des droits sur les terres qu’ils cultivent obtenues par don ou par héritage. Ce sont des Agni ou des étrangers installés depuis plusieurs décennies, qui considèrent la culture de tomate comme une activité source d’autonomie durable. Ils ont en général un bon niveau d’étude ou des expériences professionnelles autres que dans l’agriculture. Certains producteurs qui cherchent à investir dans un système d’irrigation ont délaissé le cacao, tandis que d’autres préfèrent associer à la culture de la tomate le vivrier. Ils réalisent au moins trois campagnes, cultivent toute l’année depuis plus d’une dizaine d’années et envisagent de commercialiser leurs produits sur les marchés d’Abidjan. Ils sont donc dans un processus de professionnalisation.
Au regard de la diversité des exploitations, il apparaît qu’à la différence des années 80, la tomate n’est plus exclusivement réservée aux étrangers (Burkinabès) et aux femmes qui exploitaient les bas-fonds, les seules terres qui, jusqu’à ces dernières années, ne faisaient pas l’objet de pression foncière.
Aujourd’hui, nombreux sont les planteurs qui associent les cultures pérennes aux cultures vivrières et diversifient leurs sources de revenus pour développer leurs activités productives et pour élargir leur cadre d’existence.
En raison de l’augmentation du nombre de producteurs et de l’intérêt grandissant des revenus de la tomate dans un système de plantation en difficulté, la tomate concède aux villages du Centre-Est, pourtant encore dominés par le cacao, une spécifité.
Bien que les jeunes, les femmes et les étrangers parviennent à élargir leur champ d’autonomie avec les revenus de la tomate, nous sommes loin d’un bouleversement des rapports sociaux et de pouvoir. En effet on note que seulement un petit nombre de jeunes, de femmes ou d’étrangers accèdent à une autonomie et développent des stratégies professionnelles durables.
La grande diversité qui caractérise les revenus et les résultats technico-économiques des exploitations en tomate traduisent ainsi des contraintes et des ressources inégalement réparties. Cette répartition des contraintes et des ressources traduit bien des rapports de pouvoir et une autonomisation qui varient selon le statut, le sexe, l’âge et le lieu d’origine.
Les rapports de pouvoir traditionnels qui se manifestaient sur les plantations familiales cacaoyères et caféières, se recomposent et se reproduisent pour la culture de la tomate. On assiste à un durcissement des rapports de domination qui se manifestent autour de l’accès aux bas-fonds et dans les relations avec les commerçants.
Les catégories dominantes, telles que les autochtones et les aînés font valoir leurs droits pour s’approprier les bas-fonds et pour s’ériger dans la culture de tomate.
Même si les dominés mettent en œuvre des stratégies en fonction des règles familiales et des contraintes qui leur sont dévolues, les formes d’exclusion se reproduisent. Ces inégalités sociales qui persistent renvoient à l’approche déterministe de Pierre Boudieu et à la théorie du genre.
Enfin, les règles qui régissent les rôles et l’appropriation des ressources foncières se réfèrent à un conditionnement social, ainsi qu’à une certaine reproduction des rapports d’exploitation et des champs d’activité. Il semble dès lors opportun de caractériser un habitus pour les producteurs qui sont de même sexe, d’une même génération ou d’un même lieu d’origine. L’habitus donne lieu à un ensemble de logiques et d’activités conformes à la stratification et des rapports de pouvoir traditionnels. Elles ont ainsi pour conséquence que les producteurs se comportent de manière à ce que se perpétuent les relations objectives entre les catégories sociales.
Il apparaît indispensable de mettre en évidence les enjeux qui découlent du lieu d’origine des exploitants. Traditionnellement au cœur des antagonismes comme le sont le sexe et l’âge, les rapports sociaux différenciés selon le lieu d’origine sont devenus particulièrement virulents dans ce contexte.
En effet, l’intérêt des Agni pour la tomate traduit des revendications autochtones pour l’appropriation des ressources monétaires et foncières. Aussi c’est surtout autour du lieu d’origine que les antagonismes et les litiges fonciers se manifestent dans le Centre-Est, et largement dans les régions cacaoyères et caféières. Ces revendications locales s’inscrivent dans un climat politique nationaliste et répressif qui, ces derniers mois, a pris une ampleur inattendue
[5]. Une véritable fracture sociale et actuellement militaire oppose les ivoiriens du Nord à dominante musulmane aux loyalistes, partisans du gouvernement.
Dans ces conditions quel devenir peut-on envisager pour ces agriculteurs étrangers en conflit avec les autochtones et quelles en seront les répercutions socio-économiques sur le plan du maraîchage ?
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[**]
Chercheur associé laboratoire “dynamiques rurales”, Université de Toulouse le Mirail.
[1]
Delphy (1991) a appréhendé la répartition sexuelle des taches fondée sur le sexe biologique.
[2]
qui s’inspire du modèle traditionnel de contrat utilisé dans le système de plantation appelé aboussan, qui repose sur des relations de réciprocité, sur un intérêt et sur un engagement mutuel. L’employeur s’engage à fournir les intrants au moment voulu et en quantité adéquate ; l’employé s’engage à réaliser les travaux nécessaires.
[3]
cultivent en saison sèche, c’est à dire entre décembre et février.
[4]
manœuvre payé à la journée.
[5]
Cet article, qui se rapporte aux études de terrain de 2000, ne rend pas compte des évènements survenus en 2002.