Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
212 pages

p. 25 à 34
doi: 10.3917/afco.210.0025

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no210 2004/2

2004 Afrique contemporaine Dossier

La démocratie post-apartheid : un nouveau système élitiste ?

Sampie Terreblanche  [*]
Cet article propose une analyse de l’évolution de la société sud-africaine depuis l’apartheid. La transition démocratique a conduit à une société divisée en trois classes à peu près égales : une classe moyenne, une classe ouvrière et un sous-prolétariat, dont la situation s’est détériorée depuis 1994. L’accroissement des inégalités durant la dernière décennie plaide pour une révision de la politique économique du gouvernement dans un sens plus social. This paper considers socio-economic change in South Africa since apartheid days. On almost equal parts at national level, democratic transition has eventually induced a division in three classes: a middle class (or bourgeoisie), a poor lower class (or workers’ class) and an underclass (or lumpenproletariat), socio-economic position of which has deteriorated further since 1994. This situation of growing inequalities being taken into account, certainly the government’s economic policy would take a more social turn in the near future.
La performance de l’économie sud-africaine s’est sensiblement améliorée depuis 1994. Le taux de croissance annuel a atteint 2,7 % et le revenu réel par tête s’est accru de 0,6 % par an. C’est une performance bien meilleure que celle des vingt années antérieures. De 1974 à 1994, le taux de croissance annuel n’avait été que de 1,7 % tandis que le revenu par tête avait diminué de 0,7 % par an. La stagflation et l’appauvrissement s’étaient progressivement installés. Ces vingt années-là avaient correspondu à la lutte contre l’apartheid.
Durant ces deux périodes – qui englobent les trente dernières années –, l’effet de l’appauvrissement aussi bien que celui de la croissance accélérée n’ont pas affecté les différentes classes raciales ni les groupes de revenu de la même manière. Durant la période de lutte contre l’apartheid, le revenu de presque tous les groupes sociaux a diminué, à l’exception des 25 % les plus aisés parmi les Noirs. Leurs revenus se sont accrus de près de 40 %, en grande partie grâce aux concessions liées aux ultimes tentatives d’apaisement du régime de l’apartheid. Cependant, le revenu des 50 % les plus pauvres parmi les Noirs a diminué de près de moitié. Celui des 40 % les plus pauvres parmi les Blancs, dont le niveau de départ était plus élevé, a également diminué de près de 40 %.
 
Emergence d’une société de classe
 
 
Les changements de répartition durant la période de lutte contre l’apartheid ont, dans l’ensemble, continué pendant les dix années qui ont suivi. Le revenu du tiers supérieur de la population totale (Blancs et Noirs) s’est accru d’environ 20 %, tandis que le revenu des 40 % les plus pauvres parmi les Blancs a encore diminué d’environ 10 % après 1994.
Si l’on compare la répartition des revenus entre 1973 et 2003, on peut rappeler qu’en 1973 la société sud-africaine était divisée selon des strates raciales (voir Graphique 1) :
  • les Blancs représentaient 18 % de la population mais recevaient 71 % du revenu ;
  • les Asiatiques et les "Coloured" (métis) représentaient 12 % de la population et recevaient 10 % du revenu ;
  • les Africains représentaient 70 % de la population et recevaient 19 % du revenu.
Graphique 1
Répartition par races et distribution des revenus de la société de 1970
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Cette stratification raciale résultait de l’exploitation qui a prévalu durant la longue période coloniale (1652-1994). Elle a peu changé dans les 75 premières années du XXe siècle, les Blancs, représentant moins de 20 % de la population, recevaient plus de 70 % du revenu total pendant cette période, tandis que les Noirs, représentant près de 70 % de la population, recevaient moins de 20 % du revenu total. Les "coloured" et les Asiatiques, représentant environ 12 % de la population, recevaient environ 10 % du revenu total.
Les changements de répartition assez spectaculaires qui se sont produits au cours des trente dernières années – depuis la période de lutte contre l’apartheid jusqu’à la période démocratique (après 1994) – ont modifié la stratification sociale, l’orientation raciale se transformant en distinction de classe. Les changements les plus marquants ont été :
  • la diminution de la part des Blancs dans le revenu total : de 71 % en 1970 à moins de 50 % aujourd’hui ;
  • l’accroissement, entre 1975 et 1994, de près de 40 %du revenu des Noirs de la tranche des 25 % les plus riches, et nouvel accroissement de 30 % depuis ;
  • la diminution du revenu des Noirs les plus pauvres (tranche des 45 % les plus pauvres parmi les Noirs, soit 18 millions de personnes) : près de 50 % de 1974 à 1994 et encore 10 % après 1994.
Plusieurs facteurs expliquent la diminution du revenu des 45 % les plus pauvres parmi les Noirs. Pour ces 18 millions de personnes, le facteur principal a été la montée du chômage depuis 1970, qui est passé de 10 % à 42 % aujourd’hui. Or le chômage est principalement un phénomène qui touche la population noire, au sein de laquelle il s’est accru de 24 % en 1970 à plus de 40 % en 1994, pour atteindre plus de 50 % de cette population aujourd’hui. En 1970, 34 % des Noirs (enfants et adultes compris) disposaient d’un emploi fixe dans le secteur formel ; aujourd’hui, ils ne sont plus que de 13 %.
En considérant les modifications structurelles des revenus et de l’emploi au cours des trente dernières années, la population sud-africaine actuelle de 45 millions d’habitants apparaît divisée en trois classes socioéconomiques d’environ 15 millions de personnes (Graphique 2).
Graphique 2
Stratification de la société sud-africaine en 2003
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  • Au sommet, une classe moyenne bourgeoise sans distinction raciale, comprenant 4 millions de Blancs et 11 millions de Noirs, et dont la situation sociale s’est sensiblement améliorée durant les dix dernières années. Cette classe vit dans la clarté des beaux jours.
  • Au milieu, une classe pauvre (la classe ouvrière) de 15 millions de personnes, principalement de race noire. Les chefs de famille ont accès aux emplois, souvent dans le secteur informel. La situation socioéconomique d’une bonne partie de cette classe s’est améliorée durant les dix dernières années tandis que celle du reste de la classe s’est détériorée. Cette classe vit dans une pauvreté qui n’est cependant pas absolue ; elle évolue dans une sorte de crépuscule.
  • En bas, 15 millions de Noirs constituent un sous-prolétariat, déjà dans la pauvreté absolue en 1994 et dont la situation s’est encore détériorée durant les dix dernières années. Les chefs de famille dans cette classe n’ont pratiquement pas accès à l’emploi, qu’il soit formel ou informel ; il s’agit donc d’un sous-prolétariat sans travail. Cette classe vit dans l’obscurité totale.
 
L’Afrique du Sud : société à trois classes ou trois sociétés séparées ?
 
 
La situation de chacune des trois classes mérite un commentaire sur leurs déterminants sociaux, politiques et économiques.
La classe moyenne bourgeoise
La classe moyenne bourgeoise reçoit environ 88 % du revenu total et 37 % du revenu de toute l’Afrique subsaharienne. Elle vit dans un oasis de confort au milieu d’un grand désert de pauvreté et peut certes jouir de sa prospérité.
La composante blanche de cette classe (4 millions de personnes) est relativement aisée. Pour elle, les dix dernières années ont été, dans l’ensemble, une réussite, bien que certains se soient appauvris. Sur les 11 millions de Noirs de cette classe, environ 2 millions, considérés comme l’élite noire, ont connu une amélioration spectaculaire de leurs conditions de vie depuis 1974, surtout depuis 1994.
L’ascension de la classe moyenne noire devrait être un objet de satisfaction. Cependant, le rythme d’embourgeoisement de cette classe, qui a eu lieu parallèlement à un appauvrissement du sous-prolétariat, conduit à s’interroger sur la rapidité, la facilité et l’ampleur de cet embourgeoisement. Si, durant les trente dernières années et même durant les dix dernières années, il n’est pas aisé de trouver un lien direct entre l’enrichissement des uns et l’appauvrissement des autres, il n’est pas absurde de penser que l’un n’aurait pas été possible sans l’autre. Les deux classes noires représentent les revers d’une même médaille structurelle.
Plusieurs facteurs ont contribué à l’embourgeoisement rapide de la classe moyenne noire. Souvent, les Noirs se sont élevés par le mérite, le travail et le dévouement, ce qui est à saluer. Mais on ne peut ignorer que tant l’apartheid – durant sa phase de crise – que le gouvernement post-apartheid ont encouragé et facilité l’émergence de cette classe moyenne.
Lorsque sont débattus le Black Economic Empowerment (BEE), la discrimination positive (affirmative action), l’égalité dans l’emploi (employment equity) ou les systèmes de passation de marché préférentiels, le gouvernement du Congrès national africain (African National Congress, ANC) fait toujours valoir deux arguments en faveur de ces politiques : réparer l’exploitation dont 40 millions de Noirs ont été victimes durant l’apartheid et effacer les fortes inégalités de distribution de revenu.
La manière dont l’empowerment au sens large a été mis en œuvre durant les dix dernières années montre que c’est principalement la classe moyenne noire – et à un degré moindre la classe ouvrière noire – qui a bénéficié de ces mesures, le sous-prolétariat n’ayant quant à lui pratiquement profité d’aucun avantage. En même temps, l’inégalité des revenus – surtout entre les 35 millions de Noirs – s’est accrue.
Entre la justification gouvernementale de l’empowerment et les conditions effectives de sa mise en œuvre, le décalage mérite examen. N’oublions pas les coûts considérables entraînés par cette politique. Une grande partie de ces coûts sont invisibles, par exemple l’efficacité réduite et le gaspillage, la croissance économique ralentie, le népotisme, le carriérisme, la corruption, l’émigration blanche, etc. Or les ressources disponibles pour mettre en œuvre l’empowerment sont rares, à utiliser par conséquent avec prudence et sagesse, et à dépenser à bon escient – selon des stratégies et des programmes attentifs aux priorités et aux équilibres.
Il ne s’agit pas de critiquer le montant des ressources transférées des Blancs aux Noirs – directement ou indirectement – à des fins d’empowerment durant les dix dernières années. Peut-être le montant de ces ressources devrait-il même être plus grand encore. Ce qui est sujet à critique, c’est la manière dont le transfert de ressources s’est déroulé et les priorités qui ont prévalu.
La fixation des priorités des différents programmes d’empowerment a été déséquilibrée. Trop de moyens ont été transférés au sommet de la pyramide socioéconomique, qui a eu déjà suffisamment accès aux sources de revenus ; trop peu de moyens ont été transférés au sous-prolétariat, toujours à l’écart des sources de revenu.
La tentative du gouvernement d’élargir la politique du BEE par le nouveau broad-based Black Economic Empowerment (BEE élargi) est bienvenue [1]. Mais, si l’on regarde les critères de performance (scorecard) des compagnies en matière de Black Economic Empowerment et de contribution à l’empowerment, on peut craindre que le BEE élargi continue à favoriser le sommet de la pyramide socioéconomique. Or il n’y a pas de raison pour que cela continue encore durant dix ans.
La classe ouvrière
La classe ouvrière reçoit environ 8 % du revenu total ; ses membres sont pauvres, sans être dans la pauvreté absolue. Cette classe vit dans la pénombre du crépuscule et il est difficile de voir ce qui sépare ceux dont la situation s’est améliorée de ceux dont la situation s’est détériorée au cours des dix dernières années.
Les chefs de famille y ont accès aux emplois formels ou informels. Malheureusement, beaucoup ont perdu leur emploi formel pour devenir des travailleurs occasionnels dans des conditions souvent exécrables. Cependant, le "revenu social" s’est accru grâce à l’eau, à l’électricité, au téléphone, aux services de santé, aux logements et à la sécurité sociale fournis par le gouvernement ces dernières années. C’est cette classe qui a surtout bénéficié de ces services et les réalisations du gouvernement à leur sujet sont à saluer. Malheureusement, beaucoup de branchements doivent maintenant être coupés faute de moyens chez les bénéficiaires pour payer les factures.
Le sous-prolétariat
Le sous-prolétariat reste dans une situation socioéconomique critique. Son revenu réel est tombé presque 60 % plus bas que son niveau de 1974. Cette catégorie reçoit moins de 4 % du revenu total. Selon un rapport récent de la Commission sud-africaine des droits de l’homme (SAHRC-South African Human Rights Commission), 17 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté dans le pays. Une telle classe n’a guère tiré d’avantages des nouveaux branchements d’eau et d’électricité. Elle est sans éducation, sans compétences, presque totalement à l’écart de l’économie. D’après le recensement le plus récent, 34 % des personnes de plus de 20 ans sont illettrés (SSA, 2001). Les actifs n’ont qu’un accès limité aux emplois, leur chômage est profondément structurel et beaucoup ne sont pas employables. On estime à environ 8 millions (30 % de l’électorat potentiel de 27 millions) le nombre de personnes qui ne sont pas encore inscrites sur les registres électoraux ; beaucoup d’entre elles n’ont même pas de document d’identification. Une proportion importante d’adultes et d’enfants éligibles à des aides de sécurité sociale ne les reçoivent pas. Les associations sont faiblement organisées ou n’existent pas. Le sous-prolétariat n’a ni vote, ni voix, ni pouvoir, ni même un visage.
Le contraste est grand entre, d’une part, le manque d’organisation du sous-prolétariat et, d’autre part, le niveau hautement organisé du reste de la société sud-africaine. Les parties organisées de la société font appel à des groupes de pression sophistiqués pour négocier leurs avantages, leur protection et leurs services, tandis que le sous-prolétariat vit dans un véritable vide organisationnel. Il n’est pas étonnant, par conséquent, que cette classe soit oubliée du gouvernement et du secteur public.
Le gouvernement ne semble pas comprendre ces complexités, l’ampleur et le dynamisme endogène du problème. La pauvreté du sous-prolétariat est comme une boule de neige qui roule sur une pente à sa propre cadence. Le gouvernement a beau dépenser davantage en services sociaux, il est loin de dépenser ce qu’il faut pour arrêter la boule. Victime la plus démunie de la criminalité, de la violence et des maladies contagieuses, le sous-prolétariat n’a pas les moyens de se protéger contre ces fléaux.
 
La panne du nouveau système
 
 
Comment expliquer la déchéance persistante du sous-prolétariat ? Si l’on considère le contexte historique, on observe qu’en 1970 – au plus fort de l’apartheid – le sous-prolétariat était déjà pauvre et vulnérable. Les vingt années de lutte contre l’apartheid et de pauvreté croissante (1974-1994) ont eu sur lui des effets désastreux et il a véritablement constitué la classe sacrifiée.
Lorsque, dans les années 1970, la main-d’œuvre noire a cessé d’être docile et bon marché, le milieu des affaires s’est mis à la remplacer par du capital. Encore aujourd’hui, il continue à investir en capital pour s’insérer dans la concurrence globale, ce qui accroît le chômage et contribue à aggraver la pauvreté.
De 1974 à 2003, l’économie sud africaine est passée d’une forme de capitalisme raciste et colonial à une forme de capitalisme d’enclave, détaché d’une grande partie de la force de travail noire. Au début des années 1990, dans les négociations qui se déroulèrent entre la direction de l’ANC et le milieu dirigeant des affaires, celui-ci la convainquit d’accepter les principes néolibéraux et l’ouverture sur l’économie globale. Ces principes étaient supposés bénéficier à la population tout entière. Grave erreur : au cours des dix dernières années, la politique néolibérale de globalisation et la nouvelle législation du travail ont sérieusement accentué l’enclave capitaliste et favorisé le chômage.
Il était assurément illusoire de vouloir plaquer un marché libre et un système économique néolibéral et globalisé sur la dépouille du colonialisme et de l’apartheid. Les conditions minima – humaines, sociales, juridiques et institutionnelles – nécessaires pour qu’une économie libre puisse servir les intérêts de la population dans son ensemble n’existent pas dans l’Afrique du Sud post-apartheid et elles ne peuvent être créées ni aisément ni sur une courte durée.
Le contrat social négocié au début des années 1990, le partage du pouvoir et l’orientation idéologique sur lequel il repose, s’ils associent complètement la classe moyenne noire (désormais 11 millions de personnes) aux sources de revenus du nouveau système et s’ils incluent une partie de la classe ouvrière, ont en revanche presque totalement exclu le sous-prolétariat. En 1994, seule a été consentie la promesse que ce dernier bénéficierait à terme de la croissance économique. Mais, jusqu’à présent, le taux de croissance annuel de 2,7 % n’a nullement diffusé jusqu’à lui. Récemment, même le président Thabo Mbeki a admis qu’une enclave économique forte et active n’aurait pas forcément un effet de diffusion jusqu’aux parties les moins favorisées de l’économie.
 
Quelle perspective ?
 
 
Des analyses récentes confirment que le contrat social n’a pas donné les effets attendus. Si le pourcentage de la population vivant dans la pauvreté absolue a légèrement baissé, de 51,1 % en 1995 à 48,5 % en 2002, le nombre de personnes dans la pauvreté s’est accru en valeur absolue de 20,2 à 21,9 millions. Selon le Rapport mondial sur le développement humain (PNUD, 2003), le degré de pauvreté s’est également accru en Afrique du Sud, c’est-à-dire que les pauvres sont devenus encore plus pauvres. L’indicateur de développement humain (IDH), qui s’était amélioré entre 1990 (0,715) et 1995 (0,730), s’est sensiblement détérioré depuis (0,680 en 2002). L’inégalité des revenus, selon le coefficient de Gini, s’est accru de 0,596 en 1995 à 0,635 en 2001, ce qui indique une plus grande inégalité. Ce coefficient maintient l’Afrique du Sud parmi les sociétés les plus inégalitaires du monde. Malgré l’amélioration des services de base durant la dernière décennie, en 2001 38 % des ménages restaient encore sans accès à quatre au moins des sept services de base : santé, énergie, assainissement, éducation, communications, logement et eau potable.
Le nouveau système politico-économique ne sert pas le sous-prolétariat et ne peut pas le servir. Celui-ci est systématiquement exclu et négligé du fait du profond dysfonctionnement institutionnel du nouveau système. Fortement orienté en faveur de la classe moyenne (aussi bien noire que blanche), ce système n’est pas conçu pour servir le sous-prolétariat noir appauvri.
Le défi de la prochaine décennie est de transformer le nouveau système politico-économique pour qu’il fonctionne effectivement en faveur de toutes les classes en Afrique du Sud. Si l’ANC maintient sa politique économique sans accélérer la croissance au delà de 2,7 % par an, le clivage deviendra plus profond, même si la classe moyenne peut s’accroître marginalement. Connaissant le nombre de travailleurs qui entreront dans le marché du travail pendant que la capacité d’absorption de l’enclave capitaliste restera limitée, il est à prévoir que les pauvres s’appauvriront davantage, que l’IDH déclinera encore et que le coefficient de Gini augmentera.
L’ANC a promis à l’électorat que la pauvreté et le chômage seraient divisés par 2 d’ici 2014. Toutefois, pour ramener le chômage de 42 à 21 %, il faut créer 6,6 millions d’emplois nouveaux, ce qui est hors d’atteinte. Une renégociation des accords entre élites conclus au début des années 1990 s’avère nécessaire car le contrat qui en a résulté ne soulage en rien le sort des plus pauvres. Bien entendu, il faudra du temps pour renégocier ces accords, faire accepter une nouvelle approche idéologique et restructurer les systèmes politique et économique.
La commission Taylor sur la sécurité sociale [2] a proposé une subvention de soutien général aux revenus (Basic Income Grant, BIG) dont le coût est estimé à environ 20 à 30 milliards de rands (entre 2,5 et 4 milliards d’euros). S’il est difficile de se prononcer sur la faisabilité de cette proposition particulière, il paraît en revanche indispensable d’augmenter les dépenses de lutte contre la pauvreté et pour l’emploi, et il faudra convaincre les autorités de la nécessité de ces augmentations.
L’Afrique du Sud a accompli une remarquable transformation politique mais celle-ci reste malheureusement incomplète. Il est urgent d’entreprendre une transformation complémentaire, idéologique et politique, pour intégrer les plus démunis dans les bienfaits du système politico-économique. Il n’est pas acceptable que le sous-prolétariat demeure dans les rigueurs d’une austérité sans fin.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  PNUD (Programme des Nations unies pour le développement), 2003, Rapport mondial sur le développement humain 2003, New York.
·  SSA (Statistics South Africa), Census, 2001.
·  Taylor Commission (2002), Transforming the Present – Protecting the Future, Report of the Committee of Inquiry into a Comprehensive System of Social Security for South Africa [Commission Taylor, "Transformer le présent, et protéger l’avenir", Rapport du comité d’enquête sur un système global de sécurité sociale en Afrique du Sud], (disponible sur <http:// www. welfare. gov. za/ Documents/ 2002/ 2002. htm>).
·  Terreblanche, S., 2003, A History of Inequality in South Africa 1652-2002, University of Natal Press/KMM Review.
 
NOTES
 
[*]Economiste, professeur émérite à l’Université de Stellenbosch (Afrique du Sud), auteur en 2003 de A History of Inequality in South Africa (1652-2002), ouvrage dont les thèmes sur la transformation récente de la société sud-africaine en trois classes (classe moyenne, classe ouvrière et le sous-prolétariat) sont reprises ici. Texte traduit et adapté en français par Armand Rioust de Largentaye, économiste à l’AFD, Paris.
[1]Sur ce débat, voir aussi les articles de G. Genre Grandpierre et L. Habchi, infra (NDLR).
[2]Taylor Commission (2002), ayant publié un rapport intitulé Transforming the Present – Protecting the Future (voir références bibliographiques).
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Economiste, professeur émérite à l’Université de Stellenbos...
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[1]
Sur ce débat, voir aussi les articles de G. Genre Grandpier...
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[2]
Taylor Commission (2002), ayant publié un rapport intitulé ...
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Répartition par races et distribution des revenus de la société de 1970
Stratification de la société sud-africaine en 2003