Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
212 pages

p. 35 à 56
doi: 10.3917/afco.210.0035

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no210 2004/2

2004 Afrique contemporaine Dossier

Dix ans déjà depuis la fin de l’apartheid : un marché de l’emploi entre les fractures du passé et les défis du futur

Claire Horton  [*]
Dix ans après le début de la transition démocratique en Afrique du Sud, la situation du marché de l’emploi reste au cœur des problèmes que doit affronter le pays. Cet article examine d’abord les caractéristiques de ce marché, en insistant sur les définitions de l’emploi et du chômage. Puis il traite des évolutions et des tendances, avant d’aborder les débats actuels à ce sujet. Ten years on since the democratic transition the labour market still lies at the heart of many of South Africa's development challenges. In this paper, a first section examines the characteristics of the South African labour market, focusing particularly on employment and unemployment. This is followed by a discussion about the changes and trends affecting the labour market. A last section examines some of the key debates currently underway.
Dix ans ont passé depuis la transition démocratique. Pourtant, à bien des égards, la situation du marché du travail reste au cœur du problème du rééquilibrage de la richesse dans la société sud-africaine [1]. L’incapacité du ou plutôt des marchés à créer suffisamment "d’emplois décents" [2] freine la réalisation des objectifs stratégiques du gouvernement de l’ANC tels que la réduction de la pauvreté, la "démarginalisation" économique de la population noire [3] et l’égalité des chances. De plus, si le marché du travail porte toujours les stigmates de l’apartheid, il est maintenant confronté à de nouveaux problèmes "post-apartheid" tels que le manque de compétences, le développement de la pandémie de sida, la précarisation de l’emploi, etc. Autant de nouvelles problématiques qu’il faut traiter en même temps et dans l’urgence.
 
Les caractéristiques dominantes du marché du travail en Afrique du Sud [4]
 
 
Pour mesurer la situation de l’emploi, le Bureau sud-africain des statistiques (Statistics South Africa) propose deux définitions distinctes du chômage, en publiant un taux de chômage officiel et un taux de chômage au sens élargi. Le premier est établi conformément aux critères définis par le Bureau international du travail (BIT). Selon le BIT, un chômeur réunit trois conditions : être sans emploi, c’est-à-dire ne pas avoir travaillé, ne serait-ce qu’une heure, durant la semaine précédant l’enquête ; être immédiatement disponible pour un emploi ; avoir activement cherché un emploi pendant le mois précédant l’enquête. Mais, comme dans d’autres pays en développement ou dans les zones rurales par exemple, la recherche d’un emploi s’accompagne souvent de difficultés, compte tenu des coûts associés à cette recherche qui peuvent peser lourdement sur des personnes aux ressources déjà limitées. Cette situation donne naissance à une autre catégorie de chômeurs, les "travailleurs découragés" qui n’ont pas recherché activement un emploi au cours des quatre semaines précédant l’enquête.
Le second type de chômage pris en compte statistiquement en Afrique du Sud est le "chômage au sens large" (définition élargie), qui comprend donc les "travailleurs découragés". Cette étude utilise cette définition dans la mesure où elle constitue le meilleur indicateur pour apprécier la véritable situation du chômage d’un pays [5].
 
Un chômage massif
 
 
Quel que soit le taux de chômage considéré en Afrique du Sud, il figure parmi les plus élevés du monde et s’inscrit dans la longue durée. La croissance du chômage remonte à la seconde moitié des années 1970, mais un phénomène d’accélération s’est produit dans les années 90. En 1995, l’ensemble de la population économiquement active en Afrique du Sud s’élevait à 13,5 millions de personnes (définition élargie), parmi lesquelles 9,6 millions disposaient d’un emploi. Le Bureau de la recherche économique de l’université de Stellenbosch a estimé qu’en plus des 600 000 emplois perdus dans le secteur agricole depuis 1994, plus de 500 000 avaient été également perdus dans le secteur formel non agricole depuis 1995, et ce, alors que plus de 250 000 demandeurs d’emplois rejoignaient la population active chaque année. Entre 1989 et février 2002, l’offre de travail – ou la population économiquement active – est passée de 16,4 à 19,2 millions de personnes (définition élargie). Comme l’indique le tableau 1, le nombre de chômeurs selon cette définition est passé de 4,6 millions en 1996 à 5,9 millions en 1999, puis à 7,9 millions en février 2002, soit des taux de chômage de 33 % en 1996, 35,9 % en 1999 et 40,9 % en février 2002. Quelle que soit la définition retenue, le taux de chômage en Afrique du Sud est extrêmement élevé : 29,4 % (taux officiel) ou 40,9 % (taux élargi).
Encadré 1 La problématique comptabilisation des chômeurs
Récemment, la fiabilité des statistiques sur l’emploi en Afrique du Sud a fait l’objet d’un débat important, autour en particulier de la question de savoir si l’économie a perdu ou créé des emplois. Ce problème a notamment pour origine l’utilisation de deux sources de données différentes, toutes deux produites par le Bureau sud-africain des statistiques. La première enquête, sur l’emploi et les revenus, est réalisée auprès des entreprises et indique un déclin significatif de l’emploi formel non agricole au cours des dernières années. Cependant, le sentiment général est que les données sous-estiment l’emploi formel non agricole total, en raison de l’utilisation d’une base de sondage obsolète, qui s’avère incapable d’évaluer efficacement l’emploi dans les nouveaux secteurs de l’économie. S’ajoute à cela un recours croissant à la sous-traitance, qui fait que des activités telles que la sécurité, le transport, le nettoyage, etc., auparavant classées dans la catégorie "manufactures", sont aujourd’hui classées ailleurs, particulièrement dans les petites entreprises, dont la plupart ne sont pas considérées dans la base de sondage utilisée pour ces statistiques.
Le remplacement de l’ancienne enquête d’octobre (October Household Survey, OHS) réalisée auprès des ménages par la nouvelle enquête sur la population active (Labour Force Survey, LFS) en l’an 2000 a compliqué davantage les statistiques de l’emploi. Le nouveau mode d’enquête a non seulement eu pour effet l’abandon de l’ensemble des données existantes, mais il a introduit de surcroît plusieurs changements dans les définitions mêmes de l’emploi et du chômage. L’introduction de la nouvelle enquête semestrielle sur la population active a en effet incorporé un large éventail d’activités informelles ou s’inscrivant dans l’agriculture de subsistance dans la définition officielle de l’emploi. Il en résulte une meilleure prise en compte de la participation des femmes au marché du travail. Le problème de la sous-estimation de la participation féminine dans l’économie avait été mis en évidence dans l’analyse sur le pays réalisée par le BIT en 1996. La principale explication était que les femmes pratiquant une agriculture de subsistance n’avaient pas été incluses dans l’évaluation de la population active.
Au cours des dernières décennies, le taux de participation des femmes en âge de travailler dans la population active n’a cessé d’augmenter. En 1980, environ 36 % des femmes de 15 à 65 ans faisaient partie de la population économiquement active. En 1999, 44 % des femmes en âge de travailler avaient un emploi ou en recherchaient activement un. De plus, 12 % des femmes déclaraient être prêtes à travailler si un emploi leur était offert [*].
La nouvelle enquête sur la population active, bien qu’elle présente une photographie plus précise de la réalité à un moment donné, fausse l’analyse chronologique des données relatives au chômage, en donnant l’impression que des activités économiques entièrement nouvelles seraient en cours de création. En réalité, nombreuses activités existantes ne sont recensées officiellement qu’aujourd’hui, pour la première fois. Par conséquent, il est difficile d’établir des comparaisons directes entre l’ancienne et la nouvelle enquête. Compte tenu de ces difficultés, cet article utilise les statistiques disponibles les plus récentes.
*.
Commission Taylor (2002).

Tableau 1 -
Chômage en Afrique du Sud (1996-2001)
Chômage officielChômage au sens élargi
PériodeNombre (milliers)Taux (%)Nombre (milliers)Taux (%)
19962 22419,34 56633,0
19972 45121,05 20236,0
19983 16325,25 63437,5
19993 15823,35 88236,2
Février 20004 33326,76 55335,5
Février 20014 24026,46 96137,0
Février 20024 55329,47 87640,9
Note : La ligne sous les résultats de 1999 indique une discontinuité entre les séries. Cette discontinuité dans les données de l’enquête amplifie le saut observé dans les courbes du chômage entre octobre 1999 et février 2001. Source : Statistics South Africa P017, juillet 2000, tableaux B et D, et Statistics South Africa P0210, septembre 2002, tableaux B et H.

De profondes disparités raciales et sexuelles caractérisent les chômeurs. Le tableau 2 montre que les Africains ont la probabilité la plus élevée d’être au chômage. Ces taux de chômage plus élevés se traduisent par une proportion considérable des Africains dans le volume total du chômage : ils représentaient 74 % de l’ensemble de la population économiquement active en février 2002 et 87 % des chômeurs (définition élargie).

Tableau 2 -
Emploi et chômage par origine (1995-février 2002)
IMGIMGOrigine	Travailleurs	Taux de chômage...IMGIMF
Origine Travailleurs Taux de chômage (en %, définition élargie) 1995 1999 Fév 2002 1995 1999 Fév 2002 Africaine 6 168 6 780 7 482 35,9 43,7 47,8 Métisse 1 156 1 300 1 265 20,4 23,4 32,4 Asiatique 360 397 497 12,4 20 24,8 Blanche 1 928 2 048 2 114 4,9 6,7 9,9 Total 9 612 10 525 11 357* 28,9 35,9 40,9
* Ce total ne comprend pas les groupes de populations dits "autres" et "non précisés". Sources : Bhorat et al. (2002), années 1995 et 1999 ; Statistics South Africa P0210, septembre 2002.

Comme le montre le tableau 3, quelle que soit leur appartenance ethnique, les taux de chômage sont plus élevés pour les femmes que pour les hommes. Une femme africaine vivant en milieu rural a une probabilité 10 fois supérieure d’être au chômage qu’un homme blanc vivant en zone urbaine.

Tableau 3 -
Emploi et chômage par sexe (1995-février 2002)
IMGIMGSexe	Travailleurs	Taux de chômage (e...IMGIMF
Sexe Travailleurs Taux de chômage (en %, définition élargie) 1995 1999 Fév 2002 1995 1999 Fév. 2002 Féminin 3 846 4 422 5 174 37,1 42,8 46,4 Masculin 5 766 6 113 6 218 22 29,7 35,3 Total 9 612 10 535 11 392 28,9 35,9 40,9
Sources : Bhorat et al. (2002), années 1995 et 1999 ; Statistics South Africa P0210, septembre 2002.

Les explications de l’augmentation rapide du chômage depuis 1990 sont multiples. Un facteur important a certainement été l’ouverture rapide de l’économie sud-africaine à la concurrence internationale. La mondialisation a notamment eu un impact direct sur l’économie nationale, particulièrement sévère dans le domaine commercial. Durant la période 1990-1999, l’Afrique du Sud s’est engagée dans un processus rapide de libéralisation des échanges commerciaux qui s’est traduite par une rationalisation des barrières douanières et un abaissement de leur taux. Entre 1990 et 1999, le nombre de barrières douanières a été réduit de plus d’un tiers, passant de 12 500 à 7 743. Au cours de la même période, les taux maximum sont passés de 1 389 % à seulement 55 %. Cela a fait baisser le taux moyen non pondéré de 27,5 à 7,1 % [6]. Plusieurs études indiquent que ces changements dans les régimes tarifaires ont eu un impact important en termes d’emploi dans le secteur manufacturier [7].
La poursuite de politiques fiscales et monétaires déflationnistes a également été un facteur non négligeable. Il est rare d’observer un pays connaissant le niveau de développement de l’Afrique du Sud, qui combine des taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) assez faibles (2,5 % en 2001, 3 % en 2002), avec un ratio du déficit courant au PIB avoisinant 0 %. De plus, durant la période 1995-2002, les taux d’intérêt en termes réels atteignaient en moyenne 10,8 %, ce qui, selon les standards internationaux, est exceptionnellement élevé. A cela s’ajoute un déclin de l’investissement, qu’il s’agisse des secteurs public ou privé. Entre 1996 et 2002, le ratio de l’investissement total au PIB est passé de 16,6 à 16,2 %, tandis que les nouveaux investissements du secteur privé par rapport au PIB passaient de 4,6 à 3 % [8].
D’autres facteurs peuvent expliquer la croissance du chômage, notamment le déclin observé dans le secteur primaire (agriculture et mines) – secteurs qui traditionnellement offrent de faibles rémunérations –, l’évolution technologique défavorisant les travailleurs à faible qualification et la politique éducative du régime d’apartheid qui a eu pour effet une non-concordance des compétences offertes sur le marché de l’emploi et des compétences requises par les employeurs.
 
Un marché du travail structuré par la pauvreté et les inégalités
 
 
La pauvreté et les inégalités en Afrique du Sud sont liées de façon très étroite au marché du travail à cause du chômage, des bas salaires et des activités de survie de l’économie informelle. En outre, un nombre croissant de travailleurs du secteur formel ont des emplois mal garantis, voire précaires.
Une étude récente réalisée par M. Leibbranbt et I. Woolart a montré que "l’inégalité dans les revenus des ménages est étroitement liée à l’accès au marché du travail […]. Les différences de salaire sont la cause principale de l’inégalité de revenus, mais plus de la moitié de cette “inégalité salariale” tient au fait que des ménages ne perçoivent pas de salaire du tout […]. On constate une augmentation de l’inégalité et les ménages les moins favorisés voient disparaître ce qu’il leur restait de revenus [9]."
La société sud-africaine affiche des niveaux élevés d’inégalités. Elle a l’un des coefficients de Gini les plus élevés du monde avec 0,61 – qui la place avant les pays d’Amérique latine. Selon le Bureau sud-africain des statistiques, plus de 4 millions des personnes employées dans le pays, soit plus du tiers du total, avaient en 2002 des salaires inférieurs à 1 000 rands par mois (soit entre 110 et 130 euros par mois), parmi lesquels de nombreux salariés du secteur formel [10]. De plus, les ménages travaillant dans ce secteur présentent également de très grandes inégalités. Selon le rapport de la commission Taylor sur la sécurité sociale, "plus du tiers [des ménages] vivent avec moins de 800 rands par mois, tandis que 15 % dépensent plus de 5 000 rands par mois [11]."
Malgré les bas salaires pratiqués y compris dans le secteur formel, des appels à la modération salariale ont été lancés. Les études sur la flexibilité des salaires en Afrique du Sud montrent qu’une réduction de 1 % des salaires en termes réels dans l’industrie conduirait à une augmentation d’environ 0,7 % de l’emploi [12]. Cependant, des salaires plus faibles provoqueraient une augmentation de la vulnérabilité et de la pauvreté, pour les personnes vivant seules comme pour les ménages. Alors que l’appel à la modération des salaires concerne surtout les travailleurs les moins qualifiés, une étude de PE Corporate Services [13] sur la rémunération des grands patrons en septembre 1995 a mis en évidence qu’"au cours des 21 années précédentes, les salaires des cadres avaient augmenté plus que ceux des autres employés [14]." Une enquête plus récente sur les salaires des chefs de 750 entreprises, conduite par le même cabinet, a montré qu’"en règle générale, le président-directeur général gagne 200 fois le salaire minimum des travailleurs [15]."
Dans la nouvelle Afrique du Sud, les emplois et les revenus restent liés aux catégories raciales et sexuelles (cf. tableau ci-dessous). Ainsi, les travailleurs noirs ont tendanciellement des activités à faible niveau de qualification.

Tableau 4 -
Représentation des Noirs et des femmes par niveau d’occupation en %
Niveau professionnelNoirsFemmes
Chef d’entreprise12,612,5
Cadre supérieur18,421,0
Personnel qualifié et cadre moyen44,043,1
Technicien et cadre débutant56,440,0
Personnel semi-qualifié82,238,6
Personnel non qualifié98,028,6
Note : Ces données sont basées sur des rapports soumis par plus de 8 000 employeurs dans tous les secteurs de l’économie. Source : Employment Equity 2001.

Dans le domaine salarial, au niveau médian, une femme blanche gagne 3 fois plus qu’une femme africaine. Le fossé se creuse au quartile inférieur de 25 %, où une femme blanche gagne 4 fois plus. Dans le quartile supérieur, le fossé se comble partiellement, une femme blanche ne gagnant que 2,5 fois plus qu’une femme africaine. Chez les hommes, un Blanc gagne 5 fois plus qu’un Africain au niveau médian. Il gagne 4 fois plus qu’un Africain dans les quartiles supérieurs et inférieurs.

Tableau 5 -
Revenu mensuel en rands (2000)
IMGIMGGroupe de population	Femmes	Hommes
	...IMGIMF
Groupe de population Femmes Hommes 25 % Médian 75 % 25 % Médian 75 % Africain 600 1 225 2 500 900 1 500 2 500 Métis 913 1 813 2 992 1 000 1 937 3 500 Indien 1 500 2 174 4 000 2 000 3 043 5 196 Blanc 2 500 3 969 6 000 4 000 6 928 10 500
Source : Watkinson et Horton (2001).

Ces disparités de revenus se retrouvent également en matière de couverture sociale. Les Africains, considérés en tant que groupe, sont les moins protégés (cf. tableau ci-dessous), le fossé le plus important concernant l’assurance médicale où 38 points séparent les Africains des Blancs.

Tableau 6 -
Avantages sociaux par groupe de population (2000)
Groupe de populationContrat d’emploi écritDéduction UIF [1]Congés payés [2]PensionAssistance médicale
Africain66%65%60%54%22%
Métis66%75%68%52%30%
Indien60%73%77%62%38%
Blanc80%74%83%70%60%
1 UIF : Unemployment Insurance Fund (Fonds d’assurance chômage). 2 Malheureusement, le Bureau sud-africain des statistiques ne fait pas de distinction entre congés annuels, de maladie, de maternité, pour raison familiale et congés officiels. Il est impossible de déterminer si tous les congés payés sont reçus ou seulement une partie. Source : Watkinson et Horton (2001).

 
Une syndicalisation record
 
 
Au cours de la période 1985-1995, les syndicats sud-africains ont enregistré la croissance la plus rapide du monde. Le taux de syndicalisation a alors augmenté de 131 %. Pourtant, plus récemment, ce taux a commencé à connaître une baisse, notamment à cause des pertes d’emplois dans le secteur formel et d’un exode des secteurs primaire et de la transformation vers celui des services. Les chiffres les plus récents montrent que 32 % des employés sont syndiqués, ce qui fait de l’Afrique du Sud l’un des pays les plus syndicalisés du monde en développement. Le taux de syndicalisation est le plus élevé dans le secteur minier, où près des trois quarts des travailleurs appartiennent à un syndicat. Il est suivi par le secteur public où ce taux est de 56 %. On observe la syndicalisation la plus faible dans les secteurs des services domestiques et de l’agriculture, avec respectivement moins de 2 % et de 8 %.
La stabilité des syndiqués provient principalement de la croissance des effectifs du secteur public et, dans une moindre mesure, de la croissance des effectifs "blancs". La croissance des effectifs "blancs" est considérée comme une réponse probable à l’introduction de la "discrimination positive" dans les entreprises. L’affiliation aux syndicats est plus élevée chez les hommes, qui représentent 63 % des effectifs totaux des syndicats. Les travailleurs africains sont ceux qui adhèrent le plus volontiers aux syndicats, dont ils représentent 68 % des effectifs globaux [16].
L’Afrique du Sud compte trois principales fédérations syndicales. La plus grande, le Congrès des syndicats sud-africains (Congress of South African Trade Unions, COSATU), a environ 1,7 million de travailleurs. Politiquement proche du Congrès national africain (African National Congress, ANC), la COSATU a une approche syndicale fondée sur l’absence de radicalisme, le contrôle ouvrier et la solidarité internationale entre les travailleurs. La deuxième fédération la plus importante est la Fédération des syndicats sud-africains (Federation of Unions South Africa, FEDUSA), avec environ 520 000 membres. La FEDUSA n’a pas d’affiliation politique. Sa ligne politique, s’il en est, s’inscrit dans une vision sociale de la démocratie. La troisième formation syndicale est le Conseil national des syndicats (National Council of Trade Unions, NACTU), dont les effectifs s’élèvent à 400 000 personnes. Le NACTU est politiquement affilié au mouvement panafricain et son idéologie trouve son inspiration dans le mouvement de la Conscience Noire de Steve Biko.
Le mouvement syndical sud-africain joue un rôle important dans la définition des politiques de l’emploi et des relations entre employeurs et salariés dans l’industrie sud-africaine. Ces relations sont réglementées par la législation du travail, laquelle se négocie dans le cadre d’un organisme statutaire, le Conseil national pour le développement économique et l’emploi (National Economic and Development Labour Council, NEDLAC). Cet organisme tripartite réunit des représentants du gouvernement, du monde du travail et des affaires et, dans une moindre mesure, le secteur communautaire. Les parties en présence y débattent des questions de politique économique et sociale.
Les conventions collectives sont signées au niveau des secteurs (par le biais de conseils de négociations sectorielles et de décisions sectorielles) et des usines. Le ministère du Travail peut, s’il le souhaite, faire appliquer les accords résultant des conventions collectives au personnel non syndiqué d’un secteur. Cependant, le système permet une flexibilité considérable, sachant que les employeurs peuvent demander à être exonérés, pour des raisons économiques, du respect des niveaux de salaire minimum, s’ils remplissent certaines conditions. On estime que plus de 80 % des demandes d’exonération sont satisfaites. Tout récemment, les niveaux du salaire minimum, ainsi que d’autres droits comme les congés maternité, les congés payés et les congés maladie, la durée du temps de travail, le plafonnement des montants autorisés pour les paiements en nature, le règlement des heures supplémentaires, etc., ont été établis pour les emplois de maison et agricoles. Ces mesures devraient aider à mettre fin aux situations d’exploitation extrême auxquelles sont confrontées ces catégories de travailleurs. Cependant, compte tenu de la dimension informelle de ces types d’emploi et du manque de ressources des inspections du travail, il paraît difficile de garantir le respect effectif des droits de ces travailleurs.
Bien que les syndicats soient souvent perçus comme des organisations politiques et des obstacles à une plus grande flexibilité dans les politiques des salaires et de l’emploi, la plupart des employeurs voient des avantages à la présence de syndicats puissants. Ceux-ci sont en effet en mesure de négocier avec leurs adhérents par l’intermédiaire de structures respectées par l’ensemble des travailleurs et de garantir ainsi une relative stabilité dans l’environnement industriel.
 
L’apparition de nouvelles difficultés
 
 
Une politique de discrimination positive controversée
Dix ans après la fin de l’apartheid, les Africains, et tout particulièrement les Africaines, souffrent de façon disproportionnée du chômage, ont moins d’opportunités d’accès aux catégories d’emplois les plus élevées et sont moins bien rémunérées. La ségrégation dans l’emploi fondée sur l’origine est l’un des aspects les plus visibles sur le marché du travail en Afrique du Sud. Cette ségrégation se manifeste à la fois sur un plan horizontal, c’est-à-dire entre les différents secteurs économiques, et sur un plan vertical, c’est-à-dire entre les différentes catégories d’emplois, les travailleurs africains étant majoritaires dans les activités à faible qualification qui sont également les moins rémunérées. Malgré une augmentation substantielle en pourcentage des salaires des Africains au cours des trois dernières décennies, ces travailleurs continuent à gagner le cinquième environ des Blancs. Il va de soi que ces disparités peuvent être attribuées à l’héritage de l’apartheid qui pratiquait une politique d’emplois réservés ainsi que des politiques d’éducation et de formation séparées, etc. Plusieurs études indiquent que 30 à 40 % des disparités persistantes peuvent être attribués à la discrimination, selon le type d’inégalités considéré [17].
Pour abolir cet héritage, deux lois - celle de 1998 sur l’égalité de l’emploi et celle de 2000 sur la prévention de la discrimination injuste – ont été adoptées. Ces lois concernent la formation, les opportunités pour des promotions et les rémunérations équitables pour les Noirs, les femmes et les personnes handicapées. Pour que ces objectifs deviennent réalité, les entreprises qui emploient 50 travailleurs ou plus sont obligées de mettre en place des plans de "discrimination positive", conçus en concertation avec leurs travailleurs ou leurs représentants. Ces plans sont soumis au ministère du Travail.
Bien entendu tous les Sud-Africains ne sont pas satisfaits de la politique de "discrimination positive". La Solidarity Union [18], qui a été créée à la suite de la fusion de plusieurs syndicats traditionnellement blancs et qui revendiquaient 128 000 membres, estime qu’il y a eu une baisse brutale dans le nombre de postes traditionnellement occupés par les Blancs de la classe moyenne et de la classe ouvrière. Le syndicat souligne notamment une chute de la proportion des techniciens blancs, ceux-ci étant passés de 40 à 15 %. De même, le nombre d’ouvriers machinistes blancs a connu une baisse significative de 22 %. Ce syndicat estime que la classe ouvrière blanche est maintenant la plus vulnérable et que "l’origine est aujourd’hui utilisée comme un prétexte pour l’écarter de l’emploi", tandis que les cadres blancs ont pu conserver leur place et, dans certains cas, la conforter [19].
Un impact différencié du sida sur le marché du travail
Le sida modifie rapidement le profil démographique de la population sud-africaine et a des conséquences significatives sur l’offre et la demande d’emplois. Selon le dernier rapport du Programme des Nations unies pour le sida (ONUSIDA), plus de 5 millions de Sud-Africains étaient infectés par le virus de l’immuno-déficience humaine (VIH) à la fin de 2002. Le taux d’infection de la population adulte économiquement active est estimé à 25 %.
Selon un rapport de la banque d’affaires néerlandaise ING Barings, le taux d’infection du VIH parmi les travailleurs non qualifiés et semi-qualifiés est 3 fois plus élevé que parmi les travailleurs hautement qualifiés. D’après cette analyse, le taux d’infection devrait culminer à 13,1 % pour les travailleurs hautement qualifiés en 2005. Ce taux contraste avec celui de 22,8 % pour les travailleurs qualifiés et 32,8 % pour les travailleurs semi et non qualifiés. Dans l’ensemble, le taux d’infection de la population économiquement active devrait culminer à 25,5 % en 2006, ce qui est beaucoup plus élevé que le taux de 7,7 % correspondant à l’ensemble de la population. Bien que les données portant sur les niveaux d’infection dans la population active soient très limitées, la perte totale de travailleurs due au sida au cours des dix prochaines années pourrait représenter l’équivalent de 40 à 50 % de la population active actuelle dans certaines entreprises sud-africaines. Pour atténuer l’impact de l’épidémie sur l’économie, il est donc essentiel de développer rapidement l’information et les connaissances sur l’épidémie auprès des populations jeunes et en âge de travailler [20].
Figure 1
Projection des décès dus au sida par millier de travailleurs dans la catégorie travailleurs qualifiés (1999-2015)
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Source : Modèle d’ING Barings cité dans (Quattek 2000).
Compte tenu de la diversité des salariés et des risques associés à certaines activités [21], les secteurs de l’économie seront affectés de façon différente. Les secteurs à haut risque comprennent les mines, certains emplois de la fonction publique (armée), les transports, l’agriculture et la construction. Les secteurs à risque moyen regroupent : les métaux, le commerce de bétail et la chimie ; tandis que les finances, les services et le secteur des communications sont considérés comme étant à faible risque [22]. Le secteur minier a été particulièrement frappé par le VIH. Selon Harmony, la troisième plus importante compagnie de mines d’or qui emploie 50 000 personnes le taux d’infection parmi ces catégories de travailleurs à haut risque varie entre 30 et 33 % [23].
Figure 2
Projection des taux d’infection du VIH pour 100 travailleurs dans quelques secteurs
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Source : Modèle d’ING Barings cité dans (Quattek 2000).
Le sida va affecter le milieu du travail de différentes façons : productivité réduite, augmentation de l’absentéisme, diminution des revenus salariaux, augmentation des taux de rotation, coûts de recrutement et de formation plus élevés, perte d’un capital d’expérience et de connaissance, augmentation du coût des avantages sociaux et diminution du moral parmi le personnel. Les coûts de formation devraient augmenter, sachant qu’il faudra former plus de travailleurs que d’habitude. Certains employeurs forment d’ores et déjà plus de travailleurs qu’ils n’en ont besoin à court terme, mais d’autres entreprises choisissent de conserver une politique de formation minimum, en substituant de plus en plus le capital à la main-d’œuvre. Enfin, d’autres employeurs préfèrent désormais employer des travailleurs par l’intermédiaire de tiers, comme des agences d’intérim, ou avoir davantage recours au personnel temporaire ou occasionnel, afin d’éviter de verser des pension ou de payer des congés maladie à répétition. Ces différentes réponses aux conséquences de la pandémie constituent ce que d’aucuns appellent les stratégies "visant à esquiver les coûts du sida [24]".
Les simulations macroéconomiques actuelles indiquent que la mortalité liée au sida devrait laisser le taux de chômage – déjà très élevé – en grande partie inchangé. En effet, alors que le nombre de travailleurs non qualifiés se réduirait à cause d’un taux de mortalité plus élevé, une croissance économique plus lente impliquerait une baisse équivalente de la demande de travailleurs [25].
Selon la compagnie d’assurances sud-africaine Metropolitan Life, le coût moyen de l’indemnisation devrait doubler pour de nombreux types de polices à partir de 2005 et tripler à partir de 2010. Selon cette étude, cela devrait se traduire par une augmentation des coûts de rémunération d’environ 15 % en 2005 et 30 % en 2010, dans une entreprise industrielle type [26]. Il faut cependant noter qu’une grande part de la population active n’a pas accès aux indemnisations ni aux soins médicaux ; ces indemnisations n’étant pas obligatoires, les entreprises sont libres d’y souscrire ou pas et ces dispositifs sont financièrement hors d’atteinte pour la majorité des travailleurs qui ne sont pas dans le secteur public.
En matière de discrimination à l’emploi, le gouvernement a conçu un "code de bonnes pratiques, sur les aspects essentiels du VIH/sida et de l’emploi", pour aider les personnes séropositives. Dans le monde du travail, la discrimination à l’égard des personnes séropositives existe sous la forme de tests pour le VIH, de licenciement ou de rejet de la candidature des personnes séropositives et de non-octroi des avantages sociaux [27].
Les enquêtes montrent que, si les grandes compagnies sud-africaines ont mis en place des stratégies pour combattre le sida, de nombreuses entreprises petites et moyennes accusent un retard dans ce domaine. Selon Deloit and Touch, la moitié des entreprises les plus importantes d’Afrique du Sud ont adopté des politiques officielles en matière de sida [28]. Face au défi ainsi posé dans le monde du travail, le secteur minier est généralement considéré comme appartenant au peloton de tête, aux côtés, notamment, d’une entreprise comme DaimlerChrysler, dans le secteur automobile.
Une précarisation de l’emploi
L’une des principales caractéristiques du marché du travail en Afrique du Sud est sa fragmentation significative accompagnée d’une augmentation rapide de formes d’emplois non permanents. G. Standing fait valoir que l’"on constate que les entreprises sud-africaines se sont alignées sur l’attitude de leurs semblables dans le reste du monde, en ayant de plus en plus souvent recours au travail flexible, par le biais de travailleurs occasionnels ou intérimaires, en sous-traitant auprès d’entreprises plus petites, aux employé(e)s domestiques et autres ouvriers indépendants et aux travailleurs temporaires fournis par les agences d’intérim ou bureaux de recrutement [29]."
Les résultats de l’enquête sur la population active de septembre 2000 montrent que 74 % des travailleurs ont un emploi permanent, 12 % sont employés sur une base temporaire et 9 % sont des intérimaires, tandis que 4 % ont des contrats à durée déterminée et que 1 % sont des travailleurs saisonniers [30]. Ces chiffres évoluent rapidement sous l’effet de nouvelles pratiques des entreprises.
Revendiquant l’adhésion de 100 000 chefs d’entreprises, la Confederation of Employers of South Africa (COFESA), la principale confédération patronale d’Afrique du Sud, encourage l’utilisation d’entrepreneurs "indépendants", pour échapper aux dispositions de la législation du travail et réduire les effectifs. En transformant les employés en entrepreneurs et en sous-traitant une partie de la production chez eux, ces entreprises ne sont plus tenues d’adhérer à des conventions collectives portant sur les salaires minimum ou de contribuer aux pensions, aux soins médicaux, aux congés maladie et aux congés payés, ainsi qu’aux obligations ou aux fonds existant en matière de chômage et de formation. De même, elles n’ont plus à payer d’heures supplémentaires pour les travaux effectués les samedis, dimanches ou jours fériés. Cette méthode peut réduire les coûts de la main-d’œuvre de 30 % [31].
Le recours croissant aux agences d’intérim et aux employés temporaires ou à contrat à durée déterminée constitue une autre approche. Bien que ces agences soient tenues de s’enregistrer auprès des comités de négociations (bargaining councils) et de verser les mêmes salaires et de contribuer aux fonds assurant les avantages sociaux, elles font valoir que le placement de travailleurs chez un client pendant des périodes courtes rend impossible une couverture sociale identique à celle d’un travailleur de longue durée. Cette stratégie peut également être utilisée par les employeurs pour orienter leurs travailleurs d’un comité de négociation vers un autre pratiquant des salaires plus faibles, en particulier si le secteur compte plus d’un comité de négociation [32].
En Afrique du Sud, le système de protection sociale ne concerne que les emplois classiques. Ainsi, les travailleurs dont le contrat est temporaire ou à durée déterminée, qu’ils relèvent d’une agence d’intérim ou qu’ils soient entrepreneurs indépendants, ne sont pas en mesure de participer aux mécanismes médicaux ou de soins de santé, ni de contribuer aux pensions ou aux caisses de prévoyance sociale. Une part relativement élevée de la population active est ainsi exclue des avantages sociaux habituels et de la protection sociale à long terme.
Une pénurie de compétences
Un trop faible investissement dans le développement des ressources humaines par les entreprises, ainsi que les lacunes du système d’éducation sont la cause de la pénurie paradoxale de main-d’œuvre à laquelle est confrontée aujourd’hui l’économie sud-africaine. Les estimations relatives aux dépenses des entreprises pour la formation sont très variables : certaines études évoquent une moyenne de 1 % de la masse salariale consacrée à la formation, tandis que d’autres mentionnent des moyennes allant jusqu’à 3,3 %. Les chiffres relevés pour la période 1991-1999 montrent une baisse de plus de 70 % du nombre de nouveaux contrats d’apprentissage enregistrés, ceux-ci étant passés de 10 758 à 3 129 [33].
Une caractéristique importante du marché du travail sud-africain tient dans la coexistence d’un taux élevé de chômage parmi les travailleurs non qualifiés et d’un taux élevé de postes à pourvoir pour les travailleurs formés et hautement qualifiés. La pénurie de main-d’œuvre se traduit par le fait que seulement 20 % (3 millions) de la population économiquement active est qualifiée ou hautement qualifiée, contre environ 80 % (12 millions) semi-qualifiée, non qualifiée ou au chômage. En outre, les profils de qualification y sont inférieurs à ceux d’autres pays à économie intermédiaire, les employés qualifiés représentant 4 % de la population active, contre 8 % dans les autres pays à économie intermédiaire [34].
Le sous-investissement dans l’éducation et la formation a débouché sur une situation où les profils de compétence de la population active ne correspondent pas aux besoins actuels et futurs, et freinent ainsi la création d’emplois et la productivité. La loi sur le développement de la formation en 1998 (Skills Development Act 1998) et la loi sur le financement de la formation en 1999 (Skills Development Levies Act 1999) constituent des initiatives pour améliorer les liens entre le monde du travail, l’éducation et la formation professionnelle. La première loi vise à moderniser l’ancien système d’apprentissage, en le remplaçant par un système de formation sur le lieu de travail (Workplace learnerships). Son objectif est d’utiliser l’apprentissage en entreprises pour fournir des opportunités aux nouveaux entrants sur le marché du travail. La loi sur le financement de la formation contraint les employeurs de contribuer à hauteur de 1,5 % (le taux initial était fixé à 1 %) de leur masse salariale à un fonds national pour le développement des compétences mais elle permet aussi le partage des coûts de formation : les employeurs peuvent se faire rembourser jusqu’à 75 % des frais de formation par la Commission sectorielle pour l’éducation et la formation (Sector Education and Training Authority, SETA) correspondant à leur secteur d’activités [35].
 
Conclusion : le "Grand Débat" économique : la création d’emplois
 
 
Dans le contexte de chômage structurel qui caractérise le marché du travail, le débat entre les syndicats, le patronat et l’Etat porte évidemment et essentiellement sur les meilleures stratégies pour augmenter le contenu en emplois de l’économie sud-africaine. Conférences, réunions au sommet, documents proposant les stratégies les plus variées pour aborder le problème du chômage n’ont pas manqué. L’éventail des stratégies proposées va des nationalisations à la création d’un marché de l’emploi à deux vitesses, de programmes de travaux publics à des emplois subventionnés, de la redistribution de la richesse à une priorité plus grande à la formation, de l’accélération de la croissance du PIB à la réforme foncière, d’une nouvelle politique salariale à l’octroi de subventions au revenu de base, etc. Néanmoins, les approches adoptées pour aborder la crise du chômage peuvent se classer en trois grandes catégories, selon leurs promoteurs.
La politique de croissance, emploi et redistribution (Growth Employment and Redistribution, GEAR) a été élaborée au moment où le nouveau gouvernement ANC voulait envoyer un signal fort à la communauté internationale, pour souligner sa volonté de maintenir des politiques économiques prudentes, conformes à ce qui avait été, à l’époque, appelé le "consensus de Washington". La stratégie GEAR, qui guide la planification économique depuis 1996, s’est surtout attachée à changer la structure de l’économie et à réduire les tarifs douaniers pour encourager l’investissement national et étranger. Bien que cette stratégie ait réussi à stabiliser l’économie, grâce à une discipline monétaire et fiscale très stricte, elle s’est révélée incapable de stimuler l’emploi, ce qui a pour effet une aggravation du chômage.
De leur côté, les syndicats mettent l’accent sur l’interventionnisme gouvernemental pour lutter contre le chômage. Leurs recommandations se focalisent sur la redistribution et le rôle expansionniste des politiques économiques nationales. Ils ont proposé la création d’un revenu minimum général, le Basic Income Grant. Chaque citoyen sud-africain aurait droit à 100 rands par mois sans contrepartie. Cette subvention devrait stimuler la demande, en particulier vers le marché national pour des biens abordables compte tenu du salaire de base. Selon un schéma keynésien, si cette expansion de la demande nationale était réalisable, elle pourrait conduire à une augmentation de l’investissement qui, à son tour, encouragerait la création d’emplois.
A l’opposé, les représentants des employeurs font valoir que la législation du travail et le manque de flexibilité du marché sont les raisons principales des niveaux élevés du chômage en Afrique du Sud. Ils estiment que la législation actuelle définit un régime de "flexibilité réglementée", qui rend le marché du travail sud-africain trop "rigide", avec pour résultat une baisse croissante de l’emploi. Certaines de leurs vues ont abouti : le gouvernement a apporté des amendements à la nouvelle législation du travail, notamment en ce qui concerne son impact sur les petites entreprises [36].
Tandis que ce débat se poursuit au sein de l’ANC, dans les enceintes gouvernementales ou lors de grandes rencontres avec les syndicats, le critère d’exclusion ou de marginalisation du monde du travail se déplace progressivement : ce n’est plus seulement la couleur de peau mais aussi et de plus en plus le niveau de qualification. C’est bien sûr un progrès mais cela pénalise aussi grandement des fractions significatives de la population africaine qui ont été privées d’éducation pendant l’apartheid. Le marché du travail se transforme donc mais lentement et, pour l’heure, le coût de cette transformation est un taux très élevé de chômage qui, à court terme, a peu de chance de diminuer.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[*]Economiste au service budgétaire du gouvernement provincial du Western Cape. Cet article a été rédigé durant un séjour d’études en France financé par l’ambassade de France en Afrique du Sud et l’IRD. L’auteur les remercie ainsi que le professeur Jacques Charmes qui l’a accueillie à l’université de Versailles et a bien voulu nourrir cet article de ses remarques avisées. Pour tout commentaire sur ce texte, l’auteur est joignable à l’adresse suivante : <cmhorton@ hotmail. com>.
[1]Dans cet article, nous utiliserons les mots "Africains", "Métis", "Indiens" et "Blancs" dans la présentation du marché du travail en Afrique du Sud, ces catégories de personnes étant aujourd’hui encore recensées en ces termes dans les statistiques officielles. Le mot "Noir" est utilisé pour évoquer collectivement les populations africaines, "métis" et d’origine indienne.
[2]Le terme est utilisé ici conformément aux critères du BIT.
[3]Les syndicats sud-africains considèrent travail décent et plein emploi comme un objectif central de la "démarginalisation" économique des Noirs.
[4]Toutes les données présentées ici proviennent d’enquêtes réalisées par le Bureau sud-africain des statistiques. Les données des enquêtes effectuées auprès des ménages en octobre sont exploitées de 1996 à 1999, année où elles ont été remplacées par celles de l’enquête sur la population active. On notera que ces deux séries de données ne sont pas strictement comparables.
[5]Voir Kingdon et Knight (2001).
[6]Bohrat, Landall et Rospabe (2002).
[7]Bell et Cattaneo (1997).
[8]Azeldazeh (2003).
[9]Leibbranbt et Woolart (2001).
[10]Dickinson et Roberts (2003).
[11]Commission Taylor (2002, chap. 5).
[12]Des études entreprises par la Banque mondiale et par Bowls et Heintz (1996) montrent que la flexibilité des salaires est de 0,7 % environ.
[13]PE Corporate Services est un cabinet privé de consultants, spécialisé dans l’information sur les structures salariales des entreprises.
[14]Standing, Sender et Weeks (1996, p. 209).
[15]Rose (2003).
[16]Horton (2001).
[17]Rospabé (2002).
[18]Son prédécesseur, la Mine Worker Union (le syndicat des mineurs), qui avait organisé les mineurs blancs, avait été créé en 1913. Dans les années 1980, ce syndicat s’est étendu aux travailleurs des secteurs chimique, électrique, des télécommunications et de l’acier.
[19]Kriel (2003).
[20]Bird (2001).
[21]Les activités à haut risque comprennent les camionneurs travaillant sur de longues distances, les mineurs et les personnes travaillant dans les services de santé.
[22]Vass (2003).
[23]Marrs (2003).
[24]Rosen et Simon (2002).
[25]Arndt et Lewis (2000).
[26]Swindells (2000).
[27]Communiqué de presse du ministre du Travail Membathisi Mdladlana au cours d’une conférence de presse portant sur le code de bonnes pratiques sur les aspects essentiels du VIH/SIDA et de l’emploi, 16 mai 2000, Pretoria.
[28]The Economist (2002).
[29]Standing (1997).
[30]Watkinson et Horton (2001).
[31]Skinner et Valodia (2001).
[32]Horton et Langhinnerich (2001).
[33]Bird (2001).
[34]Programme en 15 points du ministère du Travail.
[35]Vingt-cinq SETA ont été mises en place à ce jour, correspondant aux différents secteurs de l’économie sud-africaine. Les entreprises peuvent se faire rembourser leurs dépenses de formation, selon le barème suivant : remboursement de 15 % à la soumission d’un plan d’entreprise pour le développement des compétences, et de 50 % à la remise d’un rapport sur l’exécution de ce plan à la SETA.
[36]L’Alliance démocratique (Democratic Alliance, DA), le plus grand parti d’opposition, s’est alliée aux groupes de pression du monde des affaires pour proposer la création d’un marché du travail à deux vitesses, dans lequel les travailleurs du secteur formel continueraient à bénéficier des avantages sociaux et de la protection garantis par la législation du travail, tandis qu’une seconde catégorie de travailleurs n’aurait pas droit à ces avantages. Il est difficile d’évaluer comment cette proposition pourrait créer de nouveaux emplois. Il semble qu’elle risquerait de ne conduire qu’à une détérioration de la qualité des emplois existants.
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Bohrat, Landall et Rospabe (2002). Suite de la note...
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Leibbranbt et Woolart (2001). Suite de la note...
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Dickinson et Roberts (2003). Suite de la note...
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