Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
212 pages

p. 7 à 12
doi: 10.3917/afco.210.0007

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Dossier

no210 2004/2

2004 Afrique contemporaine Dossier

Introduction thématique

Dix ans de nouvelle Afrique du Sud, à la jonction de l'économique et du social

Thierry Vircoulon
Il y a dix ans, l’Afrique du Sud a débuté un nouveau "trek [1]". Il ne s’agissait ni d’exploration ni de conquête mais de réinventer une nouvelle nation en surmontant les inégalités et les traumatismes du passé. A l’issue de quatre années de négociations délicates entre des ennemis de plusieurs siècles, ce pays a tourné la page de l’oppression institutionnelle pour éviter une partition sanglante et devenir une démocratie multiraciale en 1994. Depuis lors, la nouvelle Afrique du Sud a inventé son propre chemin et c’est à ce parcours de dix ans que ce dossier est consacré.
Comme l’indiquent le déroulement et le résultat du troisième scrutin national d’avril 2004, le régime sud-africain est une démocratie au sens occidental du terme. Si les élections ne cessent d’être gagnées massivement par l’ANC (62,65 % en 1994, 66,35 % en 1999 et 69,68 % cette année), elles n’en sont pas moins tout à fait conformes aux normes occidentales. Les quelques accrochages entre les militants de l’ANC et de l’Inkatha au début de la campagne ont été gérés avec rapidité et savoir-faire par les deux partis qui ont conclu un pacte de bonne conduite efficace sur le terrain. Le scrutin a donc pu se dérouler dans des conditions tout à fait satisfaisantes, y compris dans la province politiquement la plus sensible du pays : le KwaZulu-Natal. Détaillé dans le premier article de ce dossier [2], le principal enseignement à retenir de cette troisième élection démocratique est la fin (momentanée ?) de la politique : la pacification des mœurs politiques, la démocratisation des institutions sud-africaines et la surhégémonie électorale de l’ANC signifient que l’avenir du pays se joue ailleurs que dans les urnes.
La transition démocratique étant réussie, la page politique peut être tournée mais fin de la politique ne veut pas dire fin de l’histoire : le vrai défi de l’Afrique du Sud est maintenant la transformation de la société et de l’économie. Ce dossier s’intéresse aux dix ans de démocratie et de gouvernance de l’ANC sous cet angle : depuis la fin de l’apartheid, qu’en est-il de la transformation de la société et de l’économie ? Les réformes lancées par l’ANC lors de son arrivée au pouvoir ont-elles mis un terme aux inégalités structurelles fabriquées par l’apartheid ? Font-elles l’objet d’un consensus et constituent-elles des solutions durables aux problèmes du pays ? Ces questions ne sont nullement académiques : en Afrique du Sud, le débat public et les conversations privées sont dominés par ces interrogations quasi existentielles au plan collectif : où allons-nous ? Avançons-nous dans la bonne direction ? Le pays change-t-il en bien ou en mal ? Et, bien évidemment, en fonction des interlocuteurs, les réponses sont souvent très différentes, voire complètement divergentes. Autre signe de la vivacité de l’esprit démocratique, la transformation socioéconomique et les réformes qui en forment le socle sont en débat permanent car cette dynamique est en partie dirigée et en partie autonome, parfois achevée et parfois en panne, trop rapide pour certains et trop lente pour d’autres. Comme en témoignent les articles de ce dossier, quelle que soit leur technicité, les réformes en cours n’échappent pas à la critique publique – qu’elle provienne des milieux d’affaires, syndicaux, universitaires ou de Monsieur-tout-le-monde - et l’Afrique du Sud post-apartheid est une société ouverte sans aucune comparaison avec l’ancien régime. En outre, ces réformes sont toutes socioéconomiques car – et c’est là une des caractéristiques fondamentales de l’ANC – le parti au pouvoir pense le social et l’économique ensemble, même si beaucoup d’éléments militent pour leur disjonction. La réforme foncière, la nouvelle politique de transports, le BEE et ses chartes sectorielles ont toutes une finalité sociale – l’amélioration du sort de la majorité précédemment opprimée -, même si cette dernière peine à se concrétiser.
Ainsi, comme le met en évidence le professeur Sampie Terreblanche [3] dans un article sévère où la politique économique sert de clef de décryptage de l’état social du pays, le "miracle politique sud-africain" n’a malheureusement pas été accompagné d’un "miracle économique". La nouvelle Afrique du Sud est loin d’être un eldorado social : c’est une société divisée en trois classes sociales et le sous-prolétariat – environ 15 millions d’individus – forme véritablement le groupe des "défavorisés structurels" qui ne peuvent faire l’objet que d’un traitement social. Dépourvus de qualifications professionnelles, souvent illettrés, ils sont condamnés au chômage, phénomène massif dans la société sud-africaine (il concernait 29,4 % des actifs en 2002) comme le rappelle Claire Horton dans une analyse-bilan du marché du travail depuis dix ans [4]. Ce marché traduit l’état intermédiaire dans lequel se trouve la nouvelle Afrique du Sud dans bien des domaines : aux conséquences néfastes et durables d’un traitement racial de l’emploi s’ajoutent de nouveaux problèmes comme la pandémie de sida (le taux de prévalence des femmes enceintes était de 26,4 % en 2002), une pénurie de compétences, la précarisation de l’emploi, etc. Le marché du travail actuel est un savant mélange de l’héritage structurel de l’apartheid et de problématiques tout à fait contemporaines qui témoignent de l’inclusion de l’économie sud-africaine dans l’économie mondiale. Dans la nouvelle Afrique du Sud, la permanence de la pauvreté et du chômage alimente un riche débat entre le gouvernement et les "partenaires sociaux" sur la "bonne politique économique et sociale", débat centré depuis l’important rapport de la commission Taylor (2002) sur la création d’un revenu minimum à l’instar des pays d’Europe les plus progressistes du moment.
Bien sûr, l’héritage socioéconomique problématique de l’apartheid n’a aucunement été oublié par l’ANC qui est arrivé au pouvoir avec un projet gouvernemental de transformation globale se déclinant en autant de politiques sectorielles. Trois de ces réformes à la jonction de l’économique et du social sont explorées en détail dans ce dossier : la réforme économique du Black Economic Empowerment (BEE), la politique de redistribution des terres et la restructuration des transports publics urbains.
Analysé par Gilles Genre-Grandpierre [5], le BEE est au centre de la politique de transformation de l’ANC dans la mesure où il vise une redistribution des richesses dans la société sud-africaine au bénéfice des "populations historiquement défavorisées". En dix ans, cette politique correctrice a évolué sous l’effet d’une critique sociale. En effet, la première conception du BEE était très financière et s’articulait essentiellement autour du transfert d’actifs. Suite aux critiques des syndicats et des milieux de gauche qui reprochent à cette réforme de manquer son but (c’est-à-dire de ne pas permettre un réel empowerment des défavorisés mais juste la création d’un groupe d’oligarques), le gouvernement vient de redéfinir, au début de l’année 2004, le BEE en lançant le broad-based BEE : désormais, il ne s’agit pas simplement de transférer des actifs de mains blanches à des mains noires mais de former et d’associer au management de l’entreprise les populations historiquement défavorisées. Laetitia Habchi détaille l’instrument qui doit servir à la mise en œuvre de cette nouvelle conception du BEE : les chartes sectorielles [6]. Ces chartes sont négociées dans chaque filière économique et comportent des indicateurs précis d’empowerment (part de l’actionnariat possédé par des "défavorisés", diversité raciale de la direction, politique de formation, etc.). Signées pour l’heure par les secteurs financier, énergétique et minier, ces chartes doivent permettre – littéralement – de comptabiliser la mise en œuvre de la politique d’empowerment pour chaque entreprise. Réforme évolutive s’il en est, le BEE est la preuve que le gouvernement peut infléchir ses politiques sous l’effet de critiques et de pressions politiques. Par ailleurs, avec ses évolutions et ses ambiguïtés, le BEE illustre le rôle majeur que l’Etat entend jouer dans la "réorganisation socioéconomique" du pays.
A l’instar du BEE, la nouvelle politique foncière vise à mettre fin à l’inégalité foncière entre Noirs et Blancs. Cette nouvelle politique comporte trois dimensions : la restitution des terres à leurs premiers propriétaires expulsés, leur redistribution à des fins d’agriculture et une réforme du droit foncier dans les ex-bantoustans. Depuis 1994, sur ces trois fronts, les progrès n’ont pas été significatifs ; les critiques de cette politique sont nombreuses mais contradictoires et la répartition de la terre est encore très inégalitaire. Face à ce constat [7], Scott Drimie identifie les raisons de la "panne" de la réforme foncière ainsi que les positions défendues par les différents groupes d’intérêts impliqués dans la question foncière en Afrique du Sud. Compte tenu des enjeux politiques, économiques et sociaux de cette réforme, il estime qu’elle ne pouvait se concrétiser dans la courte durée comme l’espéraient ses inventeurs et que la reconstruction socioéconomique du monde rural sud-africain est une question de long terme. Ce faisant, il souligne l’obligation de réalisme qui s’impose maintenant aussi bien aux acteurs qu’aux évaluateurs de la réforme.
Roland Lomme [8] fait un constat d’enlisement plus problématique dans le domaine des transports publics urbains. La géographie urbaine de l’apartheid mettait à distance les travailleurs non blancs dans des townships, ce qui implique maintenant un système de transports publics beaucoup plus performant, c’est-à-dire abordable et fiable pour les passagers et non déficitaire pour les pouvoirs publics. A son arrivée au pouvoir, l’ANC a élaboré une nouvelle politique publique de transports qui devait répondre aux impératifs à la fois de qualité de service et d’équilibre financier. Outre la difficulté de concilier rentabilité et accessibilité pour l’usager pauvre, cette politique peine à se matérialiser car elle elle a un coût social et surtout elle va à l’encontre des intérêts immédiats de la puissante corporation des transporteurs. En outre, elle nous ramène à la délicate et classique problématique de la formalisation d’un secteur économique informel informel et elle rappelle que, dans des milieux fragiles, une réforme modernisatrice peut accentuer les clivages sociaux.
C’est dans le domaine financier que l’optimisme est à rechercher et ce n’est pas un hasard. En faisant un peu d’histoire financière immédiate, Jean-Pierre Listre [9] apporte un éclairage de spécialiste sur la manière dont l’Afrique du Sud a sauvé sa monnaie et son secteur financier à un moment où une grave crise financière bouleversait des pays en développement, plus dynamiques et apparemment plus robustes que l’Afrique du Sud mais qui se sont finalement révélés plus fragiles. Ce moment d’histoire financière de la nouvelle Afrique du Sud éclaire le choix qui guide la politique de son président : l’orthodoxie néolibérale. L’Afrique du Sud est un des meilleurs élèves du consensus de Washington et Thabo Mbéki applique cette politique économique sans variation depuis l’époque où il était le vice-président de Nelson Mandela. Pour l’heure, les fruits de cette politique ont surtout été récoltés récoltés par un secteur financier qui est sans conteste en situation d’excellence dans le continent africain et donc bien placé pour prétendre à un leadership continental.
Qu’il s’agisse de la propriété foncière, du marché du travail, de la politique des transports ou du BEE, le nouveau trek de l’Afrique du Sud est loin d’être achevé. Dix ans représentent somme toute une période trop courte pour corriger des inégalités structurelles entre communautés. En outre, l’examen détaillé de certaines réformes montre que de nombreuses prévisions et politiques ont été irréalistes en sous-estimant l’ampleur et la difficulté de la tâche. Cependant, la transformation socioéconomique de l’Afrique du Sud est une réalité : le marché du travail change, une bourgeoisie noire émerge rapidement – ce qui remet en cause, certes dans des proportions encore modestes, le dualisme blanc-riche/noir-pauvre –, le BEE est un acquis du nouveau gouvernement et il avance même s’il profite encore à trop peu de personnes. Lancés ou naissants, ces changements ne permettent pas de faire un bilan négatif ou positif de la nouvelle Afrique du Sud : avec l’accroissement des écarts de revenus au sein de la communauté africaine le paysage socioéconomique est très contrasté, il est donc tout au plus possible de pointer sectoriellement les avancées, les enlisements et les déviations par rapport aux intentions initiales du gouvernement. Depuis la seconde élection démocratique en 1999, le vrai défi de ce dernier est du côté de l’économique et du social, du côté du "monde réel". Le combat mené ou "mal-mené" par l’ANC n’est plus celui de la lutte pour la liberté mais celui de la lutte contre la pauvreté, et c’est sans doute sur ce point que l’Afrique du Sud cesse d’être atypique atypique et retrouve la réalité des autres pays d’Afrique.
 
NOTES
 
[1]Mot afrikaner désignant un "déplacement" et plus spécialement ceux des Boers vers l’intérieur de l’Afrique australe à partir de la colonie du Cap dans la première moitié du XIXe siècle. Le "Grand Trek" désigne la principale entreprise d’exploration et de conquête de l’intérieur de l’Afrique du Sud actuelle par des Afrikaners qui ne voulaient plus vivre sous la domination britannique. Dans la mythologie nationaliste du régime d’apartheid, le Grand Trek symbolisait la véritable fondation de la nation sud-africaine.
[2]"Les enseignements d’un scrutin gagné d’avance".
[3]"Réflexions sur la démocratie sud-africaine : évaluation de la première décennie et perspectives pour la deuxième" [ou "La démocratie post-apartheid : un nouveau système élitiste ?" ?].
[4]"Dix ans déjà depuis la fin de l’apartheid : un marché de l’emploi entre les fractures du passé et les défis du futur".
[5]"Le Black Economic Empowerment en Afrique du Sud : fondements, contraintes et risques".
[6]"Les chartes sectorielles du Black Economic Empowerment : une transition en douceur ?"
[7]"La question de la terre en Afrique du Sud : le processus et le futur de la réforme foncière 1994-2003" [ou "Les questions foncières en Afrique du Sud : perspectives et mécanismes de la réforme foncière, 1994-2003" ?].
[8]"Le long chemin de la réforme des transports publics urbains".
[9]"La puissance du système bancaire sud-africain : prélude à un leadership continental ou parenthèse étonnante ?" ?
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