Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
212 pages

p. 79 à 94
doi: 10.3917/afco.210.0079

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Dossier

no210 2004/2

2004 Afrique contemporaine Dossier

La réforme des transports publics urbains à l’épreuve de l’intégration du secteur informel

Roland Lomme  [*]
Le cas des transports urbains est exemplaire des difficultés de la légalisation du secteur informel et de son intégration au processus de modernisation économique et sociale : en Afrique du Sud, comme dans d’autres pays en développement, le secteur informel a, dans ce secteur, concurrencé avec succès les prestataires attitrés du service public au point de les marginaliser. In developing countries, the situation in urban transports usually exemplifies the difficulty of legalising and integrating the informal sector into a modern economy and society. This is also the case in South Africa, where informal entrepreneurs have successfully competed with State actors to the point of marginalizing the latter.
On doit à l’économiste péruvien Hernando de Soto d’avoir souligné l’importance critique de l’intégration du secteur informel pour le développement économique et le progrès social dans les pays pauvres (Soto 1982). L’Afrique du Sud (pays à revenu intermédiaire, selon l’acception de la Banque mondiale, mais pauvre par le revenu moyen de sa population noire, dont les deux cinquièmes subsistent avec moins de 2 dollars par jour en parité de pouvoir d’achat [UNDP 2003]) illustre parfaitement son propos : : quinze ans après l’abrogation des bases légales de l’exclusion d’une grande partie de la population noire du marché de l’emploi formel, un actif sur trois au total, soit 3,5 millions de Sud-Africains, serait employé dans le secteur informel.
Le cas des transports urbains est exemplaire des difficultés de la légalisation du secteur informel et de son intégration au processus de modernisation économique et sociale : en Afrique du Sud, comme dans nombre de pays en développement, le secteur informel (quelque 100 000 taxis collectifs, dont la plupart opèrent sans autorisation légale) assure en effet les deux tiers des déplacements effectués en transports publics ; comme dans d’autres pays en développement, le secteur informel a concurrencé avec succès les prestataires attitrés du service public (opérateurs publics ou privés de bus et société nationale concessionnaire des trains de banlieue) au point de les marginaliser (ils n’assurent plus respectivement que 20 et 15 % des déplacements en transports publics). Mais cette situation, qui n’est pas propre à ce pays, procède en Afrique du Sud de circonstances particulières : c’est sous le régime d’apartheid, dans les années 1980 surtout, que se sont multipliés les taxis collectifs, en réaction contre l’insuffisance et l’inadéquation des moyens de transports publics mis à la disposition des populations noires reléguées à la périphérie des agglomérations urbaines.
En Afrique du Sud, comme dans le Pérou analysé par Hernando de Soto, le secteur informel constitue incontestablement un mouvement social, dont le dynamisme attestait à la fois sous le régime d’apartheid la capacité d’organisation autonome de la société civile et la faillite du système, et c’est comme tel qu’il est appréhendé depuis lors par les autorités. Ceci explique l’ambivalence de leur attitude à son égard : soucieuses de modernisation et de rationalité, elles ambitionnent de le formaliser et de l’intégrer dans le cadre d’une desserte multimodale ; mais elles répugnent sans doute aussi à le sacrifier sur l’autel de la rationalisation et de la modernisation du service public et à porter atteinte aux intérêts des opérateurs de taxis collectifs, non seulement par crainte des troubles à l’ordre public qu’ils savent provoquer pour protéger leurs intérêts, mais aussi parce qu’il s’agit d’une des principales activités commerciales créatrices d’emplois et de revenus dans les townships [1].
La formalisation du secteur informel, qui est au cœur de la réforme des transports publics urbains en Afrique du Sud, se heurte à trois difficultés : la première est d’ordre politique, puisqu’il s’agit d’arbitrer entre l’amélioration de la qualité du service pour les usagers et la promotion des petits opérateurs ; la seconde, d’ordre opérationnel, puisqu’il s’agit de rationaliser l’offre de transports grâce à l’intégration intermodale des transports publics urbains ; la troisième, d’ordre financier, car le gouvernement actuel ambitionne de réduire le coût des transports publics à la fois pour les finances publiques et pour les usagers.
 
Comment concilier les intérêts des usagers et ceux des opérateurs ?
 
 
Dans un pays où la majorité de la population était, au lendemain de la chute du régime d’apartheid, privée d’accès aux services et infrastructures de première nécessité – eau potable, électricité, logement décent –, la politique des transports n’est pas apparue aux pouvoirs publics comme une priorité absolue. Pourtant, les transports affectent profondément les conditions et le mode de vie des populations noires, métisses et indiennes, exilées à la périphérie des agglomérations urbaines dans des townships délibérément relégués à l’écart des centres-villes et des bassins d’emploi et le plus souvent privés d’infrastructures commerciales et de services administratifs et sociaux. Or la ségrégation urbaine héritée de l’apartheid est demeurée largement intacte et s’est même aggravée depuis lors en raison d’une politique du logement social qui ne favorise nullement le brassage spatial des communautés urbaines : les logements sociaux sont le plus souvent construits à la périphérie extérieure des townships (près de 1 million de logements individuels hâtivement bâtis avec le concours financier des pouvoirs publics repoussent le plus souvent les marges des agglomérations urbaines) et ne contribuent nullement à densifier le paysage urbain, augmentant les trajets parcourus quotidiennement par leurs habitants. "Les plans d’utilisation des sols sont la cause principale d’inadéquation du système des transports urbains aux besoins des usagers" (Department of Transport 1998). Faute d’accès à un moyen de transport privé, les habitants des townships ne peuvent en effet avoir recours qu’aux transports publics pour leurs déplacements. Si bien qu’en Afrique du Sud, les déplacements en transports publics sont exceptionnellement longs : ils sont en ville de 20 km en moyenne (16 en taxi collectif, 28 en bus et 20 en train), contre 11 en Europe, 15 aux Etats-Unis et 9 en Asie (Behrens et Wilkinson 2003). Et les citadins les plus déshérités parcourent en transports publics de plus longues distances que les citadins les plus fortunés au volant de leur véhicule particulier. Ainsi les séquelles de la ségrégation spatiale infligent aux premiers, dans leurs déplacements, une charge financière et des coûts d’opportunité très supérieurs à ceux imposés aux seconds : les ménages noirs consacraient plus de 11 % de leurs revenus aux transports au début des années 1990 tandis que les Blancs, les métis ou les Indiens ne leur consacraient en moyenne que 7,6 % d’un budget en moyenne beaucoup plus élevé (Khosa 1995).
Les inégalités sociales et raciales face à la mobilité demeurent en effet considérables : ainsi, dans l’agglomération de Johannesburg, plus des quatre cinquièmes des écoliers blancs se rendent à l’école dans un véhicule particulier alors que près des deux tiers de leurs camarades noirs s’y rendent ou en reviennent à pied. Et cependant, pour les ménages noirs, le coût des transports scolaires est en moyenne supérieur à ce qu’il est pour les ménages blancs (City of Johannesburg 2002), bien que le revenu moyen des seconds soit aujourd’hui encore près de dix fois supérieur à celui des premiers.
Dans ce contexte social, le gouvernement s’est assigné pour objectif de porter de 47 % actuellement à 80 % la proportion des déplacements motorisés assurés par les transports publics en milieu urbain, c’est-à-dire de réduire significativement la proportion de ceux qui n’ont pas les moyens d’emprunter les transports publics mais aussi de ceux qui leur préfèrent leur véhicule personnel. Dans l’une des sociétés les plus inégalitaires au monde, la réforme des transports publics vise à la fois à favoriser leur accès par les plus démunis et leur utilisation par les plus nantis.
Pourtant, sept ans après que le gouvernement sud-africain a arrêté sa stratégie en matière de transports urbains (c’est-à-dire depuis l’adoption en 1996 du Livre blanc sur la politique nationale des transports), la réforme projetée n’a pas encore abouti. A peine a-t-elle été amorcée. L’impéritie des pouvoirs publics dans ce domaine contraste singulièrement avec le volontarisme dont ils font preuve et les résultats obtenus dans la gestion d’autres services publics, telle l’électrification, la distribution d’eau potable, la construction de logements sociaux ou les télécommunications. Comment expliquer l’absence de tout progrès tangible dans la desserte en transports publics des villes sud-africaines qui regroupent plus de la moitié de la population ? Par certains facteurs circonstanciels : l’héritage du régime d’apartheid ; la priorité donnée aux autres services publics dans l’action gouvernementale ; les dysfonctionnements internes aux administrations concernées ; les difficultés de la réforme institutionnelle, dans la mesure où la gestion des transports publics urbains est une compétence partagée par le gouvernement central avec les autorités locales, c’est-à-dire provinciales et municipales ; les contraintes budgétaires enfin.
Mais l’obstacle principal à l’aboutissement de la réforme des transports publics urbains en Afrique du Sud réside sans doute ailleurs : les intérêts des usagers n’ont-ils pas été sacrifiés à ceux des prestataires de service et la qualité du service, à la promotion des petits opérateurs ? Car il est manifeste que ceux-ci accaparent toute l’attention des pouvoirs publics, au point d’ailleurs que, faute d’un mouvement représentatif des usagers suffisamment actif et structuré, c’est la principale centrale syndicale sud-africaine, la Confédération des syndicats sud-africains (Congress of South African Trade Unions, COSATU), qui assume la défense de leurs intérêts et relaie leurs revendications (notamment en matière de sécurité). Certes, à la différence des autres services publics, la réforme du mode de gestion des transports publics ne se résume pas à l’alternative entre une gestion publique et une gestion privée. Elle doit en effet concilier au moins deux impératifs d’ordres radicalement différents, sinon antagonistes : améliorer la qualité du service, d’une part, et promouvoir les intérêts des petits opérateurs privés, formels ou informels, d’autre part. Et c'est bien l’articulation de ces deux volets principaux de la réforme en cours qui fait l'originalité et la difficulté de l'expérience poursuivie en Afrique du Sud.
Ce sont les défaillances des transports publics formels (bus ou trains) qui ont favorisé l’émergence du secteur informel des taxis collectifs dans les années 1980 et son expansion ininterrompue depuis lors. Plusieurs raisons expliquent la médiocre qualité du service rendu aux usagers par les transports publics formels :
  • les dessertes ne sont pas adaptées à l’évolution de la géographie urbaine : elles relient essentiellement les quartiers périphériques aux vieux centres-villes (même lorsqu’à Johannesburg, le centre-ville n’est plus le principal bassin d’emploi qui s’est déplacé au nord de l’agglomération) et les agglomérations sont généralement dépourvues de desserte périphérique ;
  • la fréquence des rotations est insuffisante : en dehors des heures de pointe, les opérateurs de bus ont souvent renoncé à tout service, arguant de la concurrence des taxis collectifs ;
  • les temps de trajet sont considérables : les distances parcourues sont très longues compte tenu de la très faible densité urbaine (au Cap, par exemple, 60 km séparent le township d’Atlantis du centre-ville) et les transports sont de plus en plus lents (faute d’investissements dans les infrastructures pour les transports ferroviaires et d’axes réservés aux véhicules prioritaires pour les transports par autobus) ;
  • l’insécurité réelle ou supposée est dissuasive, notamment dans les transports ferroviaires en dehors des heures de pointe ;
  • les véhicules sont vétustes et le confort comme la sécurité des passagers se dégradent.
Aussi les usagers sont de plus en plus insatisfaits de la qualité des transports publics formels, comme l’attestent à la fois les sondages d’opinion (Khosa 1995) et la fréquentation croissante des taxis collectifs. Mais ceux-ci ne suscitent pas moins de frustrations comme l’observe la municipalité de Johannesburg : "Le degré d’insatisfaction [des usagers à leur égard] est très élevé tant en ce qui concerne leur sécurité, la qualité globale de leurs prestations et des infrastructures des stations de taxis, que leurs tarifs, bien qu’ils soient plus performants que les autres modes de transport en terme de temps de trajet et de fréquence en dehors des heures de pointe" (City of Johannesburg 2002). Le secteur informel peut-il, de ce fait, représenter davantage pour l’usager qu’un palliatif ? S’il comble incontestablement une carence, peut-il répondre aux besoins et attentes des usagers ?
Paradoxalement, en matière de sécurité des passagers, les pouvoirs publics ont renoncé à faire respecter la loi par les quelque 100 000 taxis collectifs en circulation : un grand nombre d’entre eux sont dépourvus d’autorisation d’opérer (ce serait le cas de 80 % des taxis collectifs de l’agglomération de Johannesburg selon la municipalité), faute d’être en état de circuler, mais les forces de l’ordre ne font pas respecter la loi. Le gouvernement ambitionne certes d’interdire de circulation à compter de l’année 2010 la totalité des véhicules actuellement en service et réputés impropres au transport de passagers par de nouveaux véhicules. Mais le contraste est flagrant entre l’incurie actuelle des pouvoirs publics dans ce domaine et leur ambition de transformation radicale des conditions de sécurité des usagers pour l’avenir.
Quoi qu’il en soit, la qualité du service requiert inévitablement un investissement public supplémentaire en matière de transports publics ; or, dans certains cas, alors même que la fréquentation d’une ligne augmente dans des proportions significatives, le ministère des Transports ne peut autoriser l’augmentation du service faute de ressources financières suffisantes (car les subventions aux opérateurs augmentent avec le nombre des usagers). Dans ces conditions, c’est-à-dire alors même que les pouvoirs publics ne sont pas en mesure d’assumer le coût opérationnel et l’investissement requis par le service public des transports urbains, l’intégration intermodale des transports publics et la formalisation des taxis collectifs ne sont-elles pas exagérément ambitieuses ? C’est ce que suggère le secrétaire général adjoint de la COSATU, Tony Ehrenreich, au sujet d’un projet de desserte intermodale (le long du corridor de Klipfontein) dans l’agglomération du Cap : "On ne doit pas promettre de la brioche au peuple lorsqu’il demande du pain. La population nous demande de réparer les trains et nous leur promettons de nouveaux bus et un plan à long terme [de desserte intermodale] sans répondre à leurs revendications immédiates et au risque d’affecter le bon fonctionnement des infrastructures actuelles" (Stanford 2003).
 
Démocratiser l’industrie des transports publics
 
 
Les pouvoirs publics ont entrepris de promouvoir les petits opérateurs de transport public et de mettre un terme au monopole des grands opérateurs, héritiers de privilèges dont ils bénéficiaient sous le régime d’apartheid : les concessions des dessertes par autobus en zone urbaine sont actuellement révisées à cette fin. Les appels d’offres qui président à leur attribution doivent désormais accorder une préférence décisive aux opérateurs dont une part significative du capital est détenue par des intérêts noirs et qui leur sous-traitent une partie de leur activité (la politique de "Black Economic Empowerment [2]"). Mais l’entrée en vigueur de ces nouvelles règles n’est pas encore généralisée et l’ancien régime juridique des concessions attribuées aux grands opérateurs privés ou publics perdure. Le ministère des Transports négocie actuellement avec les professionnels concernés les termes d’une charte dite d’"empowerment" qui précisera dès l’automne 2004 les engagements des opérateurs de bus et les prescriptions du gouvernement à cet égard.
Certes, les petits opérateurs de bus sont le plus souvent détenus par des intérêts noirs, métis ou indiens. Mais ils n’ont pas le monopole de la représentation de ces intérêts et ne sont pas le seul vecteur d’empowerment dans les transports publics. Les grands opérateurs, qu’il s’agisse de la société PUTCO (la seule compagnie de bus cotée en bourse), qui dessert l’agglomération de Johannesburg, ou de Golden Arrow, qui dessert celle du Cap, ont ouvert ou feint d’ouvrir leur capital à des intérêts noirs pour répondre à l’exigence des pouvoirs publics et aux contraintes des nouvelles règles de passation des marchés publics. Si bien que, selon le ministère des Transports, 60 % des subventions dont bénéficient les opérateurs de bus reviennent désormais à des opérateurs détenus par des intérêts noirs, alors même que les opérateurs traditionnels ont préservé leur part de marché (dans l’agglomération de Johannesburg, PUTCO a remporté la totalité des contrats pour l’attribution desquels elle était en concurrence). Les pouvoirs publics ne sont toutefois pas dupes de ces résultats et ils poursuivent patiemment leur entreprise de démocratisation de ce secteur d’activité.
Faut-il toutefois briser le monopole des grands opérateurs publics ou privés pour promouvoir les intérêts noirs dans l’industrie des transports ? Le ministère des Transports ne conteste pas que la consolidation des opérateurs soit à terme probable, voire souhaitable pour la qualité et le coût du service, mais il considère qu’elle doit être consécutive à la promotion préalable des petits opérateurs. La COSATU – et en particulier la fédération des transports, la South African Transport and Allied Workers Union – conteste cette stratégie aux deux motifs suivants : d’une part, la qualité du service serait mieux assurée par les grands opérateurs ; d’autre part, l’industrie des transport par autobus n’est pas suffisamment profitable pour que le transfert de la propriété des opérateurs à des intérêts noirs puisse constituer un objectif stratégique.
En outre, si les règles de passation des marchés publics sont conçues pour favoriser les petits opérateurs d’autobus [3] (la desserte en autobus des agglomérations urbaines n’est plus confiée à un opérateur unique, mais divisée en lots dimensionnés à la taille d’opérateurs de moindre capacité et dotés d’un parc limité de véhicules), eux-mêmes seront désormais en concurrence avec les opérateurs de taxis collectifs. Car, si "l’amélioration des performances des opérateurs grâce aux appels d’offres concurrentiels" (Department of Transport 1998) est l’un des objectifs stratégiques de l’administration en matière de transports publics urbains, un autre de ses objectifs fondamentaux est "la régulation de tous les modes de transports publics, et notamment des taxis collectifs", c’est-à-dire leur formalisation.
 
Formalisation du secteur informel et rationalisation intermodale
 
 
La formalisation des taxis collectifs suppose le rétablissement de l’ordre public dans un secteur d’activité caractérisé par des affrontements armés récurrents entre opérateurs (sans compter que les opérateurs de taxis collectifs s’attaquent parfois aux compagnies de bus avec lesquelles ils sont en concurrence, comme au Cap à l’été 2000). C’est la dérégulation de ce secteur d’activité à la fin des années 1980 qui a favorisé la multiplication des affrontements armés entre associations de taxis collectifs rivales en concurrence sur un marché saturé. Et si les violences ont sensiblement décrû au cours des deux dernières années, certains observateurs estiment que ce secteur d’activité demeure dans un "état d’équilibre instable [4]". Pourtant, le gouvernement sud-africain a décidé de consacrer l’autorégulation du secteur par les associations de taxis collectifs comme vecteur de sa formalisation : aux termes de la loi (NLTTA 2000), les associations ne pourront être définitivement enregistrées qu’à condition de se doter de statuts légaux et de se conformer à la législation en vigueur. Tout en associant les groupements de taxis collectifs au processus de formalisation, les pouvoirs publics se sont néanmoins employés à doter l’ensemble de ce secteur d’activité d‘un organe représentatif : le Conseil national des taxis (South African National Taxi Council, SANTACO), constitué en 2002. Sa légitimité et sa représentativité sont bien évidemment contestées par les associations de taxis collectifs, ne serait-ce que parce qu’il empiète sur leurs domaines de compétences : négociations tarifaires avec les compagnies pétrolières et les constructeurs automobiles au profit de leurs membres et mutualisation du risque en vue du financement bancaire requis par l’acquisition de véhicules.
Ainsi, la formalisation des taxis collectifs est conçue par le gouvernement sud-africain comme un processus prescriptif et participatif tout à la fois, qui consacre le rôle régulateur des associations sans toutefois leur accorder le monopole de la représentation des opérateurs.
C’est "l’optimisation de l’intermodalité [modal economics and service mix]", c'est-à-dire la coordination des trois modes de transports publics urbains (bus, trains et taxis collectifs), qui constitue sans doute le principal défi lancé aux opérateurs de taxis collectifs par la stratégie de réforme du gouvernement. Celui-ci considère en effet que l’importance relative de ces trois modes de transports publics est économiquement irrationnelle : le plus utilisé, c'est-à-dire les taxis collectifs, est celui dont les coûts marginaux sont les plus élevés et qui exploite le moins bien les infrastructures routières. Et l’absence de planification intégrée des trois modes de transports publics représenterait un surcoût estimé par les pouvoirs publics à 18 % du montant total des subventions actuellement versées aux opérateurs (Department of Transport 1996).
Les trois principaux modes de transports urbains sont en effet plus concurrents que complémentaires : 10 % seulement des usagers auraient le choix entre l’un d’entre eux et les passagers des taxis collectifs, c’est-à-dire la grande majorité des usagers des transports publics urbains (72 % dans l’agglomération de Johannesburg), effectuent pour la plupart (90 % d’entre eux dans la même agglomération) la totalité de leurs déplacements par ce seul moyen ; à peine plus d’un passager sur dix à Johannesburg ne les empruntent que pour rejoindre une station de chemins de fer ou un arrêt de bus. Au total, 5 % seulement des usagers utiliseraient successivement plusieurs modes de transports publics pour leurs déplacements "notamment parce que le système n’est ni planifié, ni conçu pour favoriser ou seulement permettre de tels transferts intermodaux" (Department of Transport 1998).
Le gouvernement a donc entrepris de "corridoriser" les dessertes, c’est-à-dire de les organiser le long des principaux axes et autour des principaux nœuds de communication. C’est dans cette perspective que s’inscrivent notamment la réforme du financement des transports publics et la formalisation du secteur informel. La rationalisation budgétaire préconisée par le ministère des Finances doit en effet aboutir à la suppression des subventions aux modes de transports redondants sur un même trajet. Et la formalisation des taxis collectifs doit favoriser leur complémentarité avec les deux autres modes de transports publics urbains (bus et trains) : une fois "formalisés", les taxis collectifs devront prioritairement "desservir les corridors à trafic faible ou modéré, assurer la desserte secondaire des principaux corridors et le transport de passagers dont la provenance ou la destination sont plus dispersées". Le ministère des Transports de la province du Cap occidental a ainsi conçu un projet inspiré du modèle mis en œuvre à Bogota, en Colombie, qui attribue des rôles complémentaires aux opérateurs de bus et de taxis collectifs mais les associe au capital d’un concessionnaire unique. C’est le schéma retenu pour la desserte du corridor de Klipfontein, qui relie le township de Khayelitsha au centre-ville : les taxis collectifs assureraient les dessertes secondaires, la desserte du corridor principal étant exclusivement assurée par autobus (Stanford 2003). Pour saisir l’opportunité offerte par ce projet, le Conseil représentatif des opérateurs de taxis collectifs du township de Khayelitsha (Khayelitsha Taxi Regional Council) a d’ailleurs pris l’initiative de constituer une société d’autobus dont les actions seraient détenues par près d’un millier de propriétaires de taxis collectifs et certains opérateurs de bus, dans l’espoir que lui soit confiée par les pouvoirs publics la desserte du corridor en question. Une initiative motivée par la conviction que la rationalisation intermodale en perspective contraint le secteur des taxis collectifs à diversifier ses activités parce qu’il ne survivrait pas s’il était cantonné aux dessertes secondaires.
Car, en le marginalisant sur les axes principaux de communication, voire en l’en écartant, la rationalisation intermodale devrait affecter le secteur des taxis collectifs à tel point qu’il est improbable que les pouvoirs publics la mettent en œuvre dans toute sa rigueur : la législation (NLTTA 2000) ne tolère plus l’activité du secteur informel que sur les trajets où ils n’entrent plus en concurrence avec le transport formel. Or une étude réalisée par un consultant privé pour la municipalité de Johannesburg sur la rationalisation de la desserte en transports publics dans la moitié sud de l’agglomération (c’est-à-dire entre ses principaux townships et l’ancien centre-ville) conclut que l’intermodalité aurait pour conséquence de diminuer de 60 % le trafic des taxis collectifs (et de 77 % celui des bus pour augmenter en revanche le nombre de passagers des trains de banlieue de 60 %) et par conséquent de réduire de moitié le nombre de taxis collectifs en circulation (Systra, Ingérop, Bergman Ingérop 2003).
Le scénario le plus probable de formalisation des taxis collectifs aboutirait à la segmentation de ce secteur d’activité entre des opérateurs informels, opérant illégalement faute de moyens financiers requis par la lgislation qui suppose l’acquisition de véhicules et concurrençant les modes de transport formels sans être subventionné, et un secteur formel, recapitalisé et bénéficiant des subsides de l’Etat. Les pouvoirs publics n’excluent pas que subsiste, pendant un "certain temps", la concurrence de plusieurs modes de transports publics et par conséquent la coexistence d’un secteur formel et d’un secteur informel : à Johannesburg, la municipalité prévoit que "la concurrence entre dessertes parallèles soit autorisée dans certaines circonstances".
Quelle est l’attitude des opérateurs de taxis collectifs face à la perspective de leur intégration à une desserte intermodale ? Celle-ci suscite manifestement dans leurs rangs beaucoup d’inquiétude mais provoque pourtant des réactions contradictoires : la crainte d’une marginalisation conduit les uns à une stratégie offensive de diversification de leur activité et les autres à une résistance passive contre laquelle les pouvoirs publics ont été impuissants jusqu’à présent. Les tentatives de diversification ou d’élargissement du champ d’activité des opérateurs de taxis collectifs n’offrent pas encore de débouchés alternatifs à une industrie où l’offre excède largement la demande (aux heures creuses essentiellement) : dès les années 1980, la SABTA (South African Black Taxi Association) a tenté d’acquérir la plus importante société de transports urbains en autobus, PUTCO ; certains opérateurs ont aussi envisagé d’assurer d’autres services, tels le transport de marchandises en dehors des heures de pointe ou la desserte de grandes surfaces pour leur clientèle. Ils ont aussi investi dans l’exploitation de stations service. Mais ces initiatives sont restées marginales.
 
Le coût de la formalisation du secteur informel
 
 
Le gouvernement sud-africain a hérité du régime d’apartheid un système de transports publics de plus en plus coûteux pour le budget de l’Etat (il accapare 1,3 % des dépenses hors service de la dette, un montant disproportionné au regard des crédits alloués à d’autres services publics), alors même ou précisément parce qu’il ne dessert qu’une fraction de plus en plus réduite et marginale des usagers. Depuis la fin des années 1980, la fréquentation des transports publics urbains n’a pas significativement augmenté, mais leur coût pour la collectivité continue de croître à un rythme accéléré : le montant des subventions allouées aux opérateurs de bus a doublé au cours des trois dernières années. L’augmentation du coût des transports publics urbains pour l’Etat et les collectivités locales procède essentiellement de celle des subventions aux opérateurs de bus, ce qui est d’autant plus indésirable que leur part de marché décroît et d’autant plus paradoxal que le régime des concessions de service public (attribuées sans appel d’offres et d’une durée illimitée jusqu’en 1997) a été modernisé en 2000 (elles sont désormais attribuées par appel d’offres pour une durée de cinq ans).
Or le coût des transports publics est aussi exorbitant pour leurs usagers qui, en Afrique du Sud, sont les plus déshérités : à l’échelle nationale, un quart d’entre eux (et jusqu’à la moitié dans l’agglomération de Johannesburg) consacrent à leurs déplacements plus de 10 % de leur revenu disponible.
Le gouvernement s’est assigné deux objectifs financiers contradictoires : limiter le coût des transports publics pour les finances publiques comme pour les usagers, c’est-à-dire "faire en sorte que les dessertes en transport public deviennent économiquement viables et requièrent un soutien financier minimum" et réduire à moins de 10 % de leurs revenus le coût de ces transports pour les usagers.
Puisque seuls les opérateurs formels sont subventionnés, les concours financiers de l’Etat sont réservés aux usagers des bus et trains de banlieues et refusés à ceux qui empruntent les taxis collectifs, c'est-à-dire les plus nombreux et les plus démunis. Or, lorsque les taxis collectifs seront formalisés et intégrés à une desserte multimodale, leurs usagers devront bénéficier des subsides de l’Etat au même titre que ceux des autres modes de transports publics. L’intégration du secteur informel devrait donc s’accompagner soit de la redistribution des subventions au détriment des opérateurs de bus et de trains, soit de leur augmentation sensible. Quoi qu’il en soit, elle ne sera pas neutre financièrement même si, formalisés, les opérateurs de taxis collectifs seront désormais assujettis à l’impôt sur la valeur ajoutée comme sur les bénéfices.
L’élargissement de l’assiette des subventions suppose aussi une refonte globale de la politique tarifaire dont les pouvoirs publics n’ont jusqu’à présent arrêté que les principes et qui implique des arbitrages délicats :
  • Aujourd’hui ne sont subventionnés que les déplacements des usagers qui se rendent sur leur lieu de travail ou en reviennent en bus ou en train ; les chômeurs (particulièrement nombreux dans les townships) et les retraités n’en bénéficient pas. Sont donc subventionnés l’ensemble des passagers qui bénéficient d’un emploi, et ce, sans condition de revenus : si bien que 20 % des subventions seraient "allouées aux dessertes municipales de quartiers prospères essentiellement peuplés de Blancs" et "une très faible proportion des subventions bénéficient à ceux qui en ont le besoin le plus pressant" (Department of Transport 1998). Les subventions doivent désormais bénéficier à tous les passagers et non pas seulement aux détenteurs d’un emploi stable. Cependant, en 1998, le ministère des Transports estimait qu’une telle politique provoquerait une augmentation de moitié du montant actuel des subventions de l’Etat aux opérateurs.
  • Il ne doit plus s’agir de subventionner un mode de transport public en particulier, mais tous les usagers nécessiteux, indépendamment du mode de transport utilisé, c’est-à-dire de subventionner aussi les déplacements en taxis collectifs lorsqu’ils sont effectués dans le cadre d’une desserte intermodale (ce qui exclut de l’assiette des subventions les taxis collectifs qui n’auront pas été formalisés). Or la recapitalisation des taxis collectifs (c’est-à-dire le remplacement de la flotte actuelle de véhicules par des véhicules neufs, de plus grande capacité et dotés d’équipements modernes), qu’entend imposer le gouvernement, provoquera inévitablement une augmentation de leurs coûts d’exploitation et par conséquent de leur tarifs.
  • En matière de tarification, les pouvoirs publics sont confrontés à un dernier dilemme : ce sont les usagers les plus déshérités qui effectuent les trajets les plus longs et qui assument donc les frais de déplacement les plus élevés. Les pouvoirs publics locaux sont donc partagés entre la volonté de ne pas les sanctionner par une tarification progressive en fonction de la distance parcourue et celle de ne pas favoriser la dispersion spatiale des agglomérations urbaines (la loi interdit de subventionner les trajets d’une distance de plus 40 km).
La formalisation des taxis collectifs, telle qu’elle est conçue par le gouvernement sud-africain, devrait imposer un coût supplémentaire aux opérateurs, aux pouvoirs publics et aux usagers, celui de leur "recapitalisation", c’est-à-dire du remplacement de tout un parc actuellement estimé (avec une importante marge d’erreur) à quelque 100 000 véhicules par des véhicules neufs et qui seront spécialement conçus et fabriqués selon les spécifications imposées par le gouvernement : la loi (NLTTA 2000) interdit, après l’automne 2010, la circulation des véhicules actuellement utilisés par les opérateurs de taxis collectifs (c’est-à-dire des minibus de marque Toyota ou Nissan pour la plupart et transportant de 9 à 15 passagers) et impose aux opérateurs de les remplacer tous sans exception à partir de l’automne 2008, par des véhicules de plus grande capacité (c’est-à-dire de 18, 35 ou plus de 46 passagers assis). Elle prévoit en outre la réduction de moitié du nombre de taxis collectifs en circulation puisque les véhicules ne seront remplacés que dans la proportion d’un pour deux. La stratégie dite de "recapitalisation" des taxis collectifs adoptée par les pouvoirs publics est donc radicale dans ses objectifs comme dans ses modalités : bien que le prix de vente des futurs véhicules soit encore incertain (il pourrait être situé entre 200 000 et 400 000 rands), il s’agira de véhicules dotés d’équipements sophistiqués, tels des rampes d’accès pour personnes handicapées, des limitateurs de vitesse, des dispositifs de billetterie électronique, etc.
Ce programme imputera aux opérateurs un coût insupportable pour un grand nombre d’entre eux. Leur solvabilité est en effet excessivement faible : le prix d’acquisition des nouveaux véhicules sera très supérieur à celui des véhicules actuellement en circulation (soit 130 000 rands environ pour un véhicule neuf), compte tenu du fait que nombre d’opérateurs acquièrent des véhicules d’occasion, voire souvent vétustes, pour un montant de 20 000 à 30 000 rands seulement. Pour ceux-ci, le coût d’un nouveau véhicule sera jusqu’à dix fois supérieur à celui auquel ils ont acquis le véhicule qu’ils exploitent actuellement. Or le montant de l’indemnité compensatoire que les pouvoirs publics ont prévu de leur verser contre la remise de ces véhicules (soit 30 000 rands par véhicule) n’est pas proportionné à leur coût de remplacement. Le coût d’exploitation des nouveaux véhicules devrait lui aussi être sensiblement supérieur à celui des minibus actuellement en circulation, le différentiel sera nécessairement facturé aux usagers. C’est donc toute l’économie de ce secteur d’activité qui devrait être bouleversée par la "recapitalisation".
 
Conclusion
 
 
Le ministère des Transports a récemment reporté les échéances de la "recapitalisation" des taxis collectifs, qui cristallisait jusqu’à présent les appréhensions des opérateurs, puis suggéré qu’il pourrait renoncer à ce programme. Il est donc probable que le gouvernement se résolve à une stratégie de réforme et d’intégration du secteur informel des transports publics plus progressive. Mais, en contrepartie, cette intégration restera sans doute partielle et l’évolution prévisible de l’industrie des taxis collectifs devrait coïncider avec celle de la société sud-africaine dans son ensemble depuis la chute du régime d’apartheid, c'est-à-dire être caractérisée par des disparités grandissantes de conditions de vie parmi la population noire, dont les strates supérieures bénéficient d’opportunités sociales sans précédents et les strates inférieures font les frais de la modernisation économique. La dichotomie entre secteurs formel et informel dans le domaine des transports publics subsistera probablement, mais la césure devrait se déplacer pour opposer désormais ceux qui seront marginalisés par la formalisation et l’intégration multimodale à ceux auxquels un tel processus devrait permettre d’accéder à un mode d’activités qui leur était interdit jusqu’alors.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[*]Doctorant, Conservatoire national des arts et métiers, chaire de Transport et Logistique (roland. lomme@ dree. org).
[1]Quelques 50 000 opérateurs de taxis collectifs emploieraient environ 185 000 chauffeurs, receveurs et préposés à l’organisation des stations de taxis et réaliseraient un chiffre d’affaires annuel supérieur à 1 milliard de dollars (Barrett 2003).
[2]Cf., dans ce dossier, l’article de Gilles Genre-Grandpierre consacré au "BEE".
[3]La desserte en autobus des agglomérations urbaines n’est plus confiée à un opérateur unique, mais divisée en lots dimensionnés à la taille d’opérateurs de moindre capacité et dotés d’un parc limité de véhicules.
[4]"A mesure que le contrôle de l’Etat sur l’économie et la société sud-africaines s’est affaibli à la faveur de la transition politique, les associations de taxis se sont transformées en agents informels de régulation, de protection et d’extorsion. Celles qui ont recours à la violence et qui sont appelées “cellules mères” (mother bodies) ont pu se développer et étendre leur emprise en échappant au contrôle des autorités. Elles sont responsables de l’essentiel des violences commises dans ce secteur d’activité et qui sont devenues un de leurs traits distinctifs. Les cellules mères ont pesé de tout leur poids et de toute leur puissance de feu contre les velléités régulatrices récentes du gouvernement et sont symptomatiques de la montée du crime organisé dans l’Afrique du Sud depuis la chute du régime d’apartheid" (Dugard 2001).
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Quelques 50 000 opérateurs de taxis collectifs emploieraien...
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Cf., dans ce dossier, l’article de Gilles Genre-Grandpierre...
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La desserte en autobus des agglomérations urbaines n’est pl...
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