Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
230 pages

p. 104 à 106
doi: en cours

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no211 2004/3

2004 Afrique contemporaine

Dossier spécial : actes de la conférence AFD/EUDN

Daniel COHEN  [*]
Le papier de S. Dercon repose sur l’idée qu’il faut aller au-delà de l’arbitrage classique entre équité et croissance : peut-être n’y a-t-il pas d’arbitrage et qu’en réalité les choses sont complémentaires. C’est d’ailleurs dans le débat sur cette complémentarité que réside tout l’enjeu de la conférence « Pauvreté, inégalités, croissance : quels enjeux pour l'aide au développement ».
S. Dercon montre qu’il y a matière à complémentarité entre lutte contre la pauvreté et croissance économique dans la mesure où, et c’est là l’idée centrale du papier, la persistance de la pauvreté a beaucoup à voir avec les imperfections de marchés. Lutter contre ces imperfections de marché peut faire d’une pierre deux coups : relancer la croissance économique et sortir les pauvres des trappes à pauvreté.
Les trois imperfections de marché au cœur de la démonstration de S. Dercon sont :
  1. Les imperfections sur le marché du crédit : une part croissante de la littérature souligne le fait que le manque d’accès des pauvres à l’éducation et à des investissements de base dans les activités rurales est fortement corrélé à la faiblesse de l’accès au marché du crédit. Les ménages pauvres n’ont pas l’accès au crédit pour financer l’éducation de leurs enfants ou pour acheter des engrais ou des tracteurs afin d’accroître la productivité de leurs terres – ils sont donc piégés dans les trappes à pauvreté. Cette insistance à mettre le marché du crédit au cœur des mécanismes par lesquels les pauvres pourraient corriger leur dotation initiale d’actifs par une stratégie d’emprunt est un point important dans la littérature [1]. Il a été souligné à plusieurs reprises, notamment au travers de l’exemple de la Grameen Bank au Bangladesh, que faciliter l’accès au marché du crédit est à la fois une mesure de redistribution et une mesure permettant de favoriser l’accumulation du capital dans les pays en développement.
  2. Le deuxième type d’imperfections porte sur les externalités. La réflexion à ce sujet a été mené en particulier par la nouvelle théorie économique, notamment en ce qui concerne la question de la répartition géographique de la prospérité entre les pays et au sein des pays. Cette littérature montre que des régions peuvent ainsi être abandonnées du processus de développement d’une manière cumulative et irréversible : on laisse en dehors du champ de la production et de l'accumulation des régions tout entières coupées de la prospérité. Remédier à ces imperfections permettrait donc a priori d’accroître la croissance, en donnant des moyens de production aux pauvres.
  3. Le troisième type d’imperfections développé par le papier de S. Dercon porte sur les imperfections qui tiennent au marché des assurances, plus précisément sur l’impossibilité où sont très souvent les pauvres de se protéger contre les risques de la vie. Une étude sur la santé a montré notamment les conséquences souvent irréversibles d’une grave maladie pour un pauvre. Les études de Grüber ont montré que les pauvres n’étaient tout simplement pas protégés contre les maladies graves et pouvaient entrer en cas de maladie dans un cercle vicieux de pauvreté. Corriger ces imperfections de marché des assurances est donc un moyen de lutter contre la pauvreté et de favoriser la croissance économique.
Ce bilan donne envie de souscrire à l’approche qui consisterait à corriger ces trois types d’imperfections de marché puisqu’elle semble susceptible de résoudre à la fois le problème de la pauvreté et celui de la croissance. La question est néanmoins de savoir quel poids macro-économique donner à ces trois imperfections et à la promesse qu’elles ouvrent de pouvoir relancer à la fois la croissance et assurer la lutte contre les inégalités.
Par manque de temps, on n’abordera que le problème des externalités.
L’existence des externalités semblerait être une évidence : on peut voir des pôles d’agglomération et des pôles de pauvreté. Pourtant, cette évidence ne transparaît pas dans les statistiques macro-économiques. Toute la promesse de la théorie de la croissance endogène a été de s’appuyer sur l’idée qu’il existe des externalités importantes, qu’elles soient dues au capital humain ou physique. Or, après vingt ans de recherche acharnée à essayer de les démontrer et les quantifier. Au niveau macro-économique, on aboutit aujourd’hui à la conclusion consensuelle qu’il n’y a pas d’externalités significatives, que ce soit au niveau du capital physique ou du capital humain. Du point de vue macro-économique, on est donc appelé à douter de la validité agrégée, en tant que force d’entraînement, de ces externalités.
Mais, à supposer qu’il existe, non au niveau agrégé mais au sein des pays, une polarisation spontanée entre des régions de prospérité forte et des régions de prospérité faible, il n’est pas prouvé que la lutte contre les inégalités soit un facteur de croissance. Donner aux régions isolées les moyens de survivre est certes un bon objectif en terme de lutte contre les inégalités mais ne permet pas d’assurer une prospérité globale. Mais, au niveau de l’arbitrage éventuel entre lutte contre les inégalités et prospérité globale, peut être faudrait-il laisser se développer des zones de prospérité dans l’attente du moment où, suffisamment prospères, elles pourront entraîner, ne serait-ce que par migration, les zones de basse prospérité.
Le rapport Sapir, à l’échelle de l’Europe, pose d’ailleurs la même question : est-ce que la politique européenne des fonds structurels, qui consiste à donner aux régions pauvres plus de moyens qu’aux régions prospères, est une bonne stratégie de développement ? Ne vaut-il pas mieux reprendre la stratégie actuelle de la Chine, qui consiste à laisser se développer une zone de prospérité sur la région côtière, quitte à laisser les paysans pauvres dans l’attente du jour où la prospérité se sera suffisamment diffusée pour qu’ils puissent en bénéficier ? Il s’agit là de questions essentielles. La théorie économique est plutôt du côté du mauvais arbitrage entre inégalité et croissance.
Pour ce qui est du contexte africain, si, comme on le dit, le grand problème de l’Afrique est de manquer d’accès à la mer, de ports, d’infrastructures, la question se pose alors de savoir si l’approche par la pauvreté individuelle, évidemment indispensable du point de vue de l’équité et des objectifs que doit se donner l’APD, constitue une réponse adéquate. Dans la perspective de stimuler la croissance, la bonne stratégie n’est-elle pas au contraire de développer quelques zones de prospérité en avance sur les autres, de définir des zones disposant d’infrastructures efficaces (ports, aéroports), en faisant le pari, celui qu’a fait la Chine, qu’elle permettra à long terme à développer le reste du continent ?
Ces questions restent ouvertes, mais elles invalident en partie l’adhésion naïve à l’approche par imperfections de marché.
Pour revenir à la question de départ, à savoir quelle corrélation il y a entre croissance et inégalités, nous savons que la croissance n’est pas toujours bonne pour la lutte contre la pauvreté : la neutralité de la croissance sur les inégalités a été montrée notamment par Hicks, Solow, Harrod et Bourguignon. Par contre, la question de la causalité inverse reste aujourd’hui ouverte.
 
NOTES
 
[*]ENS ULM.
[1]Galor, O. and J. Zeira (1993), ‘Income Distribution and Macroeconomics’, Review of Economic Studies, 60: 35-52 ; Banerjee, A. and A. Newman (1993), ‘Occupational Choice and the Process of Development’, Journal of Political Economy, 101, 2: 274-98.
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