Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
230 pages

p. 141 à 152
doi: en cours

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Dossier spécial : actes de la conférence AFD/EUDN

no211 2004/3

 
Introduction
 
 
Ce papier d’O.A. et C.B. est très ambitieux puisqu’il traite à la fois deux grands thèmes : les relations entre inégalité et croissance et les politiques de redistribution. Ces deux thèmes sont distincts, par exemple une politique de redistribution peut être souhaitable même si la baisse de l’inégalité n’a aucun effet (positif ou négatif) sur la croissance. Chacun a suscité une abondante littérature, de plus on a récemment réalisé de grands programmes de redistribution avec des techniques et des évaluations de résultats beaucoup plus perfectionnées que dans le passé. La section 2 consacrée au premier thème présente un survey de la littérature sur les aspects théoriques et empiriques avec des réflexions des auteurs sur le second point. Le second thème donne lieu à une analyse des politiques (section 3) et de l’évaluation des programmes (section 4). Cette analyse est enrichie par les propres contributions des auteurs à la conception des politiques comme par leur participation à des évaluations.
Notre commentaire est consacré pour l’essentiel à la section 3 (en II) ; nous l’avons complété par de brèves remarques en I sur la relation empirique inégalité-croissance et par une réflexion sur « l’économie politique » de l’évaluation (en III), un point important pour tous les responsables politiques.
 
La relation inégalité-croissance
 
 
Le survey de la littérature sur les études empiriques consacrées à la relation inégalité-croissance peut être complété par quelques remarques.
La première concerne l’observation d’une convergence possible de l’inégalité dans des ensembles plus ou moins larges de pays. Ravallion (Inequality convergence, World Bank, working paper 2645, 2001) a observé une convergence du Gini vers 0.40 dans un large échantillon de pays. Dans l’Union Européenne (Luxembourg exclu), on observe une convergence vers 0.29-0.30 entre 1970 et 1998 (C. Morrisson and F. Murtin History and prospects of inequality between Europeans, 2003). On peut se demander si un Gini beaucoup plus élevé ou beaucoup plus faible que la valeur de convergence, n’est pas associé à une croissance plus lente. Cela expliquerait des résultats apparemment contradictoires comme une croissance plus rapide à la fois si l’inégalité baisse (pour un Gini initial beaucoup plus élevé que la valeur de convergence) ou si elle augmente (pour un Gini initial beaucoup moins élevé que cette valeur). Si une telle relation existait, il ne faudrait pas se référer, dans la relation inégalité-croissance, au niveau d’inégalité mesuré, mais à l’écart entre Gini observé et Gini de convergence.
La seconde remarque porte sur la qualité des estimations. L’appréciation portée sur leur qualité me paraît trop pessimiste. Nous disposons désormais pour beaucoup de pays d’Amérique Latine et d’Afrique de plusieurs estimations pour chaque pays. Les estimations ont été faites par des auteurs indépendants qui ont suivi des méthodes différentes. Les uns ont utilisé surtout des enquêtes de budget, d’autres ont construit des matrices de comptabilité sociale très simples qui décomposent populations et revenus, ces données étant complétées par d’autres sur les distributions des salaires, des revenus agricoles….Dans certains cas, on a calculé des marges d’erreur pour l’inégalité totale en raison d’incertitudes dans la mesure des revenus les plus mal appréhendés. Or quand on confronte l’ensemble des estimations pour chaque pays, il y a souvent convergence, ce qui signifie malheureusement que la très forte inégalité ainsi estimée correspond vraisemblablement à la réalité.
En ce qui concerne les différences de niveau d’inégalité entre pays européens, il faut nuancer l’appréciation (surprisingly high heterogeneity). De fait si l’on choisit le Gini pour la distribution du revenu disponible par personne (compte tenu des économies d’échelle liées au nombre de personnes par foyer)), on a deux groupes opposés, les pays nordiques avec de faibles Gini, 0.21-0.23 et les pays d’Europe du Sud (Portugal, Espagne, Italie et Grèce) avec des Gini atteignant 0.32-0.34, soit 50 % plus élevés. Les autres pays de l’Union Européenne se situent entre les deux groupes, sauf l’Irlande qui est aussi inégalitaire que les pays du Sud et le Royaume-Uni qui les a rejoints à la fin des années 1980.Ces différences de Gini sont certes assez importantes mais les deux remarques suivantes en atténuent la portée.
D’abord on observe depuis 1970 une convergence en matière d’inégalité : l’écart-type du coefficient de Gini a baissé de 0.057 en 1970 à 0.044 en 1995.
Ensuite il y avait en 1970 des écarts de PIB par habitant également importantes. Les pays nordiques avaient un revenu moyen deux fois plus élevé que ceux du Sud. Il est donc préférable de comparer des pays à PIB par habitant proches. Parmi les pays du Sud qui ont des PIB par habitant semblables, on ne note aucune différence significative de Gini. Parmi les pays à haut revenu, le couple Royaume-Uni et Suède enregistre certes un écart élevé avec un Gini supérieur de 40 % au Royaume-Uni en 1998. Mais il était presque le même qu’en Suède en 1970. L’écart récent s’explique par une politique de redistribution beaucoup moins progressive avec le gouvernement Thatcher.
Enfin il existe parfois des changements exogènes dans la distribution des revenus qui permettent d’identifier un effet de l’inégalité sur la croissance. En Europe la réunification allemande en 1990 a entraîné une hausse de l’inégalité malgré les transferts, la réduction des impôts directs et des transferts décidée au Royaume Uni par le gouvernement Thatcher, a produit aussi une hausse des inégalités en peu de temps. A l’opposé les réformes agraires en Corée et Taiwan après la guerre ont réduit dans une large mesure les inégalités.
Ces exemples laissent penser que l’écart, positif ou négatif, entre Gini observé et Gini de convergence a peut-être un effet négatif sur la croissance. La Corée et Taiwan avaient avant la réforme agraire une inégalité supérieure à la valeur de convergence. La réforme a supprimé cet écart et stimulé la croissance. La Suède et le Royaume-Uni avaient en 1970 une inégalité inférieure à la valeur de convergence. La Suède où cet écart s’est maintenu a obtenu des performances inférieures à la moyenne européenne tandis que le Royaume-Uni où cet écart a disparu dans les années 1980 (et s’est ensuite inversé) a eu une croissance plus rapide que la Suède.
 
Les politiques de redistribution
 
 
La description de l’objet de la redistribution peut être éclairée par cette distinction entre quatre concepts :

Asset redistribution (AR)Asset taxes (AT)
Income redistribution (IR)Income/consumption taxes (IT)

Toute mesure qui accroît la capacité de gain d’un individu ou d’un ménage, relève de AR. Ainsi toutes les interventions qui financent l’éducation, les services de santé (y compris les subsides aux parents pour que les enfants aillent régulièrement à l’école) en font partie puisqu’elles accroissent les capacités de gain. Toute intervention qui accroît les moyens de production matériels relève aussi de AR, comme la distribution de terres (y compris les aménagements requis pour augmenter la productivité de la terre), le financement d’une entreprise individuelle ou d’un logement pour une famille. Dans chaque cas, la capacité de gain supplémentaire est évidente.
En revanche toute intervention qui n’accroît pas cette capacité relève de IR. C’est le cas d’une allocation à un chômeur, qui n’augmente pas sa capacité de gain. Mais si un second transfert, qui conditionne le précédent, finance une formation permettant d’accéder à un emploi, ce transfert concerne AR. Si une sécheresse frappe des paysans, les secours pour survivre relèvent de IR, mais la dépense pour un barrage qui évitera ce risque concerne AR. La pauvreté et parfois la misère justifient la redistribution IR contre des chocs dont les victimes n’ont aucun moyen de se protéger, comme l’indiquent les passages du papier consacrées aux imperfections du marché en matière de crédit et d’assurance. Mais l’objectif est toujours d’accroître le plus possible la part de AR car seule cette forme de redistribution fait disparaître la pauvreté d’une manière définitive par l’accumulation de capital humain et matériel. Toute évaluation de l’aide devrait inclure une répartition des transferts entre AR et IR.
La redistribution peut être financée par un prélèvement sur le capital AT, ou sur le revenu IT. Le premier peut être soit une confiscation partielle ou totale du capital soit une taxe sur le revenu du capital. Il existe une asymétrie entre les deux aspects de la redistribution. Dans le choix entre AR et IR, c’est AR la variable la plus importante. A l’inverse dans le choix entre AT et IT, c’est IT qui compte le plus. Pour le premier choix, il est souhaitable que la rubrique IR soit réduite car elle transforme le bénéficiaire en assisté à vie. Pour le second choix, la part de AT est nécessairement beaucoup plus faible que celle de IT, car elle a une base fiscale plus étroite.
Dans les pays de l’OCDE la part de AR dans (AR+IR) compte de plus en plus, avec les services d’éducation, de santé offerts aux pauvres et le financement d’une formation pour les chômeurs ou de l’accession à un logement pour les ménages à faibles revenus. En revanche en ce qui concerne AT, la confiscation du capital est devenue très difficile en raison des engagements internationaux et de l'ouverture de ces économies. Par exemple le gouvernement français n’a pas pu procéder à une confiscation partielle lors des nationalisations de 1982 comme il l’avait fait en 1945 (les actionnaires avaient été indemnisés à moins de 50 % ou moins de 30 %). D’autre part des taxes élevées sur le capital entraînent des délocalisations nombreuses de patrimoines. Ainsi dans ces pays la redistribution est de plus en plus un processus d'investissement, soit AR, qui accroît le taux d’investissement global. L’Etat finance l’accumulation de capital par les familles pauvres, qui n’en ont pas les moyens, surtout par des taxes sur les ménages à revenus supérieurs, soit IT, ce qui diminue plus la consommation que l’investissement. En conclusion l’essentiel de la redistribution consiste à financer AR par IT.
Dans les pays en développement la situation est différente ; la pauvreté est si grande que des transferts importants de survie, IR, sont indispensables. D’autre part l’assiette fiscale pour l’imposition des hauts revenus est beaucoup plus étroite et souvent des gouvernements ont procédé à des confiscations partielles ou totales soit AT. Nous avons cité la redistribution des terres à Taiwan et en Corée, on peut ajouter les nombreuses nationalisations dans les années 1960 ou 1970 après l’accession à l’indépendance, le cas le plus manifeste étant celui de l’Algérie où les confiscations ont représenté plus de la moitié des actifs possédés par les ménages. Actuellement, on en a encore des exemples avec les propriétaires fonciers expulsés au Zimbabwe. Ce genre de redistribution n’accroît pas le stock de capital dans le pays, il risque de plus de le couper temporairement des financements extérieurs. Par suite les deux objectifs de la redistribution dans les pays en développement devraient être la baisse des transferts IR au bénéfice des transferts AR et une fiscalité finançant cette redistribution qui ne réduise pas l’épargne et l’investissement privés, en préférant la taxation des consommations de luxe à l’impôt progressif sur le revenu. Pour donner un exemple une taxe sur les voitures de luxe importées qui finance des subsides aux familles pauvres sous la condition d’envoyer leurs filles à l’école jusqu’à 16 ans, soit AR, est une mesure très efficace pour accroître l’accumulation de capital (humain et matériel) et réduire inégalité et pauvreté, en transformant une consommation en investissement.
Les auteurs accordent beaucoup d’importance aux imperfections des marchés de l’assurance et du crédit qui handicapent les pauvres. Ils indiquent les interventions nécessaires pour pallier ces imperfections. Mais il ne faut peut-être pas exagérer l’importance de cet enjeu. Même s’il existait un système de crédit bien organisé, beaucoup d’investissements humains ou matériels ne pourraient pas être réalisés par les familles pauvres. Celles-ci ne peuvent pas prendre en charge seules et en empruntant une partie des dépenses d’enseignement, de santé (même si l’école est gratuite, il faut payer les livres et accessoires, prendre en compte le coût d’opportunité). L’idée que les familles empruntent pour financer l’enseignement secondaire est impensable (elle l’est aussi dans beaucoup de pays de l’OCDE comme la France). Les parents refusent de financer les études des filles sachant qu’elles doivent les quitter définitivement avec le mariage et même pour les garçons, une capacité de gain supplémentaire pour rembourser dans 10 ou 15 ans est une échéance beaucoup trop lointaine pour des familles pauvres. En revanche l’accès au crédit pour un petit commerçant ou artisan pauvre peut jouer un rôle déterminant et le faire sortir définitivement de la pauvreté.
Le calendrier des interventions
Le choix entre intervention continue et intervention en une seule fois est éclairé par le lien entre « timing » et nature de l’intervention : AR versus IR. Toute intervention du type IR est par nature continue puisqu’elle consiste à aider des pauvres à survivre, sans accroître leurs capacités de gain. L’aide doit être reconduite sans fin, sauf si les conditions changent : par exemple des paysans frappés par plusieurs années de sécheresse bénéficient d’une pluviométrie normale et n’ont plus besoin de secours.
En revanche les interventions du type AR peuvent se faire en une seule fois, du moins lorsque c’est techniquement possible. La mise à disposition d’un capital permet l’accès à une activité impossible avant (cf. les remarques sur « occupational choices »), la mise à disposition d’un capital foncier et d’un équipement agricole permet au paysan sans terre d’être définitivement indépendant. Mais s’il s’agit d’accumulation d’un capital humain, comme celle-ci requiert plusieurs années l’intervention doit être continue pendant 5 à 10 ans. Ainsi c’est le rythme d’accumulation du capital qui conditionne le calendrier des interventions.
« Growth responses to redistribution growth »
L’hétérogénéité des effets des politiques de redistribution sur la croissance est liée à la diversité des politiques de redistribution. En se référant au schéma supra, il y a deux aspects à prendre en compte.
  • AR versus IR. En principe toute politique d’AR devrait avoir un impact favorable sur la croissance puisque l’on finance uniquement l’accumulation de capital humain et matériel par des familles pauvres (qui n’auraient aucun moyen de le faire seules) en réduisant pour la majeure partie la consommation et pour une partie mineure l’épargne investie des ménages taxés qui sont classés dans le 5° quintile ou le 10° décile. Mais pour l’IR, un effet négatif sur la croissance est possible : l’impôt sur le revenu ou le capital diminue l’épargne investie et le transfert est totalement consommé.
  • AT versus IT. La confiscation du capital a des effets négatifs si elle entraîne l’isolement économique et financier du pays, car ce dernier freine la croissance. Mais cet effet peut être en partie compensé si le capital redistribué a désormais une productivité plus élevée (par exemple des terres inexploitées de latifundia qui sont mises en culture). Les impôts sur le capital ou sur les hauts revenus ont une incidence négative sur l’épargne tandis que celle-ci est évitée si l’on choisit l’impôt sur les consommations de luxe.
Les effets de la redistribution sur la croissance dépendent du bilan entre les effets négatifs sur les investissements financés par les contribuables et les effets positifs sur l’accumulation de capital par les pauvres ou sur la structure de la demande de ceux-ci s’il s’agit de IR (la consommation des ménages pauvres contient moins de biens importés que celle des ménages du 10° décile). La combinaison la plus favorable à la croissance est celle d’un impôt sur les consommations de luxe avec AR puisque cet impôt finance l’accumulation de capital par les pauvres.
Le principe d’autosélection
Ce concept peut compléter l’analyse des pages 14-15. Etant donné le manque de moyens administratifs dans les pays en développement, notamment en zone rurale, les possibilités de fraude ou de détournement, le risque de corruption, l’importance des activités informelles, comme l’indiquent les auteurs, les interventions les plus efficaces sont celles à caractère auto-sélectif. Ces interventions sont conçues de manière telle que ceux qu’on ne veut pas aider, renoncent d’eux-mêmes à en bénéficier. Les interventions autosélectives évitent toute dépense pour contrôler les bénéficiaires et assurent le meilleur ciblage possible. Les articles cités de Besley et Coates en donnent une idée « the imposition of work and the low level of compensation make the scheme unattractive to…. ». La juxtaposition d’un service public et gratuit de soins dentaires (avec des délais d’attente) avec un secteur privé payant sans délai fait qu’aucune personne classée dans le 10° décile ne s’adressera au service public. Les délais ne sont pas le signe d’une mauvaise gestion, mais le moyen d’écarter toute personne qui peut payer.
La lutte contre le chômage
Les trois programmes présentés conduisent aux mêmes conclusions qu’une étude de l’OCDE sur les moyens de lutter contre le chômage et la pauvreté dans les pays membres (Combattre l’exclusion, vol. I 1998, vol.II, 1998, vol. III, 1999, OCDE), ce qui prouve que les problèmes et les solutions sont dans une certaine mesure les mêmes malgré des différences importantes de niveau de développement. Dans les pays anglo-saxons membres de l’OCDE, les autorités considèrent que verser seulement des subsides aux chômeurs est une erreur et imposent une activité comme condition pour recevoir une aide ; cette activité est un emploi subventionné, ou un couplage emploi à temps partiel et formation, ou si c’est impossible formation seulement. Par exemple dans le Wisconsin, il faut travailler dans le privé ou au service d’une collectivité locale (travaux d’intérêt collectif) pour pouvoir recevoir une aide. Dans ces pays, les politiques d’intervention reposent sur ce double consensus :
  • l’employabilité d’un chômeur diminue à mesure que le temps de chômage augmente. Même si grâce aux aides, le chômeur a les moyens de subvenir à tous ses besoins essentiels (ce qui est le cas dans les pays développés, mais pas toujours dans les pays en développement), l’inactivité réduit de mois en mois son capital humain (connaissances professionnelles, qualifications, capacité de travailler en équipe.). La première mesure à prendre est donc d’arrêter ce processus.
  • Souvent il n’y a pas de solution immédiate satisfaisante (retour à un emploi semblable à celui qui a été perdu), mais il faut organiser une phase de transition : emploi moins qualifié et moins rémunéré, couplage emploi et formation, qui représente en quelque sorte un sas entre chômage et emploi normal. C’est par le travail que le chômeur retrouve son capital humain et son employabilité.
Le rôle de la demande des familles pauvres
Il faudrait évoquer aussi les progrès récents dans l’analyse de la demande d’éducation, ou d’autres services, par les familles. La compréhension du comportement des familles face à l’offre d’éducation (y compris le prix, la qualité) est importante parce qu’on raisonnait avant seulement en terme d’offre et supposait que toute offre crée sa propre demande. Or même si l’enseignement est gratuit, la scolarisation entraîne des coûts (livres, transport, coût d’opportunité car les enfants qui ne vont pas à l’école travaillent une partie du temps). Une analyse récente de P. Glick sur Madagascar (Education and health expenditures and poverty in East Africa ; ed. by C.Morrisson, OCDE, 2002) montre que la demande pour l’enseignement primaire est sensible au coût ; les familles pauvres réagissant beaucoup plus que les autres. La demande est sensible aussi à la qualité (état du bâtiment, classes multiples ou non dans une salle) et au revenu des parents (la probabilité d’envoyer un enfant à l’école double lorsque l’on passe du 1° au 4° quartile des ménages classés d’après leur dépense moyenne). Des simulations montrent que dans ces conditions un droit d’écolage très faible (0.65 dollar par an) ne changerait pas le taux de scolarisation moyen, mais diminuerait ce taux pour les 20 % les plus pauvres. De telles analyses de la demande d’éducation permettent aux donateurs d’élaborer des programmes de développement de l’éducation plus performants tout en évitant des effets négatifs pour les familles les plus pauvres, puisque les simulations indiquent l’incidence de chaque mesure sur leur demande d’éducation ou d’autres services.
Redistribution et condition de la femme
Un caractère essentiel de PROGRESSA est le rôle central confié aux femmes.
Tous les transferts leur sont versés, les aides à l’éducation sont plus élevées pour les filles que pour les garçons ; comme le confirme cette phrase « the programme quite visibly shifts the balance of power within the household ». Ce choix améliore l’efficacité du programme puisque le supplément de revenu n’est pas dépensé de la même manière par les femmes que par les hommes.
Cette priorité accordée aux femmes est une décision essentielle pour le succès d’une politique de redistribution. Rappelons que dans d’autres pays la condition de la femme est bien pire qu’au Mexique. Dans les Etats du nord de l’Inde, la moitié des femmes mariées n’ont jamais accès à l’argent. Dans ces Etats, 80 % des femmes mariées ont besoin de la permission de leur mari pour aller au marché. Même dans d’autres Etats où la condition de la femme est moins mauvaise comme le Kerala, le Pendjab, Delhi, la moitié des femmes ont besoin de cette permission. Pour se faire soigner, entre le tiers et la moitié des femmes ne peuvent rien faire seules parce que la décision appartient à leur mari. (“Women in India. How free ? How equal ?”. Kalyani Menon-Sen and Ak Shiva Kumar, 2001, United Nations).
On peut aussi apprécier la condition de la femme au Mexique en se référant à un indicateur d’inégalité économique entre homme et femme (cf. C. Morrisson and J. Jütting, « The impact of social institutions on the economic status of women in developing countries », OCDE, 2003). Cet indicateur comprend trois variables, qui sont codées de 0 à 1 à mesure que l’inégalité entre hommes et femmes augmente :
  • régime successoral entre filles et garçons qui héritent de leur père ;
  • liberté de mouvement et d’activité des femmes ;
  • accès au capital (propriété foncière, patrimoine, crédit bancaire).
Cet indicateur a des valeurs très faibles en Amérique latine, en Asie de l’Est et du Sud-est, alors qu’il atteint 0.50 environ en Asie du Sud, en Afrique Sub-saharienne et dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord. La situation de la femme au Mexique est donc beaucoup moins défavorable que dans ces trois régions, même si elle ne peut pas se comparer à celle en Europe occidentale.
Dans ces trois régions, la condition première du succès des programmes d’aide est de réserver les transferts aux mères de famille comme au Mexique, ce qui risque de soulever beaucoup plus de réactions hostiles qu’au Mexique en raison du poids des traditions et dans certains pays des lois.
 
Les aspects politiques de l’évaluation
 
 
Ce point mérite l’attention parce qu’une mauvaise communication sur un programme et son évaluation peut avoir des conséquences catastrophiques. Il s’agit de gérer les relations avec les media, l’opinion publique, les hommes politiques. C’est très difficile pour plusieurs raisons :
La première, c’est l’opposition des droits acquis (cf. le texte, vested interest). En mettant en œuvre un programme comme PROGRESSA, on soulève l’hostilité de nombreux groupes. L’aide directe aux femmes alors que les hommes avaient tous les pouvoirs mécontente ceux-ci, même si la situation de la famille est améliorée. Des petites entreprises, des exploitations agricoles ne peuvent plus exploiter une main-d’œuvre très mal payée d’enfants parce qu’ils vont maintenant tous à l’école. Comme la population sort, grâce au programme, de l’ignorance, des politiciens, des féodaux locaux qui profitaient de ce retard, prévoient les changements de mentalité qui remettront en question le système clientélistes sur lequel ils s’appuient. Les contribuables les plus riches sont hostiles à la redistribution si elle accroît leurs impôts. Enfin il existe dans beaucoup de pays des groupes qui ont une idéologie révolutionnaire, même après la chute des régimes communistes en Europe de l’Est et en URSS. Plus les inégalités de revenu sont importantes, plus ces groupes se développent parce qu’ils trouvent dans ces inégalités le meilleur argument pour convaincre. Or il y a en Amérique Latine beaucoup plus de pays très inégalitaires que dans les autres régions comme vient de le rappeler un rapport de la Banque Mondiale (« Inégalité en Amérique Latine et dans les Caraïbes : rupture avec l’histoire », 2003). C’est au Mexique précisément qu’a éclaté la révolte du Chiapas, qui a eu des conséquences graves pour la stabilité politique et financière du pays. Ces groupes ont de nombreux relais dans les media, les universités et des alliés dans certains pays européens. Ils sont les opposants les plus déterminés parce que les programmes de redistribution leur font perdre leur raison d’être. Le pire ennemi pour un révolutionnaire, ce n’est pas une politique inégalitaire au profit des plus riches, c’est un programme qui fait reculer la pauvreté définitivement et diminue les inégalités. Les responsables des évaluations qui sont en principe des scientifiques respectueux des règles morales et éthiques, sont confrontés à des adversaires qui utilisent tous les moyens sur un terrain politique et médiatique qui est étranger aux scientifiques.
La seconde raison résulte de la technicité des évaluations. L’application du programme par tranche qui permet de tirer parti dans les premières phases de groupes témoins est tout à fait légitime. Il en va de même pour l’application de plusieurs versions du programme, qui procure des résultats très utiles pour une évaluation. La conjonction de modèles structurels avec des expérimentations sur échantillons permet de mieux comprendre l’incidence du programme et de l’améliorer. Mais il est très difficile d’expliquer ces modalités techniques à l’opinion publique. Il y a un problème de communication parce que seuls d’autres spécialistes peuvent juger si ces modalités sont pertinentes, si les règles sont respectées, et d’autre part les journalistes, les hommes politiques croient pouvoir en juger, ce qu’ils ne feraient jamais s’il s’agissait d’expériences de physique. Les responsables du programme doivent le vulgariser. Pour désamorcer les critiques qui peuvent être dangereuses et remettre en question le succès de l’opération, on pourrait recourir à ces deux moyens :
  • disposer d’une cellule de communication pour chaque projet qui prépare l’opinion avant le début des opérations, puis informe phase par phase sur le déroulement des opérations, notamment pourquoi on procède par tranche, applique des mesures alternatives. Il vaut mieux gérer ainsi la communication qu’être obligé de répondre à des articles. Ce papier illustre bien les problèmes de communication en présentant tous les progrès récents dans l’analyse de la redistribution, progrès qui élargissent le fossé entre spécialistes et media.
  • par un accord entre les gouvernements donateurs, les organisations internationales, les instituts scientifiques, il faudrait parvenir à une codification pour l’application d’un programme et son évaluation. Il existe depuis longtemps des codifications pour les évaluations dans d’autres domaines, comme en médecine. Par exemple le code préciserait comment on peut appliquer au début plusieurs versions alternatives. Pourvu qu’il soit souple ce code ne gênerait pas les futurs responsables de programmes, tout en les aidant politiquement, puisqu’il leur suffirait de montrer qu’ils ont respecté les directives pour réfuter les critiques.
 
NOTES
 
[*]Université Paris I Panthéon Sorbonne.
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