2004
Afrique contemporaine
Dossier spécial : actes de la conférence AFD/EUDN
Tony Addison
[*]
Jean-Philippe Platteau discute en détail de la difficulté à atteindre les pauvres via des mécanismes décentralisés d’octroi de l’aide. Le grand intérêt de son intervention réside dans le cadre conceptuel bien défini qui lui permet d’interpréter des exemples empiriques de décentralisation.
L’auteur met à juste titre en garde contre l’engouement suscité par la décentralisation depuis les années 1990 (au même titre que le concept de « développement participatif »). Il développe en particulier certains arguments convaincants expliquant pourquoi certaines élites locales capturent une partie (ou la totalité) des aides destinées aux communautés pauvres. Les pauvres favorisent d’ailleurs parfois cette captation lorsque, dans l’absolu, ils en retirent un gain quelconque par rapport à une situation de non-transfert. Platteau fournit un certain nombre d’exemples à l’appui de cet argument, dont l’un concerne l’Afrique de l’Ouest, région qu’il connaît particulièrement bien.
Cette situation conduit, comme le souligne Platteau, à un véritable paradoxe : la capacité d’intervention des autorités centrales pourrait bien être une condition préalable indispensable à une décentralisation propice aux pauvres. De fait, des institutions centrales solides doivent effectivement contrôler l’utilisation des fonds octroyés et empêcher les élites locales de détourner à leur profit les transferts réalisés. Il s’agit là d’une conclusion pour le moins fâcheuse pour la communauté des bailleurs de fonds, un grand nombre d’entre eux considérant que la décentralisation est la panacée en présence d’institutions centrales faibles, notamment en Afrique subsaharienne où les capacités de plusieurs États se sont affaiblies de façon alarmante au cours des deux dernières décennies.
Platteau met l’accent sur l’importance de la responsabilisation des communautés pauvres, car « … lorsque les pauvres sont bien organisés, ils sont mieux à même de s’opposer aux tentatives de l’élite qui cherche à capter les bénéfices de la décentralisation ». Il insiste aussi sur la nécessité d’informer ces communautés. Ainsi en Ouganda, le gouvernement s’est aperçu – grâce à la mise en place, avec l’aide de la Banque mondiale, de nouveaux systèmes de suivi des dépenses publiques – qu’une bonne partie de l’argent destiné aux écoles primaires rurales ne parvenait pas à ses destinataires ; il a donc organisé une campagne d’information très efficace afin de renseigner les communautés sur leurs droits. Il serait intéressant d’étudier la question de plus près, notamment parce que cette expérience est apparemment loin d’avoir été reproduite ailleurs.
Platteau minimise quelque peu le rôle des systèmes formels de démocratie locale (même s’il aborde la question dans le cas du Kerala). L’une des raisons pour lesquelles un responsable de l’élite locale peut s’approprier une part disproportionnée du transfert (réalisé par le gouvernement central ou une agence d’aide) tient à ce qu’il/elle n’est confronté(e) à aucune concurrence politique. Bien évidemment, s’il y a des connivences entre responsables politiques locaux, un processus de vote local ne conduira pas forcément à une amélioration des résultats (augmentation de la part du transfert allouée aux pauvres). Les pays développés offrent des exemples contrastés de l’efficacité des démocraties locales (comme en témoigne le débat, au Royaume Uni, sur la démocratie locale et son aptitude à offrir de meilleurs services locaux). Il serait intéressant d’étudier des exemples positifs et négatifs de la mise en œuvre de la décentralisation dans les pays développés. Les pays scandinaves ont ainsi instauré, dès les premières phases de leur développement, des gouvernements locaux démocratiques et efficaces (même si, comme en Suède, cela s’explique en partie par la mise en place, par des institutions centrales extrêmement efficientes, de mécanismes de surveillance).
Platteau préconise une distribution plus progressive et conditionnelle des fonds d’aide au développement participatif afin de discipliner les responsables ou les intermédiaires locaux. Cette approche, aussi intéressante soit-elle, risque néanmoins de se heurter à des problèmes dans des pays en situation « post-conflit » où, d’un point de vue humanitaire, il est impératif d’acheminer une aide massive et immédiate. Cela risque d’inciter (comme en Afghanistan actuellement) les bailleurs à abandonner le financement progressif et conditionnel. Dans les pays en plein conflit, par ailleurs, les taux d’escompte sont parfois si élevés que chacun est prêt au niveau local (des seigneurs de la guerre aux communautés pauvres elles-mêmes) à renoncer à des gains futurs (même substantiels) et à privilégier les sommes fournies à court terme par les bailleurs. Les pauvres risquent alors d’être tentés par une collusion avec l’élite locale (d’autant plus que les violences exercées par l’élite sont une menace plus que réelle et donc plus persuasive que n’importe quelle proposition des bailleurs).
Enfin, Platteau met l’accent sur la concurrence entre bailleurs, qui conduit à des résultats sous-optimaux (notamment lorsqu’une élite ou une ONG ayant abusé de la confiance d’un bailleur sait pertinemment qu’elle peut obtenir des aides d’un autre, du fait de l’absence de coopération entre bailleurs). Il serait intéressant d’avoir davantage de données sur l’étendue du problème, qui varie sans doute fortement d’un bailleur et d’un pays à l’autre.
L’intervention de Platteau est une contribution précieuse à la littérature sur la réduction de la pauvreté. L’auteur formule quelques mises en garde nécessaires quant aux effets possibles des modèles de développement décentralisé. Il semble, en fin de compte, que la qualité des institutions publiques au niveau central soit essentielle – ce qui justifie que l’on puisse parler du « paradoxe de la décentralisation » !
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Université des Nations unies, Institut mondial de recherche sur l’économie du développement (UNU-WIDER), Helsinki.