2004
Afrique contemporaine
Dossier spécial : actes de la conférence AFD/EUDN
Le triangle pauvreté - croissance - inégalités
François Bourguignon
[*]
Faut-il plutôt axer les stratégies de développement sur la croissance, sur la pauvreté et/ou sur les inégalités ? Cette question revient souvent dans les débats sur le développement. Nous sommes d’avis – et nous tenterons de le démontrer ici – qu’il s’agit là d’un faux problème dont la résolution tient en deux propositions : i) l’élimination rapide de la pauvreté absolue, sous toutes ses formes, est un objectif essentiel du développement ; ii) cette réduction de la pauvreté absolue passe par des stratégies de croissance et des politiques distributives dont la combinaison est propre à chaque pays.
Aussi évidentes soient-elles, ces deux propositions soulèvent néanmoins des questions d’ordre conceptuel, quantitatif, empirique et théorique que nous allons aborder, après un rappel indispensable sur la distinction entre pauvreté absolue et pauvreté relative.
La pauvreté absolue est définie par référence à un seuil de pauvreté associé à un pouvoir d’achat fixe permettant de couvrir l’ensemble des besoins essentiels, qu’ils soient physiques et sociaux. Faire de la réduction de la pauvreté absolue le but primordial du développement revient à dire que l’un de ses objectifs premiers est de garantir la satisfaction des besoins fondamentaux de chacun. Mais, à l’image des besoins fondamentaux, le seuil de pauvreté est pluridimensionnel, recouvrant principalement deux aspects – un seuil de pauvreté lié aux revenus (pour les besoins que l’on peut satisfaire grâce à ses gains) et des seuils non monétaires (pour les autres besoins). Les besoins fondamentaux étant susceptibles d’évoluer avec le temps et dans l’espace, le seuil de pauvreté absolue peut varier d’un pays à l’autre, même après correction de la parité du pouvoir d’achat pour la pauvreté-revenu, de même qu’il peut varier, pour un même pays, sur de longues périodes.
Cette définition absolue de la pauvreté, que de nombreux pays utilisent, doit être opposée à une définition relative où le seuil de pauvreté est défini non pas en termes de besoins fondamentaux bien établis, mais comme une proportion fixe du revenu moyen de la population. Ainsi, l’Union européenne considère comme pauvres les individus dont les ressources économiques sont inférieures de moitié au revenu moyen de ses pays membres. Naturellement, on peut voir dans cette définition relative de la pauvreté-revenu – où le seuil de pauvreté est en permanence revu et explicitement fondé sur les variations du revenu moyen, au lieu d’être défini par intervalles relativement longs et sur une base plus discrétionnaire – la limite de la définition absolue de la pauvreté. Mais ce qui importe ici, c’est que cette définition de la pauvreté relative – parfois qualifiée de « privation relative » – devient en quelque sorte indépendante de la croissance. Le niveau absolu de revenu et, partant, une grande partie du processus de développement, ne présentent plus d’intérêt ; seuls comptent les revenus relatifs ou les caractéristiques distributives pures. Le fait de fixer le seuil de pauvreté par rapport à un revenu moyen peut faire apparaître une pauvreté croissante, même si le niveau de vie des pauvres a en fait augmenté. Si les économistes conviennent de plus en plus de l’importance de la privation relative, ils ne sont pas d’accord sur le fait que le bien-être de chacun dépende uniquement de sa position relative et non d’un niveau de vie absolu déterminé par le revenu
[1].
Une fois admise l’importance de la réduction de la pauvreté-revenu absolue en tant qu’objectif du développement, il est possible d’établir un lien direct entre développement, croissance et distribution. En quelque sorte, une identité arithmétique associe la croissance du revenu moyen d’une population donnée à la variation de la distribution (ou du revenu « relatif ») et à la réduction de la pauvreté absolue. En d’autres termes, la réduction de la pauvreté dans un pays donné et à un moment précis est entièrement déterminée par le taux de croissance du revenu moyen de la population et par les variations de la distribution du revenu. Comme le montre le triangle « pauvreté–croissance–inégalités » (PCI) de la figure 1, toute stratégie de développement est ainsi totalement fonction du taux de croissance et des variations distributives au sein de la population.
Formellement, les relations implicites qui sous-tendent le triangle PCI sont moins simples. Ainsi, à distribution constante, l’élasticité de la pauvreté par rapport à la croissance n’est constante ni dans des pays ayant une distribution et des niveaux de développement différents, ni d’une méthode de quantification de la pauvreté à l’autre. Ce constat vaut aussi pour l’élasticité de la pauvreté par rapport à des indicateurs d’inégalités.
Le véritable enjeu de l’élaboration d’une stratégie de développement visant à réduire la pauvreté réside davantage dans les interactions entre distribution et croissance que dans les relations entre, d’une part, pauvreté et croissance et, d’autre part, pauvreté et inégalités, qui restent essentiellement arithmétiques. Les économistes conviennent de fait en général que la croissance est essentielle pour réduire la pauvreté (-revenu), à condition que la répartition du revenu reste plus ou moins constante. La réalité tend d’ailleurs à le confirmer (Deininger et Squire, 1996 ; Dollar et Kraay, 2001 ; Ravallion, 2001 et 2003 ; Bourguignon 2003). De même, les données montrent qu’une détérioration de la distribution tend à augmenter la pauvreté. Cependant, le vrai problème de l’élaboration d’une stratégie de développement est de savoir si la croissance et la distribution sont indépendantes ou si, au contraire, elles sont étroitement liées. Une croissance accélérée va-t-elle ainsi réduire les inégalités ou bien les renforcer ? Des inégalités trop importantes dans un pays vont-elles ralentir la croissance ou bien l’accélérer ? Plusieurs études micro-économiques récentes concernant les effets de la croissance sur la répartition du revenu indiquent clairement que la relation est à la fois robuste et complexe. Cela contredit les nombreuses régressions transnationales qui n’établissent aucune relation significative entre croissance et inégalités et qui pourraient amener à conclure que « la croissance (quelle qu’elle soit) est bonne pour les pauvres ». Les analyses transnationales ne sont pas non plus très parlantes quant aux effets des inégalités sur la croissance. De fait, il est difficile de réunir les variables explicatives micro-économiques qui permettraient d’identifier cette relation.
Nous tenterons ici de clarifier le débat sur les stratégies de développement opposant croissance et distribution, en proposant une analyse rigoureuse des relations qui existent entre les trois sommets du triangle PCI. La première section décrira ce triangle pauvreté-croissance-inégalités d’un point de vue arithmétique alors que la deuxième section examinera rapidement la relation réciproque entre croissance et distribution. La dernière section proposera des conclusions sur la portée et le rôle des stratégies de redistribution.
Figure 1
Le triangle Pauvreté - Croissance - Inégalités (PCI)
Arithmétique du triangle pauvreté-croissance-inégalités
Une variation de la distribution des revenus peut se décomposer en deux types d’effet : une variation proportionnelle de tous les revenus, qui ne modifie pas la distribution du revenu relatif (effet de croissance) ; une variation de la distribution des revenus relatifs qui, par définition, est indépendante du revenu moyen (effet
distributif)
[2].
Les définitions suivantes vont aider à clarifier ces liens :
- la « pauvreté » est mesurée par l’indice numérique de pauvreté absolue, c’est-à-dire la proportion de la population en deçà d’un seuil de pauvreté donné (par exemple, 1 USD par jour) telle qu’elle est établie par les données des enquêtes auprès des ménages. D’autres indices peuvent être utilisés (avec le même seuil de pauvreté) ;
- l’« inégalité » (ou la « distribution ») fait référence aux écarts de revenu relatif dans l’ensemble de la population, c’est-à-dire aux différences de revenu obtenues après normalisation des données observées par rapport à la moyenne de la population de façon à les rendre indépendantes de l’échelle des revenus ;
- la « croissance » est le changement, exprimé en pourcentage, du niveau de bien-être moyen (par exemple, le revenu) qui apparaît dans l’enquête auprès des ménages.
Ces définitions permettent de montrer qu’une variation de la pauvreté est une fonction de la croissance, de la distribution et de la variation de la distribution. Ce principe est illustré par la figure 2, où l’indice numérique de pauvreté correspond à la zone située sous la courbe de densité à gauche du seuil de pauvreté (fixé ici à 1 USD par jour). Cette figure fait apparaître la densité de la distribution du revenu, à savoir le nombre d’individus à chaque niveau de revenu (représenté sur l’échelle logarithmique en abscisse). Le passage de la distribution initiale à la nouvelle distribution s’effectue via une étape intermédiaire qui est la translation horizontale de la courbe de densité initiale vers la courbe (I). L’échelle logarithmique figurant en abscisse, cette variation correspond à la même augmentation proportionnelle de tous les revenus de la population et tient lieu d’« effet de croissance » pur, sans que la distribution des revenus relatifs ne soit modifiée. Ensuite, le déplacement de la courbe (I) vers la nouvelle courbe de distribution se produit à revenu moyen constant et correspond à la variation du revenu « relatif » dans la distribution ou à l’« effet distributif ».
Il y a bien entendu dans cette décomposition une certaine dépendance de trajectoire (path dependence) : au lieu d’observer, comme à la figure 2, un déplacement vers la droite puis vertical, on aurait pu avoir un déplacement d’abord vertical et ensuite vers la droite. Même si ces deux trajectoires ne sont vraisemblablement pas strictement équivalentes, nous supposerons que les différences sont suffisamment minimes pour que cette dépendance ne soit pas un problème.
Figure 2
Décomposition des variations affectant la distribution et la pauvreté en effets distributifs et de croissance
Pour des variations assez limitées du revenu moyen et de la distribution, la décomposition précédente correspond à une identité qui exprime l’évolution de la pauvreté sous forme d’une fonction de la croissance du revenu moyen et des variations de la distribution du revenu relatif.
Variation de la pauvreté ? F (croissance, distribution, modification de la distribution)
Un énoncé formel de cette identité – c’est-à-dire l’expression de la fonction F(°) – est proposé dans Bourguignon (2003) qui pose en hypothèse que la fonction de distribution est log-normale (approximation standard des distributions empiriques dans la littérature appliquée). L’analyse montre que la croissance et l’élasticité de la pauvreté par rapport aux inégalités sont des fonctions croissantes du niveau de développement et des fonctions décroissantes du degré d’inégalités des revenus relatifs. Ce même article montre aussi comment l’identité de décomposition est applicable aux périodes de croissance observées pour lesquelles des données de distribution sont disponibles en début et fin de chaque période.
Cette discussion met en lumière quelques conclusions simples. Les variations de la croissance et des inégalités jouent un rôle fondamental dans l’évolution de la pauvreté. Cependant, leur impact dépendra du niveau initial de revenu et d’inégalités. En outre, les effets relatifs des deux phénomènes peuvent différer très sensiblement d’un pays à l’autre.
La figure 3 est une première illustration de cette conclusion. Elle s’appuie sur un échantillon réel de périodes de croissance où l’on a observé des variations aussi bien du revenu moyen par habitant – ou de la consommation, selon les sources – que de la distribution du revenu relatif. L’application de l’identité présentée plus haut permet assez facilement d’identifier la part de variation de la pauvreté observée due à la croissance (en supposant une distribution constante des revenus relatifs) et celle due à l’évolution de la distribution des revenus relatifs. La figure 3 met en évidence l’influence des changements distributifs dans le pourcentage observé de variation de la pauvreté pour les différentes périodes de croissance enregistrées. Les variations réelles de la pauvreté apparaissant en abscisse, la distance entre un point de ce graphe et la première bissectrice mesure l’effet de la croissance sur les variations de la pauvreté. Ainsi, les points situés au-dessus de la bissectrice correspondent aux périodes de croissance positive qui contribuait à réduire la pauvreté, alors que les points situés en deçà correspondent aux périodes de croissance négative.
L’importance de la variation de la pauvreté liée à la distribution, telle qu’elle apparaît à la figure 3, est particulièrement frappante. Naturellement, ce n’est pas la moyenne qui compte ici (arbitrairement définie à zéro dans l’identification de l’effet distributif), mais la dispersion de cet effet. Une simple observation de la figure 3 permet de constater que des variations de l’indice numérique de pauvreté supérieures à 20 % (en valeur absolue) sur quelques années sont tout à fait possibles. De fait, environ 30 % des observations illustrées à la figure 3 sont de cet ordre et près du double indiquent des variations de la pauvreté liée à la distribution supérieures à 10 %.
Figure 3
Évolution de la pauvreté liée à la distribution dans un échantillon de périodes de croissance (pourcentages)
Il s’ensuit de ce simple exercice que la distribution joue un rôle dans la réduction de la pauvreté. A moyen terme, les variations distributives peuvent être responsables d’évolutions non négligeables de la pauvreté qui peuvent même, dans certains cas, neutraliser les effets favorables de la croissance. Ainsi en Éthiopie entre 1981 et 1995, la croissance aurait pu réduire l’indice numérique de pauvreté de près de 31 %. Toutefois, en raison de variations dans la distribution qui auraient, seules, entrainé une augmentation de 37 % de la pauvreté, on a constaté au final une augmentation nette de la pauvreté de 6 %. Le cas de l’Indonésie entre 1996 et 1999 constitue un exemple contraire. Là, les variations distributives ont compensé l’effet négatif de la croissance sur la pauvreté.
La figure 4 propose un autre exemple, d’une simulation réalisée sur la base d’une distribution log-normale du revenu relatif d’après des données mexicaines. Au Mexique, la pauvreté extrême affecte aujourd’hui 20 % de la population. Supposons que, dorénavant, le revenu réel par habitant augmente au taux annuel de 3 % (un chiffre optimiste quand on connaît les tendances historiques à long terme) et qu’aucun changement n’intervienne dans la distribution. En appliquant l’identité reliant la réduction de la pauvreté à la croissance, on constate qu’avec le degré d’inégalités qui prévaut dans ce pays, la pauvreté serait réduite d’un peu moins de 7 % sur 10 ans, soit 0,7 point par an. Supposons maintenant que durant ces dix ans, le gouvernement mexicain parvienne à ramener les inégalités en deçà des niveaux observés au milieu des années 1980. Cela reviendrait à faire passer le Mexique d’un niveau élevé d’inégalités (coefficient de Gini égal à 0,55) à un niveau « moyennement haut » (coefficient de Gini de 0,45). Comme le montre la figure 4, le taux de pauvreté baisserait de plus de 15 points en 10 ans, pour concerner moins de 5 % de la population ! Un simple calcul montre qu’il faudrait environ 30 ans pour parvenir au même résultat sans variations de la distribution des revenus. En pareil contexte, les variations distributives ont un fort impact sur la pauvreté.
Figure 4
Évolution de la pauvreté dans un pays à revenu intermédiaire et à fortes inégalités : croissance annuelle du revenu par habitant de 3 %
Cet argument ne doit pas amener à conclure à l’impact systématiquement important des variations distributives sur la pauvreté dans des pays où les inégalités initiales sont élevées. La figure 5 rend compte d’une expérience quasiment inverse, pour un pays à faible revenu et ayant un niveau initial d’inégalités moyen (coefficient de Gini de 0,4). Sans variation de la distribution, un taux annuel de croissance du revenu de 3 % ramènerait la pauvreté de son niveau initial de 50 % à 35 % sur 10 ans. Mais si l’on suppose que, durant ces 10 ans, les inégalités passent d’un niveau « moyen » à un niveau « moyennement élevé » (coefficient de Gini de 0,4 à 0,45), la figure 5 montre bien que la réduction de la pauvreté serait deux fois moindre. En termes de réduction de la pauvreté, cinq années de croissance seraient tout bonnement perdues.
Figure 5
Évolution de la pauvreté dans un pays à faible revenu et à inégalités moyennes : croissance annuelle du revenu par habitant de 3 %
Que pouvons-nous conclure de ces simulations ? On voit tout d’abord qu’il convient de considérer simultanément la croissance et la distribution des revenus et de reconnaître que cette dernière compte autant que la croissance dans la réduction de la pauvreté. Naturellement, il est possible d’objecter que ces exemples se réfèrent obligatoirement à une période limitée. Il est difficile d’imaginer que les inégalités vont augmenter ou diminuer éternellement ou du moins pendant de très longues périodes car, ne serait-ce que pour des raisons d’économie politique, le niveau potentiel d’inégalités dans un pays donné est probablement limité. En ce sens, à long terme, la croissance est le principal facteur de réduction de la pauvreté et, sur une période suffisamment longue, elle est en tant que telle effectivement « bonne pour les pauvres ». Néanmoins, les objectifs de développement et de réduction de la pauvreté ont des échéances temporelles spécifiques. Personne ne cherche à éliminer la pauvreté à un horizon lointain et indéterminé mais bien dans un délai donné. Les exemples précédents montrent que les inégalités évoluent avec le temps et qu’une stratégie de réduction de la pauvreté ayant un cadre temporel bien défini risque d’être compromise par une variation contraire de la distribution.
Autre grande conclusion de ces exemples – l’importance de la spécificité du pays. On voit bien, en comparant les deux premières colonnes des figures 4 et 5, qu’un taux de croissance identique produit des variations (en pourcentage) de la pauvreté différentes dans les deux pays hypothétiques considérés. L’élasticité de la pauvreté par rapport à la croissance est supérieure dans le pays à revenu intermédiaire (figure 4). La théorie et la réalité montrent bien – nous l’avons vu – que la croissance et l’élasticité de la pauvreté par rapport à la distribution dépendent positivement du niveau de développement et négativement du degré d’inégalités. Les stratégies optimales de croissance-distribution visant à réduire la pauvreté dans un délai donné seront donc différentes, car fonction des conditions initiales. Ainsi, les variations de la distribution joueront probablement un rôle plus important pour les pays inégalitaires à revenu intermédiaire, tandis que la croissance sera plus importante, en termes relatifs, dans les pays égalitaires à faible revenu. Ce dernier point indique par ailleurs que des politiques redistributives efficaces peuvent de fait engendrer un double dividende : elles réduisent la pauvreté aujourd’hui et accélèrent la réduction de la pauvreté demain.
La mise en évidence de l’identité liant réduction de la pauvreté, croissance et distribution ne suffit certainement pas pour établir le dosage optimal, dans une stratégie de développement, entre politiques orientées vers la distribution et politiques de croissance. Il faut également connaître, entre autres, le coût relatif des progrès à réaliser sur chaque front et comprendre les interactions potentielles entre les deux types de politique. Dans les exemples précédents combinant croissance et réduction des inégalités, l’un des problèmes cruciaux est de savoir si l’on peut obtenir un taux de croissance annuel de 3 % indépendamment de la distribution du revenu ou si ce taux risque d’entraîner des variations de la distribution. De même, on peut se demander si les variations distributives envisagées dans les figures 4 et 5 peuvent intervenir sans influencer – positivement ou négativement – le taux de croissance. Cette relation entre croissance et distribution est abordée dans la section suivante.
Une relation réciproque entre croissance et distribution
Nous traiterons ici de la relation réciproque entre la croissance et la distribution. Nous savons que la croissance modifie la structure de l’économie et peut donc influencer la distribution des revenus et le bien-être, mais cette évolution est-elle modélisable ? Autre question importante : le niveau initial d’inégalités influe-t-il de manière prévisible sur le taux de croissance économique ? Si tel est le cas, des politiques adéquates de redistribution progressive sont-elles en mesure d’accélérer ou de ralentir la croissance ? Les économistes ayant abondamment travaillé sur ces questions, nous nous contenterons de tirer ici les leçons de la littérature et de commenter leurs implications éventuelles pour les stratégies de développement et les politiques de distribution.
Effets de la croissance sur la distribution
La croissance est susceptible de modifier la distribution du revenu et le bien-être de bien des manières, un travail considérable a été réalisé pour identifier les mécanismes économiques correspondants. Dans le processus de développement, la croissance économique modifie la distribution des ressources d’un secteur à l’autre, les prix relatifs, les rémunérations factorielles (travail, capital physique, capital humain, terre, etc.) et les dotations factorielles des agents. Ces modifications peuvent toutes peser directement sur la distribution des revenus, que les marchés des facteurs et des produits soient ou non supposés parfaits. En fait, depuis Kuznets et Lewis, les théories concernant l’effet de la croissance sur la distribution du revenu se sont toutes focalisées sur un ou plusieurs de ces mécanismes de base. Les imperfections du marché du travail et les différentiels de productivité entre des secteurs d’importance variable dans l’économie ont été la principale explication théorique de la célèbre « fonction en U inversé » de Kuznets faisant le lien entre les inégalités et le développement, il y a environ 50 ans. Le comportement d’accumulation individuelle et les changements consécutifs au niveau agrégé de rémunérations factorielles dus à la baisse du produit marginal du capital expliquent la même évolution dans le modèle néoclassique de croissance et de distribution de Stiglitz (1969). Depuis, bien d’autres voies basées directement ou indirectement sur ces mécanismes fondamentaux (la « segmentation » de l’économie et les changements de prix et de rémunérations factorielles) ont été explorées, qui ne conduisent pas toujours à l’effet en U inversé de la croissance sur les inégalités.
Les changements institutionnels sont aussi étroitement liés au processus de croissance économique, dans le sens où la croissance tend à modifier les institutions, les relations sociales, la culture, etc. Diverses hypothèses ont été formulées quant au déroulement de ce processus. Le mécanisme le plus simple est celui des préférences non homothétiques. A mesure que le revenu augmente, la demande de services sociaux évolue. Par exemple, les gens deviennent politiquement plus actifs (Gradstein et Justman, à paraître), ce qui modifie la distribution du pouvoir politique et l’évolution des institutions. Dans le cadre théorique souvent repris de North (1990), il apparaît également que les coûts de transaction freinant les changements institutionnels diminuent avec la croissance économique. Plus directement, le processus d’urbanisation qui accompagne le développement va naturellement de pair avec une évolution des relations sociales (on observera par exemple un plus grand besoin de coordination).
Pris ensemble, ces différents effets de la croissance sur la structure de la société décrits par la théorie économique conduisent-ils à une évolution nette de la distribution des ressources ? La fonction en U inversé de Kuznets, expliquée par la redistribution sectorielle de la population dans le cadre du processus de développement, est-elle devenue un principe universel ? Ou bien l’évolution de la distribution au fur et à mesure du développement est-elle spécifique au pays ? Cette question a dominé les débats sur le développement dans les années 1970 et au début des années 1980. Pendant cette période, l’hypothèse de la fonction en U inversé semblait se vérifier dans plusieurs pays à des niveaux de développement différents (voir en particulier Paukert, 1973 ; Chenery et
al., 1974 ; Ahluwalia, 1976 ; et Ahluwalia et
al., 1976). Cependant, à mesure que l’on a disposé de données plus nombreuses et plus fiables, on a pu constater que cette relation empirique – valable dans certains pays dans les années 1970 – ne reflétait plus du tout l’évolution des inégalités enregistrée ensuite dans un échantillon de pays
[3].
L’analyse rigoureuse des données relatives à la distribution des revenus rassemblées par Deininger et Squire (1996) illustre parfaitement ce point – même si elle est loin d’être parfaite, car elle utilise des données tirées d’études réalisées dans le monde entier
[4]. Ainsi, du fait d’erreurs de mesure sur la variable à expliquer (l’inégalité), on ne peut pas vérifier la validité de l’hypothèse de la courbe en U inversée. La figure 6 résume les résultats obtenus par ces deux chercheurs. Les données proviennent d’un panel non cylindré, avec plusieurs observations pour chaque pays à environ 10 ans d’intervalle. Lorsque toutes les observations sont rassemblées et que l’on effectue une régression simple du coefficient de Gini sur le revenu par habitant et sur l’inverse du revenu par habitant, on obtient une courbe en U inversé. Cependant, la courbe perd de sa signification lorsque, pour chaque pays du panel, l’estimation porte sur les différences décennales, c’est-à-dire lorsque seules les variations temporelles sont prises en compte. De fait, la figure 6 montre que l’écart maximal entre les coefficients de Gini aux différents niveaux de développement ne dépasse pas 2 points dans ce cas de figure, alors qu’il était de 5 points environ dans le cas précédent. Enfin, si l’on introduit dans l’estimation d’origine des effets fixes par pays (en posant pour hypothèse que tous les pays suivent des voies parallèles et non une trajectoire identique), la forme en U inversé de la courbe disparaît. En effet, la courbe devient pratiquement plate et même la réduction des inégalités pour les faibles revenus n’est plus significative sur le plan statistique.
Figure 6
Estimations transversales de la courbe de Kuznets (Deininger et Squire, 1996)
Ces résultats n’impliquent en aucun cas que la croissance n’a pas d’impact significatif sur la distribution. Ils indiquent seulement que l’influence de la croissance sur la distribution est trop spécifique à chaque pays pour autoriser une généralisation. De fait, certaines études de cas (par opposition aux études transversales) montrent que les variations distributives dans un pays donné sont fortement liées au rythme et aux caractéristiques structurelles de la croissance économique sur la période considérée. Même en l’absence de variation apparente de la distribution, les phénomènes liés à la croissance contrebalancent généralement les courants socio-démographiques à long terme en matière d’inégalités. Le cas du Brésil illustre parfaitement ce point. Selon une étude de Ferreira et Paes de Barros (1998), les inégalités n’ont pas évolué entre 1976 et 1996, alors que le revenu moyen par habitant a globalement augmenté de quelques points. A première vue, cette constatation laisse supposer que la faible croissance du pays n’a eu aucun impact sur la distribution. Une analyse plus approfondie montre toutefois que certains courants socio-démographiques ont probablement contribué à réduire les inégalités durant cette période (baisse de la natalité, réduction de la taille moyenne des familles pauvres et progrès réalisés dans l’éducation notamment). On pourrait en déduire que cette croissance lente a en réalité provoqué une augmentation des inégalités qui a neutralisé l’effet inverse des courants socio-démographiques. De fait, une étude en profondeur a permis de constater que la difficulté des ménages les plus pauvres à s’insérer sur le marché du travail – conséquence évidente d’une croissance lente – a été l’un des premiers facteurs contribuant à creuser les inégalités
[5].
D’autres études de ce type seront certainement nécessaires pour pouvoir mieux comprendre les conséquences distributives de la croissance ou de la stagnation. La spécificité nationale de cette relation est encourageante à deux égards. D’un point de vue analytique tout d’abord, elle peut signifier que les divers canaux par lesquels la croissance affecte la distribution, tels qu’identifiés par la théorie économique, sont bien valables mais d’une pertinence variable en fonction des conditions initiales prévalant dans le pays. Dans ce cas, de nouvelles études plus détaillées devraient nous permettre de vérifier l’efficacité de ces canaux. D’un point de vue politique ensuite, cette spécificité peut aussi signifier que les initiatives politiques ont un rôle évident à jouer dans la détermination des effets distributifs de la croissance. Plusieurs stratégies de développement combinant croissance et distribution ont été proposées au cours des 30 dernières années – redistribution avec croissance, croissance pro-pauvres, etc. (Bourguignon, 1998 ; Rodrik, 2003). Il se peut que certains pays aient volontairement choisi une stratégie spécifique ou qu’une stratégie se révèle plus facile qu’une autre à mettre en œuvre, compte tenu des conditions initiales. L’essentiel est que même si la croissance a des effets systématiques sur la distribution via différents canaux, l’importance de ces canaux peut être modifiée par les choix politiques. En bref, une redistribution qui accompagnerait le processus de développement pourrait aider à modifier les effets éventuellement néfastes de la croissance sur la distribution.
Effets des inégalités sur le taux de croissance
La discussion précédente ne couvre qu’un aspect de la relation entre croissance et distribution. L’autre aspect (lié au premier) qui prévaut aujourd’hui concerne l’idée selon laquelle les inégalités ne sont pas un résultat final mais qu’elles jouent un rôle central dans la détermination du rythme et du modèle de croissance. Cette voie de recherche a d’abord été explorée par Galor et Zeira (1993), suivis par les papiers empiriques de Persson et Tabellini (1994) ainsi que ceux d’Alesina et Rodrik (1994), qui furent les premiers à souligner que les inégalités initiales semblaient être associées de manière empirique à des taux de croissance plus faibles.
Ces recherches ont fourni plusieurs hypothèses expliquant pourquoi la redistribution progressive était susceptible de renforcer la croissance. Il en va ainsi des imperfections du marché du crédit, citées pour expliquer que la redistribution du capital des entreprises ou des individus qui en sont dotés vers des populations pauvres et sans accès au crédit augmente l’efficacité, l’investissement et la croissance. Des arguments d’économie politique ont également été avancés : trop d’inégalités dans une démocratie redistributive conduisent à une augmentation de la redistribution et à une diminution de l’accumulation du capital. Alternativement, trop d’inégalités peuvent conduire à une redistribution brutale menée par la collectivité ou par des individus. D’autres hypothèses (économies d’échelle sur les marchés de biens notamment) ont également été avancées dans la littérature. Ces différentes hypothèses sont rapidement examinées ci-après.
Imperfections du marché du crédit
Ce courant de recherche prédit une corrélation négative entre les inégalités de richesse et la croissance économique, basée sur un mécanisme très simple. Prenons une société où les riches ont accès à un marché du crédit avec un taux d’intérêt annuel de 10 % alors que les pauvres, par manque de garanties collatérales, ont un taux d’intérêt de 50 %. En l’absence de contrainte quantitative sur le marché du crédit, cette segmentation signifie que tous les projets ayant un taux de rentabilité de 10 % ou plus proposés par les individus du premier groupe sont effectivement entrepris alors que, parmi les projets proposés par les individus du second groupe, ne seront acceptés que ceux présentant un taux de rentabilité supérieur ou égal à 50 %. L’inefficacité est patente lorsque que les projets du second groupe ayant un taux de rentabilité juste inférieur à 50 % – et supérieur à 10 % – restent inexploités. Pourtant, s’il y avait redistribution des richesses du premier groupe vers le second, les plus pauvres auraient moins besoin d’emprunter et pourraient lancer des projets ayant un taux de rentabilité légèrement inférieur à 50 %. Dans ce cas, la redistribution des riches aux pauvres engendre davantage d’investissements et/ou un taux supérieur de rentabilité du capital.
Cet argument adapté de Piketty (1997) s’applique à plusieurs situations, sachant que le non-accès des pauvres à l’emprunt (manque de garanties collatérales ou imperfections du marché du crédit) et leur faible niveau initial de richesse les empêchent de saisir des occasions d’investissement qui seraient plus profitables à la société et à eux-mêmes que d’autres investissements réalisés ailleurs. Ainsi, les populations démunies n’ont pas les mêmes chances dans la vie que les plus riches, car elles ne peuvent pas éduquer leurs enfants, aussi doués soient-ils, ni obtenir des prêts pour monter une affaire ou adhérer à une assurance. Les pays caractérisés par un indice numérique de pauvreté élevé ou une distribution inégale des richesses sous-utilisent donc leur potentiel de croissance davantage que les pays comptant moins de pauvres ou caractérisés par une distribution plus équitable.
On trouve des versions formalisées de cet argument notamment dans les modèles de Galor et Zeira (1993), de Banerjee et Newman (1993), et de Aghion et Bolton (1997). Dans ces modèles, le crédit est rationné à cause d’informations asymétriques, ce qui pèse sur la capacité des pauvres et, parfois, de la classe moyenne à choisir librement leurs activités ou leurs investissements – situation qui, à son tour, influence l’évolution des inégalités et du résultat global. Certains modèles (Banerjee et Newman, 1993 ou Galor et Zeira, 1993) supposent que l’accumulation indéfinie des richesses est impossible de sorte que les « trappes à pauvreté » perdurent. A l’opposé, s’il n’y a pas d’exclusion, les inefficacités sont temporaires. Les populations économiseront et leurs richesses augmenteront avec le temps. Tôt ou tard, ils seront libérés des contraintes du crédit car ils auront un financement collatéral suffisant pour devenir entrepreneurs et envoyer leurs enfants à l’école et au collège s’ils le souhaitent (Ray, 1998).
Ces modèles ne nous disent rien quant à l’origine de ces fortes inégalités, mais ils laissent supposer qu’elles peuvent durer indéfiniment, entraînant une production inefficiente et un ralentissement de la croissance. La même économie afficherait des taux de croissance différents s’il était possible de redistribuer les richesses sans aucun coût.
Redistribution dans un contexte démocratique
D’autres chercheurs prédisent une corrélation positive entre les inégalités et les taux moyens d’imposition. C’est par cette voie que les premières études empiriques (Persson et Tabellini, 1994 ; Alesina et Rodrik, 1994) ont tenté d’expliquer pourquoi des inégalités accrues provoquaient un ralentissement de la croissance. Lorsque le droit de vote est étendu à la majorité des citoyens, le taux de redistribution est décidé par l’électeur moyen et cela détermine, directement ou indirectement, le taux de croissance de l’économie. Ces modèles partent de l’hypothèse suivante : premièrement, les sociétés plus inégales génèrent davantage de redistribution que les sociétés plus égalitaires et, deuxièmement, la redistribution réduit les motivations à investir et ralentit la croissance économique en raison des effets de distorsion fiscale (facteurs dissuasifs pour travailler ou pour épargner).
Toutefois, la réalité en matière d’imposition semble démentir l’hypothèse selon laquelle la fiscalité serait plus lourde dans les pays à fortes inégalités. Perotti (1996) montre même que l’impact du système fiscal dans de nombreux pays fortement inégalitaires est en fait plus faible. Cette contradiction apparente entre la théorie et ce constat peut s’expliquer par le jeu d’influences politiques hétérogènes, l’électeur « décisif » ou « pivot » n’étant pas nécessairement l’électeur « moyen », même dans des pays qui sont officiellement des démocraties. Si l’électeur « décisif » a un revenu plus élevé que la moyenne, il sera favorable à une distribution réduite
[6]. Dans ces conditions, il semble important de savoir dans quelle mesure les inégalités de la distribution des ressources dans une société déterminent en même temps la nature du processus décisionnaire public et l’identité de l’électeur « décisif »
[7].
Redistribution par le biais du conflit social
Le conflit social et l’instabilité politique sont d’autres voies susceptibles de relier inégalités et efficacité ou croissance. Alesina et Perotti (1996) affirment que les inégalités peuvent réduire la stabilité politique ce qui, à son tour, entraîne une baisse de l’investissement en deçà des niveaux optimaux. Selon Rodrik (1997), les pays victimes des plus forts ralentissements économiques après 1975 sont ceux dont les sociétés étaient divisées et qui étaient dotés d’institutions faibles, ces facteurs interdisant à leurs systèmes politiques de réagir efficacement à des chocs externes. Les niveaux de violence, mesurés par les taux d’homicides, ont récemment beaucoup augmenté dans les deux régions du monde les plus inégalitaires (Afrique subsaharienne et Amérique latine) et dans les régions où les inégalités se sont creusées le plus vite (Asie centrale, Europe orientale et Russie). Bourguignon (1999) et d’autres ont documenté l’importance grandissante du fardeau économique et social imposé à la société par cette montée de la violence, aussi bien en termes de coûts directs (vies et ressources médicales) que de coûts d’opportunité privés et publics (ressources détournées vers d’autres activités pour prévenir et combattre le crime).
D’autres arguments théoriques peuvent être invoqués pour justifier une relation négative entre la distribution des ressources, l’efficacité économique et la croissance. L’un d’entre eux, qui complète un argument développé dans les années 1970, s’appuie sur l’existence d’économies d’échelle pour certains biens de consommation, qui ne pourraient pas être exploitées si les inégalités en réduisaient la demande (Shleifer et Vishny, 1998).
Mais tous les arguments théoriques ne vont pas dans la même direction. De fait, il est impossible de rejeter a priori l’ancien argument de Kaldor selon lequel la redistribution des riches vers les pauvres risque de réduire le taux d’épargne globale dans l’économie.
Des tentatives de vérification empirique par le biais de « régressions de croissance » (les variables d’inégalités étant à droite) ont donné des résultats ambigus, voire contradictoires. Les résultats initiaux basés sur des analyses transversales semblaient suggérer que, au cours des 20 à 30 dernières années, les pays plus inégalitaires avaient tendance à croître plus lentement. Mais des problèmes tout à fait similaires à ceux rencontrés avec la courbe de Kuznets sont apparus. Tout d’abord, ce résultat dépendait beaucoup de l’échantillon choisi et des données d’inégalités utilisées. Ensuite, il était fortement influencé par les effets fixes propres à chaque pays : ainsi, la prise en compte des régions suffisait à rendre les inégalités insignifiantes (Deininger et Squire, 1996). Naturellement, des modèles intégrant la présence d’effets fixes ont également été évalués sur la base de données décennales sur la croissance et les inégalités initiales d’un pays (Forbes, 2000 ; Zou, 1998). Cependant, les estimations correspondantes ont fait apparaître par la suite une corrélation positive entre les inégalités et la croissance, comme avec l’argument de Kaldor. Globalement, il est donc juste de dire que les données agrégées disponibles ne sont pas probantes.
On doit également reconnaître que les régressions sur données de panel, dont on peut supposer qu’elles tiennent compte des biais dus à la présence d’effets fixes, donnent parfois à lieu à « surinterprétations ». Ce n’est pas parce que les inégalités de l’année
t servent à expliquer la croissance entre les années
t et
t+
10 que l’on peut considérer les inégalités comme étant « exogènes ». Certains déterminants communs non observés peuvent en réalité se cacher derrière les deux séries d’observations et aucun argument ne sera assez convaincant pour corriger le biais d’endogénéité qui en résulte
[8]. Pour être capable d’identifier l’effet des inégalités sur la croissance, il faudrait donc pouvoir compter sur des composantes véritablement exogènes dans les variables d’inégalités. Mais quand et où pareille variation « exogène » des inégalités s’est-elle déjà produite ?
Deux voies permettent de sortir de l’impasse de l’analyse transversale agrégée : la première consiste à essayer d’évaluer les modèles « structurels » qui sous-tendent la relation inégalités-croissance, y compris en incluant dans l’analyse une certaine formalisation des hypothèses évoquées ici sur les conséquences distributives de la croissance. Il s’agit là d’un travail considérable et il n’est pas certain que toutes les données nécessaires soient actuellement disponibles.
La seconde méthode consisterait à étudier si les mécanismes micro-économiques qui sous-tendent les hypothèses précédentes se vérifient ou non, puis à estimer approximativement l’effet agrégé probable sur la croissance des différents types de redistribution. Ainsi pour l’hypothèse de l’imperfection du marché du crédit, il suffirait d’identifier l’écart entre le produit marginal du capital (capital humain éventuellement) dans les franges les plus pauvres de la société (disons dans le secteur informel) et dans le reste de l’économie. Des calculs simples devraient alors nous permettre de déterminer jusqu’à quel point les imperfections du marché du crédit contribuent à l’inefficacité de l’économie et ce qu’il y aurait à gagner à éliminer ces imperfections en redistribuant les richesses. Cette piste ne semble pas avoir été encore suffisamment étudiée. C’est pourtant sans doute la seule manière de confirmer l’hypothèse théorique qui veut que trop d’inégalités nuisent à la croissance et selon laquelle les inégalités tendent à se perpétuer.
Portée – et rôle – de la redistribution dans le développement
Quels enseignements peut-on tirer de tout cela pour définir des politiques économiques ou, plus précisément, une politique de redistribution ? A première vue, ces arguments devraient déboucher sur un scénario vertueux : la redistribution progressive des revenus pendant un certain temps accélère la réduction de la pauvreté pour des modèles et des rythmes de croissance donnés. Si l’on interprète littéralement la relation potentiellement négative entre inégalités et croissance, cette stratégie de redistribution devrait stimuler la croissance. Il suffirait alors de disposer d’instruments de politique économique garantissant que cette croissance profite aux pauvres (c’est-à-dire réduit les inégalités) pour que le processus vertueux s’enclenche et provoque une accélération de la croissance et de la réduction de la pauvreté ainsi qu’une contraction des inégalités.
C’était jusqu’à récemment l’interprétation que l’on pouvait donner à l’idée que l’égalité pouvait être favorable à la croissance : « la réduction des inégalités grâce à la redistribution des richesses ou par la stimulation d’une croissance ‘favorable aux pauvres’ entraînera une croissance durable ». Malheureusement, cela n’a rien à voir avec les conclusions que nous pouvons tirer des arguments évoqués pour justifier l’influence néfaste des inégalités sur la croissance. Ces arguments et leurs implications mettent en jeu des aspects plus subtils dont nous devons tenir compte.
Les arguments récapitulés plus haut tendent simplement à suggérer que la redistribution des richesses des riches vers les moins riches peut avoir un impact positif sur la croissance – soit en corrigeant les imperfections du marché du crédit qui empêchent certains investissements productifs, soit en abaissant le taux d’imposition, soit encore en supprimant d’autres mécanismes de distorsion de redistribution des revenus. Ce qui importe ici, c’est le fait que la redistribution des richesses, et non celle du revenu, peut produire cet effet favorable sur l’efficacité de l’économie et sur la croissance. De fait, les transferts de revenu (lorsqu’il ne s’agit pas de sommes forfaitaires) auraient exactement l’effet inverse sur la croissance. En abaissant la rentabilité espérée liée à l’acquisition du capital physique et humain, ils pourraient provoquer des distorsions dans l’économie, réduire l’épargne et l’investissement et, par conséquent, le taux de croissance. Pour être efficace et stimuler la croissance, la redistribution doit porter sur les richesses plus que sur le revenu courant ou, éventuellement, les dépenses de consommation
Il est peu probable qu’une telle redistribution directe des richesses soit réalisable sans coût. La redistribution d’un bien ne peut intervenir que dans certaines circonstances exceptionnelles qui impliquent souvent des violences politiques et qui sont difficilement envisageables comme options stratégiques. La réforme agraire est un exemple intéressant. Aujourd’hui, peu de programmes envisagent une redistribution autoritaire des terres. Ils reposent plutôt sur des opérations subventionnées sur le marché foncier. En général, la terre est achetée à de gros propriétaires à un prix estimé comme étant le prix du marché. Elle est ensuite vendue aux paysans sans terre ou à de petits propriétaires, avec la mise en place d’un plan de crédit subventionné. Globalement, l’opération se situe entre un transfert de richesses et un transfert de revenu. Les impôts prélevés (en général sur l’ensemble de la population) pour financer les subventions de crédit sont un transfert typique de revenu avec effets de distorsion évidents. La part de subvention dans le crédit contribue nettement à l’accumulation des richesses chez les paysans pauvres
[9].
Plus généralement, il convient de souligner le paradoxe révélé par les arguments théoriques selon lesquels la redistribution des richesses, mais non du revenu, renforce l’efficacité économique et la croissance. Ce paradoxe découle du fait que la redistribution des richesses implique généralement des transferts de revenu sous forme de sommes non forfaitaires qui, eux, peuvent avoir des effets négatifs sur l’efficacité et la croissance. A long terme, l’effet positif du transfert des richesses pourrait bien être plus fort que l’effet négatif du transfert de revenu. Cela dépend sans doute avant tout de l’importance relative de la part d’accumulation des richesses dans les politiques de redistribution envisagées.
Deux remarques finales s’imposent alors. La première concerne le fait que même les purs transferts de revenu ont en général des retombées sur l’accumulation des richesses. La seconde a trait à l’apparition récente dans la panoplie des décideurs de ces fameux « transferts intelligents ». Les purs transferts de revenu sont-ils réellement si mauvais ? Jusqu’à ces derniers temps, l’accent était généralement mis sur les conséquences négatives des transferts de revenu en raison de leurs effets néfastes sur l’offre de travail ainsi que sur l’épargne des bénéficiaires du transfert et des contribuables – effets qui étaient encore renforcés par la fuite naturelle des bénéfices vers des groupes non ciblés. Comme l’a indiqué Ravallion (2003b), cette idée est à présent remise en question, en partie à la suite des études citées plus haut et en partie parce que de nouveaux résultats empiriques ont été obtenus.
Dans la mesure où les bénéficiaires peuvent améliorer leur niveau de vie, les transferts de revenu ont des chances de contribuer à l’accumulation du capital humain – grâce par exemple à une meilleure alimentation. Dans ces circonstances, les « purs » transferts de revenu conduisent en apparence à une forme particulière d’accumulation des richesses parmi les pauvres. L’assurance constitue une autre voie par laquelle les transferts de revenu peuvent également avoir une répercussion sur les actifs détenus par les pauvres. En effet, de nombreux économistes considèrent désormais qu’avec l’extrême volatilité macro-économique actuelle, les transferts ciblés peuvent être utiles pour la protection sociale. Ils peuvent aussi contribuer à la croissance pro-pauvres (celle qui réduit la pauvreté notamment) en évitant des phases de « désépargne » – qui se traduirait par exemple par de la déscolarisation – ou en aidant les pauvres exclus du crédit à devenir des travailleurs productifs ou à saisir des opportunités pour s’installer à leur compte.
Il est également possible de développer des arguments en faveur des « transferts intelligents », comme dans les programmes PROGRESA/Oportunidades (Mexique) et Bolsa Escola/Bolsa Familia (Brésil). Il s’agit là pour l’essentiel de programmes de transfert de revenu sous condition : les prestations sont liées à la scolarisation d’une classe d’âge donnée et à un suivi médical régulier (deux fois par an). Pour les ménages qui auraient de toutes façons envoyé leurs enfants à l’école et rendu visite au médecin, ces programmes sont de purs transferts de revenu. Ils contribuent cependant pour les autres à une véritable accumulation de capital humain, à condition bien sûr que l’éducation et les services de santé proposés puissent répondre à l’augmentation de la demande ainsi induite. Une évaluation rigoureuse de ces programmes a montré qu’ils avaient réellement augmenté le taux de scolarisation et l’état sanitaire des populations ciblées (Skoufias et Parker, 2001, pour le programme PROGRESA ; Bourguignon, Ferreira et Leite, 2003, pour Bolsa Escola ; ainsi que la discussion générale de la Banque mondiale, 2003a).
La possibilité d’utiliser efficacement ces outils de redistribution pour modifier la distribution du capital physique et humain dans l’économie est un acquis important dont les décideurs politiques devraient s’inspirer. Au vu du cadre analytique développé dans la précédente section, cela signifie que les éventuelles conséquences néfastes de la croissance sur la distribution du revenu peuvent être corrigées par la redistribution à un coût inférieur, voir négatif. Ensuite, cette redistribution est susceptible de rendre la croissance future plus favorable aux franges les plus pauvres de la société. Des expériences intéressantes sont en cours dans plusieurs pays, suivies de près par les chercheurs. La communauté des chercheurs en économie du développement mettra du temps à en évaluer les implications mais les résultats déjà obtenus font naître l’espoir que la complémentarité entre croissance et équité pourrait être mieux exploitée dans les stratégies de développement.
Nous voyons bien ainsi, à la lumière des nouvelles théories sur les coûts sociaux des risques non assurés et des inégalités n’ayant pas fait l’objet de traitement social, que nous devons approfondir notre compréhension des transferts ciblés pour pouvoir répondre à cette question : étant donné les obstacles auxquels sont confrontés les pays à faible revenu, une redistribution efficace peut-elle fonctionner dans la réalité ? De nombreux constats vont dans le sens des arguments théoriques avancés plus haut, mais des recherches complémentaires sont nécessaires.
Qu’en est-il des programmes de redistribution des actifs ? Leur faisabilité sera largement fonction du contexte politique, les schémas de redistribution devant se conformer aux réalités politiques. Alors que l’on pourrait attendre qu’une redistribution exogène des richesses induise, dans des sociétés autoritaires et à croissance lente, certains bénéfices sociaux, cette option serait vivement combattue par les élites. Pareille redistribution n’est donc pas réaliste.
Nous avons beaucoup appris au cours des dernières années sur l’économie politique de la redistribution des actifs. La redistribution peut être nécessaire pour la croissance. Sans transferts de la part des classes à fort revenu et politiquement actives, les coûts fixes d’éducation et les contraintes de liquidité empêchent les pauvres d’accéder à l’instruction. Mais il est peu probable que les pauvres arrivent à se mobiliser pour exiger davantage de transferts. La participation politique dépend du niveau d’éducation ou de revenu des acteurs économiques.
Les mécanismes de redistribution des actifs sont plus généraux qu’ils ne le paraissent. Les mécanismes analysés ci-dessus dans le contexte de l’éducation et des droits politiques fonctionnent dans d’autres contextes d’économie politique, comme ceux d’une réforme du commerce ou d’une réforme agraire. Les arguments sont en fait valables pour toute réforme économique ou toute politique qui renforcerait les avantages économiques de l’élite en place, mais qui réduirait parallèlement le pouvoir politique de cette même élite en permettant à de nouveaux segments de la société d’émerger comme « force politique » et de demander une redistribution vers les bas revenus.
Les conditions initiales sont elles aussi importantes. Les niveaux initiaux de revenu par habitant (inégalités initiales de revenu) jouent positivement ou négativement sur la probabilité de démocratisation d’un pays et sur son taux de croissance moyen dans un délai donné. Les niveaux initiaux de revenu par habitant influencent positivement ou négativement le rythme de la démocratisation (achevée) des pays qui connaissent une transition démocratique.
La stratification sociale ne peut pas être dissociée des changements dans les institutions politiques. L’élite au pouvoir peut contribuer à l’émergence d’une classe moyenne simplement pour des raisons d’économie politique. Dans certaines circonstances, l’élite peut être incitée à « favoriser » stratégiquement l’émergence d’une classe moyenne restreinte en fournissant l’accès à l’éducation. Cela lui permet de récolter les bénéfices d’une croissance économique accrue alimentée par l’accumulation de capital humain, tout en atténuant le risque d’expropriation après une démocratisation partielle ou totale. Le processus de stratification sociale est donc inséparable, dans une perspective historique, du processus de transition politique.
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[*]
Economiste en chef et premier vice-président de la Banque mondiale.
[1]
On peut aussi de définir la pauvreté en combinant les définitions de la pauvreté relative et de la pauvreté absolue - voir Foster (1998), Atkinson et Bourguignon (2000) ou Ravallion (2003
a).
[2]
Cette décomposition a été abordée en détail dans Datt et Ravallion (1992) et Kakwani (1993). Voir aussi Fields (2002) et Bourguignon (2003).
[3]
En utilisant un panel non équilibré de données dans les pays en développement, Bourguignon et Morrisson (1998) montrent que si l’hypothèse du U inversé se vérifiait probablement dans les années 1970, ce n’était plus le cas ensuite, puisque d’autres pays ont été inclus dans l’échantillon d’origine.
[4]
Voir notamment Atkinson et Brandolini (2000) pour une analyse critique de ces données.
[5]
Pour d’autres études de cas de ce type, voir Bourguignon, Ferreira et Lustig (2003) ainsi que la discussion d’ordre général du document de Bourguignon (2004).
[6]
Cet argument est développé par Bénabou (1996).
[7]
Une nouvelle catégorie de modèle est obtenue en rendant l’électeur « décisif » endogène. Voir par exemple Acemo€lu et Robinson 1996 ; Ades et Verdier 1996 ; Robinson, 1998 ; Bourguignon et Verdier 2000a, 2000b.
[8]
A cet égard, il n’est pas évident de savoir si les valeurs retardées d’inégalités et de croissance utilisées dans les estimations par la méthode des moments généralisés (MMG) sont des instruments valables. Elles pourraient aussi être influencées par les mêmes variables non observées comme les inégalités et la croissance contemporaines.
[9]
Pour une analyse complète des réformes agraires, voir la Banque mondiale (2003
b).