Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
230 pages

p. 67 à 71
doi: en cours

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no211 2004/3

2004 Afrique contemporaine

Dossier spécial : actes de la conférence AFD/EUDN

Pierre-Noël Giraud  [*]
Le papier présenté par F. Bourguignon est très remarquable, par son ampleur de vue, sa clarté, sa précision et son soucis de pragmatisme. Je souhaite commenter ce qui me parait être les trois principaux messages délivrés par ce papier, qui se situent sur trois plans différents : théorie du développement, politique économique et éthique.
 
Sur le plan théorique
 
 
Le message est : il existe des politiques de réduction de la pauvreté et/ou des inégalités qui accélèrent aussi la croissance. Le dilemme équité-efficacité ne se pose donc pas toujours.
Ce message est rassurant, particulièrement pour les économistes : cessons d’être embarrassé par les questions d’efficacité quand nous sommes politiquement favorables à plus d’équité : les deux ne sont pas forcément incompatibles.
Les modèles théoriques décrivent en effet l’existence possible de trappes de pauvreté. Si les imperfections des marchés du crédit et de l’assurance, les externalités géographiques, etc. engendraient simplement une plus grande difficulté des pauvres à sortir de la pauvreté, mais que les pauvres finissaient toujours pour en être « tirés » par la croissance moyenne, alors le dilemme équité-efficacité se poserait inévitablement. En revanche s’il existe de véritables trappes de pauvreté, dues à des effets de seuils engendrant des équilibres multiples, alors des politiques ciblées pour ouvrir ces trappes sont clairement Pareto efficaces et personne n’est justifié à s’y opposer.
Ma question est la suivante : que sait-on aujourd’hui, au-delà des modèles qui en démontrent la possibilité, de l’existence réelle de telles trappes de pauvreté ? En existe-t-il en particulier dans les grandes villes, une fois que le préalable bien identifié de l’octroi de droits fonciers aux occupants des bidonvilles a été satisfait ? La grande ville n’offre-t-elle pas toujours des opportunités suffisantes pour que chacun finisse par pouvoir y exprimer ses capacités productives ? Et s’il existe des trappes de pauvreté dans les campagnes, là où les opportunités d’interactions économiques sont infiniment plus limitées, la solution n’est elle pas alors simplement l’exode rural ? En d’autres termes : existe-t-il des trappes de pauvreté que la simple mobilité des hommes ne suffise à ouvrir.
 
Sur le plan de la politique économique
 
 
Le message est : le potentiel et l’étendue possible des politiques de réduction de la pauvreté et/ou des inégalités, l’importance des gains à en attendre, les moyens les plus efficaces pour les mettre en œuvre, tout cela est hautement spécifique à chaque pays, voire à chaque situation locale. Soyons donc pragmatiques sans complexes, il n’existe pas de recettes universelles.
Ma question est : pourquoi existe-t-il de telles différences entre pays, s’agissant du potentiel, de l’efficacité et des méthodes des politiques de réduction de la pauvreté ? Je comprends qu’après les généralisations parfois hâtives et quelque peu dogmatiques de l’époque du « consensus de Washington », on valorise aujourd’hui le « pragmatisme ». C’est cependant assez frustrant pour les chercheurs, qui sont toujours à la recherche de régularités. Alors, ne peut-on vraiment en dire un peu plus sur ce qui engendre de telles spécificités nationales ?
S’agit-il de différences de comportement fondées sur des différences culturelles : le riche chinois réinvestirait en Chine, tandis que le riche argentin réinvestirait en Suisse ?
S’agit-il de différences d’institutions ? Certainement, mais c’est une réponse trop facile et aujourd’hui trop à la mode : qu’elles sont les institutions qui rendent les politiques de réduction de la pauvreté plus efficaces et pourquoi ?
De plus, n’y a-t-il pas, avec la globalisation, un processus en cours d’homogénéisation des institutions et des comportements qui pourrait réduire les différences nationales ? Prenons deux exemples simplifiés de mécanismes micro économiques à l’œuvre dans les dynamiques qui nous intéressent ici, et voyons comment la globalisation les affecte.
Exemple d’un mécanisme agissant en défaveur des transferts de revenus réduisant l’inégalité : « Ces transferts réduisent l’incitation à accumuler des riches, donc la croissance ». Mais si l’épargne des riches, en raison de la globalisation financière, se place désormais sur les marchés mondiaux, que reste-t-il du mécanisme ?
Exemple d’un mécanisme agissant en faveur des transferts : « Ces transferts favorisent les économies d’échelles sur le marché intérieur des produits de consommation de masse ». Mais si, en raison de la globalisation commerciale, les marchés deviennent globaux, que reste-t-il de ce mécanisme ?
Bref la globalisation ne réduit-elle pas continuellement le rôle spécifique des facteurs nationaux ? Ne va-t-on pas vers des conditions plus homogènes qui permettraient une certaine généralisation des « bonnes politiques » ?
 
Sur le plan éthique
 
 
En pratique, et malgré le point théorique évoqué en 1 ci-dessus, il existe presque toujours un dilemme équité-efficacité. Ne serait ce que parce qu’on ne sait pas faire les redistributions de « capacités » requises par les modèles théoriques sans leur donner la forme pratique de transferts de revenus, et que ces derniers peuvent réduire les incitations à accumuler des riches, donc la croissance. Ou encore parce que les politiques de réduction des imperfections de marché sont elles mêmes soumises aux imperfections des institutions.
Néanmoins, et c’est le troisième message: il est « éthiquement » légitime que la réduction de la pauvreté absolue soit le principal objectif de développement, « the prime development goal ».
Mais pourquoi cette belle unanimité autour de l’objectif de réduction de la pauvreté absolue ?
Quatre remarques avant de développer cette question :
  1. Les seuils de pauvreté absolue ne sont peut-être pas si absolus que cela.
  2. En voici quelques indices :
    • Au seuil de 1 $/jour, 80 % de la population de l’Europe en 1820 était absolument pauvre. Qu’est ce que cela peut bien vouloir dire ? Ce chiffre est tiré du célèbre article de Bourguignon et Morisson : « Inequality among world citizens : 1820-1992 », publié par l’AER. Lors d’un séminaire de présentation d’un draft de ce papier, j’avais fait cette remarque à François Bourguignon qui avait alors admis qu’en effet, cela n’avait peut être pas grand sens d’utiliser cet indicateur sur d’aussi longues périodes historiques. Mais alors quelle est la profondeur historique de sa validité ?
    • Le seuil de 1 $/jour est calculé en PPA (Parité de Pouvoir d’Achat, Purchasing Power Parity). En conséquence avec 1 USD/jour on devrait théoriquement pouvoir survivre aux Etats Unis. Ce n’est évidemment pas le cas.
    • La population vivant aujourd’hui avec 1 $/jour ou moins a cependant une espérance de vie bien supérieure à celle des classes moyennes des pays riches il y a 150 ans.
    • En bref, on peut se demander si ce seuil est autre chose que l’appréciation subjective de ce que les riches considèrent comme intolérable en matière d’inégalités, un seuil relatif donc.
  3. Comme le reconnaît, F. Bourguignon dans son texte, les économistes considèrent de manière croissante que les « inégalités comptent » dans les perceptions individuelles du bien-être. J’ai pour ma part soutenu dans un livre publié en 1996, L’Inégalité du Monde, que, au-delà du minimum de survie, la richesse était un concept essentiellement relatif et j’ai exploré les conséquences de cette thèse. Je trouve en effet toujours intéressant d’explorer les conséquences de thèses hétérodoxes, voire franchement bizarres : on en apprend toujours quelque chose. Je ne demande pas qu’on me suive jusqu’à ce point. Mais si « les inégalités comptent » dans le bien être ou l’utilité, alors pourquoi ne pas en tenir compte dans le choix des objectifs de développement ?
  4. D’ autant plus que, jusqu’à récemment, ce fut le cas : les objectifs de développement étaient bien fondés sur la réduction d’inégalités.
    • Réduction des inégalités internes dans les pays riches au cours du 19e et jusqu’à après seconde guerre mondiale. Les partis socialistes militaient pour, et les bourgeoisies éclairées ont fini par s’y rallier, en acceptant des minima sociaux indexés sur le revenu moyen et donc en acceptant une limite aux inégalités.
    • Réduction des inégalités internationales dans les années 50 à 70. Les leaders des pays du tiers-monde se fixaient alors comme objectif la réduction aussi rapide que possible de l’écart de richesse moyenne avec les pays riches, en général sous condition de maintenir les inégalités internes à un niveau raisonnable, compatible avec une mobilisation populaire en faveur du rattrapage rapide des pays riches.
    • Réduction des inégalités internationales encore à partir des années 80 et du consensus de Washington. Mais cette fois l’objectif de croissance maximum, donc de rattrapage, donc de réduction des inégalités internationales, n’était plus contraint par les inégalités internes. Il était admis qu’elles pouvaient transitoirement augmenter lors des ajustements structurels, lesquels étaient considérés comme des préalables indispensables à la croissance maximale.
  5. Enfin, aujourd’hui, les critiques de la « mondialisation libérale » l’accusent essentiellement d’accroître les inégalités internationales et/ou entre citoyens du monde, et non pas d’augmenter ou de ne pas réduire assez vite le nombre de pauvres absolus. Ceci prouve que le thème des inégalités croissantes n’est pas sans écho dans une partie au moins de l’opinion.
Ces quelques remarques conduisent à mon avis aux questions suivantes :
  • Pourquoi et comment en sommes nous venus à un consensus autour de la thèse : « la réduction de la pauvreté absolue doit être le but principal des politiques du développement et particulièrement de l’aide publique au développement » ?
  • Quelles sont les valeurs sous jacentes à ce choix ? On remarquera en particulier qu’elles ne sont même pas rawlsiennes : le critère de Rawls voudrait qu’on maximise la croissance des revenus des plus pauvres, ce qui est bien plus que la réduction de la pauvreté absolue.
  • Avec la globalisation croissante qui expose de plus en plus les conditions de vie de chacun au regard de tous, avec l’affirmation, par certaines puissances du monde riche, d’une diplomatie des « droits de l’homme » explicitement fondée sur le principe que chacun compte pour un et que les hommes sont égaux (et même si la mise en œuvre de cette diplomatie en contredit fréquemment les principes) ne faudra-t-il pas irrémédiablement évoluer vers des objectifs de réduction des inégalités ? Soit des inégalités internationales, laissant ensuite aux Etats le soin de s’occuper de leurs inégalités internes, soit même directement de l’inégalité globale ?
 
NOTES
 
[*]Professeur d’économie, École des Mines, Paris.
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