2004
Afrique contemporaine
Dossier spécial : actes de la conférence AFD/EUDN
Introduction
Pauvreté, inégalités, croissance Quels enjeux pour l’aide au développement ?
Sarah Marniesse
Robert Peccoud
[*]
Ce numéro d’Afrique Contemporaine rassemble les textes de la conférence co-organisée par l’AFD et le réseau de chercheurs européens EUDN (European Development Research Network) sur le thème « Pauvreté, inégalités, croissance : quels enjeux pour l’aide publique au développement ? ». La conférence avait pour objet de faire avancer les réflexions dans le domaine de la lutte contre la pauvreté, sujet rebattu et pourtant mal connu, difficile à appréhender et à traduire en politiques efficaces.
L’élimination rapide de la pauvreté sous toutes ses formes est incontestablement, comme l’a rappelé F. Bourguignon, un objectif de développement.
Il n’en a pas toujours été ainsi : la pauvreté a longtemps été considérée comme un non-problème ou un problème temporaire qui disparaîtrait avec la croissance. La croissance, résultat de l’accumulation des facteurs productifs et d’un progrès technique exogène, devait progressivement extraire les pays en développement (PED) du sous-développement et leurs habitants de la pauvreté. Nul besoin de politiques sociales pour cela, seule comptait l’accumulation du capital.
Mais le sous-emploi et la pauvreté, loin de disparaître dans les PED, devinrent un réel sujet de préoccupation au tournant des années 1970. Amplifiés dans les années 1980, ils occupent, depuis une dizaine d’années, une place croissante dans les réflexions de la communauté internationale. La déclaration du Millénaire, tout autant qu’une liste d’objectifs à moyen terme, dresse un constat d’échec sur les stratégies passées : non, la croissance n’a pas permis de réduire significativement la pauvreté ; oui, des actions volontaristes, pouvant prendre la forme de politiques de redistribution, sont nécessaires pour réduire la pauvreté.
Pour autant, la lutte contre la pauvreté continue de susciter un certain scepticisme. Si les engagements pris par la communauté internationale d’œuvrer dans le sens d’une forte diminution de la pauvreté sous toutes ses formes d’ici 2015 renforcent le caractère prioritaire de cette thématique, le flou demeure sur les politiques à promouvoir dans ce domaine.
Pour faire de ce “slogan” un objectif consensuel, encore faudrait-il lui donner un contenu théorique et opérationnel crédible, identifier les vrais enjeux et les approches les plus fécondes, comprendre les processus à l’œuvre et reconstituer les chaînes de causalité… en bref, interroger les évidences qui pourraient conduire à sous-estimer la complexité des processus de développement, à simplifier la réalité et à apporter des réponses inefficaces.
Dans cette veine, le parti pris de la conférence a été de définir un angle d’attaque qui, à la fois, interroge le monde de la recherche et soulève de vrais enjeux opérationnels. La thématique a ainsi été abordée sous l’angle des rôles respectifs de la croissance et de la redistribution dans la réduction de la pauvreté. Est-il possible d’identifier les conditions nécessaires pour que la croissance profite aux plus pauvres ?
L’angle d’attaque, en posant la question de la conciliation de l’efficacité et de l’équité au service de la lutte contre la pauvreté, réunit des approches traditionnellement considérées comme indépendantes : pour les tenants du « premier théorème du bien-être »
[1], l’efficacité économique est une chose, l’équité en est une autre, et l’alternative est entre l’une ou l’autre. Le « second théorème du bien-être », en mettant en évidence l’impact de la répartition initiale des ressources sur l’équilibre final, amène à des réflexions plus nuancées
[2]. Un équilibre efficace pourrait être également équitable… La conclusion n’est pourtant pas simple ! Elle continue de faire l’objet de nombreux débats qui sont en partie repris dans les actes de la conférence.
Plusieurs questions sont abordées dans l’ensemble des documents qui suivent, comme autant d’étapes d’un raisonnement qui conduit à mettre en évidence le rôle de la lutte contre les inégalités dans la lutte contre la pauvreté : en premier lieu, des questionnements théoriques sur les interactions entre trois termes (pauvreté, inégalités et croissance), abordés aux différents niveaux d’analyse micro (dynamiques individuelles), méso (facteurs institutionnels) et macro (triangle pauvreté, inégalités, croissance) économiques, puis des enseignements de politique économique générale, et enfin des conclusions sur les difficultés de mettre en œuvre et d’évaluer les politiques de lutte contre la pauvreté.
Bien sûr, le raisonnement n’est pas sans faille : la difficulté d’identifier des facteurs spécifiques dans un environnement complexe, les controverses méthodologiques et les lacunes de l’outil statistique ou encore le caractère désordonné et mal connu des politiques tentées dans ce domaine sont largement évoqués dans les articles et repris dans les commentaires.
Nous synthétisons dans cette introduction les principales idées développées lors de cette conférence, en privilégiant une présentation thématique.
La question des inégalités reconnue comme centrale dans la relation entre croissance et réduction de la pauvreté
Les stratégies de développement doivent-elles privilégier la croissance ou la lutte contre la pauvreté ? Cette question, récurrente en économie du développement, a été récemment abordée à la lumière de la « nouvelle économie de la croissance », et plus particulièrement sous le prisme de la relation entre équité et croissance. Il découle de ces analyses, à l’inverse de la thèse longtemps défendue, qu’équité et croissance sont conciliables.
Que sait-on sur la relation entre pauvreté, inégalités et croissance ?
Cette question fait l’objet de la contribution de F. Bourguignon. Elle est également abordée par O. Attanasio et C. Binelli dans la première partie de la leur. S. Dercon en explore la dimension microéconomique.
Identité arithmétique
Comme le montre la contribution de F. Bourguignon, l’évolution du taux de pauvreté
[3] est la résultante mécanique de l’évolution du revenu moyen et des changements dans la distribution des revenus. Une modification de la distribution de revenus peut être décomposée en deux effets : une augmentation proportionnelle de tous les revenus à distribution inchangée (effet croissance) et une modification de la distribution des revenus relatifs (effet distribution). La réduction de la pauvreté dans un pays donné et à un moment donné dépend donc du taux de croissance des revenus, de la distribution des revenus et de son évolution.
Mais, sous ces relations mécaniques, se cachent des interactions complexes, la croissance modifiant la distribution des revenus, qui elle-même rétroagit sur la croissance et sur la pauvreté. Ces interactions en chaîne sont spécifiques à chaque contexte, rendant vaine toute tentative de généralisation.
Autant les relations entre croissance et pauvreté (à distribution de revenu constante, la croissance induit une baisse de la pauvreté) et entre pauvreté et inégalités (une détérioration de la distribution induit un accroissement de la pauvreté) sont aisées à appréhender car elles sont essentiellement arithmétiques, autant la relation entre croissance et distribution est complexe. Le véritable enjeu, pour concevoir une politique de développement qui réduise la pauvreté, consiste donc à comprendre les interactions entre croissance et distribution des revenus, à identifier les canaux de transmission des différents effets d’interaction et à traduire ces enseignements en opérations.
La croissance modifie la distribution de revenus
Le processus de développement d’une économie modifie la distribution des ressources entre secteurs, prix relatifs, rémunérations relatives des facteurs et dotations des agents. Ces changements ont un impact direct sur la répartition de revenus, quel que soit le degré de perfection sur les marchés des biens et des facteurs :
- la courbe de Kuznets en U inversé, qui relie inégalités et niveaux de développement, est l’exemple de formalisation le plus connu dans ce domaine. Elle repose sur les différentiels de productivité entre les secteurs et la modification de leur importance relative au cours du processus de développement, dans un contexte de marché du travail imparfait. D’autres théories et analyses empiriques ont suivi, qui ont contredit la célèbre courbe. Il apparaît aujourd’hui que les liens entre développement et évolution des inégalités sont très dépendants des pays… ce qui incite à replacer la relation dans son cadre socio-politique ;
- dans le domaine socio-politique, des analyses mettent en évidence la modification des rapports de force au cours du processus de développement, celle des relations sociales (notamment lors d’un processus d’urbanisation) et l’évolution progressive des institutions avec, nécessairement, un impact sur la distribution de revenus, qu’il soit indirect ou qu’il résulte plus directement d’une demande croissante de redistribution.
L’impact de la croissance sur la distribution de revenus est indiscutable mais très spécifique à chaque pays. Les conditions initiales déterminent donc les canaux de transmission théoriques les plus pertinents. Cette spécificité, comme le souligne F. Bourguignon, invite donc à adapter les politiques économiques aux conditions initiales : si la croissance a des effets automatiques sur la distribution de revenus par le biais de différents canaux identifiés, l’importance de ces canaux peut être modifiée par des choix politiques de manière à faire évoluer la distribution de revenus dans le sens souhaité.
Les inégalités ont un impact sur la croissance, sans que des conclusions claires puissent en être tirées
Depuis le milieu des années 1950, de nombreux modèles théoriques ont été développés pour étudier l’impact d’une inégale distribution des richesses sur le processus de développement.
Approche théorique
Un premier courant de pensée suggère l’existence d’une relation positive entre inégalités et croissance. Trois arguments fondent ce courant. Le premier s’appuie sur l’hypothèse de Kaldor selon laquelle la propension marginale à épargner est plus forte chez les riches que chez les pauvres. En raison de la corrélation théorique entre le taux d’épargne et le taux de croissance, les économies « inégalitaires » connaîtraient donc une croissance plus forte. Le second s’appuie sur le caractère indivisible de l’investissement. Dans un contexte de marchés financiers imparfaits, une concentration de la richesse serait nécessaire pour financer les coûts fixes liés à la promotion de nouvelles activités industrielles et d’innovations technologiques. Enfin, le dernier argument est celui de l’incitation des salariés, une rémunération fixe indépendante des résultats décourageant tout effort tandis que son indexation sur des critères de performance inciterait les travailleurs à maximiser la production globale.
Ces théories fondent le dilemme entre croissance d’un côté et équité de l’autre. De nombreuses critiques ont été formulées par la suite à leur encontre. La vision dominante serait aujourd’hui plutôt celle d’un impact négatif des inégalités sur le taux de croissance :
- une première justification est d’ordre socio-politique. Une forte inégalité dans la distribution des revenus induirait deux types de réaction :
- dans un contexte démocratique, la demande d’une redistribution des revenus par un système de taxation progressive sera forte et sa mise en œuvre détournera la classe riche de l’investissement ;
- dans une société oligarchique, l’absence d’expression politique d’une volonté de redistribution génèrerait une instabilité sociale et à terme des désordres politiques, détériorant le climat des affaires et dissuadant les investisseurs potentiels. De plus, et en supposant que l’exercice des droits civiques soit lié au niveau d’éducation, l’élite pourrait décider de ne pas engager de programmes d’éducation de masse afin de prévenir le risque d’une perte de pouvoir. Aussi, les sociétés inégalitaires tendraient-elles à réduire le taux d’accumulation de capital humain afin de ralentir la transition vers la démocratie et contribueraient ainsi à l’émergence de « trappes de pauvreté »
[4] ;
- une deuxième justification fait appel aux défaillances de marché : l’élasticité de la pauvreté à la croissance est très variable et d’autant plus faible que la distribution des revenus est inégalitaire et que le fonctionnement des marchés handicape les plus pauvres. Ce thème est largement développé dans l’article de S. Dercon.
Contrairement aux hypothèses qui fondent les « théorèmes du bien-être », l’environnement économique se caractérise par des défaillances de marché. Et contrairement aux conclusions du premier théorème, il y a complémentarité entre lutte contre les inégalités et croissance économique, dans la mesure où les inégalités ont beaucoup à voir avec les imperfections de marché. Associées à une répartition inégale des actifs, les défaillances de marché peuvent enfermer les pauvres dans des « trappes à pauvreté ».
Dans un premier temps, S. Dercon se penche sur la question de l’accès sous-optimal au crédit pour les pauvres. Les marchés du crédit étant imparfaits, la capacité d’emprunt d’un individu est liée au niveau de ses revenus et des garanties apportées. Aussi une répartition inégale des richesses affecte-t-elle à la fois les trajectoires de sortie de la pauvreté (trappes à pauvreté pour ceux qui ne peuvent emprunter pour améliorer leur revenu) et le taux de croissance (non financement de projets économiquement viables). La dynamique économique tend à maintenir cette situation : la capacité d’emprunt étant contrainte par la capacité de garantir les flux de remboursement futurs et donc par la dotation initiale en patrimoine, les ambitions d’investissement et de production des plus pauvres sont au mieux bridées, plus probablement non réalisées, compromettant tout début d’accumulation de richesses chez les plus pauvres. Une reproduction à l’infini des situations de pauvreté s’instaure. Ce développement renvoie à la question de la persistance des inégalités dans une société donnée, au traitement de l’inégalité des chances et à l’importance de la mobilité sociale.
Dans un deuxième temps, S. Dercon souligne que l’impact d’externalités sur les inégalités initiales perpétue et exacerbe la pauvreté. La criminalité, par exemple, résulte de la pauvreté et des inégalités et contribue à leur reproduction. Autre exemple, les disparités géographiques se renforcent et s’aggravent, des régions voire des pays étant de plus en plus marginalisés par rapport à d’autres. Un tel phénomène peut s’expliquer par l’effet de concentration des entreprises dans une même région attractive, au détriment de celles qui n’ont pas pu ou su attirer les investissements initiaux. Il peut s’expliquer par le niveau initial de biens publics ou d’actifs qui fondent l’attractivité de certaines régions au détriment d’autres moins bien dotées. Ces régions, qui ont manqué le train du développement et ne peuvent plus le rattraper, sont typiquement en situation de trappe à pauvreté, dans le sens où seul un choc exogène important ou un apport financier massif pourraient les extraire de leur situation de pauvreté.
Les pauvres des pays du Sud sont enfin fortement exposés aux désastres naturels, aux pandémies, aux conflits et aux chocs économiques tels que les variations de prix des matières premières ou de change. L’absence de mécanismes d’assurance rend plus aiguë encore cette fragilité. De nombreuses études montrent que cette exposition aux chocs peut ralentir la croissance et enfermer les pauvres dans des trappes à pauvreté. Les ménages pauvres ont certes développé des stratégies de gestion des risques (utilisation de plants plus résistants à la sécheresse, migrations saisonnières, etc.), ainsi que des stratégies de réponse aux risques (notamment l’auto-assurance par l’épargne ou par l’élevage d’animaux domestiques que l’on pourra revendre en cas de besoin ; mécanismes de soutien mutuel informel). Ces stratégies souffrent cependant de coûts de mise en œuvre importants qui entament leur efficacité et contribuent à la persistance de la pauvreté, aussi bien au niveau des revenus directs que dans l’accès à l’éducation ou la santé.
Analyses empiriques
O. Attanasio complète son propos par une analyse des études empiriques sur la relation entre inégalités et croissance. Si les premières d’entre elles ont mis en évidence une corrélation négative entre inégalités et croissance et un impact positif symétrique de revenus égalitaires, les conclusions de ces observations ont ensuite été amendées et parfois remises en cause par une série d’études, dont certaines concluent à l’absence de corrélation significative entre croissance et inégalités. Ces résultats ont été récemment revisités par Banerjee et Duflo, qui ont montré que la seule régularité statistique « robuste » est un fléchissement du taux de croissance lors des modifications dans la répartition des richesses, quels que soient la nature et le sens de ces modifications.
Plusieurs difficultés méthodologiques expliquent l’apparente contradiction des résultats empiriques. En premier lieu, ces travaux se sont fondés sur des expressions simplifiées de modèles théoriques qui identifient l’inégalité comme un déterminant pertinent de la croissance. Or il n’est proposé aucun fondement de l’hypothèse sous-jacente d’une corrélation forte entre l’inégale distribution des revenus et des actifs. En second lieu, les observations portent sur des modifications à court terme dans la distribution qui reflètent plus sûrement une redistribution des revenus que des actifs. Ensuite, l’absence de données statistiques fiables ou homogènes invite à la prudence dans l’interprétation des résultats. Enfin, une critique méthodologique souligne le caractère endogène de l’inégalité qui est étroitement déterminée par la croissance économique. Si des techniques permettent d’isoler le sens de la causalité, ce domaine reste peu exploré.
D’un point de vue méthodologique, cette revue de littérature invite à enrichir l’analyse macroéconomique d’approches microéconomiques qui, telle celle de Dercon, permettent de tester la pertinence de l’impact des imperfections de marché dans la relation inégalités-croissance.
Enseignements et interrogations
S’il n’existe pas de consensus sur la manière dont la croissance et la distribution des revenus interagissent et si les conclusions des études empiriques ne se rejoignent pas toujours, il est en revanche possible d’affirmer aujourd’hui :
- que la croissance seule ne suffit pas à réduire la pauvreté ;
- que redistribuer les revenus et les actifs pour augmenter le bien-être social dans un pays donné n’est pas forcément nuisible à la croissance.
Cela étant, P.N. Giraud souligne que si, sur le plan théorique, le dilemme équité-efficacité ne se pose pas systématiquement (puisqu’il existe des politiques de réduction de la pauvreté et/ou des inégalités qui accélèrent aussi la croissance), en revanche, le dilemme existe presque toujours en pratique « ne serait-ce que parce qu’on ne sait pas faire les redistributions de “capacités” requises par les modèles sans leur donner la forme pratique de transferts de revenus, et que ces derniers peuvent réduire les incitations à accumuler des riches, donc la croissance. Ou encore parce que les politiques de réduction des imperfections de marché sont elles-mêmes soumises aux imperfections des institutions ».
Au-delà des difficultés « pratiques », il reste, sur le plan éthique, légitime de chercher à concilier efficacité et équité, en posant la réduction de la pauvreté absolue comme principal objectif de développement, et en lui adjoignant l’objectif de réduction des inégalités, puisque les inégalités semblent être un maillon déterminant de la lutte contre la pauvreté.
Enfin, sur le plan politique, l’importance des gains à retirer d’actions de réduction de la pauvreté et/ou des inégalités et les moyens les plus efficaces pour les mettre en œuvre semblent spécifiques à chaque pays, voire à chaque situation locale. Ce constat rend vaine toute tentative de généralisation des réponses politiques face à l’objectif de réduction de pauvreté, invitant à analyser et à comprendre les processus d’interaction entre pauvreté, inégalités et croissance dans chaque contexte spécifique. P.N. Giraud suggère cependant qu’il pourrait y avoir, avec la globalisation, un processus en cours d’homogénéisation des institutions et des comportements, pouvant réduire les différences nationales et conduire à des conditions plus homogènes qui permettraient une certaine généralisation des « bonnes politique ».
Pour l’heure, le passage de la théorie à la pratique se fait difficilement, en raison de la mauvaise connaissance des dynamiques de pauvreté à l’œuvre dans chaque contexte. S. Lambert, par exemple, met l’accent sur trois faiblesses majeures : on ne sait pas qui cibler en priorité parmi les plus pauvres ; on n’a pas suffisamment étudié les bénéfices des interactions sociales ; on n’a pas suffisamment mis en évidence les interventions efficaces quelles que soient les imperfections de marché. Autre lacune, le rôle des différentes institutions reste peu étudié et mal appréhendé.
Quelles politiques économiques ?
Ces différentes analyses ont montré la nécessité d’inventer des combinaisons de politiques de croissance et de redistribution adaptées à chaque contexte. Mais quel poids accorder à la croissance d’un côté, à la redistribution de l’autre ? Par ailleurs, quel contenu donner à une politique de redistribution ? Comme le dit S. Dercon, « le défi pour l’économiste comme pour le décideur consiste à identifier les mesures qui vont profiter au maximum aux plus pauvres ».
Des politiques pour remédier aux défaillances de marché ?
La théorie économique a montré comment des défaillances de marché pouvaient, dans un contexte d’inégale répartition des richesses, induire des phénomènes de trappe à pauvreté. Comme le souligne D. Cohen, en réduisant les imperfections de marché, on fait « d’une pierre deux coups » : l’économie fonctionne de manière plus efficace, induisant une production accrue de richesse, et les plus démunis retrouvent des opportunités de sortir de la pauvreté. Le coût de telles politiques (mesuré en termes de coûts administratifs ou bureaucratiques) doit cependant être comparé à ses avantages (si tant est que l’on ait une idée du degré d’entraves qu’induisent les imperfections de marché au niveau microéconomique).
Mais quelle politique pour réduire les imperfections de marchés ? S. Dercon a montré la difficulté de définir des politiques « pro-pauvres » qui soient « efficientes » :
- des programmes de crédit à destination des pauvres se sont multipliés pour remédier aux imperfections du marché de crédit. Cependant, ils se sont souvent soldés par des résultats décevants en raison de capacités de mise en œuvre insuffisantes, notamment administratives, et de phénomènes d’appropriation par des groupes moins pauvres. Si quelques programmes ont été des réussites, la capacité des institutions de microcrédit à atteindre les pauvres est limitée et les coûts de gestion importants exigent un soutien financier externe récurrent. Par ailleurs, la tendance récente à augmenter la taille des programmes de microcrédit porte en elle le risque d’engendrer des dispositifs dont la complexité et la lourdeur de gestion menacent leur viabilité et leur efficacité. Une solution alternative consisterait d’un côté à fournir des transferts directs aux pauvres, de l’autre à initier des réformes législatives (droits de propriété, etc.) et à s’attaquer aux autres causes de l’inégalité des actifs ;
- les actions mises en œuvre pour répondre aux situations de marginalisation de certaines régions visent à y accroître le capital local et communautaire. Ces actions manquent cependant de lignes directrices et de priorités clairement définies. De nombreux doutes les accompagnent. Alors que les bailleurs de fonds défendent l’idée selon laquelle la construction de routes est un vecteur efficace pour leur développement, Dercon souligne que la réalisation d’infrastructures ne contribue pas systématiquement à renforcer le potentiel de croissance des régions pauvres. Des actions alternatives, telles l’irrigation, l’éducation ou la santé, pourraient être plus efficaces dans la mise en valeur de leur potentiel. Sur ce même thème, une question de fond a été posée par Cohen : faut-il vraiment soutenir le développement de régions « sous-développées » sans avenir économique ? Ne faut-il pas laisser opérer les flux de populations des zones peu développées vers les zones les plus dynamiques ? N’est-il pas plus facile de sortir d’une trappe à pauvreté en ville, ce qui justifierait un soutien à l’exode rural ?
- enfin, pour remédier aux imperfections sur le marché de l’assurance, les interventions de type « filets de sécurité » sont mises en place, fondées sur des transferts vers les pauvres et visant par exemple à stimuler l’accumulation d’un certain type de capital humain et/ou physique (éducation, certains biens publics, etc.) ou à offrir des emplois aux plus pauvres. En parallèle aux mécanismes ex post, des mécanismes ex ante pourraient être envisagés en vue d’aider les pauvres à se couvrir contre les risques : mise en place de systèmes d’assurances à destination des pauvres, soutien aux mécanismes d’assurance mutuelle informelle dans les communautés, etc.
Il reste beaucoup à apprendre sur les programmes lancés dans ces différents domaines. En particulier, comme le souligne S. Lambert, il faudrait apporter des réponses à des questions essentielles comme l’impact du microcrédit ou de l’éducation sur le revenu et la mobilité sociale.
La production de biens publics
De manière générale, D. Cohen a montré que le lien entre pauvreté, inégalités et croissance passait en grande partie par la production de biens publics, nécessaires au bon fonctionnement des marchés (construction d’institutions, infrastructures économiques, etc.) et également susceptibles de réduire directement des inégalités par l’accès gratuit qu’ils permettent à des biens essentiels ou à du capital (capital humain notamment). Dans le cas de l’Afrique, Cohen suggère comme solution pertinente la mise en place d’une politique qui consisterait à fournir des biens publics dans certaines régions dynamiques (zones de prospérité) qui tireraient les autres, sur le modèle du pari chinois.
Le rôle déterminant des politiques de redistribution
Attanasio montre que lorsqu’une corrélation négative entre inégalités et croissance s’explique par des imperfections de marché, les modèles concluent à un impact positif sur la croissance des politiques de redistribution. L’impact sur la réduction de la pauvreté passe alors par deux canaux : d’un côté, un taux de croissance plus élevé du PIB, en raison de moindres inégalités, contribue à la réduction plus rapide de l’extrême pauvreté, de l’autre, la redistribution accroît la part relative dans la distribution du revenu national des plus pauvres.
A croissance égale, des études montrent que le taux de réduction de la pauvreté est plus faible dans les pays fortement inégalitaires. L’inégalité peut donc conduire, y compris dans un contexte favorable de croissance, à un accroissement de la pauvreté.
Les politiques de redistribution sont donc fortement préconisées pour lutter contre la pauvreté, pour de multiples raisons évoquées par divers intervenants. On retiendra, dans le désordre, que :
- une politique de redistribution engendre un double dividende : elle réduit la pauvreté aujourd’hui tout en accélérant sa réduction demain ;
- les politiques de redistribution sont souhaitables dans tous les contextes. F. Bourguignon supposait que l’effet de la croissance était vraisemblablement plus grand dans les pays à bas revenu et aux inégalités les plus faibles, alors que la redistribution semblait constituer un levier d’action plus important dans les pays inégalitaires et à revenu intermédiaire. D. Cogneau a contesté cette assertion : il n’est pas évident qu’une politique de croissance soit forcément préférable à une politique de redistribution dans les pays à bas revenu. Sur la base d’une analyse des élasticités (croissance, Gini), D. Cogneau montre qu’on ne peut affirmer que la redistribution doit être privilégiée dans des pays à revenu intermédiaire et inégalitaires (comme le Brésil), du moins par rapport à des pays à bas revenu et moins inégalitaires (exemple du Niger). Dans cette dernière catégorie de pays, il faudrait des taux de croissance très élevés pour réduire la pauvreté ; une politique de redistribution est donc une option à considérer ;
- comme l’a souligné D. Cogneau, il est aujourd’hui plus facile de définir des politiques de redistribution que des politiques de croissance : « Il n’y a pas de consensus sur la définition de ce qu’est une bonne politique de croissance ». On a certes tiré des leçons des mauvaises politiques du passé mais on est moins sûr des facteurs qui accélèrent la croissance. En revanche, le contenu des politiques de redistribution est plus précis (dépenses publiques, fiscalité, sécurité sociale, programmes conditionnels ciblés…), même si leur impact sur la croissance est encore mal cerné ;
- enfin, une politique de redistribution, a souligné D. Cogneau, est un argument de légitimité pour des Etats qui en manquent fortement.
Quelle redistribution ?
O. Attanasio souligne que toute politique de redistribution requiert une identification précise de l’objet et des caractéristiques temporelles de l’intervention :
- concernant le « calendrier », l’alternative se situe entre une intervention redistributive ponctuelle (aux effets de long terme) et un processus d’interventions continues ;
- pour l’objet d’intervention, l’alternative se situe entre redistribution des actifs et redistribution des revenus. Qu’est-ce qui est possible techniquement et politiquement ? Comment de telles politiques de redistribution interagissent-elles avec les marchés existants ? Restent-elles distinctes dans la pratique (ou bien une politique de redistribution des actifs ne passe-t-elle pas nécessairement par une taxation des revenus, s’apparentant ainsi à une redistribution des richesses ?).
C. Morrisson montre que la description de l’objet de la redistribution peut être judicieusement éclairée par la distinction :
- d’une part, entre redistribution des richesses (accroissant la capacité de gain d’un individu ou d’un ménage, comme l’éducation ou la santé, la redistribution de terres, etc.) et redistribution du revenu (allocation chômage, etc..) ;
- d’autre part, entre impôt sur le patrimoine et impôt sur le revenu.
Il confirme ensuite que de nombreux arguments plaident en faveur d’une redistribution des actifs. L’objectif serait de contribuer à une plus grande distribution du capital car elle seule permet un renforcement des capacités de gain des plus pauvres, susceptible de faire disparaître la pauvreté d’une manière définitive. La distribution des revenus, pouvant engendrer des distorsions et réduire les incitations à l’accumulation, ne serait justifiée que pour répondre à une obligation morale de secourir, dans leurs besoins primaires, les plus démunis.
Une redistribution des richesses qui consisterait à fournir des actifs aux plus pauvres grâce à des ressources issues d’une taxation indolore (et non distorsive) sur l’épargne et sur l’investissement serait la manière la plus efficace de promouvoir l’équité sans nuire à la croissance. En effet, une telle redistribution peut ne pas porter atteinte à la croissance et peut même réellement l’intensifier dans certaines circonstances. On finance une accumulation de capital humain et matériel au profit de familles pauvres (qui n’auraient eu aucun moyen de le faire seules) en réduisant la consommation (en grande partie) des ménages taxés. En revanche, dans le cas d’une redistribution de revenu, le transfert est consommé, ce qui peut avoir un effet négatif sur la croissance. En conclusion, C. Morrisson insiste sur la nécessité de privilégier certains types de redistribution de richesse, comme par exemple le financement de l’accès à l’éducation pour tous par un impôt sur les biens de luxe. Cette redistribution indirecte des revenus n’affecterait pas l’épargne mais la consommation et s’inscrirait dans une logique de renforcement des capacités de gain des populations fragiles.
Ainsi, selon le mode de redistribution choisi, les effets des politiques de redistribution sur la croissance et sur la réduction de la pauvreté diffèreront. Mais il paraît difficile en pratique de dissocier une redistribution des richesses de celle des revenus. La distinction entre richesse et revenu est ambiguë dans son application pratique. Le financement d’une politique de redistribution des richesses ou du capital suppose la mise en place d’un système d’imposition progressive qui redistribue de fait les revenus des classes aisées vers les classes les plus pauvres.
Dans la pratique, compte tenu de l’impossibilité d’une redistribution directe du capital, des politiques indirectes de redistribution par la correction des imperfections de marché ont été mises en œuvre, en conditionnant notamment l’attribution d’aide aux familles à une modification des comportements d’accumulation (obligation d’envoyer les enfants à l’école – formation professionnelle – etc. cf. les programmes PROBECAT et PROGRESA au Mexique). Ces programmes de transferts conditionnels de revenus semblent donner de bons résultats en termes d’accès à la santé et à l’éducation (le rôle central confié aux femmes est, comme le souligne C. Morrisson, fondamental) et peuvent constituer des exemples à suivre.
Un effort de synthèse conduirait à préconiser une articulation entre des mécanismes de redistribution des revenus ciblés dans le temps, dont l’objet serait de corriger certaines imperfections de marché et d’offrir aux individus piégés dans des trappes à pauvreté une opportunité d’y échapper, et des politiques à long terme de redistribution du capital, avec la mise en œuvre de politiques éducatives, sociales et éventuellement de redistribution d’actifs productifs (remembrement par exemple).
Quels enseignements pour un bailleur qui souhaite intervenir sur la question de la pauvreté et des inégalités au niveau local ?
L’article de J.P. Platteau ne s’inscrit pas directement dans le prolongement du débat précédent. Il en constitue cependant un éclairage original, centré sur l’analyse de l’aide décentralisée. Ce type d’aide, sensé allier la lutte contre la pauvreté et la lutte contre les inégalités politiques, n’a pas toujours les effets escomptés dans des contextes où la marginalisation politique reste la règle.
Depuis le Rapport sur le développement dans le monde 2000 de la Banque Mondiale et la mise en œuvre des Documents stratégiques de réduction de la pauvreté (DSRP), les politiques de lutte contre la pauvreté font une place croissante à la « dé-marginalisation » des populations. La « voix des pauvre » doit être entendue dans les débats qui engagent leur avenir. A ce titre, le processus de décentralisation, en vigueur depuis le début des années 1990, est renforcé, comme le sont les mécanismes d’aide décentralisée. En pratique, ces mécanismes, qui devraient favoriser la prise de décision au niveau des communautés de base, sont censés améliorer le contenu et l’efficacité des politiques de lutte contre la pauvreté. Mais dans les faits, que constate-t-on ? Cet article met en avant quelques réussites et de nombreuses limites.
Le besoin d’évaluation des programmes décentralisés pour limiter les captations d’aide par les élites locales
J.P. Platteau a analysé les problèmes liés à l’usage de mécanismes décentralisés d’aide dans la lutte contre la pauvreté et les inégalités. Bien que l’auteur réaffirme l’intérêt des projets de développement basés sur la participation des communautés locales, il met en garde contre les risques de capture des flux d’aide par les élites censées représenter les acteurs locaux. Plusieurs enseignements sont à tirer de cette analyse. Le premier est qu’un arbitrage existe entre l’avantage informationnel des communautés de base et le risque de capture par les élites. Ce risque peut produire des résultats décevants dans le sens où la nouvelle approche dite participative ne conduit pas nécessairement à une meilleure absorption de l’aide et ne permet pas systématiquement d’atteindre les populations nécessiteuses de manière plus efficace que les anciennes approches du développement.
T. Addison nuance ce point en précisant que la capacité des élites locales à capter l’aide dépend largement du mode de fonctionnement des démocraties locales. Il note que cette capacité est notamment renforcée par l’absence de réelle compétition politique au niveau local ainsi que par les difficultés d’accès des communautés pauvres aux sources d’information concernant les projets qui leur sont destinés. Par conséquent, l’amélioration du fonctionnement des démocraties locales peut être considérée comme une des conditions pour limiter la captation des flux d’aide par les élites.
Le deuxième enseignement est que le mécanisme de décaissement des flux d’aide par tranches et assorti de conditions est approprié en matière de développement participatif, dans la mesure où il permet de discipliner les chefs locaux et les acteurs intermédiaires. Néanmoins, selon T. Addison, ce système peut poser des problèmes dans le contexte de pays en situation de post conflit, où il est nécessaire, d’un point de vue humanitaire, de délivrer une aide massive immédiate.
Le troisième enseignement découle directement des deux premiers. Il s’agit de l’importance qui doit être accordée à la détection des fraudes dans le cas des projets de développement reposant sur les communautés locales. Cela suppose que les évaluations ex post des projets aillent au-delà des analyses purement bureaucratiques, comprenant un rapport financier et un descriptif des réalisations physiques. J.P. Platteau souligne le délicat problème de la tendance des évaluations ex-post à mettre l’accent sur les réussites du projet et à en occulter les échecs et prône une meilleure utilisation des évaluations dans l’amélioration des projets en cours ou à venir.
Une certaine forme de coordination entre les bailleurs permettrait d’accroître l’efficacité des évaluations. Néanmoins, comme il est en pratique impossible d’éliminer toute concurrence entre agences d’aide, il est important que les bailleurs en dernier ressort ne sanctionnent pas systématiquement la détection d’un détournement d’aide par un tarissement des sources de financement à l’opérateur. En effet, cette capacité à détecter les irrégularités devrait être plutôt considérée comme un signe de compétence et de rigueur.
Enfin, la problématique du détournement de l’aide par les élites locales peut être lue, d’après F. Tarp, dans la perspective plus large du débat sur la décentralisation. Le risque d’un mauvais usage de l’aide dépend, selon F. Tarp, de la nature des services offerts, certains étant délivrés de manière plus efficiente que d’autres à un niveau décentralisé, parce qu’ils ne font pas l’objet d’économies d’échelle.
Le besoin d’évaluation des politiques de redistribution
Dans la lignée des recommandations de J.P. Platteau, O. Attanasio défend l’idée qu’il est crucial d’évaluer l’impact des politiques de redistribution sur les imperfections de marché et le comportement des agents économiques, pour améliorer la connaissance des mécanismes en jeu et enrichir les politiques à venir.
L’évaluation des politiques de redistribution reste par nature délicate car elle se situe au croisement de préoccupations d’actions (quelle appréciation porter sur l’efficacité d’un programme pour une éventuelle généralisation dans le cadre d’une politique nationale – peut-on anticiper les effets d’une modification des composantes d’un projet – est-il possible de dupliquer un programme dans un contexte ou une géographie différents et quels en seront les impacts ?) et politiques (faisabilité politique de tests sur des populations cibles et comparaison avec des populations exclues – appréciation objective des jugements portés par les bénéficiaires – souci des autorités de communiquer sur des actions « valorisantes »). L’objet d’une évaluation, qui est de contribuer à l’enrichissement et à l’amélioration des politiques ou projets, rend encore plus aiguë la difficulté de l’exercice, car son ambition est à la fois d’apprécier des effets d’une modification des paramètres d’un programme donné dans un contexte stable et d’anticiper des effets d’un programme spécifique appliqué dans un contexte différent.
Cette ambivalence soulève plusieurs difficultés méthodologiques. L’évaluation empirique, sur la base des informations recueillies, apporte un éclairage sur les effets d’un programme spécifique dans un contexte spécifique. Il serait hasardeux d’en extrapoler des conclusions générales, d’y chercher la définition de principes « réplicables » ou les fondements de la mesure par anticipation des effets d’un projet. Seul le recours à des modèles économiques théoriques, dont la validité repose sur la pertinence des hypothèses qui le sous-tendent, pourrait aider à prévoir l’impact d’un programme dans un contexte donné.
L’exploitation par l’environnement politique et la presse des effets d’un projet et/ou de son évaluation contribuent également à la difficulté de l’exercice d’évaluation. En effet, l’horizon politique ne recouvre pas celui de l’évaluation.
Aussi les auteurs suggèrent-ils, compte tenu de la nature propre du processus politique qui sous-tend la décision et l’architecture des interventions ou des projets, qu’il serait préférable de pouvoir procéder à des évaluations sur des opérations pilotes avant que ces interventions ou projets ne soient mis en œuvre définitivement.
Enseignements, interrogations et prolongements
Nombre d’enseignements ressortent des différentes interventions faites lors de la conférence. Parallèlement, de nombreuses interrogations subsistent, qui illustrent la complexité du sujet et la « jeunesse » des travaux dans ce domaine, tout en ouvrant la voie à autant de sujets de recherche.
L’élimination de la pauvreté absolue, sous toutes ses formes, est un objectif prioritaire incontestable. Pour y parvenir, la croissance ne suffit pas. Une politique de redistribution est indispensable, associée à d’autres types de politiques selon un dosage très dépendant du contexte.
La question se pose de savoir si l’objectif de réduction de la pauvreté absolue peut effectivement être un objectif en tant que tel ou si, comme le suggère D. Cogneau, il ne devrait pas faire partie d’un contrat social global.
Les inégalités sont apparues comme un maillon déterminant dans la relation entre croissance et réduction de la pauvreté, même si les conclusions des études empiriques ne sont pas toujours convergentes.
La question se pose donc de savoir si la lutte contre les inégalités ne devrait pas devenir un objectif de développement. Cette question, abordée par P.N. Giraud, recouvre bien évidemment des dimensions politiques qui pourraient en freiner l’exploration.
En théorie, point de dilemme : politiques de croissance et redistribution sont conciliables. Et cette conciliation efficacité/équité peut être « pareto-optimale »
[5], d’autant plus que les politiques de redistribution renforcent les capacités des plus pauvres à être « économiquement efficaces ».
Dans les faits, la conciliation n’est pas toujours optimale : fortement dépendante du contexte de sa mise en œuvre, elle fait la part belle au pragmatisme. Comme le souligne P.N. Giraud, « le potentiel et l’étendue possible des politiques de réduction de la pauvreté et/ou des inégalités, l’importance des gains à en attendre, les moyens les plus efficaces pour les mettre en œuvre, tout cela est hautement spécifique à chaque pays, voire à chaque situation locale […]. Il n’existe pas de recettes universelles ». De nombreuses études théoriques et pratiques (évaluations) sont nécessaires pour essayer de mettre à jour des régularités (que la globalisation pourrait favoriser).
Les politiques de réduction de la pauvreté, pour être mieux définies, doivent s’appuyer sur des études plus nombreuses, qui prennent en compte les comportements des ménages (meilleure connaissance des fonctions d’utilité), les dynamiques (trajectoires des ménages pauvres) ou le rôle des interactions sociales dans un contexte donné. Ces études devraient prendre en compte la culture et les institutions du pays. D. Cogneau souligne ainsi l’impact des institutions sur les résultats des politiques de redistribution et développe les incidences de cette conclusion : les institutions de chaque pays sont très spécifiques, reflétant à la fois la géographie, l’histoire, la culture. Leur impact sur la croissance d’un côté, la redistribution et la lutte contre la pauvreté de l’autre est tout autant spécifique, induisant un dosage original de politiques de croissance et de redistribution dans chaque contexte. Pourtant cruciales, les interactions entre institutions, croissance et distribution de ressources sont encore mal connues.
L’évaluation des politiques et programmes, bien que complexe, est cruciale pour améliorer la compréhension des phénomènes en jeu (besoin d’analyses sociologiques, politiques, anthropologiques, etc.) et enrichir les politiques et programmes à venir.
Quels prolongements donner à ce travail ?
Les dynamiques de pauvreté sont multiformes, complexes, enchâssées dans une imbrication d’interdépendances. La lutte contre la pauvreté appelle des interventions propres à chaque contexte, et avant toute chose, d’importants efforts d’analyse et de compréhension des dynamiques à l’œuvre. Elle appelle aussi une remise en question de nombreux intérêts acquis. Les objectifs sont-ils ambitieux ou utopiques ?
Une politique ou un projet de lutte contre la pauvreté ne peuvent faire l’économie d’une approche contextuelle et causale qui analyse, dans un contexte donné, les formes de pauvreté d’un groupe d’individus ; qui décortique les mécanismes d’appauvrissement, de marginalisation, de maintien dans des trappes à pauvreté ; qui identifie les formes d’inégalités à l’origine des situations de pauvreté ; qui imagine les canaux pertinents pour lutter contre ces formes d’inégalités et parvenir ainsi à réduire durablement la pauvreté ; qui évalue les actions menées pour améliorer la compréhension des phénomènes en jeu. Les acteurs de la lutte contre la pauvreté veulent-ils/peuvent-ils financer des politiques à ce point exigeantes ? La recherche est-elle capable de relever le défi ?
Une politique de lutte contre la pauvreté devrait reposer sur des politiques sectorielles de redistribution qui en renforcent l’efficacité et la cohérence. Les rapports de force peuvent-ils évoluer dans le sens d’une plus grande redistribution des richesses et des droits ?
Une politique ou un projet de lutte contre la pauvreté devraient faire l’objet d’évaluations systématiques de manière à améliorer les interventions futures, au risque de modifier fondamentalement les pratiques des gouvernements, des donneurs et la hiérarchie des bénéficiaires des projets. Les parties prenantes sont-elles prêtes à accepter ces évolutions ?
La mise en œuvre de véritables politiques de réduction de la pauvreté appelle des évolutions de fond dans les pratiques des acteurs nationaux et internationaux. Ces évolutions seront rendues possibles par :
- une compréhension accrue des processus à l’œuvre dans le domaine de la lutte contre la pauvreté ;
- une diffusion accrue des savoirs sur ce thème ;
- un engagement des acteurs aux différents niveaux de responsabilité.
[*]
AFD, Département Recherche et Gestion des Savoirs, Paris.
[1]
Selon lequel l’économie, livrée aux seules forces du marché, atteint l’équilibre et par là même une allocation efficace et optimale des ressources.
[2]
"First redistribute the initial resources and then let the markets do their job"
in Dercon, dans cet ouvrage.
[3]
part de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté.
[4]
Rappelons qu’une trappe à pauvreté est une situation d’équilibre dans la pauvreté, dont il n’est pas possible de sortir (i) sans un apport externe provenant d’une politique de redistribution nationale et/ou internationale (aide) ; (ii) sans un changement fondamental dans le fonctionnement des marchés.
[5]
Une situation est dite optimale au sens de Pareto s’il n’existe pas de situation autre qui permette d’accroître le niveau de satisfaction d’un ou plusieurs agents économiques sans faire diminuer celle d’au moins un autre agent.