Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
230 pages

p. 99 à 103
doi: 10.3917/afco.211.0099

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Dossier spécial : actes de la conférence AFD/EUDN

no211 2004/3

2004 Afrique contemporaine Dossier spécial : actes de la conférence AFD/EUDN

Commentaires sur l’intervention de Stefan Dercon

Sylvie Lambert  [*]
L’objectif de Stefan Dercon est de démontrer, à l’aide des derniers résultats de la recherche en micro-économie du développement, que l’on peut élaborer des stratégies économiques en faveur des pauvres. Outre leur mérite intrinsèque en termes de redistribution, de telles stratégies pourraient aussi contribuer à la relance de la croissance. A cet égard, les arguments que nous allons présenter ici s’inscrivent dans une logique de pensée qui cherche à convaincre des responsables politiques réticents que la redistribution peut, même en terme d’efficacité, se révéler être un choix politique raisonnable.
Dercon présente très clairement les différents mécanismes pouvant potentiellement conduire à des situations de trappes à pauvreté et dont l’existence justifie clairement des interventions politiques en direction des pauvres qui soient porteuses à la fois d’efficience et d’équité. En théorie, dans un contexte caractérisé par des défaillances du marché, l’efficacité économique peut être renforcée par des interventions politiques. En s’intéressant à quelques-unes de ces défaillances qui pénalisent particulièrement les pauvres dans les économies en développement, Dercon met en évidence certains des principaux processus qui font que la pauvreté risque de s’installer ; il apporte quelques conseils sur la manière de briser ces cercles vicieux.
L’étude prend en considération trois types de défaillances du marché : le marché du crédit, les externalités et le marché des assurances. La première et la troisième peuvent être regroupées, puisqu’elles sont liées aux imperfections de marchés intertemporels. L’origine de ces défaillances peut normalement être attribuée au même type de problèmes d’information asymétrique et de respect des obligations contractuelles qui, généralement, coexistent. Dans de telles situations, le cercle vicieux s’auto-entretient : la pauvreté et les inégalités sont à l’origine de défaillances du marché qui vont perpétuer la pauvreté et exacerber les inégalités. Le deuxième type de défaillances de marché est lié à l’existence d’externalités que le marché ne peut pas internaliser – le meilleur exemple étant celui de la « tragédie des communs ».
 
Échapper aux pièges
 
 
Une fois les défaillances de marché identifiées, les différentes politiques ne sont pas toujours capables d’y remédier directement. Elles peuvent, en revanche, permettre aux ménages les plus pauvres, qui sont aussi les plus vulnérables face à ces défaillances, de contourner le marché. Les politiques les plus efficaces sont celles qui donnent aux plus démunis des moyens non marchands leur permettant d’entrer de nouveau sur le marché, dans une situation qui leur permet d’échapper aux trappes à pauvreté.
Prenons le cas des interventions de micro-crédit évoqué en premier lieu par Dercon. Celui-ci rappelle très justement que l’on n’est pas encore véritablement en mesure d’affirmer qu’elles atteignent vraiment les plus démunis. Nous estimons, de plus, que la question du lien de causalité entre l’accès aux micro-crédits et une utilisation plus efficace des actifs n’a pas été concrètement résolue. Au vu des problèmes soulevés par Dercon, la question serait de savoir si le micro-crédit, lorsqu’il est accordé, aide vraiment le bénéficiaire à se dégager d’une situation de pauvreté. Pour autant que nous le sachions, cette question n’est pas abordée dans la littérature empirique sur le micro-crédit, tout simplement parce que nous manquons de données. En fait, il n’existe pas de données permettant de suivre ceux qui, après avoir bénéficié d’un micro-crédit, n’en bénéficient plus. Cette interruption d’un crédit peut avoir plusieurs explications : les bénéficiaires peuvent y avoir mis fin parce qu’ils ne parvenaient pas à respecter l’échéancier de remboursement ; ils peuvent aussi ne pas avoir demandé de second crédit une fois le premier remboursé parce qu’ils n’en voyaient pas l’intérêt ; ou encore, version positive des choses, le micro-crédit leur a réellement permis de développer leur activité au point de pouvoir accéder au marché formel du crédit (ils ont été en mesure de présenter des garanties). Le micro-crédit ne pourra éventuellement briser le cercle vicieux de pauvreté exposé par Dercon que dans le dernier cas de figure, c’est-à-dire lorsqu’il conduit à une utilisation plus efficace des ressources du ménage et, globalement, à une plus forte croissance. Il serait donc essentiel, étant donné la quantité considérable de subventions accordées partout dans le monde à ce type de programmes, de réaliser des enquêtes permettant de collecter les données nécessaires à leur évaluation (nous soutenons vivement Dercon dans son appel à une collecte systématique !).
En attendant, nous sommes obligés de ne voir dans le micro-crédit qu’un mécanisme de redistribution potentiellement puissant, notamment en raison de l’autosélection qu’il provoque. Il devrait donc être évalué en fonction de sa capacité réelle à permettre la redistribution et à soulager les plus pauvres, même s’il ne suffit pas, à lui seul, à les sortir durablement de la pauvreté.
L’autre type d’initiative discutée par Dercon concerne les programmes de transferts conditionnels. Ils sont abordés dans la partie consacrée au risque, bien que l’aspect « assurance » de ces dispositifs ne soit pas clair. En tout cas, ces programmes sont de toute évidence prometteurs pour soulager la pauvreté, notamment parce que leur efficacité ne dépend pas de quel marché est défaillant, de sorte qu’il n’est pas nécessaire d’en établir un diagnostic précis. Dans l’exemple des programmes qui conditionnent les transferts à la fréquentation scolaire des enfants, nous avons de bonnes raisons de penser qu’ils pourraient aider les ménages à sortir de la pauvreté, du moins dans une perspective intergénérationnelle, en réduisant les sources d’inefficacité liées à l’interaction entre la pauvreté et les défaillances de marché. L’évaluation de ces programmes reste évidemment difficile à effectuer, mais des recherches sur le programme mexicain PROGRESA ont permis de mettre en évidence un effet positif (même s’il n’est pas très important) sur les résultats éducatifs. Nous devons désormais mener des études permettant de mesurer l’effet de l’éducation sur le niveau de revenu et la mobilité sociale, afin de compléter les résultats de ces recherches. Nous serons alors en mesure d’évaluer si ces programmes permettent ou non aux ménages d’échapper aux trappes à pauvreté.
Rappelons que, bien souvent, les spécificités des pays (ou des régions) devraient nous inciter à la plus grande prudence au moment de transposer ce type de programmes. Même s’ils échouent rarement en matière de redistribution, leur performance en termes d’accumulation de capital humain peut varier fortement selon l’environnement. Ainsi en milieu urbain, où des enfants pas plus vieux que 12 ans peuvent générer un revenu qui n’est pas forcément intégralement inclus dans le revenu parental (comme dans les zones urbaines du Brésil), une subvention accordée aux parents risquerait de ne pas autant encourager la fréquentation scolaire qu’en milieu rural, où se situe notamment le programme mexicain Progresa. Il faut donc impérativement tenir compte des spécificités de chaque contexte.
 
Interactions sociales
 
 
Parmi les différentes externalités évoquées par Dercon, nous aimerions nous arrêter sur la dernière, qu’il n’aborde que brièvement, à savoir l’existence d’interactions sociales (d’autres externalités sont citées, comme la criminalité, la géographie et les ressources collectives). Ces interactions sociales sont très intéressantes car, contrairement aux autres évoquées par Dercon, celles-ci pourraient offrir des externalités positives et non pas négatives. Prenons l’investissement dans l’éducation qui constitue, dans un certain sens, un moyen fondamental de sortir de la pauvreté. Lorsque ces externalités sont en jeu, remédier aux dysfonctionnements du marché du crédit ne suffit pas à résoudre le problème du sous-investissement dans l’éducation. De fait, cela ne modifie pas directement l’environnement social. D’un autre côté, ces interactions sociales peuvent accroître l’effet de levier de certaines politiques de redistribution. Ainsi, des programmes de transferts conditionnés à la fréquentation scolaire vont se révéler efficaces à moindre coût au fur et à mesure que la scolarisation augmente dans la communauté.
Il est cependant difficile de prendre ce facteur en considération au moment d’évaluer ces politiques, parce que ces interactions sont particulièrement complexes à identifier de façon empirique.
 
Redistribution des actifs
 
 
Dercon conclut sa présentation en déclarant que le fait d’accepter l’existence des trappes à pauvreté ne permet pas de tracer clairement les pistes d’action des décideurs. On pourrait aider les pauvres à s’extraire de ces pièges en s’attaquant directement aux questions de distribution du revenu (par le biais des transferts) et/ou en remédiant aux défaillances du marché. Il est cependant clair que pour être moins vulnérables face aux défaillances du marché quelles qu’elles soient, les ménages ont besoin d’actifs. A partir de là, s’il est difficile de déterminer exactement quelle défaillance du marché est responsable de la précarité des ménages dans une situation spécifique – ce qui complique l’élaboration de dispositifs de transferts conditionnels appropriés –, il est généralement vrai que la redistribution d’actifs permettra aux pauvres de faire face aux différentes défaillances du marché et d’optimiser la manière dont ils utilisent leurs différents actifs.
En fin de compte, une fois admise l’existence de trappes à pauvreté, la meilleure attitude à adopter par les décideurs pourrait bien consister simplement à reconnaître la nécessité de redistribuer les actifs et à œuvrer à la mise au point de politiques de redistribution viables. Des politiques hautement souhaitables, comme la réforme agraire (ainsi que l’implique la discussion sur les défaillances du marché) pourraient se révéler politiquement délicates à mettre en place ; cependant, les arguments présentés par Dercon incitent à aller dans cette direction. Il est probablement plus simple de redistribuer le capital humain au travers de transferts conditionnels, mais cela n’aurait aucun effet immédiat sur les moyens de sortir de la pauvreté et les gains d’efficacité. D’autres outils (une politique de salaire minimum, des programmes pour l’emploi…) pourraient également contribuer utilement à éliminer les trappes à pauvreté.
Reste à savoir lequel de ces modes de redistribution aura l’impact le plus net à la fois sur la pauvreté et sur l’efficacité. De fait, le problème de politique économique est de définir les moyens permettant de dépenser le plus efficacement possible une quantité réduite de ressources, ce qui implique en particulier d’évaluer la meilleure solution pour cibler les transferts vers les pauvres et la meilleure solution pour tirer parti des interactions sociales potentielles.
 
NOTES
 
[*]Institut national de la recherche agronomique (INRA-LEA).
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