2004
Afrique contemporaine
Dossier Japon/Afrique
Introduction thématique
Per speculum in aenigmate
[1] : le sens des relations Afrique-Asie
Chris Alden
[*]
Envisager les relations de l’Afrique, berceau de l’humanité, avec l’Asie, terre de civilisations millénaires, c’est s’engager sur un terrain miné : il faut remettre radicalement en cause nos conceptions les mieux ancrées de ce que sont les relations internationales pour éviter des formules aussi sonores que creuses, tout comme des grilles d’interprétation erronées.
A cet égard, toute approche de la relation Afrique-Asie qui ignorerait la place de la péninsule indienne dans celle-ci passerait à côté de l’essentiel car son rôle a transcendé toutes les périodes de l’histoire commune. Dès le Xe siècle de notre ère, se manifeste pleinement la force du commerce maritime et du trafic d’esclaves de part et d’autre de l’océan Indien. Dans l’expression linguistique ou les pratiques religieuses et culinaires quotidiennes de l’Afrique d’aujourd’hui, on retrouve aussi constamment l’influence de la civilisation indienne, ce n’est pas le cas pour l’Extrême-Orient, qui n’a pas plus influencé le continent africain qu’il n’a été influencé par lui.
Les contacts actuels des Chinois et des Japonais avec les Africains se situent donc dans un cadre d’altérité absolue, entre « peuples improbables », pour reprendre le mot de Philip Snow. L’un des traits dominants de ces contacts est qu’ils se situent tout autant hors de la norme des relations internationales qu’en dehors de la mémoire historique. Les travaux de Mark Duffield ont montré combien cette notion de «différence», qui marque ces rapports à la périphérie ou, comme il le dit, aux «frontières»
[2] du monde, rend compte de la configuration actuelle des relations internationales.
Retour sur le passé : des origines à la Guerre froide
L’ancienneté des relations africano-asiatiques est considérable : de multiples indices témoignent de présence et d’influence asiatiques bien antérieures à l’époque coloniale sur le continent africain. L’on ne saurait réduire celles-ci aux rapports de l’Afrique orientale avec le monde arabe et la péninsule indienne. Ce sont des populations indonésiennes qui sont venues s’installer à Madagascar. C’est un eunuque envoyé par la dynastie chinoise des Ming aux confins de l’univers, l’amiral Zengh He (Chen Ho), qui a parcouru ces mêmes parages au XVe siècle.
Puis la colonisation de l’Afrique par l’Europe a surajouté plus récemment un niveau de médiatisation des relations Asie-Afrique dans un même moule européen. Par exemple, administrativement parlant, les colonies portugaises ou néerlandaises d’Afrique orientale et australe dépendaient respectivement de Goa, en Inde, et de Batavia, l’actuelle Djakarta, capitale de l’Indonésie. De même, Jan van Riebeeck venait d’être transféré de Nagasaki par la compagnie hollandaise des Indes orientales lorsqu’il fonda en 1652 une « station de rafraîchissement » qui allait devenir la ville du Cap. L’apogée des empires coloniaux français et britannique, coïncidant avec la suppression de l’esclavage sur ces territoires, amena aussi un afflux nouveau de main d’œuvre indienne, en Afrique continentale comme dans les Mascareignes. Dans l’Union sud-africaine naissante, et au milieu des rivalités entre le Colonial Office et l’Indian Office au sein de la bureaucratie londonienne, un avocat indien originaire du Gudjarat et nommé Mohand Ghandi se fit remarquer dans son combat égalitaire par des méthodes particulières de désobéissance civile. Peu de gens comprirent alors qu’un quart de siècle plus tard, en transférant son action sur son sol natal, il parviendrait à faire sombrer le Raj britannique des Indes et révolutionner le courant nationaliste en Asie et en Afrique.
Loin de se réduire cependant avec les indépendances africaines, le maintien de l’emprise de l’Europe sur les relations entre l’Afrique et l’Asie ne leur donna ensuite qu’une coloration plus idéologique, celle de la Guerre froide. Certes, dès 1955, les deux continents avaient proclamé la convergence de leurs intérêts lors de la célèbre conférence de Bandoeng, dont on fêtera cette année le cinquantième anniversaire et qui sert encore aujourd’hui de référence en ce domaine, comme le soulignent plusieurs contributeurs du dossier présenté ici. Mais ce sentiment se dilua trop vite dans les impératifs stratégiques d’une opposition bipolaire de portée mondiale. La politique africaine du Japon, élaborée précisément durant cette période, représenta cependant, comme on le verra plus en détail dans les articles qui suivent, une tentative délibérée de libération du carcan de cette logique de Guerre froide. Une diplomatie de l’aide fut la première étape d’un examen de plus en plus poussé du problème africain par le gouvernement japonais, appuyé sur une analyse rationnelle de ses intérêts. Cette approche polymorphe, mêlant aide au développement, action humanitaire et politique commerciale, reste la première manifestation véritable d’un pur rapprochement Asie-Afrique dégagé de toute autre influence.
L’Afrique sans l’Europe : Soleil levant, Chine rouge et Dharma indien
La mondialisation et l’expansion chinoise ont transformé les relations de l’Asie avec l’Afrique. Elles sont un tournant majeur des relations internationales. La politique étrangère actuelle des trois grandes puissances asiatiques (Japon, Chine et Inde) se réclame explicitement du multilatéralisme tout en témoignant également d’une insatiable soif de matières premières, du fait d’une expansion économique appuyée sur la production industrielle. La diplomatie discrète du Japon contraste bien sûr avec l’exubérance de la Chine dans l’expression de ses intérêts et la progression soutenue du commerce et de la présence humaine de l’Inde sur le continent africain. Mais pour l’ensemble de ces trois pays, l’Afrique est désormais le lieu où venir exprimer des ambitions mondiales aussi bien que réaliser des objectifs économiques.
Ce qui se passe sous nos yeux est donc l’affirmation progressive sur la scène internationale d’un phénomène d’«Afrique sans l’Europe», évolution intérieure capitale à n’en pas douter. Mais la nouvelle proximité économique du continent africain avec l’Asie va-t-elle, par ses implications politiques, y conduire également à une sorte de rivalité conflictuelle entre puissances asiatiques, sur le modèle de ce qui s’est produit avec l’Europe aux XIXe et XXe siècles ? La concurrence féroce entre sociétés pétrolières, qui oppose actuellement Japon, Chine et Inde en Angola aussi bien qu’au Soudan, est un premier signe allant dans ce sens. Certes, les manifestations d’un engagement américain sélectif et d’une présence européenne résiduelle vont continuer à marquer les relations extérieures des Etats africains. Pourtant, nous sommes bien entrés désormais dans ce «Siècle du Pacifique» annoncé de longue date. Il est significatif que ce soit en Afrique, jadis «continent oublié», qu’on le constate aujourd’hui avec le plus de force.
[*]
Senior Lecturer in International Relations, London School of Economics and Political Science, texte adapté en français par François Gaulme.
[1]
I Corinthiens, 13, 12, version de la Vulgate, ou, en français, «comme en un miroir et de façon confuse» (Traduction oecuménique de la Bible-TOB), formule par laquelle l’apôtre Paul oppose notre vision présente, indirecte et floue, à celle de la vie éternelle, directe et face à face avec les réalités divines ; elle a été traduite en anglais (
King James’s Version) par
out of a glass, darkly, expression célèbre dans cette langue, que C. Alden avait citée dans son texte originel (NDLR).
[2]
Boundaries en anglais.