Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2804149277
239 pages

p. 165 à 178
doi: 10.3917/afco.213.0165

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Actualité africaine

no213 2005/1

2005 Afrique contemporaine Actualité africaine

Le traitement de la corruption

le cas du Kenya

Pierre Jacquemot
La corruption systématique observée au cœur de la sphère publique au Kenya est profondément associée au fonctionnement du système sociopolitique. Comment l’éradiquer ? Des arguments moraux sont souvent privilégiés dans le débat national. Ils sont insuffisants comme ceux qui portent sur la réforme en surface des institutions. La question est celle de la construction d’un « État capable ». The systemic corruption that runs rampant in the Kenyan public sector is closely linked to the workings of the socio-political system of the country. How can this corruption be stamped out? In the national dialogue on the issue, preference has often been given to moral arguments. However, just like arguments for cosmetic reforms of the country’s institutions, moral arguments are clearly not enough. What has to happen is clearly the building of a “capable State”.
Le Kenya est un mauvais élève. Dans le palmarès de Transparency International pour l’année 2004, il affiche un score peu honorable: 129e place dans l’indice de corruption sur 145 pays étudiés [1]. Sur une base d’appréciation différente, la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique dans son Rapport 2004, l’Afrique sur la voie de la bonne gouvernance, classe le Kenya parmi les 12 pays les plus corrompus du monde. Chacun s’accorde à reconnaître que la corruption constitue une préoccupation essentielle pour le gouvernement de Mwai Kibaki, au pouvoir depuis janvier 2003: elle entrave la croissance économique, décourage l’investissement privé étranger et réduit les ressources qui pourraient être affectées à la maintenance des infrastructures. Elle affecte la situation des pauvres en leur refusant l’accès aux services publics sans pot-de-vin. Elle contribue à l’informalisation de l’économie, réduit l’efficacité des projets financés par les bailleurs de fonds et affaiblit l’appui de l’opinion publique des pays industrialisés pour une telle assistance.
Comment lutter contre la corruption ? Parce qu’elle est une réalité intimement incrustée dans le système sociopolitique kenyan, les mesures débattues au plan national, largement orientées vers la dénonciation et la sanction des coupables, comme celles préconisées par les institutions internationales et qui portent principalement sur la moralisation et la refonte du secteur public, sont insuffisantes pour engager un véritable changement.
 
La corruption intime et banalisée
 
 
Le score accablant qui afflige le Kenya s’explique en partie par le fait que ce pays montre une grande transparence dans ce domaine, ce qui n’est pas le cas des pays avec lesquels il partage les abîmes du classement (Haïti, Bangladesh ou Nigeria). La perception de la corruption sous toutes ses formes, prévarication, concussion, « frais commerciaux exceptionnels », prise illégale d’intérêt, trafic d’influence, blanchiment, pot-de-vin … y est aiguë. Tout se sait au Kenya, rien n’échappe à la vigilance des journalistes et des associations de la société civile. Depuis 2002, un index national (Kenya Bribery Index) classe les institutions sur le critère de la corruption selon la perception qu’en ont 2 400 personnes. Chaque jour dans la presse, il y a une histoire d’un terrain public indûment accaparé ou d’une forêt dérobée par « une éminence grise », un magnat ou un politicien. Les noms des aigrefins, leurs activités et le nom de leurs protecteurs sont cités [2]. Les études du Centre for Governance and Development permettent de dévoiler toutes les pratiques vénales. Clarion, une autre ONG très vigilante, propose de son côté un rapport annuel sur l’état de la corruption. Il soulignait en 2002 le paradoxe suivant: « Tout se sait mais rien n’est fait ! [3] ».
La saga de « la liste de la honte » donne une bonne illustration de ce contraste entre la stigmatisation verbale de la corruption et l’extension des pratiques qui en relèvent. En 2000, le président du comité anti-corruption du Parlement eut la charge de dresser la liste recensant les personnalités impliquées dans les affaires frauduleuses. La presse la rendit publique, désignant en tête du tableau le vice-président et onze ministres. Il n’y eut par la suite aucune poursuite judiciaire à leur encontre. Dans ce contexte d’impunité, il n’est guère surprenant que la population affiche un fatalisme décourageant: les Kenyans auraient pris conscience du mal et de ses conséquences, mais ils seraient résignés et le subiraient. Le magendo (en swahili, la corruption accompagnée d’un abus de pouvoir) serait « intrinsèque » affirment les auteurs du rapport: « L’effet cumulatif de la corruption est bien sûr coûteux pour chacun de nous, surtout qu’elle est devenue si intime dans notre subconscient que ne pas offrir un pot-de-vin apparaît comme anormal ». La dénonciation de la corruption est certes générale, mais elle est abstraite. La honte dont on pourrait s’attendre à ce qu’elle freine le recours à des pratiques que l’individu par ailleurs déplore, n’a aucune place: c’est la dénonciation du fonctionnaire corrompu qui serait honteuse. L’information n’est donc pas un antidote suffisamment efficace. La stigmatisation verbale de l’enrichissement illicite, parce qu’il est banalisé, parce qu’il s’incruste dans une société népotique de transaction, avec ses chefs et leurs obligés, ne débouche pas sur sa répression efficace [4].
 
Petites et grandes corruptions
 
 
On sait qu’il n’y a pas de société dotée d’une administration d’État qui ne connaisse la corruption. Mais la forme kenyane de la corruption se singularise par sa visibilité et sa généralisation dans les pratiques quotidiennes. Formellement blâmée comme contraire à la morale, comme entrant en opposition avec l’éthique du « service public », elle s’insère dans un jeu complexe de normes sociales et de logiques de comportement où elle est de fait parfaitement acceptée. Tout se passe comme si la prédation, que les victimes devraient désigner comme un rançonnement inacceptable, relevait pour ceux qui la pratiquent, non d’une option personnelle mais de l’exercice « naturel » de leur fonction. Au regard de la maxime qu’elle affiche dans ses commissariats, Utumishi kwa Wote (au service de tous !), la police devrait être totalement discréditée. Dans les sondages, elle est d’ailleurs citée en tête de la liste des institutions les plus corrompues, avant l’armée, les services d’immigration et les Impôts. Beaucoup de Kenyans avouent qu’ils renoncent à aller au poste de police pour dénoncer les malversations dont ils sont les victimes de peur d’être de nouveau la cible du kito kidogo (la petite corruption), de la part des forces de l’ordre cette fois. Devant les résultats offensants d’une de ces enquêtes, la police rétorqua qu’elle avait quelques raisons de « se payer sur les citoyens ». Le gouvernement était ingrat, il manquait cruellement de reconnaissance à l’égard des policiers, un corps courageux qui faisait le redoutable travail quotidien de la lutte contre la criminalité. Dans le budget 2002/2003, une augmentation de salaire fut accordée aux membres de l’armée. En revanche, rien n’était prévu pour les policiers. Comment ne pas chercher réparation de cette injustice ?
Selon une interprétation courante, la corruption serait un délit calculé, lié à trois facteurs objectifs: a) quand le fonctionnaire dispose d’un pouvoir discrétionnaire ; b) quand la probabilité d’être pris en faute est faible ; c) quand le salaire est lui aussi faible. L’argument est de portée modeste puisque l’on observe que l’armée, qui bénéficie de nombreux avantages, reste la deuxième institution désignée comme la plus corrompue. Les augmentations spectaculaires de traitement des juges qui ont marqué la fin du régime de Daniel arap Moi n’avaient rien changé deux ans après dans les pratiques vénales du système judiciaire.
On trouve une autre affirmation formulée de manière aussi péremptoire même si elle choque le jugement premier: la corruption présenterait des avantages indéniables pour la société dans son ensemble. Au Kenya, pour débloquer un contrat de réhabilitation d’une route, pourtant d’intérêt public, il faut, si l’on respecte scrupuleusement les procédures en vigueur, obtenir environ 40 signatures. Supposons des fonctionnaires mal payés et peu motivés et un citoyen s’adressant à l’un d’eux ; il peut se heurter à un excès de zèle qu’un pot-de-vin sera à même de lever. « Accélérateur de l’activité économique », le pot-de-vin, en permettant de contourner les lourdeurs administratives et en motivant les agents publics, peut par conséquent s’avérer hautement bénéfique pour tous. Face aux contraintes bureaucratiques, ne serait-il pas de l’intérêt public de faire accélérer les démarches et les procédures ? Cette thèse de la speed money se heurte pourtant à une sérieuse objection: pourquoi certains corrompus n’ont-ils rendu aucun service à ceux qui les ont soudoyés ? Et pourquoi ont-ils transféré l’argent volé vers des banques étrangères ?
Pratiquement sans exception, tous les Kenyans très riches ont occupé des fonctions ministérielles ou dans la haute administration ou encore à la tête d’entreprises publiques. Beaucoup ont trouvé dans ces postes les moyens de se constituer patiemment des patrimoines conséquents. Ils pouvaient trouver un fondement administratif à leurs multiples activités: en 1971, la Commission Ndegwa autorisa les fonctionnaires à s’engager dans les affaires privées en même temps qu’ils devaient s’acquitter de leur charge publique. Cette mesure a ouvert la voie à d’inévitables conflits d’intérêt. Pendant les années 1980, rien n’était trop cher pour la nomenklatura: voiture et logement de fonction, personnel de maison nombreux, écoles gratuites, soins médicaux à l’étranger, per diem au moindre prétexte … La décennie suivante, qui fut pourtant marquée par la crise des finances publiques, n’a pas remis en cause ces « acquis » et en quittant une position dirigeante, un administrateur de haut rang préservait le mobilier, une voiture et la gratuité à vie de l’eau, de l’électricité et du téléphone. L’administration provinciale a certainement été l’une des plus lucratives. Jusqu’à une date récente, les sous-préfets étaient comptables du gouvernement dans leur circonscription. Aucun chèque ne pouvait être encaissé, aucun paiement ne pouvait être effectué sans leur signature. Un ancien préfet de la province de Nairobi, Joseph Kaguthi, proposait une interprétation édifiante: « La majorité de nos fonctionnaires ne se voit pas comme s’ils étaient des agents au service de l’État et de la population. La culture qui voudrait que le public soit comme un client pour le fonctionnaire n’existe pas. C’est pourquoi, un agent du ministère de l’Agriculture importera du lait en poudre dans un pays où il y a un excédent de lait. C’est pourquoi, un agent de la municipalité de Nairobi coupera l’eau d’une entreprise qui vient de s’engager dans un programme d’investissement important » [5].
En matière de grande corruption, le cas le plus monumental de l’histoire du Kenya restera pour de longues années « l’Affaire Goldenberg ». Au début des années 1990, le ministère des Finances autorisa le versement d’une colossale compensation financière pour des exportations d’or et de pierres précieuses à une entreprise, la Goldenberg International, dirigée par un homme d’affaires indien, Kamlesh Pattni. A cette époque, la Banque centrale versait de telles compensations à chaque société qui rapportait des devises au pays qui alors en manquait cruellement. La rétribution pouvait aller jusqu’à 12,5 % du montant des devises rapportées. La valeur des pierres que le Kenya a réellement exportées n’a jamais dépassé 9 millions de shillings et pas le moindre carat de diamant. Le Kenya était alors en période électorale. L’argent reçu pour les exportations fictives ne resta pas longtemps inemployé. Au total le montant qui fut détourné atteignit un niveau considérable: 900 millions de dollars en trois ans. L’impact sur toute l’économie kenyane de ce scandale fut immense: une inflation de 34 % en 1992 et de 40 % en 1993 résultant de l’émission de monnaie par la Banque centrale pour payer les intermédiaires. Cette affaire donne une illustration de la logique qui préside au marchandage organisant une large partie des échanges. Il ne s’agit pas de négocier des avantages à l’intérieur de règles commerciales établies et acceptées par les opérateurs, mais aussi de négocier les règles elles-mêmes, leur pertinence et la façon de les interpréter. Dix ans après avoir commencé ses audiences, la Haute Cour continuait de traiter cette affaire. Le rapport d’instruction comptait 300 000 pages. Confusion des accusations, ajournements pour erreurs de procédures, révision des charges et manœuvres tactiques de la défense, tout était entrepris pour ne pas déboucher sur des accusations claires touchant des personnalités politiques. Au Kenya, cela s’appelle « la culpabilité partagée ». Elle fonctionne ainsi: l’instruction est prolongée aussi longtemps que possible, donnant le temps d’impliquer le maximum de gens dans l’affaire en litige – des politiciens, des enquêteurs, des journalistes, des hommes d’affaires, des avocats et souvent des juges –, créant ainsi l’impression d’une « complicité partagée » parmi une large fraction de l’élite locale.
En février 2003, une nouvelle Commission d’enquête sur « l’affaire Goldenberg » fut nommée par Mwai Kibaki. Ses séances étaient publiques et les journaux relatèrent l’intégralité des débats. On découvrit que Pattni avait accordé de généreux dons à plus de mille personnes, parmi lesquelles non seulement les barons de la KANU, mais aussi des ministres et des députés de la majorité Kibaki. Les travaux de la Commission durèrent deux ans et demi, avec l’audition d’une centaine de témoins, coûtant trois millions d’euros en procédures et en salaires, pour s’achever, dans le doute général quant aux suites qui seraient données aux conclusions des juges.
 
Le débat sur le traitement des affaires passées
 
 
En décembre 2002, la National Rainbow Coalition (NARC) emporta les élections avec 131 parlementaires sur les 210 postes à attribuer. La fin de l’ère Moi devait marquer la fin de la corruption. D’emblée, Mwai Kibaki et son groupe de fidèles voulurent restaurer une morale politique, expurger le passé, redorer le blason du pays. Les « affaires » devaient être traitées avec une détermination nouvelle. Avec une évaluation de la corruption atteignant la moitié des ressources fiscales collectées pendant les dix dernières années, un rapport des Nations Unies ne fut pas tendre pour l’ancien régime. Le nouveau gouvernement avait hérité d’une « économie de bandits » [6]. Les sommes acquises frauduleusement et placées dans les banques étrangères étaient estimées à quatre milliards de dollars [7]. Face à un état des lieux aussi désastreux, ne fallait-il pas, du passé faire table rase ? Il n’en était pas question, estimaient les associations de défense des droits de l’homme, les Églises, les juristes et les journalistes. Ils entendaient voir le gouvernement ne pas faiblir.
Charles Onyango-Obbo fit en 2002 une plaisante contribution au débat [8]. Le bon indicateur de la richesse du Kenya n’est pas le PNB, mais plutôt le NTP (Net Theft Product) qui se définit comme le montant d’argent et de biens publics qui reste dans les pays après que la corruption a produit ses néfastes effets. Pour devenir prospère, il suffirait que le Kenya augmente de 10 % pendant 10 ans son NTP. Et cette période pourrait encore être réduite si le pays adoptait un bon Graft Adjustment Programme (GAP). Il suffirait par exemple de convaincre les corrompus de rapatrier les fonds volés pour les investir dans les services publics, en contrepartie d’une amnistie. Un intérêt (mais inférieur à celui des bons du Trésor afin de sauver la morale) leur serait garanti. Une seule condition leur serait imposée: qu’ils ne volent pas de nouveau dans les caisses publiques pour augmenter leur mise, sinon l’immunité serait levée. Derrière l’humour de la proposition, se cachait un vrai problème, obsédant pour l’élite kenyane: comment recouvrer sans heurts les fonds dilapidés pour les consacrer au développement ?
Au Kenya, lorsque l’on aborde le sujet délicat du traitement des affaires passées, trois positions « morales » se distinguent:
1. Le pardon sans conditions, ni prison, ni remboursement. Pour comprendre cette position, un retour sur le passé est nécessaire. Dans l’intérêt du pays et pour les besoins de la réconciliation, lorsqu’il prit la tête de l’État, Daniel arap Moi décida de ne pas poursuivre l’élite kikuyu qui s’était enrichie à l’ombre de Jomo Kenyatta. Les partisans d’une amnistie reprirent à leur compte les arguments qu’il utilisa à l’époque: la paix civile n’a pas de prix, elle peut être menacée si des poursuites à l’encontre des membres de l’ancien gouvernement ou de leurs alliés sont engagées. La corruption, à un moment ou à un autre, ayant touché l’ensemble des secteurs de la société kenyane, la quasi-totalité de l’élite économique et politique du pays serait décapitée. Il faut donc savoir être réaliste: l’amnistie, si elle est moralement condamnable, est néanmoins une « transaction » satisfaisante pour tous.
2. Le châtiment et le paiement. Pour d’autres, il ne fallait pas transiger. Une mesure d’impunité en faveur de l’ancienne clique au pouvoir risquait de se transformer en pousse-au-crime. L’amnistie pouvait donner un mauvais exemple et laisser croire aux futurs dirigeants politiques qu’ils n’ont rien à craindre de la justice et qu’ils peuvent tranquillement commettre les méfaits les plus terribles dans l’attente d’une nouvelle amnistie. Une république mafieuse serait ainsi établie, se créant sa propre légalité. Plusieurs personnalités se prononcèrent donc en faveur d’un passage systématique devant la justice des personnes soupçonnées de corruption ou de tout autre fait criminel perpétré alors qu’elles étaient au pouvoir. Leurs arguments étaient tout d’abord moraux: jamais il ne faut laisser des crimes impunis ! Cependant, plusieurs limites rendaient impossible sur un plan pratique la mise en œuvre de cette formule radicale. D’abord le risque d’engorgement. En un an, le nombre de plaintes déposées chaque jour sur le bureau de l’Anti-Corruption Police Unit était passé de 20-30 à près de 40-70. Comment ne pas faiblir devant la surcharge ? Si l’on jugeait toutes les personnes impliquées dans des affaires de « prise illégale d’intérêt avec recel » durant les trois dernières décennies, cela entraînerait une congestion de la justice et une surpopulation carcérale telle, qu’elle serait impossible à gérer.
3. Enfin la troisième option se présentait: l’aveu, le repentir, le remboursement et la liberté. Cette solution, à mi-chemin entre l’amnistie et le passage systématique devant la justice, l’emporta largement dans les faits. Le principe est le suivant: les auteurs d’actes de corruption ou d’atteintes aux droits de l’homme doivent avouer leurs méfaits et se repentir, en échange de quoi ils obtiennent le pardon. Une Kleenex justice en quelque sorte, bien dans l’idéologie puritaine ambiante. Toute propriété, acquise sous un faux nom ou dont le propriétaire ne pouvait pas démontrer qu’il l’avait obtenu, dans le respect du droit, devait être restituée. Le Président de l’Agricultural Finance Corporation, l’organisme de crédit aux agriculteurs, donna l’exemple en remboursant de lui-même les 6 millions de dollars qu’il avait détournés et 10 % du montant des opérations qu’il avait couvertes sans l’accord préalable de son Conseil d’administration. Dans un pays comme le Kenya, le besoin de catharsis, de purgation du passé, est évident et la formule du repentir peut séduire pour qu’il y ait ensuite amnistie et pardon. Mais les hommes qui ont occupé aussi longtemps le pouvoir sont-ils prêts à passer aux aveux, à assumer leur culpabilité et à accepter la restitution des biens volés ?
 
Les mesures du gouvernement de Mwai Kibaki
 
 
Le gouvernement entreprit donc d’assainir son administration et sa justice. Le directeur de Transparency International, John Githongo, fut nommé à la Présidence en charge de la lutte contre la corruption. Pas moins de six organismes furent installés par le gouvernement pour mener la lutte contre la corruption. Soixante officiers de police furent immédiatement révoqués. Les contrats passés entre l’État et les entreprises furent examinés à la loupe et s’ils s’avéraient louches, ils étaient dénoncés. Des révocations tombèrent. Tous les Land boards des districts furent dissous. Il en fut de même pour les tribunaux chargés d’arbitrer les conflits fonciers. Autre décision radicale, le ministre des Finances décida de renvoyer tous les fonctionnaires qui étaient en charge des achats publics dans les ministères. Nombreux étaient ceux qui avaient une double fonction, acheteur pour l’État et soumissionnaire pour leur compte ou celui d’un autre vendeur. Le conflit d’intérêt était flagrant. Pour ne pas paraître timoré, le ministre des Terres contesta toutes les ventes de terrains et de forêts décidées les quatre dernières années précédant les élections. Le ministre des Collectivités locales fit de même en révoquant toutes les attributions gracieuses de terres des municipalités pour les rapporter dans le giron de l’État. Des millions d’hectares, acquis irrégulièrement par des groupes religieux, des hauts fonctionnaires ou des membres de la KANU, le parti de Daniel arap Moi, étaient concernés. Une des méthodes utilisées par le gouvernement pour se débarrasser des personnalités gênantes consista à les pousser à la démission ou à la retraite anticipée. Après le chef des juges, ce fut le tour du gouverneur de la Banque Centrale, du Directeur des impôts et du secrétaire général du ministère de la Santé de partir la tête basse sous la pression des médias. Il leur était reproché d’avoir couvert le transfert des fonds de la Caisse de sécurité sociale et des réserves de l’Hôpital Kenyatta, dans une banque, l’Euro Bank, qui ensuite fit une faillite retentissante. Six autres sociétés publiques avaient aussi été incitées à mettre leurs économies dans cette banque. L’affaire, que les journaux appelèrent l’Eurogate, était l’un des scandales récents les plus graves. Quand la liquidation fut prononcée, le bilan de l’Euro Bank était d’une simplicité éloquente: d’un côté, un milliard de shillings de dépôts dont 70 % venant d’entreprises de l’État, de l’autre 3,7 milliards de prêts et d’avances diverses à des proches du régime arap Moi, dont 85 % n’étaient plus récupérables. Le gouvernement Kibaki fit aussi adopter un Code de déontologie qui oblige désormais tous les fonctionnaires, à tous les échelons, à déclarer leur patrimoine et leurs revenus. Le message était clair: ceux qui avaient quelque chose à se reprocher feraient mieux de démissionner. Certains se firent néanmoins rassurants en interprétant la loi qui demandait, selon eux, seulement une déclaration de patrimoine, et non l’explication des méthodes et des moyens ayant permis de l’acquérir.
La justice fut le secteur le plus sérieusement secoué. Le gouvernement avait fort à faire. En septembre 2003, un rapport d’enquête présenté par le juge Aaron Ringera fit un constat accablant. Cinq des neuf juges de la cour d’appel étaient convaincus de corruption, de même que dix-huit juges de la Haute Cour sur trente-six et quatre-vingt-deux magistrats sur deux cent cinquante. Une cinquantaine furent immédiatement « démissionnés » ou mis à la retraite d’office. Avec la nouvelle liste de la honte du rapport Ringera, le risque de blocage du système judiciaire était inévitable. La Constitution prévoit en effet qu’un juge ne peut être jugé que par un tribunal comprenant un président qui doit avoir tenu le poste de juge de la Cour suprême ou de la cour d’appel. Et par quatre membres. Comment juger la moitié des juges des Cours supérieurs par l’autre moitié des juges ? Dans le cas d’espèce, le Kenya ne disposait pas de personnel suffisamment qualifié pour siéger dans 23 tribunaux. Fallait-il ouvrir 23 procédures spécifiques qui risquaient de durer deux ans ? Certains proposèrent que les juges cités démissionnent et que le pardon leur soit accordé. En anticipation de la purge, le gouvernement recruta rapidement quarante sept nouveaux magistrats.
La culture de la corruption étant bien enracinée au Kenya, il fallait autant traiter le passé que prévenir les nouveaux méfaits. Le gouvernement ne manquait pas de conseils dans ce domaine, notamment de la Banque mondiale et du FMI qui à maintes reprises avaient interrompu leurs programmes d’assistance sur le critère de la gouvernance. Il fallait s’efforcer de créer un climat peu propice à la corruption en se concentrant sur les projets visant la promotion de la société civile, la réforme aux plans légal, judiciaire et réglementaire, la privatisation des activités du gouvernement, la responsabilisation du gouvernement, la création d’organes de lutte contre la corruption et l’assistance aux services chargés de faire respecter les lois.
Alors que l’on pensait le gouvernement engagé fermement sur la voie de l’assainissement, une nouvelle affaire éclata en mai 2004: l’Anglo Leasing Finance. Cette société anglaise s’était vue attribuer frauduleusement un marché de matériel de sécurité et de fabrication des passeports. L’affaire déclencha une flambée d’accusations et l’opposition agita le spectre d’une nouvelle « affaire Goldenberg ». En février 2005, la démission de John Githongo, avouant son incapacité à conduire sa mission alors qu’il disposait en principe de larges pouvoirs, déclencha l’arrêt du soutien des Britanniques et des Américains aux actions de renforcement de la gouvernance.
 
Les limites des approches phénoménales et dogmatiques
 
 
Au Kenya, la corruption est souvent traitée d’un point de vue moral. Dans les grandes institutions internationales qui se penchent sur ce sujet, dans les analyses qui servent ensuite de supports aux politiques anti-corruption qu’elles préconisent, une approche phénoménale, « la kleptomanie », alterne avec une approche dogmatique, « la mauvaise gouvernance ». Dans ces interprétations, l’essentiel n’est-il pas occulté ?
Ces approches, sont superficielles. Il faut aller plus loin, au cœur du système. Le système clientéliste dont le Kenya offre l’un des meilleurs exemples en Afrique est en quelque sorte le dérivé moderne d’une tradition ancrée dans la culture africaine. Certains vivent du politique et d’autres travaillent pour eux. Le chef exerce son pouvoir par le canal de la famille, mais aussi du clan rapproché et de l’ethnie dans son ensemble qui constitue le vivier des fidèles, des serviteurs et des clients. Le fonctionnement du système est ainsi fondé sur l’obligation acceptée et la loyauté des membres à l’égard du chef, et non pas, à titre principal, sur la compétence. Cette obligation et cette loyauté sont en retour rémunérées: c’est la redistribution en argent, en ouverture de crédits bancaires, en terrains, mais aussi en postes, en licences d’importation, en autorisations d’exploitation, en rentes diverses … A l’occasion des opérations de collecte de fonds qui furent officialisées sous Jomo Kenyatta, les Harembee, l’élu consolide son assise en manifestant ses vertus de générosité et en extériorisant sa prodigalité. Le devoir du chef, autant attributaire que donateur, consiste à récompenser ses obligés qui le suivent et le servent en utilisant tous les moyens, ceux des ministères comme ceux des collectivités locales ou des ONG.
L’adhésion aux normes abstraites de « l’État impartial » et de l’éthique de « l’intérêt général » peut coexister chez les gouvernants et les fonctionnaires avec un attachement tout aussi sincère à des pratiques qui favorisent l’enrichissement personnel et les intérêts factionnels. Les institutions héritées du système colonial (administration, justice, police), gardent leur valeur formelle, mais elles sont perverties par la personnalisation du pouvoir et les stratégies particulières des groupes qui se retrouvent à chaque niveau de la hiérarchie, du sommet à la base, en passant par divers intermédiaires. L’État se révèle inapte à réaliser ses objectifs de gestionnaire impartial et efficace. Daniel Bourmaud explique ainsi que: « La bureaucratie constitue alors le facteur d’ordre minimal, mais perforé par la logique clientéliste, l’État est en fait en situation de dépendance face à une “société incapable”. » L’administration dans ses diverses composantes (autorités provinciales, justice, police, etc.) mais aussi les assemblées élues sont faites pour légaliser la gestion patrimoniale, en confortant les positions d’autorité et les modes d’extraction et de redistribution des ressources. Daniel arap Moi a parfaitement incarné pendant un quart de siècle ce « pouvoir patrimonial-clientéliste », ce gouvernement personnalisé fait de relations entretenues avec les parents, les clients, les partisans, et aussi les rivaux (qu’il faut tenter d’inclure dans le sérail, de corrompre ou à défaut de « liquider »). Le sommet de la hiérarchie était immuable, mais tous les autres niveaux étaient mobiles, aucune position n’étant définitivement acquise.
L’ethnicité vient toujours asseoir ce modèle d’allégeance. Prébendes et ethnies sont en effet intimement liées. C’est la raison pour laquelle à chaque élection se pose la question de la répartition du pouvoir entre les représentants des grandes ethnies du pays. Même si elle se réinvente tous les jours, même si elle est un « artefact politique » facile à manipuler, l’ethnicité est toujours prédéterminante dans le jeu politique. Le moment venu, l’appartenance tribale conduira les électeurs à voter dans le même sens, en faveur de celui qui émane de leur groupe et qui l’incarne le mieux. Le politicien élu sera ensuite jugé à « sa capacité à retourner » (ability to deliver the goods), des gratifications et des ressources de l’État en direction de son ethnie: la réfection d’une route, la construction d’une maternité, l’octroi de bourses d’études pour les jeunes, des faveurs diverses … La « politique du ventre » conduit la lutte politique.
Le passage progressif à des institutions démocratiques et l’élargissement de la liberté d’expression ne semblent pas avoir bouleversé les pratiques de prélèvement ; ils ont seulement permis d’en dénoncer publiquement les excès. Comment se faire élire sans disposer du contrôle de la manne seule garante des fidélités et des soutiens ? L’administration est un ensemble où tout est personnalisé, relationnel, « affectif ». L’État et ses institutions ne sont pas considérés comme le bien commun, mais comme une bonne prise du groupe dont peuvent se servir certains de ses membres pour leur promotion sociale et leur enrichissement. Lors de la campagne électorale de 2002, certains chefs kikuyu disaient clairement: « C’est à notre tour de manger, parce que les autres, les Kalenjin, ils ont déjà mangé ! ». La gestion de l’État par celui et ceux qui le contrôlent s’effectue alors en « père de famille » et il y a une totale confusion entre les affaires de la famille ou du clan et les affaires publiques. Ce faisant, à force de prélèvements, les ressources se raréfient et, en période de crise, lorsque les subsides viennent à manquer en quantité, il faut s’attaquer au patrimoine, céder les forêts classées, donner des terres du domaine public … sans se préoccuper de la menace que cette prédation sans contrôle fait peser sur l’avenir.
Avec le temps et les mauvaises pratiques adoptées après l’Indépendance, divers éléments constitutifs du « système kenyan de corruption » se sont conjugués et en quelque sorte cristallisés: une autorité prédatrice qui ne rend pas de comptes, une logique d’amoncellement – plutôt que d’accumulation – où se confondent la chose publique et la chose personnelle, une pression socioculturelle qui valorise l’ostentation et la redistribution. La lutte contre la fraude et le vol des biens publics ne se résume donc pas à la dénonciation et à la condamnation de ses auteurs. Elle ne se réduit pas davantage à la réforme du secteur public au nom de la bonne gouvernance. L’histoire récente du Kenya montre que ce type de mesures se révèle inefficace dans la durée puisqu’elles ne s’attaquent pas au cœur du modèle de régulation sociale.
Si la corruption est une composante aussi intime du « système kenyan », pour la combattre des réformes en surface sont insuffisantes. Le système doit évoluer dans toutes ses composantes intimes afin de promouvoir un « État capable », c’est-à-dire un État en mesure d’assurer la sécurité, de garantir la fourniture efficace des services publics, de répartir plus démocratiquement le pouvoir politique et enfin de préserver un environnement juridique impartial. Face à la capacité très improbable des élites qui ont conduit le pays depuis quarante ans à renverser le cours des choses, pour combattre en profondeur le magendo, il faudra certainement attendre que la nouvelle génération politique, celle qui a fait son apprentissage dans les associations de la société civile, laquelle s’est révélée particulièrement dynamique et efficace depuis quinze ans pour promouvoir la démocratie et les droits de l’homme, parvienne à mettre à bas, inlassablement et avec méthode, un édifice aussi solidement construit.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Thomas, C. (1998), « L’économie politique d’une succession annoncée », Politique Africaine, 70, juin.
 
NOTES
 
[1]Transparency International, Rapport mondial sur le Corruption, 2004, Paris, Karthala.
[2]Pour la période arap Moi, Chris Thomas (1998) en dresse les portraits très détaillés dans « L’économie politique d’une succession annoncée », Politique Africaine, no 70, Karthala, juin 1998.
[3]Centre for Law and Research International, Destroy Corruption, Before it Destroys You and Your Country, 2002 et Kenya State of Corruption Report-2001.
[4]Jean-Pierre Olivier de Sardan (1996) donne une interprétation éclairante de cette schizophrénie dans « L’économie morale de la corruption en Afrique », Politique Africaine, no 63, octobre 1996.
[5]Sunday Nation, 23 juin 2002.
[6]African Centre for Economic Growth édité par la Commission des Nations Unies pour l’Afrique, cité dans le Daily Nation, 5 février 2003.
[7]Estimation de la société Kroll chargée par le gouvernement de retrouver la trace des fonds publics cachés à l’étranger, Daily Nation, 17 décembre 2003.
[8]The East African, avril 2003.
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Sunday Nation, 23 juin 2002. Suite de la note...
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The East African, avril 2003. Suite de la note...