2005
Afrique contemporaine
Notes de lecture
Le Sénégal, un lion économique ?
[1]
Mamadou Lamine Diallo
Jacques Giri
Sénégalais, formé à l’École polytechnique et à l’École des mines de Paris, Mamadou Lamine Diallo a occupé les fonctions de conseiller de l’administrateur africain de la Banque mondiale, ce qui est un poste privilégié pour observer les problèmes du développement dans le monde et les réponses qui leur sont données, puis il a été conseiller technique chargé de l’économie au cabinet du Premier ministre du Sénégal pendant sept ans, avant d’être le directeur adjoint du cabinet d’Alpha Konaré, président de la Commission de la toute jeune Union Africaine. Il est donc non seulement un observateur averti de l’Afrique au sud du Sahara, mais aussi un acteur de son futur.
Le Sénégal, un lion économique ? Essai sur la compétitivité d’un pays du Sahel est d’abord une réflexion sur le développement économique de ce pays et sur les liens que l’on peut établir entre ce développement et les modes de fonctionnement de la société sénégalaise, en particulier les comportements de ses élites. Avec un taux de croissance du PIB de l’ordre de 5 % par an depuis 1995, le Sénégal fait partie de ces pays africains qui progressent honorablement. Sur la longue période cependant, son développement a été très lent, sans comparaison avec celui des pays émergents qui, au début des années 60, se trouvaient dans une situation moins avancée que la sienne et qui aujourd’hui le dépassent largement. Et cette croissance serait, si l’on en croit, l’analyse du numéro de décembre 2004 de la revue
Politique africaine
[2] consacré au Sénégal 2000-2004, en grande partie due aux transferts de Sénégalais émigrés de plus en plus nombreux et originaires maintenant de l’ensemble du pays et non plus de la seule vallée du fleuve Sénégal comme cela a longtemps été le cas ? Leurs apports représenteraient entre 5 et 10 % du PIB.
Les deux premiers chapitres de cet ouvrage, intitulés respectivement les acteurs et les institutions, méritent une lecture attentive de la part de tous ceux qui s’intéressent au développement de l’Afrique, car les analyses qui y sont proposées dépassent largement le seul cas du Sénégal et peuvent en fait s’appliquer à la plupart des pays africains.
Remontant au temps des indépendances, au moment où une élite sénégalaise formée à l’école coloniale prend le pouvoir, Lamine Diallo montre comment les membres de cette élite n’ont été en rien préparés à considérer l’augmentation de la productivité du travail et l’innovation comme les bases de tout développement, comment et pourquoi « le contrôle des hommes a été privilégié plutôt que leurs possibilités d’épanouissement » grâce à la croissance de l’économie. Il montre comment s’est construit « un clientélisme universel », comment s’est développée au sein de l’élite « la course à la rente » et comment la mentalité rentière s’est ensuite diffusée dans toute la société. Il montre enfin comment cette situation perdure en dépit des changements intervenus au Sénégal. Notamment, l’alternance politique qui s’est produite sans heurts à l’occasion de l’élection présidentielle de l’an 2000 n’a guère entraîné de modifications des comportements. C’est une fraction de l’élite, tout aussi clientéliste et adepte de l’économie rentière que les précédentes qui est arrivée au pouvoir.
Pour sortir du cercle vicieux qui s’est instauré, Lamine Diallo prêche pour une réorientation majeure du système éducatif qui reste, selon lui, toujours marqué par son origine coloniale, une réorientation qui contribuera aux changements des mentalités.
Les chapitres suivants passent en revue les différents secteurs d’activité ; ils sont aussi pleins d’intérêt, mais concernent plus spécifiquement les problèmes du Sénégal. On regrettera seulement que les problèmes du développement de l’industrie manufacturière soient traités aussi succinctement. Quel pays a pu se développer sans une industrie exportant au moins une partie de sa production ? Comment cela sera-t-il possible dans les premières décennies d’un XXIe siècle, marquées par l’émergence de l’Asie et notamment par celle du géant chinois qui devient l’atelier du monde ?
Enfin, Lamine Diallo esquisse une prospective d’un Sénégal plongé dans un monde en mondialisation croissante en se posant la question: un Sénégal compétitif, est-ce possible ? Quels préalables pour qu’un scénario de lion économique devienne réalité ? Outre les conditions qui sont bien connues: la stabilité politique, le renforcement des systèmes éducatifs, des systèmes de santé, des infrastructures, il ajoute le consensus sur un projet de société et sur une politique économique pour atteindre la compétitivité nécessaire à la réalisation de ce projet. Il montre qu’un scénario d’une meilleure intégration dans l’économie mondiale est possible. Encore faut-il, écrit-il, dépasser le consensus de Washington dont l’application au Sénégal a eu, d’après lui, « des effets non négligeables » (il s’abstient d’évoquer ses effets négatifs …), mais qui a montré ses limites.
On signalera aussi l’article de Jean-Pierre Olivier de Sardan, État, bureaucratie et gouvernance en Afrique de l’Ouest francophone, paru dans le numéro de Politique africaine mentionné plus haut, article qui complète bien l’ouvrage de Lamine Diallo. Se basant sur des enquêtes de terrain et restant à l’écart de toute idéologie (ce que lui reprochent quelques-uns de ses confrères !), il décrit le fonctionnement des administrations et des services publics dans la région au début du XXIe siècle. Il distingue ce qui est commun à la plupart des bureaucraties du monde et ce qui est particulier aux bureaucraties africaines. Nombre de traits spécifiques, écrit-il, remontent à la bureaucratie coloniale, une institution marquée par un despotisme et un privilégisme que l’on ne trouvait pas dans son homologue métropolitaine. Ces traits ont été amplifiés après les indépendances et l’improductivité et l’absentéisme se sont ajoutés aux caractères précédents. Il constate lui aussi que, s’il y a quelques « exceptions admirables » au sein des administrations africaines, on n’observe pas de changements majeurs au cours des récentes années. Cela dit, ajoute-t-il, le service public ou au moins un service public minimum survit dans cette partie du monde, « ne serait-ce que sous des formes bricolées et brinquebalantes », ce qui est loin d’être le cas dans toute l’Afrique actuelle.
Il conclut en exprimant son scepticisme sur la capacité des élites dirigeantes en place à produire les réformes nécessaires et encore plus sur « l’effet des injonctions externes, qui n’aboutissent qu’à accroître bien souvent les capacités déjà fortes de la classe politique en matière de double langage ». Il croit davantage en de nouvelles formes de gouvernance « par le bas », au niveau des services élémentaires de l’État, ou « par le milieu », grâce à un appui apporté aux cadres réformateurs.
[1]
Karthala, Paris, 2004.
[2]
Karthala, Paris, 2004.