2005
Afrique contemporaine
Notes de lecture
Quelques livres récents et révélateurs sur l’Afrique
François Gaulme
Parmi les ouvrages innombrables qui paraissent sur l’Afrique, l’on signalera ici quelques livres révélateurs des tendances de l’intérêt international porté à ce continent, notamment dans sa partie subsaharienne.
Tout d’abord, bien que ce soit le plus mince, relevons à destination d’un public très large ce qui n’est encore que la forme la plus simple d’une production muséographique de qualité: Africa in the World, Past and Present, de Ben BURT (Londres, British Museum, 2005 ; 64 p illustrées en quadrichromie, £7,99). Ce livre a été en effet publié dans le cadre de l’année de l’Afrique en 2005 au Royaume-Uni. Il s’agit d’une excellente entreprise de vulgarisation qui a le double mérite de passer en revue la place de l’Afrique dans l’histoire mondiale, de l’époque la plus reculée (souvent très ignorée encore, même d’un public cultivé) jusqu’à nos jours. Le texte très synthétique s’accompagne toujours de photographies d’objets caractéristiques d’une époque. L’auteur porte des jugements équilibrés sur des question sensibles (les Egyptiens de l’Antiquité étaient-ils des « Noirs » ? cela dépend de ce que l’on entend par là… ; la traite des esclaves a permis certes aux Européens d’exploiter les richesses des Amériques, mais aussi à des Africains de développer de puissants royaumes, empires et confédérations, etc…). Ce petit livre pédagogique vise en fait à changer le regard extérieur sur le continent et y parvient par une série de messages forts: ainsi le chapitre 5, « l’Afrique et la mondialisation », fait-il remonter celle-ci à l’arrivée des Européens il y a environ un demi-millénaire…
Dans le domaine politique et social, la collection italienne Annali vient de publier un volume remarquable intitulé State, Power, and New Political Actors in Postcolonial Africa, sous la direction d’Alessandro TRIULZI et Christina ESCOLESSI, qui enseignent à l’Orientale de Naples et ont rédigé en anglais une très solide introduction thématique, mettant en particulier l’accent sur l’importance de la problématique de la citoyenneté dans l’Afrique actuelle (Milan, Feltrinellei, 2004 ; 284 p., 60 €). L’on trouve dans cet ouvrage, en plusieurs langues, des contributions politologiques variées et très riches: relecture des commentaires sur L’Afrique est partie par ses auteurs, Jean-Pascal DALLOZ et Patrick CHABAL ; réflexion sur société civile et démocratie par René OTAYEK ; analyse des politiques publiques par Dominique DARBON, ; dissolution de l’État et nouveaux acteurs sociaux en Somalie par Roland MARCHAL (quatre textes en français) ; militarisation des sociétés africaines et place des armées dans les processus politiques par Christopher CLAPHAM (en anglais), etc. ; des articles plus sociologiques viennent les compléter, notamment sur les femmes et les jeunes dans les villes d’Afrique de l’Ouest par Catherine COQUERY-VIROVITCH et sur le N’ko (alphabet inventé par Souleymane Kante pour transcrire le malinke) et la décentralisation au Mali, par Jean-Loup AMSELLE.
Parallèlement à cette réflexion générale sur le devenir politique de l’Afrique subsaharienne, signalons une publication récente qui n’est pas seulement un livre de plus sur la Côte d’Ivoire en crise, mais un aperçu très synthétique et très utile dans sa lisibilité : Géopolitique de la Côte d’Ivoire. Le désespoir de Kourouma par Christian BOUQUET, professeur à l’Université Bordeaux III (Paris, Armand Colin, 2005 ; 316 p.) L’on regrettera cependant qu’en dépit du titre, les enjeux sous-régionaux y soient peu traités, en quelques pages seulement et en insistant, dans une recherche trop exclusive de l’implication directe, sur le Liberia et la Burkina Faso uniquement dans l’examen de la dynamique conflictuelle ouest-africaine, toujours si préoccupante aujourd’hui. Quelques jugements sur les hommes sont aussi un peu rapides.
Un autre sujet assez mal connu du lecteur francophone est abordé avec la volonté de décrire avec clarté toute la dimension historique du sujet: Islam et politique au Nigeria. Genèse et évolution de la chari’a, par Alhadji Bouba Nohou, chercheur associé au CERMAM (Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et musulman), de la même université de Bordeaux III (Paris, Karthala, 2005 ; 280 p.). Ce travail, encore peu conceptualisé et surtout analytique et descriptif, témoigne d’un souci de mieux approfondir, tout en dénonçant leurs excès récents, des courants religieux locaux dont, par la force des choses c’est-à-dire le poids des habitudes héritées de la colonisation, bien des professionnels français pourtant spécialisés sur l’Afrique perçoivent encore mal toute la profondeur. La publication de ce livre est donc un tournant discret mais réel dans la thématique africaniste en France.
Enfin, sur la problématique sociale, Parcours de femmes. Les nouvelles élites. Entretiens 1997-2003, par Marie-José TUBIANA (Paris, Sépia, 2004 ; 336 p.), sera lu avec un très grand intérêt par les spécialistes du développement, tout particulièrement ceux ayant à traiter de près ou de loin des questions dites de « genre ». Il s’agit d’une enquête sous forme d’entretiens individuels sur une trame très libre et ouverte, effectuée au Tchad par une anthropologue travaillant de longue date dans ce pays. L’ambition est à la fois modeste et haute: donner la parole à des femmes tchadiennes, sans aucun message autre. Cependant, il ne s’agit pas d’entretiens bruts. Une première partie justifie un découpage générationnel (femmes de la période coloniale, de l’Indépendance puis de la jeune génération) particulièrement utile. L’on lira ensuite la passionnante section de synthèse des entretiens consacrée à l’émergence des femmes scolarisées dans un pays que l’on serait pourtant tenté trop souvent, dans les milieux du développement, de décrire comme manquant encore de « capacités » nationales dans l’État, l’économie et la société modernes. Dans cette section, retenons aussi la déclinaison de thèmes aussi divers que les femmes et le travail, les conflits, la politique, et enfin les « frustrations féminines ». L’on regrettera sans doute la brièveté de la dernière section sur la « jeune génération » (trois entretiens seulement sur 30 au total), Mais ce livre, avec ses auto-portraits assistés, pourrait-on dire, de juristes mais aussi d’ingénieur agronome, d’anthropologue ou de journaliste, apporte néanmoins un témoignage précieux et entièrement inédit sur les élites féminines du Tchad. A cet égard, l’on ne peut que souhaiter la multiplication de travaux de ce genre sur l’Afrique actuelle.