Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2804149285
238 pages

p. 123 à 127
doi: 10.3917/afco.214.0123

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Actualité africaine : dossier Darfour

no 214 2005/2

2005 Afrique contemporaine Actualité africaine : dossier Darfour

Introduction thématique

Le Darfour ou la tardive découverte d’un nouveau désastre politique et humanitaire

Marc Fontrier  [1]
Le Darfour demeure un espace mystérieux dont peu de gens supposaient l’existence jusqu’à ce que les vitrines cathodiques de la planète étalent les images d’un drame qui pourtant s’y développe depuis plus de vingt ans. Le Proche et le Moyen-Orient alimentent la révolte des cœurs occidentaux, parfois celle des consciences. Il restait à réveiller une compassion envers le continent africain, successivement émoussée par la Somalie, puis le Libéria et autres Sierra Leone. Le Darfour est tombé à propos. On regrette certes, qu’il ait donné lieu à moins d’études sérieuses que de clichés faciles et hélas inépuisables : images banales à force d’être répétitives de camps de réfugiés, de la faim, de la peur ; une compassion stérilisée par un formatage télévisuel, plus rien qui ne parle au cœur vrai d’un Occident blasé, déconnecté des guerres et de la souffrance par les procédés médiatiques. Ceux-ci s’interposent désormais entre la sensibilité de spectateurs protégés et la pitoyable exposition de douleurs individuelles et collectives d’un autre âge, devenues pour ainsi dire virtuelles à force d’être lointaines.
Reste le décryptage nécessaire de la situation sur le terrain, la logique de l’histoire et du réalisme inhérent à toute politique, avec ses nuances de cynisme, inévitablement. Ici, il convient d’évacuer d’emblée un procès : la France a priori ignorerait tout d’un Soudan où aucun intérêt ne la retient. Cette accusation repose sur un constat politico-diplomatique indiscutable. Mais il serait vain d’épiloguer sur cette distance entre la préoccupation collective de la France – gouvernement et opinion publique confondus – et les réalités soudanaises, devant l’impossibilité pour un seul pays de prendre en compte, même approximativement, toute la misère de la planète. En l’occurrence, cette réticence historique est bien fille du vieil antagonisme colonial franco-britannique. Puis le temps a figé la situation, l’indifférence s’est installée. C’est l’incident de Fashoda en 1898 qui a définitivement dissuadé la France de se préoccuper du Soudan et surtout d’y risquer de mettre en danger les fragiles équilibres entretenus à coup de renoncements par Londres et par Paris. Affaire anglaise puis affaire arabe, le vaste territoire est resté en marge de la politique africaine de la France comme de ses implications collatérales, universitaires notamment. Seuls quelques chercheurs séduits par cet espace immense – le Soudan est le pays le plus étendu d’Afrique – ont transgressé le silence et se sont passionnés pour sa complexité, la richesse de ses peuples et de ses paysages, pour son histoire.
Situé sur les hauteurs orientales d’une ancienne mer intérieure, aujourd’hui réduite aux syrtes du lac Tchad, le Darfour apparaît dans l’histoire en tant qu’entité politique à la fin du XVIIe siècle : il se présente alors comme un havre pour les caravanes, une aubaine pour les nomades et une opportunité pour les agriculteurs. Un massif montagneux, le djebel Marra, en détermine grâce à ses pluies le Centre ; un certain nombre de localités suffisamment importantes en ponctuent progressivement les terroirs.
Sans jamais véritablement se confondre avec le Soudan, le Darfour en rejoint l’histoire en 1916, à la mort du dernier sultan. Quarante ans plus tard, l’indépendance du pays, pas plus que la colonisation, ne susciteront auprès des dirigeants successifs du nouvel État l’intérêt nécessaire au développement de ses régions périphériques. De cette négligence émergera un cortège de frustrations. L’exaspération des nomades et des agriculteurs qui s’y côtoient de mémoire d’homme sera d’autant plus forte que viennent maintenant se greffer des difficultés climatiques qui remettent en cause les fragiles équilibres fondant l’ordre social ; de moins en moins arrosé, le massif ne remplit plus son apaisante fonction séculaire. Nomades et sédentaires ne parviennent plus à trouver les compromis qui seuls au cours des siècles ont pu rendre la cohabitation acceptable, c’est-à-dire à peu près pacifique. Ainsi aujourd’hui, tandis que la physionomie même de l’espace a changé, la logique sociale résiste d’autant plus difficilement à l’avancée du désert que, à la fois par excès et par défaut, la politique de l’État soudanais interfère désormais dans les équilibres ancestraux.
Patente entre 1985 et 1989, réapparue un an plus tard puis entre 1997 et 1999, la crise au Darfour a cependant été occultée par la guerre au sud du Soudan qui depuis des années alimente la presse internationale. Cette dernière, il est vrai, présentait une problématique plus lisible : Afrique noire contre Afrique arabe, Islam contre chrétienté, séquelles diverses de la traite arabe… Ajoutons à tout cela, la séduction personnelle de John Garang, le dirigeant sudiste qui, contrairement à Jonas Savimbi en Angola, a su avec opportunité saisir le conseil américain de mettre fin à son combat. C’est pourquoi, à partir de 2002, bien après que les affrontements au Darfour ont pris une tournure véritablement catastrophique, c’est le silence d’une paix retrouvée s’imposant dans le Sud après le tumulte de la guerre qui a tout à coup attiré l’attention du monde sur le drame qui se développait de façon paroxystique dans l’Ouest du pays.
Trois auteurs [2] autorisés nous présentent ici la genèse des événements qui continuent de s’y dérouler. Sur le fond du sujet, peu développé en langue française, leurs propos s’entendent sur un triple constat : la crise au Darfour résulte de l’évolution désastreuse du contexte climatique sur une zone fragile, de ses conséquences sur l’ordre social qui prévalait jusqu’à ce que s’imposent des luttes pour l’espace et, in fine, d’une gestion hasardeuse de la crise par les autorités gouvernementales, gestion que depuis longtemps l’indifférence générale avait largement nécrosée. Cherchant à normaliser par la force une situation précaire, Khartoum a fini par créer une spirale de la terreur, allant jusqu’à transformer de contestables actions de police en des massacres de masse au moins avérés sinon organisés.
Les trois approches par ailleurs sont d’autant plus intéressantes que chacune d’elles procède d’un point de vue original, et ce pour deux raisons au moins : d’une part, les contributeurs appartiennent à trois générations différentes, leur propre histoire et leur propre expérience du continent africain marquant inéluctablement leur propos ; d’autre part – ce qui est en partie corollaire de cette prémisse – chacun aborde la problématique du Darfour sous un angle singulier.
Joseph Tubiana – connu de longue date pour ses travaux sur les langues d’Éthiopie et qui retrouve ici le terrain de ses premières recherches d’ethnologue – a choisi d’ouvrir sur une perspective historique. Après avoir évoqué le développement du sultanat du Darfour puis sa dilution dans l’ensemble colonial britannique, il nous rappelle les étapes de l’évolution politique agitée du Soudan indépendant en situant le problème qui nous occupe dans la relation incertaine qui a toujours prévalu entre Khartoum et les confins du pays.
Marc Lavergne a, quant à lui, consacré l’essentiel de ses travaux au monde arabe. Directeur de recherche au Cnrs, il a notamment dirigé de 1982 à 1988 le Centre d’études et de documentation universitaire, scientifique et technique (Cedust) de l’Université de Khartoum ainsi que, à partir de 1985, le Centre culturel français. La vision qu’il nous propose est d’abord celle du géographe. Après avoir situé les sociétés du Darfour dans leur espace économique traditionnel, il constate les transformations irréversibles à l’œuvre depuis vingt ans et envisage les conséquences probables de la crise actuelle et les scenarii possibles qui pourraient s’imposer à plus ou moins long terme.
Jérôme Tubiana enfin, jeune journaliste indépendant actuellement doctorant sur les sociétés nomades à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), porte davantage un regard d’ethnologue. De retour d’une mission d’observation humanitaire au Darfour, il fonde son étude sur la distribution ethnique et éclaire les rapports de force établis entre les différents peuples vivant de part et d’autre de la frontière soudano-tchadienne jusqu’au Darfour proprement dit.
Les trois documents ouvrent aujourd’hui sur un nouveau contexte car, depuis leur rédaction, l’attention de la société internationale a été sollicitée. Au cours du mois de mars 2005, en effet, le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté trois résolutions visant à soulager dans l’urgence les souffrances des populations tout en cherchant des solutions plus générales dans les différents registres de l’affaire [3]. Il a ainsi été décidé de mettre sur pied pour une période initiale de six mois une Mission des Nations Unies au Soudan (MINUS) [4], d’étendre l’embargo sur les armes au gouvernement de Khartoum et d’enjoindre ce dernier de coopérer avec la Cour criminelle internationale.
Reste encore à définir avec clarté et précision le modus operandi, ce qui n’est jamais un exercice aisé. Certes, si la protection des populations civiles et leur ravitaillement sont un problème technique complexe, les savoir-faire des organisations spécialisées sont incontestables. En revanche, la construction d’un processus de paix dans une région où les bases de la société ont été ébranlées, voire ruinées, est un travail d’une toute autre envergure. Il y faudra du temps donc de l’argent mais surtout un regard compétent sur les sociétés concernées, un regard d’expert avéré du pays et de ses peuples. Les abaques utilisés par les experts de la misère n’y suffiront pas. Contrairement à une assertion qui cache nombre d’incuries, celle-ci ne croît pas toujours sur le même terreau. Aussi, si un déploiement de forces peut figer un conflit, il lui est toujours moins aisé de parvenir à en traiter les causes.
Il faudra donc un regard qui permette aux hommes politiques d’opérer les choix les plus judicieux. À eux il appartiendra d’amener Khartoum à changer la culture politique d’un pays où trois ou quatre familles – lignages agnatiques et écoles de pensée confondus – se disputent depuis plus d’un siècle l’exclusivité du pouvoir sous toutes ses formes.
 
NOTES
 
[1]Docteur en sciences politiques et études africaines (INALCO : Institut national des langues et civilisations orientales).
[2]Dans ce dossier, nous avons respecté l’approche et la graphie de chaque auteur. Les trois articles se lisent donc d’une manière indépendante, en dépit d’inévitables recoupements dans le texte et la bibliographie. NDLR.
[3]Résolutions 1590 du 24 mars 1591, du 29 mars et 1593 du 31 mars 2005.
[4]Qui devrait notamment inclure, à terme 10 000 militaires et de 715 policiers.
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