Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2804149285
238 pages

p. 207 à 226
doi: 10.3917/afco.214.0207

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Actualité africaine : dossier Darfour

no 214 2005/2

2005 Afrique contemporaine Actualité africaine : dossier Darfour

Misère et terreur au Soudan

À l’origine des affrontements dans le Darfour

Joseph Tubiana  [1]
Cet article vise à une approche historique de l’évolution du Darfour, depuis l’apparition de cette région dans l’histoire écrite au XVIIe siècle jusqu’à son intégration dans le condominium anglo-égyptien au terme de la période mahdiste. Il procède à un rappel synthétique des péripéties du Soudan indépendant et de ses régimes successifs. Il souligne aussi la place exiguë accordée aux régions des confins par les différents gouvernements de Khartoum : marginalisation politique de la périphérie et absence de développement local. La conclusion insiste enfin sur les difficultés à recueillir des données fiables sur la situation actuelle. This paper aims at giving a historical perspective on the Darfur crisis from the time it was first mentioned in 17th century writings until its integration into the Anglo-Egyptian Condominium at the end of the Mahdist era. The author traces key events and various political episodes in independent Sudan’s history. He stresses the little importance consistently attached to any peripheral border area by successive governments in Khartoum and resulting in political neglect and lack of local development for these regions. The paper concludes on the acute difficulty in finding reliable information on the current situation in Darfur.
Pour comprendre le Soudan d’aujourd’hui, il faut d’abord se souvenir que cet État est l’héritier du condominium anglo-égyptien, très peu égyptien et beaucoup anglais, dont le maintien était devenu intenable à la fin d’une Seconde Guerre mondiale marquée par la persistante neutralité de l’Égypte dans le conflit. La porte s’est alors ouverte à la décolonisation. Sa référence, « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », a induit concrètement l’autodétermination et l’indépendance des peuples colonisés.
Si, en juillet 1952, la fin de la monarchie égyptienne annonce déjà des difficultés imprévues, c’est l’accord signé par les Égyptiens et les Anglais le 12 février 1953 qui, en admettant d’accorder l’autonomie au Soudan, sonne inexorablement le glas du condominium. Une première étape vers l’indépendance est franchie avec les élections de novembre-décembre 1953, suivies le 1er janvier 1954 de la réunion de l’assemblée élue et de la proclamation du gouvernement autonome, le 6 du même mois.
Durant cette période de sortie de la situation coloniale, le Nord du Soudan qui est le partenaire principal des négociations est partagé entre tenants de l’union avec l’Égypte et partisans de l’indépendance. Parmi ces derniers, les ansâr, dont on aura l’occasion de reparler, se regroupent dans le parti nationaliste de l’umma, battu aux élections de 1953.
Les Soudanais du Sud, apparemment indifférents aux désordres du Nord mais en réalité suivant leur propre tempo, se révoltent en août 1955. C’est que les administrateurs anglais, ouverts et bienveillants en général, ont été remplacés par des Soudanais du Nord, fermés ou ignorants, étrangers à la région, musulmans et ne parlant que l’arabe. Les révoltés luttent pour un Sud autonome, fédéré avec le Nord. Ils comptent sur le soutien des Anglais et des Égyptiens. Ils seront assez vite détrompés. Le gouverneur général britannique parvient à leur faire déposer les armes le 27 août 1955. Ils ne seront pas entendus.
Au cours de ces affrontements, la France aura été absente et par la suite il en sera presque toujours ainsi. L’État soudanais est tenu hors des perspectives coloniales officielles françaises. Après le tête à tête de Fachoda, les gouvernements français s’en tiennent à une ligne politique qui est aussi celle des Britanniques : le Soudan n’est qu’un appendice « noir » de l’Égypte arabe, domaine réservé de nos alliés et rivaux. Le fait est qu’après la Seconde Guerre mondiale les deux puissances ont respecté leurs zones d’influence respective : la France n’interfère pas dans les affaires de l’Inde ou de l’Égypte, pas plus que la Grande-Bretagne en Indochine, au Maroc, en Algérie…
Regard sur le passé lointain du Soudan
L’Égypte chrétienne une fois subjuguée au milieu du VIIe siècle, deux directions se sont ouvertes aux armées islamiques : celle de l’ouest et celle du sud. La pénétration vers le sud, chez les sédentaires chrétiens, était en quelque sorte balisée par la vallée du Nil où le fleuve fournissait l’eau indispensable aux animaux et aux hommes. Les autorités du Caire encouragèrent donc les Arabes nomades à progresser vers le sud chrétien, soumettant les populations et s’attribuant leurs biens tout en agrandissant le domaine de l’islam. La politique d’expansion permanente des nouveaux maîtres de l’Égypte visait à incorporer au territoire conquis d’autres territoires chrétiens non encore annexés, dont la Nubie. L’objectif était toujours de subjuguer et convertir à l’Islam ou soumettre.
En dehors de la motivation religieuse et de l’instinct de rapine, ce mouvement des nomades arabes venus de la péninsule, vers le sud, était fortement encouragé à ce qu’il semble par le gouvernement du Caire qui essayait de se débarrasser d’éléments musulmans excessivement turbulents en leur donnant à « manger » les paysans du Sud, forcément kuffâr, « incroyants »… même s’ils étaient chrétiens. Cette stratégie qui se pliait aux circonstances n’est pas très différente, on l’a remarqué, de celle qui a « jeté des hordes d’Arabes » à l’ouest de l’Égypte, vers le Maghreb.
La poussée vers le sud ainsi amorcée n’a pas cessé jusqu’à nos jours. Ce n’est pas une marche dont la progression s’avère irrésistible mais une succession de coups de main, d’attaques sporadiques ne correspondant pas à une stratégie autre que la recherche des points faibles et de la surprise, une stratégie « aléatoire » si l’on peut dire. L’entreprise ne prend véritablement forme que lorsque le khédive Mohammed Ali programme la conquête systématique du Soudan dans un style « moderne ».
L’oppression égyptienne
La conquête ou colonisation de ce qui deviendra le Soudan, « le pays des noirs », a ainsi pu continuer avec succès, sans rencontrer d’obstacle persistant, jusqu’à la mahdiyya (1881-1898). Celle-ci n’était pas un mouvement religieux, comme on le dit d’habitude, mais une révolte nationaliste, anticoloniale, dirigée contre les musulmans turco-égyptiens ainsi que l’a très bien montré l’historien Th. Hodgkin (Nationalism in Tropical Africa, 1955). D’ailleurs, les Anglais ne sont pas encore là.
Il est bien connu dans l’Islam que chaque fois qu’un peuple musulman est opprimé par ses gouvernants il voit surgir en son sein un mahdi « guidé par Dieu » pour le défendre [2]. Ajoutons que certains versets du Coran recommandent l’imitation du Prophète, qui est un modèle pour les Croyants. De même que les premiers compagnons de Muhammad furent nommés ansâr an-nabî, « auxiliaires du Prophète », on nomma les compagnons du Mahdi ansâr al-mahdî, terme plus noble que le mot darwish qui désigne des gens aux habits rapiécés, comme ceux des pauvres.
Plus près de nous, nous verrons que, pour faire pièce aux compagnons du Mahdi et à ses partisans actuels que l’on nomme au Soudan tout simplement les « Ansar », est apparue l’appellation de ansâr as-sunna, née probablement dans l’Arabie wahhabite. Celle-ci se réfère au mot sunna lequel ne désigne pas une personne mais un corps de doctrine auquel se rallient les musulmans précisément appelés « sunnites ». On peut se demander s’il n’y a pas de leur part une recherche délibérée de confusion.
Observons d’ores et déjà la place du Dar For dans l’insurrection mahdiste. Les Arabes ta‘ésha installés au sud du pays sont très présents en son sein et leur chef, le khalifa Abdullaye, succédera au Mahdi à sa mort en 1885.
Les Anglais ne pourront toutefois abattre la mahdiyya qu’après de longues années d’incertitude, au terme des victoires de Kerrari, le 2 septembre 1898, et de Umm Dibékärat où le khalifa trouve la mort, le 24 novembre 1898. Ils entreprennent alors de gouverner le Soudan libéré de la domination de la turkiyya – ainsi nomme-t-on le gouvernement de l’Égypte turque – en lui donnant le nom de Soudan anglo-égyptien.
La tutelle britannique, 1899-1954
Le condominium anglo-égyptien est formellement instauré par la Convention anglo-égyptienne du 19 janvier 1899 qui déguise le statut colonial tant de l’Égypte que du Soudan, surtout après le bras de fer de Fachoda. Le cabinet britannique peut s’appuyer sur une opinion convaincue que la mahdiyya a été « la conséquence directe de soixante années d’oppression égyptienne subies par les Soudanais » (Holt).
Le principe du condominium n’est pas accepté par l’Égypte. Le rejet des populations soudanaises se manifeste par des désordres et des révoltes chaque fois que cela est possible, comme c’était le cas dans toutes les colonies de ce temps.
La pratique des gouverneurs britanniques successifs consistait avant tout à maintenir l’ordre. Jusqu’à la fin du condominium, en 1954, les autorités prendront au sérieux toute tentative de soulèvement, en particulier toute tentative de faire renaître la mahdiyya, coupant les ailes sans attendre à tout candidat mahdi qui se manifestait. Il y en aura plusieurs. De leur côté, les guerriers mahdistes n’auront pas tous désarmé. Les montagnards Nouba continueront à résister.
Il ne semble pas que les autorités britanniques, à part peut-être quelque original, aient supposé que puisse un jour cesser le statut colonial qu’elles avaient imaginé. Au Nord réticent les Gouverneurs généraux montrèrent, au plan du spirituel, un intérêt et un respect sincères pour la langue et la civilisation arabes ; au plan du matériel, ils diffusèrent la culture irriguée du coton à longues fibres, ce qui améliorait le niveau de vie du paysan sans nuire au développement de l’industrie cotonnière britannique, dépendant jusque-là du coton d’Égypte. Un calme relatif prévalait. La prédominance de l’Islam n’était pas contestée.
Un sort particulier fut réservé aux noirs du Grand Sud, jusque-là réservoir d’esclaves, et au sultanat du Dar For.
Au Sud moins remuant, les Gouverneurs eurent à cœur de préserver les populations – non musulmanes – de toute atteinte à leur propre culture, allant parfois jusqu’à interdire la présence de missions chrétiennes chez les païens. Le trafic des esclaves – mais pas l’esclavage – fut interdit, comme dans tout le condominium d’ailleurs. Quant au sultanat indépendant du Dar For, l’objectif majeur était de le préserver de toute intrusion et de le faire entrer à tout prix dans l’orbite britannique.
Le sultanat du Dar For
Cette région, alias Dar Fur, Dar Four, le « pays des For », est aujourd’hui une province de la République du Soudan. Limitrophe du Tchad, elle s’étend schématiquement entre les 12° et 16° Nord, allant de la frontière internationale à l’ouest jusqu’au 27° Est et est actuellement subdivisée en trois régions administratives : Nord, Centre et Sud ; antérieurement il n’y en avait que deux.
Après la défaite de son dernier sultan, Ali Dinar, en novembre 1916, en pleine guerre mondiale, le royaume du Dar For sera incorporé au Soudan anglo-égyptien le 1er janvier 1917. Le centre stratégique en est le Djebel Marra, où se trouve le site de Turra, nécropole des sultans for dont la capitale, qui était dans les montagnes, avait été transférée près de la mare de Tendelti ; résidence royale, elle avait pris le nom d’El Facher (al-fashir : le château).
En plus des For, la province englobe des sultanats et des chefferies qui se situent dans la zone d’influence d’El Facher : Zaghawa (Kobé, Wœgi alias Touër), Berti, Massalit, Tama. Mentionnons aussi, à l’extrême nord de la province, les Toba, plus connus sous le nom de bédiyat (ou Bideyat), et qui font partie du groupement zaghawa, ainsi que, plus au sud-ouest, les Guimir de la région de Kulbus. Toutes ces populations sont considérées comme « noires », c’est-à-dire inférieures, à peine moins que les populations vivant plus au sud, lesquelles sont appelées globalement junubi, qui signifie southerner (en français du Tchad : « sudiste »), depuis que l’usage du terme ‘abid « esclave » a été proscrit par les milieux officiels. Ce sont des agriculteurs sédentaires ou des éleveurs transhumants.
Il y a également au Dar For des nomades d’origine arabe (ou yéménite ?), éleveurs de gros bétail, qui se disent « blancs » bien que l’observateur non prévenu ne s’en aperçoive pas facilement. Ce sont notamment les Rizégat, dont il est souvent question actuellement, et les Ta‘ésha auxquels appartenait le khalifa Abdullaye et qui, au temps de la révolte mahdiste, ont combattu avec constance les Turco-Égyptiens. Ces nomades parlent des dialectes arabes insuffisamment étudiés, tandis que les populations autochtones ont ou ont eu chacune sa langue.
En dehors des For, des Berti, Tuër, Midob… toutes ces populations sont par ailleurs représentées au Tchad sans que le tracé de la frontière internationale, qui les a partagées, ait changé le moins du monde les relations qu’elles avaient entre elles.
Une région en marge de la conquête turco-égyptienne
Antérieurement à la conquête du Soudan par les Turco-Égyptiens (1821), on retiendra le témoignage du voyageur tunisien Mohammed ibn Omar « at-Tunisî » qui séjourna au Dar For indépendant de 1803 à 1811 mais ne rapporte rien d’extraordinaire pour l’époque. Sans remonter trop haut, relevons que la tradition retient du sultan Ahmed Bukur, qui régna de 1682 à sa mort en 1722, qu’il construisit une mosquée de pierre dans le Djebel Marra. Pour ses trois successeurs, de 1722 à 1752, rien que de très banal : ils furent occupés surtout à propager l’islam, à se défaire de leurs proches parents et rivaux présumés ainsi qu’à combattre, sans grand succès, le Wadday.
On note cependant que les arabes Rizégat défrayent la chronique au XVIIIe siècle. Sous le règne du sultan Térab (1752-1787), cette tribu tente de se soustraire à l’impôt dû au sultan qui doit dépêcher deux expéditions successives pour réprimer cette manifestation d’insoumission. Il aurait aussi eu à réprimer un soulèvement des Tundjur et conquis les Berti, les Birguid et les Bègo. Vers 1770, Térab veut mettre fin aux incursions des Musabba‘at du Kordofan voisin et, pour venir à bout d’une nouvelle rébellion des Rizégat, il déplace sa capitale des montagnes vers la plaine. Cela annonce El Facher. Plus tard, dans la dernière année de son règne, les incursions des Musabba‘at prenant la tournure d’une guerre de conquête, l’armée du sultan poursuit les agresseurs jusqu’à Omdurman, sur le Nil mais le sultan Térab meurt sur le chemin du retour.
De 1802 à 1839 règne Mohammed Fadl qui fut l’hôte du voyageur at-Tunisî. Quand en 1821 lexpédition du pacha d’Égypte Mohammed Ali, équipée d’armes à feu, lancée à la conquête du Soudan, reprend la marche vers le sud, elle n’obtient pas de résultats probants contre le Dar For en raison des obstacles naturels.
Ainsi le sultanat échappe-t-il à l’Égypte et le sultan Mohammed Hisèn, successeur de Mohammed Fadl, qui règne de 1839 à 1874, obtient même un firman de Constantinople reconnaissant explicitement l’indépendance du Dar For.
Pour les trafiquants d’esclaves de Khartoum et d’Égypte l’intérêt du Dar For n’en est que plus grand : lieu d’approvisionnement en esclaves (dont ceux reçus par le sultan comme tribut et vendus aux trafiquants), terrain de passage pour aller capturer au sud des esclaves et les ramener, transit vers le nord par des voies soustraites au pouvoir du Caire. Ici apparaît le futur Zubér (alias Zibér) Pacha.
Un négrier insatiable
En 1865, le trafiquant d’esclaves Zubér, qui est un Arabe de la région de Khartoum est parvenu, pour les besoins de son commerce, à contrôler tous les districts du Bahr el-Ghazal qui ne paient pas le tribut au Dar For. En 1866, il envisage de tracer une route commerciale traversant le sud du Dar For pour rejoindre le Kordofan en échappant au contrôle du Caire. Quand en 1870-1871 les autorités de Khartoum entreprennent d’annexer le Bahr el-Ghazal et les provinces voisines, elles se heurtent à l’opposition de Zubér dont l’armée privée met en déroute les troupes régulières qui abandonnent la partie en 1872.
Pour se faire pardonner sa victoire, Zubér propose cependant au Khédive (qui accepte) de conquérir pour lui le Dar For, avec sa seule armée privée.
Un épisode intéressant marque cette campagne qui se déroule de 1873 à 1874 : les arabes Rizégat, dépendants du sultan du Dar For, proposent à Zubér de lui servir d’espions et de guides. Ils lui annoncent aussi qu’ils se rangeront aux côtés du vainqueur. L’armée du Dar For est vaincue en octobre 1874. Les Rizégat massacrent les fuyards. En novembre, El Facher est occupé, le sultanat du Dar For annexé.
Mais le Khédive n’accorde pas le bénéfice de sa conquête à Zubér qui commet l’imprudence de se rendre au Caire pour protester. Il y sera retenu et ne retournera pas au Soudan.
Succès et déboires des Mahdistes au Dar For, 1882-1898
Si les troupes égyptiennes occupent les principaux centres du Dar For, c’est hors de leur contrôle que six sultans for se succéderont dans la montagne, jusqu’en 1890. En 1877, Gordon, nommé Gouverneur général du Soudan, ce qui inclut le Dar For, y envoie le jeune autrichien Slatin, qui en deviendra le gouverneur en février 1881, à la veille de la mahdiyya. Gordon avait pour sa part quitté le Soudan en juillet 1879.
Mais le Dar For ne connaît toujours pas le calme : intrigues et combats. Au début de 1882, les Rizégat se rallient au Mahdi ; la totalité des tribus du Sud se révoltent. Les forces confiées à Slatin sont surprises et totalement défaites en octobre 1882. Le Dar For est entré dans le tourbillon de la mahdiyya. Une armée de dix mille hommes envoyée à la rescousse est anéantie en novembre 1883. Slatin est fait prisonnier. En janvier 1885, les Britanniques décident d’évacuer le Soudan. Le champ est libre pour les Mahdistes.
Après la mort du Mahdi, le 22 juin, son successeur, le khalifa Abdullaye, ne tarde pas à s’imposer. Il convoque le gouverneur du Dar For, cousin du Mahdi, à Omdurman pour renouveler son serment d’allégeance mais, sur la route, le gouverneur est arrêté et fait prisonnier par Abu Anja, un des hommes de confiance du khalifa. Les choses ne vont pourtant pas se passer aussi facilement que prévu.
Un certain Yusuf, fils du sultan Ibrahim tué par Zubér, se voit confier la responsabilité du Dar For et en profite pour entreprendre de restaurer à son profit le sultanat. Il est dénoncé par les espions d’Abu Anja. On envoie contre lui Uthman Adam dit « Djano » qui s’empare d’El Facher après plusieurs combats victorieux en janvier 1888. Le prétendant est pourchassé et tué et sa tête expédiée triomphalement à Omdurman. Uthman Djano est nommé « émir » du Dar For par le khalifa. Le sultan en titre du Dar For est un frère du défunt Yusuf nommé Abu el Khérat.
Ce succès ne suffit pas pour faire revenir le calme : plus à l’est, au Dar Tama, un faki surnommé Abu Djimmézé « l’homme au sycomore », se met à prêcher la résistance aux Mahdistes. Rassemblant de nombreux partisans au Dar Tama et au Dar Massalit, il reçoit l’adhésion du sultan Abu el Khérat et des siens. Deux fois vaincus au combat, la situation des Mahdistes devient périlleuse. Heureusement pour eux, Abu Djimmézé meurt subitement au Dar Massalit. L’armée rebelle, privée de son chef, est vaincue devant El Facher le 22 février 1889. Abu el Khérat parvient certes à s’échapper mais l’année suivante il est assassiné par ses hommes. Un petit-fils du sultan Mohammed Fadl, Ali Dinar Zakariya, accède au trône.
Quant à l’émir Uthman Djano, il meurt peu après la campagne du Dar Massalit. Un cousin du khalifa, Mohammad Ahmad, le remplace en 1890. Ali Dinar, qui songe sans doute à rétablir le sultanat à son profit, garde ses distances avec les Mahdistes. L’émir mahdiste, qui le soupçonne de préparer une insurrection, l’expédie en 1897 au khalifa, à Omdurman où il sera réprimandé… et conservé.
Le dernier sultan : Ali Dinar, 1898-1916
Le 2 septembre 1898, les troupes mahdistes sont défaites à Kerrari par les Anglo-Égyptiens. Ali Dinar déserte – avant ou après la bataille, les témoignages divergent. Toujours est-il que, récupérant des partisans et des armes, il regagne le Dar For où il s’empare de la capitale El Facher avant d’écarter le candidat au sultanat favori des vainqueurs.
Aussi, après la proclamation du condominium en janvier 1899, est-il reconnu officiellement par le Gouvernement bien qu’il maintienne une totale indépendance. Il ne vient pourtant pas à bout des Rizégat qui lui infligent une lourde défaite en 1913. Jusqu’à sa mort en 1916, fuyant les Britanniques et craignant d’être pris par les Français, il ne cessera de fortifier son pouvoir (répressions, intrigues se succèdent) ; sa politique étrangère est très ondoyante prenant parfois de haut ses adversaires européens, se liant avec les Turcs qui travaillent pour l’Allemagne, etc.
Quand se termine le règne agité, pour ne pas dire tumultueux, du dernier sultan du Dar For, son royaume rejoint les autres provinces du condominium et vivra des années relativement calmes. Sultanats et petites ou moyennes chefferies sont privés de toute réalité politique par l’administration britannique qui leur accorde cependant quelques pouvoirs judiciaires. Les guerres locales ne sont pas tolérées par les Anglais.
C’est ainsi que l’histoire a façonné le contexte spatial dans lequel se produisent les événements dont nous devons faire état. Reste que c’est après l’indépendance que le chaos s’empare progressivement du Dar For.
La République du Soudan : une nouvelle ère
L’assemblée élue le 1er janvier 1954 proclame le 19 décembre 1955 l’indépendance du Soudan. Le 1er janvier 1956, les drapeaux de l’Angleterre et de l’Égypte sont amenés et les couleurs du Soudan les remplacent.
Les deux grands partis musulmans du Nord, Umma et Nationalist Unionist Party (NUP), laissant de côté le Democratic Unionist Party (DUP) pro-égyptien, s’étaient mis d’accord en 1955 pour former un gouvernement de coalition au moment de l’indépendance. Parmi leurs buts communs il y avait le refus de l’union avec l’Égypte et la mise hors jeu du Sud non musulman avec son projet d’union fédérale. Il résultera de ces deux négations une instabilité permanente, et l’incertitude dans l’esprit des Soudanais.
Les institutions qui sont adoptées visent à imposer une forme de modernité, mais le partage des intérêts reste traditionnel. Le centralisme maintient l’hégémonie de Khartoum. On verra que le Sud, l’Est et l’Ouest sont rejetés dans la « périphérie ».
Le régime parlementaire dont les partisans s’étaient donné pour tâche d’établir et de fortifier la république, ne dure pas au-delà du 17 novembre 1958 : les rivalités des partis politiques et les ingérences pas vraiment discrètes des puissances étrangères troublent constamment la paix civile, exploitent les mécontentements de tous ordres des citoyens qui veulent moins de complexité et plus d’autorité.
Bien que les politiciens qui se disputent le pouvoir semblent n’avoir vu dans les institutions démocratiques que les facilités qu’elles accordent à l’opposition, ils ne se privent pas toutefois de puiser dans les pratiques locales l’art de la subversion, du complot, des trahisons, des conspirations et des coups de force. Les puissances étrangères, dont l’URSS, vont entrer dans le jeu ; les militaires s’inspirent de l’attitude des officiers égyptiens et le parti communiste n’hésite pas à s’allier à la droite militaire pour détruire la démocratie chancelante.
Quant au peuple, il réclame plus de clarté et de discipline, autrement dit moins d’instabilité, moins de désordre, moins de factions et plus de liberté. Si pour la majorité des Soudanais, il semble que la désignation de leurs représentants parlementaires s’apparente à la désignation des chefs, à ce compte il leur manque la légitimité de la tradition ; de plus des pouvoirs qui viennent à terme périodiquement sont sentis comme une aberration, contraire au bon sens et à l’usage. Un chef politique doit être choisi à vie, pour être respecté et efficace. Il ne peut être chassé que par la révolte ou par un complot ourdi par ses proches parents paternels, rivaux potentiels, comme on sait : soit l’exil ou la mort. Les Soudanais ne s’en priveront pas.
La République parlementaire – 1956-1958
La République du Soudan proclamée formellement le 1er janvier 1956 vécut un peu plus de deux ans, sans avoir eu le temps de se faire apprécier des Soudanais. Les historiens de l’indépendance considèrent que le pays a connu trois périodes démocratiques et trois périodes de dictature militaire, dont la dernière est actuellement en cours, sur fond de guerre civile au sud. On verra que le régime parlementaire n’a répondu aucune fois à l’attente du peuple. Le talent de beaucoup de politiciens pour tromper le partenaire, pour parvenir à dominer l’autre sans être scrupuleux sur les moyens, pour rompre de façon imprévue les engagements pris devant le peuple, a résulté en une crise permanente de la démocratie qui a engendré un mécontentement général.
Le premier président de la République, Isma‘il al-Azhari, a la charge de guider les premiers pas du Soudan vers la démocratie. Il démissionne au bout de six mois, en juin 1956, en raison d’une scission qui s’était produite dans son propre parti, le NUP. Il est possible que la scission ait été encouragée par la khatmiyya car al-Azhari était opposé à l’union avec l’Égypte. Ainsi est fondé le People’s Democratic Party (PDP).
En cette même année 1956 débute la guerre civile dans le Sud. Al-Azhari avait probablement renoncé à gérer une crise permanente. L’instabilité s’installe avec une sorte de « régime des partis ». Ruptures, alliances temporaires se succèdent. Aucun gouvernement ne peut maîtriser la situation.
L’intervention de l’armée met fin à la première période démocratique le 17 novembre 1958 par le coup d’État militaire qui porte au pouvoir le général Ibrahim Abboud, sans effusion de sang. Dans son allocution radiodiffusée annonçant la prise du pouvoir par l’armée, le général déclare la dissolution de tous les partis politiques et la suspension temporaire de tous les journaux.
Le coup d’État militaire du général Abboud – 1958-1964
Le régime du général Abboud qui gouverne jusqu’en octobre 1964 n’apporte ni la paix ni la stabilité au pays.
En mars et mai 1959, deux complots militaires successifs dirigés contre lui se soldent par un échec. Alors qu’il vient de signer le 8 novembre un accord avec l’Égypte sur la construction du haut-barrage d’Assouan, le lendemain, le 9 novembre, échoue un nouveau coup d’État qui s’achève sur plusieurs condamnations à mort suivies d’exécutions par pendaison.
Le 22 octobre 1960 est annoncé le transfert forcé à Khashm el-Girba, sur l’Atbara, en conséquence de la construction du haut-barrage d’environ 52 000 Nubiens de la région de Wadi Halfa qui avaient refusé de quitter leurs villages et leurs terres. Pour la première fois toute une population se soulève, faisant apparaître de ce fait une nouvelle entité politique régionale.
Le mois suivant, une délégation d’hommes politiques demande à Abboud, qui ne l’entend pas de cette oreille, de mettre fin à sa dictature militaire.
En juin 1961, ce sont les cheminots qui se mettent en grève : leur syndicat est dissous.
Deux mois plus tard, en août, une manifestation à Omdurman tourne mal et fait 17 morts au terme de heurts violents entre la police et les Ansar.
Le 21 octobre 1964 enfin, un soulèvement populaire emporte le régime d’Abboud. La cause immédiate en est l’intervention de la police à l’université de Khartoum pour empêcher un meeting d’étudiants consacré au problème du Sud, qui se tenait légalement sur le campus en vertu des franchises universitaires.
Le retour au régime des partis – 1964-1969
La deuxième période démocratique durera cinq ans. C’est le retour au régime des partis dont l’intransigeance n’a pas diminué.
En 1966, le chef de l’Umma, le parti des Ansar, Saddig el Mahdi, se retrouve Premier ministre. En mai 1969 éclatent de nouveau des émeutes populaires.
Le régime issu du coup d’État militaire du général Niméri – 1969-1986
Le coup d’État du 25 mai redonne le pouvoir aux militaires « the brass hats » : le général Djafar Mohammed Niméri déclare en juin qu’il va chercher une solution pacifique aux problèmes du Soudan. Sa présidence est accueillie favorablement par les adhérents de l’Umma, majoritaires au Dar For et qui se plaignaient d’avoir été gouvernés par des hommes du parti adverse, des étrangers : des Égyptiens, des Djellaba, des Tchadiens et autres Africains qui les malmenaient et les jetaient en prison. L’un d’eux nous disait en novembre 1970 : « Nous n’avons obtenu un peu de tranquillité qu’avec le gouvernement actuel (…) avec la présente révolution (…) elle nous a procuré un peu de tranquillité (…) Mais, Dieu soit loué, moi j’ai senti que notre pays et l’ensemble de nos tribus s’apaisaient, se stabilisaient, se fortifiaient (…) »
On ne sera pas surpris de voir les peuples du Dar For adhérer massivement au parti des Ansar après l’indépendance : c’est qu’ils refusent le centralisme de Khartoum, que ce soit au nom de l’unité avec l’Égypte ou de la démocratie parlementaire à l’européenne.
La présidence de Niméri connaîtra des hauts et des bas : une tentative de coup d’État communiste en 1971 ; le 3 mai 1972, l’arrêt temporaire des hostilités avec les insurgés du Sud qui duraient depuis près de quinze ans (ratification des accords d’Addis Ababa).
Le 8 mai 1973, une constitution « permanente » est promulguée, les derniers détenus politiques libérés : les communistes et le chef de l’Umma, l’ancien Premier ministre Saddig el-Mahdi. Le 10 mai, un nouveau gouvernement est nommé mais aucun sudiste n’en fait partie ; en octobre se déroule l’élection de l’Assemblée régionale du Sud.
En 1977, début juillet, un accord est conclu entre le Président et Saddig pour une politique de réconciliation nationale, une amnistie générale est déclarée. Émeutes et troubles persistent.
Le 5 juin 1983, les combats reprennent au Sud avec les décisions de Niméri de rétablir la division du Sud en trois provinces (contrairement aux accords d’Addis Ababa) et, en septembre, d’introduire la shari‘a dans la législation, malgré le refus des « laïques » musulmans du Nord. C’est le retour en force des islamistes. Le rejet total de ces mesures par les populations du Sud entraîne la reprise de l’insurrection et la création du Sudan People Liberation Movement (SPLM) et de la Sudan People Liberation Army (SPLA), sa branche armée. L’opinion est divisée, Saddig et quatorze de ses partisans sont arrêtés.
1985 est l’année où Niméri doit quitter le pouvoir pour s’exiler en Égypte. Elle est marquée par de graves événements dont la pendaison le 18 janvier de l’intellectuel musulman Mahmoud Taha, condamné pour apostasie et subversion, poursuites où l’on voit combien politique et religion sont inextricablement unies par les conservateurs. Le parti qu’il avait fondé avait pris le nom de « Frères républicains » et réprouvait la répression religieuse et la discrimination vis-à-vis des populations du Sud. En février, le nombre des réfugiés du Sud-Soudan en Éthiopie augmente considérablement. Le 3 mars, Niméri prononce un cessez-le-feu unilatéral au Sud avant de chasser de son gouvernement, le 10 du même mois, le docteur Hassan at-Turabi et ses partisans tout en procédant à des arrestations préventives parmi les Frères musulmans.
La troisième période démocratique – 1986-1989
Le 27, le chef de l’État se rend en visite privée aux États-Unis. Il n’en reviendra que pour s’exiler en Égypte. Le jour même éclatent émeutes dans les grandes villes et grève générale sur fond de hausse des prix.
L’armée donne le pouvoir au général Swar adh-Dhahab qui, le 9 avril, forme un Conseil militaire provisoire. Le gouvernement provisoire est confié aux civils : abolition du parti unique, rétablissement des trois régions du Sud, gel de l’intégration avec l’Égypte, restrictions sur l’application de la shari‘a.
1986 : les élections générales portent Saddig, chef du parti ansar au poste de Premier ministre. Il annonce un gouvernement de large coalition. Les militaires remplacent le Conseil militaire provisoire par un Conseil suprême dont ils confient la présidence à un civil, Ahmed al-Mirghani, l’homme de la khatmiyya dévouée à l’Égypte. On ne voit pas comment lui et Saddig pourront gouverner ensemble et faire face à la crise économique et diplomatique. Cet équilibre de façade va se révéler désastreux. Et en effet, cela recommence comme avant !
De septembre à novembre, la situation se détériore : hausse des prix, pénurie, agitation, heurts avec la police, manifestations d’étudiants à Khartoum, etc. Une émeute à Nyala fait deux morts.
Début 1987, le gouvernement commence à armer des éléments de certaines tribus pour les utiliser comme milices dans les zones contrôlées par la SPLA ; en mars, on note une attaque de Dinka par une escouade de Rizégat. Le 13 mai, le Président (nommé) du Conseil suprême prononce la dissolution du gouvernement de Saddig, exigeant du Premier ministre (élu) la formation d’un nouveau gouvernement. Le 2 juillet, le gouvernement déclare l’état d’urgence. En octobre, la livre soudanaise doit dévaluer.
Des affrontements ethniques sérieux surgissent au Dar For. L’insécurité s’étend, d’où, en novembre, la convocation à El Facher de la première Conférence sur la sécurité au Dar For. Le 16 décembre, Saddig réitère son intention de renoncer à l’usage de la shari‘a dont ne veulent pas les Sudistes (non plus que les intellectuels musulmans de la capitale).
1988 : le Premier ministre est reconduit dans ses fonctions. Dans le nouveau gouvernement le poste de Ministre de la Justice est confié à l’intégriste Hassan at-Turabi. Il propose de maintenir la lapidation, l’amputation et la peine du fouet. Les désaccords ne peuvent pas être plus profonds.
Finalement les officiers intégristes décident de prendre le pouvoir. C’est la routine : les militaires ont-ils été formés ainsi ? La troisième période démocratique aura duré de 1986 à 1989.
Le dernier en date des coups d’État militaires
Le 30 juin 1989, un coup d’État militaire renverse sans effusion de sang le gouvernement de Saddig et donne le pouvoir au général Omar al-Béchir : c’est la « Révolution de salut national ». Le 6 juillet, Saddig est emprisonné.
Longtemps on a pensé que le seul mentor du général al-Béchir était le militant islamiste at-Turabi, issu des Frères musulmans. Pourtant la rupture qui est intervenue entre les deux autocrates (le penseur fanatique et le bras armé) n’a pas changé grand-chose pour le Soudan. Cette rupture surprenante n’a pas été brutale mais très progressive, peut-être l’aboutissement d’un processus longuement médité. Écarté du pouvoir en 2000, at-Turabi s’est retrouvé assigné à résidence en février 2001 [3]. Certains de ses partisans ont préféré s’exiler.
Al-Béchir poursuit une politique dont on peut dire qu’elle est la continuation de la guerre par d’autres moyens. Il n’accepte pas l’échec ; devant l’échec, il cherche à gagner du temps, toujours pour détruire cruellement l’adversaire. Sa ligne politique se lit comme la poursuite inexorable de la marche vers le sud des conquérants du Caire.
Il est désormais très difficile de présenter les aspects réels de sa gestion, tant sont nombreuses les nouvelles qui arrivent du Soudan, incertaines et parfois inintelligibles, tant il est malaisé d’en faire le tri. Au désordre dans les esprits a succédé pour certains la perversité, et le sang coule. On ne peut pas dire que le calme est revenu quand simplement les adversaires s’observent.
Les violences actuelles dissimulent la situation politique
Voici qu’aujourd’hui cette grande province du nord-ouest, le Dar For est depuis un certain temps le théâtre d’affrontements sanglants au cours desquels les populations civiles ne sont pas épargnées. Ces désordres débordent les frontières du Soudan pour affecter le Tchad limitrophe. Notons que la frontière avec le Tchad, qui existait déjà avant de recevoir un tracé à peu près correct des puissances européennes (1924), n’a jamais été imperméable pour personne.
Guerre au Sud, guerre à l’Ouest
C’est quelques années après l’indépendance, lorsque toute trace de démocratie parlementaire eut disparu, que l’entreprise d’assujettissement des populations du Sud du Soudan a repris sans entraves. Pour les noirs est revenu le temps du mépris. Il fallait par tous les moyens contraindre les « Sudistes » à adopter la langue arabe, la religion musulmane et le droit musulman dit shari‘a sous sa forme sunnite.
Car, comme l’a très bien dit Jacques Mouradian en 1940, « l’Islam est solidaire de l’arabe. Le Qurân est écrit en arabe et c’est dans la langue du Livre saint que le croyant doit prier ». Avant-garde de la religion islamique, la langue arabe a effrayé chrétiens et païens du Sud du Soudan.
Les opérations militaires qui ravagent le Dar For ont été précédées par une très longue guerre civile suscitée par l’action de l’armée officielle contre les populations du Sud qui rejettent la religion islamique, veulent conserver leurs langues et ne pas remplacer l’anglais, langue étrangère « neutre », par l’arabe, langue étrangère avant-garde de l’islam, ainsi que le droit « laïque » de l’administration anglaise par la shari‘a islamique. La découverte de pétrole est venue compliquer les choses comme les projets de bouleversement du cours naturel du Nil Blanc.
Il semble au moment où j’écris qu’on ait atteint avec l’armée du Sud (SPLA) un cessez-le-feu dont on ne sait s’il est durable mais qui permet des négociations qui aboutiront peut-être à la paix. Au Dar For musulman, il en est allé tout autrement.
Les prémisses de la crise au Dar For
Il serait vain de rechercher de quel incident précis il faut dater le début de la crise actuelle au Dar For.
Il est possible que le gouvernement profite de l’accalmie qui règne au Sud pour réduire la résistance autre part. La répression exercée contre les noirs du Sud par l’armée régulière, composée pour une part d’originaires du Dar For, y compris les chefs, ne doit pas inciter les noirs à se solidariser avec les gens de l’Ouest.
Au Dar For comme ailleurs les bagarres sanglantes pour des affaires de puits ou de pâturages n’ont jamais manqué ; ce sont des litiges de terriens qui ne répugnent pas à la violence. À l’accoutumée, lorsque les morts étaient trop nombreux, les anciens des deux camps s’interposaient pour faire cesser les combats. Jusqu’à la conclusion des pourparlers il n’était pas permis de poursuivre la vengeance. Cette régulation ne fonctionne pas en ce moment alors que s’affrontent des arabes et des paysans du Dar For. Il y a refus de coexistence.
Les incidents se sont maintenant aggravés avec l’apparition des milices tribales soutenues par le gouvernement. Ce serait une erreur d’assimiler les guérillas qui luttent contre les troupes gouvernementales au Sud aux supplétifs qui les aident à l’Ouest et sur les exactions desquels les autorités ferment les yeux.
Les hommes des milices qui opèrent au Dar For se nomment ou sont appelés dans le peuple djandjawid. On s’interroge sur le sens et l’origine de ce mot, janjaweed dans la transcription anglaise ; on n’a rien trouvé de satisfaisant jusqu’à maintenant. Dans la langue des arabophones est attestée la forme plus correcte djandawid (graphie anglaise : jandaweed). Cette forme arabe est à rapprocher du substantif jund, terme d’origine persane, qui désigne une troupe arabe armée, une colonie militaire au service du pouvoir, pour en arriver aux contingents arabes armés par les conquérants ; d’où l’adjectif *jundawi, « qui appartient à un jund » [4] ; cet adjectif savant passé dans l’arabe populaire aurait pu être déformé en *junjawi ou *janjawi auquel on aurait suffixé une marque de pluriel -d ou -id. Si l’on tient compte du fonctionnement un peu particulier des dialectes populaires, cette hypothèse n’est pas à écarter sans examen. Il s’agirait donc d’une escouade de cavaliers « irréguliers » au service d’un État.
Le premier incident dont on a la trace est l’attaque en 1985 d’un village d’éleveurs du sud Kordofan par des Dinka armés, en représailles pour un vol de bétail. Les éleveurs riposteront en prétendant que l’attaque était injustifiée. On ne sait ce qui en est advenu. Mais en 1987 une escouade de cavaliers Rizégat attaque des Dinka désarmés venus à Ed-Duém, tuant, brûlant vifs ou capturant un grand nombre de gens. La police et les forces de sécurité n’ont pas protégé les Dinka. Le gouvernement n’a pas poursuivi les agresseurs mais a emprisonné les témoins accusateurs. À cette époque, Saddig al-Mahdi est au pouvoir. La population est indignée. Ce même scénario se reproduira un grand nombre de fois, après la prise du pouvoir par al-Béchir et très probablement se reproduit encore.
Parmi les premières victimes ont été les Nouba dont on ne sait pas dans quel état on les a laissés. Mais les musulmans noirs indociles n’ont pas été épargnés. Je me bornerai à signaler l’attaque en mai 2002 du village for de Shoba par un groupe d’Arabes : 17 morts, 600 maisons incendiées, un millier de têtes de bétail razziées. Dix For sont arrêtés, quatre seront relâchés. Pour toutes les exactions de ce genre, la position du gouvernement est que les combats entre les arabes armés du Soudan et du Tchad et les villageois Massalit et For résultent de rivalités intertribales. Ce qui n’empêche pas depuis juillet 2003 l’aviation gouvernementale de bombarder des villages. Il y a tout de même eu des survivants pour témoigner.
Opacité de la situation actuelle
Dans les nouvelles qui nous parviennent, il faut encore distinguer le sort des villageois For et Massalit, où visiblement l’objectif est la conquête coloniale, du cas des Zaghawa qui représentent une force militaire et qui sont présents au Tchad. Dans ce pays Massalit et For sont des réfugiés, bien qu’il y ait au Tchad des villages Massalit. Les Zaghawa en revanche s’y sentent chez eux. De nombreux Zaghawa de l’armée d’Idriss Déby sont venus du Soudan avec lui. Ils n’admettent pas que les leurs soient abandonnés à des arabes qui les traitent de « nègres » (au sens péjoratif du mot) ; ils exigent comme une sorte de garantie une place de choix dans le gouvernement soudanais.
Les For et Massalit sont victimes des djandawid arabes envoyées contre eux par le gouvernement. Les Zaghawa qui eux sont en révolte contre ce même gouvernement auront à leur tour à affronter les cavaliers arabes. Aussi leurs frères du Tchad ont-ils fait passer, en août 2003 dit-on, de l’armement moderne à leurs parents.
Le Président du Soudan a-t-il vraiment offert de l’argent au Président du Tchad pour qu’il l’aide à venir à bout des révoltés ? La démarche aurait peu de chance d’être suivie d’effet. Les militaires Zaghawa de Déby refuseraient de se battre contre des Zaghawa. Déby, lui-même bédiyat, ne peut pas être indifférent au sort de ses parents dont la coutume exige qu’il soit solidaire. Au Tchad même on a annoncé le 17 mai 2004 la découverte d’un complot qui se proposait de contraindre Déby à la démission ; un des conjurés aurait trahi les autres, tous, dit-on, proches parents du Président. Leurs liens de parenté leur interdisaient d’attenter à sa vie. La répression aurait été modérée. Autre question : le Soudan arme-t-il les Tama pour embarrasser Déby ?
Au Dar For, les villages des Berti, des Toundjour, des Midob, n’ont certainement pas échappé à l’avidité des djandawid. On rapporte que les populations de l’Entre Deux Nils s’agitent, que les Bedja de l’Est sont dans l’expectative. On ne sait pas ce qui a pu arriver. Toutes les informations sont à vérifier. Comment a-t-on calculé le nombre des victimes ? Les agresseurs font rarement les comptes. Seuls les survivants parlent. Presque toutes les explications qu’on nous propose ne sont que des hypothèses.
Mais les sources qui nous renseignent sur ces combats ne sont pas toujours fiables. Les sources gouvernementales, qui minimisent les attaques des arabes et la résistance des villageois, déclarent pour leur part contrôler la situation ; les rebelles, eux, exagèrent le nombre des victimes de leur côté et l’importance de leur résistance… Les organisations non gouvernementales enfin surestiment parfois le nombre des victimes, souvent sans recensement sérieux.
Enfin interpellé par la situation, le Conseil de Sécurité de l’ONU a adopté en 2003 une résolution menaçant le Soudan de sanctions pétrolières s’il ne respectait pas son engagement de restaurer la sécurité au Dar For ravagé par la « guerre civile » (sic) depuis février. Le représentant spécial pour le Soudan de Kofi Annan a présenté à la fin octobre 2004 son rapport au Conseil de Sécurité.
Face à cette menace, prise au sérieux, le 4 octobre 2004 la présidence égyptienne annonce la tenue « avant le 21 » en Libye d’un « sommet africain » sur le Darfour réunissant le Soudan, l’Égypte, la Libye, le Nigeria et le Tchad. Mais ce sont cinq États musulmans dont quatre importants producteurs de pétrole, et deux liés aux intégristes qui se réunissent le dimanche 17 à Tripoli ; le Soudan est représenté par son président le général Omar Hassan al-Béchir. Selon les participants, la crise qui ravage le Dar For est une question « purement africaine » ; ils se prononcent contre toute intervention « étrangère ».
Des négociations importantes ont eu lieu à Abéché (Tchad) puis à Abuja (Nigéria). Les cessez-le-feu ont quand même été respectés. Naturellement, tous ces atermoiements sont les bienvenus pour les agresseurs. Si dans le droit coutumier, lorsque l’on négocie, on arrête de s’assassiner, ici, il n’en est rien et les pillards peuvent impunément poursuivre vols, pillages et assassinats…
Aujourd’hui, l’engagement des Nations Unies semble imminent. Sera-t-il en mesure de garantir au Soudan mieux qu’ailleurs la fin de problèmes qui ne sont pas uniques ?
Le Caire, Paris, octobre 2004
NB : les pages qui précèdent sont issues d’un ouvrage en cours de rédaction.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Abdel-Rahman El-Rasheed Fatima, (1991), Activités commerciales et dynamisme socio-économique au Darfur.
·  el-Tounsy, Mohammed Ebn-Omar (1845), Voyage au Darfour, traduit de l’arabe par le Dr. Perron, Paris.
·  Harir, S. et T. Tvedt (eds) (1994), Short-cut to decay, The case of the Sudan, Uppsala.
·  Hill, Richard (1967), A Biographical Dictionary of the Sudan, Londres Cass, 2e édition.
·  Holt, P.M. (1958), The Mahdist State in the Sudan, 1881-1898, Oxford.
·  Holt, P.M. (1963), A Modern History of the Sudan, Londres.
·  O’Fahey, R.S. et Abu Salim, M.I. (1983), Land in Dar Fur. Charters and related documents from the Dar Fur Sultanate, Cambridge, Cambridge U.P.
·  O’Fahey, R.S. et Spaulding, J.L. (1974), “Kingdoms of the Sudan”, in R.S. O’Fahey, Dar Fur, Londres, pp. 107-186.
·  Scatin, Pacha, R. (1898), Fer et feux au Soudan, 2 vol., Paris, Le Caire.
·  Theobald, A.B. (1965), Ali Dinar, Last Sultan of Darfur, 1898-1916, Londres.
·  Trimingham, J.S. (1949), Islam in the Sudan, Oxford.
·  Tubiana, J. et M.-J. Tubiana (1967), Mission au Darfour, L’Homme, VII, 89-96.
·  Tubiana, J. et M.-J. Tubiana (1977), The Zeghawa from an Ecological Persperctive, Rotterdam.
 
NOTES
 
[1]Linguiste, ethnologue. Professeur honoraire à l’INALCO (Paris).
[2]La transcription des termes arabes s’efforce de reproduire la prononciation en usage au Dar For. Elle ne devrait pas demander trop d’efforts au lecteur francophone. Le lecteur arabisant, on l’espère, n’aura aucun mal à identifier les termes de la langue écrite à laquelle il est habitué.
[3]Il a retrouvé sa liberté de mouvement en juillet 2005 [NDLR].
[4]L’usage des linguistes est de faire précéder d’un astérisque les formes restituées. En fait djandawid est attesté en arabe tchadien (nov. 2004).
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