Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2804149285
238 pages

p. 233 à 236
doi: 10.3917/afco.214.0233

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Note de lecture

no 214 2005/2

2005 Afrique contemporaine Note de lecture

Autour d’Apocalypse khmère de Somanos Sar  [1]

Réflexions sur la violence résiduelle

Jean-Bernard Véron  [2]
Somanos Sar est cambodgien. Il allait sur ses dix ans quand les Khmers Rouges s’emparèrent du pouvoir, vidèrent Phnom Penh de sa population, malades et estropiés compris. Donc, enfant encore, il vécut ces quatre années d’apocalypse, de 1975 à 1979, au cours desquelles entre un et deux millions de ses compatriotes trouvèrent la mort sous le règne de l’Angkar, l’« Organisation », que dirigeait Pol Pot.
Vivre est un terme bien peu approprié en ce cas d’espèce, et même survivre serait presque exagéré. Disons qu’il ne mourut pas, ni de faim, ni de maladie, ni d’un coup de pioche ou de gourdin sur la nuque et que, plus tard, la chance lui fut offerte de reconstruire sa vie en France, d’écrire ce livre et ainsi de témoigner d’une de ces boucheries à grande échelle auxquelles de temps en temps l’espèce humaine s’abandonne. Il y avait déjà eu la Shoah et, plus proche dans le temps, le génocide rwandais. Aujourd’hui le Darfour. Et demain ?
Cette horreur-là, dont nous parle Somanos Sar, est connue. Elle est de mieux en mieux documentée par les témoignages de ceux qui traversèrent la fournaise, par des livres [3], dont celui-ci, par des films et, bientôt peut-être, par les audiences de ce tribunal international, que peinent tant à mettre sur pied les Nations Unies et le gouvernement cambodgien, afin de juger les derniers responsables Khmers Rouges, avant qu’ils ne disparaissent de mort naturelle.
De même que l’on emploie les termes de micro et de macro économie selon que le domaine examiné est regardé au téléobjectif ou, au contraire, au grand angle, il est nécessaire d’user de focales différentes pour fouiller les blessures que creuse dans une société le passage de pareils ouragans meurtriers.
À l’échelon des survivants, ces blessures sont la somme des drames individuels, des vies irrémédiablement mutilées, des familles amputées. Certes, et bien que le passage du temps cicatrise les plaies, les traces restent et resteront jusqu’à ce que meure le dernier de ceux qui côtoyèrent l’abomination. Mais, appartenant à la catégorie des chagrins intimes, ces conséquences, aussi pénibles soient-elles, n’ont pas de dimension sociale.
Il est en revanche une autre échelle à laquelle mesurer l’impact de ces désordres : l’échelle de la société qui fut martyrisée, déstructurée et qui maintenant se recompose.
Le Cambodge aujourd’hui vit en paix. Pas de guerre civile, pas de conflits avec ses voisins, pas même avec ce Vietnam auquel tant de fois il se confronta depuis la naissance de l’empire khmer, au IXe siècle. Le pays se reconstruit vaille que vaille, s’insère dans le contexte international, se prépare à adhérer à l’OMC, vote et élit ses dirigeants, accueille par centaines de milliers les touristes qu’aimantent les ruines d’Angkor, leur fait bonne figure et n’est pas chiche de sourires, ce fameux sourire khmer. Ainsi, tout serait-il redevenu comme avant, comme avant la période des guerres, avant ce quart de siècle de cauchemar dont l’épisode Khmer Rouge fut l’apothéose ? La réponse est non.
La réponse est malheureusement non pour cette raison qu’une société tout à la fois brutalisée avec excès et ayant exercé trop de violence contre elle-même est une société profondément et durablement déformée dans ses modes d’articulation sociale. Le Cambodge vit en paix mais n’est pas un pays pacifié. La violence est là, même si désormais elle ne s’appuie que rarement sur l’usage des armes. Les inégalités se creusent entre villes et campagnes, entre salariés et détenteurs d’un capital ou d’une rente, entre ceux qui côtoient le pouvoir et les laisser pour compte qui n’ont que les terrains vagues de Phnom Penh pour lit et demeure.
Les paysans, soit la grande majorité de la population, s’appauvrissent ; un général, un notable leur confisque leurs terres et les fait bastonner s’ils s’avisent de protester. La prostitution, fruit tout à la fois de la pauvreté, de l’explosion du tourisme et de la délocalisation du commerce du sexe depuis la Thaïlande – tardivement affolée par la montée du Sida – la prostitution donc, croît et prospère. Sur la frontière d’avec cette voisine, les casinos brassent des sommes énormes hors toute réglementation et le pays est probablement devenu une des plaques tournantes de la circulation de l’argent sale ainsi que de son blanchiment.
Tout cela n’est que symptômes car, derrière ces phénomènes qui sautent aux yeux, le Cambodge est aujourd’hui le lieu d’une recomposition rapide et brutale qui voit émerger, presque sans frein aucun, une nouvelle classe dominante où accumulation du capital économique et appropriation du pouvoir vont de pair, l’une et l’autre étant, simultanément et réciproquement, l’objectif et le moyen. La question n’est pas ici de poser un jugement moral mais de suggérer que, dans une société déstructurée par l’extrême violence, cette dernière ne s’éteint pas du seul fait que les armes se sont tues ; elle était « publique », sous la forme de guerres, elle tend à devenir « privée » dans la mise d’un pays en coupe réglée.
D’autres exemples, sur d’autres continents, sont plus parlants encore. Deux petits pays d’Amérique Centrale, le Guatemala de 1970 à 1996 et le Salvador de 1979 à 1992, connurent des épisodes de guerre civile dévastateurs. À l’aune de leur population, les 200 000 victimes ici et les 100 000 là représentent de terribles saignées. Aujourd’hui cependant, la paix a été signée entre gouvernement et insurgés, l’armée est retournée dans ses casernes, les citoyens élisent des Présidents de la République, il y a des tribunaux et des journaux, les grèves sont à nouveau autorisées et les populations indiennes ne sont plus prises entre le marteau des guérilleros et l’enclume des milices para-militaires.
Néanmoins, les réflexes brutaux hérités de la période des affrontements perdurent. Comme bien souvent lorsque prend fin une trop longue guerre, au cours de laquelle les armes sont devenues non seulement un outil de combat mais un gagne pain, voire, pour certains, le moyen d’amorcer un processus d’« accumulation primitive », la société ne se défait pas aisément de ses habitudes de violence. Tout au plus en privatise-t-elle l’exercice.
Au Guatemala, au Salvador, la déstructuration sociale ayant été moins poussée qu’au Cambodge, cette violence n’est pas le sous-produit de la constitution d’un nouveau groupe aspirant au pouvoir. Elle l’est d’autant moins que, dans ces deux pays, cette violence, que l’on qualifiera de politique, est à l’œuvre de manière quasi continue depuis la conquête espagnole, qui y fut particulièrement dure. La marginalisation économique des populations indiennes, les coups d’État militaires et la défense brutale de ses intérêts économiques par le grand voisin du nord font partie du quotidien depuis presque deux siècles.
En revanche, ce qui est nouveau, c’est l’exubérant développement de la criminalité, sous toutes ses formes, de l’enlèvement contre rançon aux trafics de drogue. Une de ses manifestations les plus originales est le phénomène des maras. Ces bandes, apparues au Salvador après la fin de la guerre civile et qui gagnèrent ensuite le Guatemala, fonctionnent comme des mafias, chacune spécialisée dans un domaine : l’une impose une « taxe » aux commerçants ; l’autre pille les convois routiers ; une troisième rackette les conducteurs d’autobus ou les enfants à la sortie des écoles. La presse, qui a un net penchant pour le sensationnel, livre chaque matin son lot d’articles morbides et de photos sanguinolentes en provenance du « front ».
Certaines de ces bandes, telles les tristement célèbres M 18 et Salvatrucha, règnent sans partage sur des quartiers entiers de Guatemala City. La police n’y peut rien et ce d’autant moins que certains des siens ont partie liée avec les mareros. Qu’un juge enquête au fond, et on l’abat. Les citoyens s’arment pour se défendre, ce qui fait plus de fusillades encore et un recrû de victimes. La détérioration de la sécurité est telle que l’aide internationale, américaine, allemande, européenne, finance des programmes spéciaux combinant formations civique et professionnelle, création d’emplois et rachat d’armes, dans le but de réinjecter ces individus dans la société.
Ce n’est pas tout à fait les opérations de DDR (désarmement/démobilisation/réinsertion) qu’appuient ces mêmes agences d’aide dans les pays en sortie de guerre afin de « civiliser » les ex-combattants, mais on n’en est pas loin.
En remontant plus avant dans la chaîne des causes, et en posant que la violence privée, si elle est souvent l’arrière effet des guerres et des conflits, est également, dans certains pays pauvres, l’une des conséquences du mal développement (ou du non développement) ainsi que le fruit d’une répartition par trop inégalitaire des richesses et des opportunités, on en vient tout naturellement à ce constat qu’il faut guérir ces sociétés malades d’elles-mêmes afin qu’elles cessent de produire les métastases qui les rongent, et pour cela, qu’il faut impérativement les aider à se développer.
 
NOTES
 
[1]Apocalypse khmère, publiée par les Éditions Jean Picollec, a été distinguée par le Prix Tropiques de l’Agence Française de Développement.
[2]Conseiller à la Direction de la Stratégie de l’Agence française de Développement (AFD).
[3]Voir notamment le témoignage saisissant de Pin Yathay, Tu vivras, mon fils, Éditions de l’Archipel, 2005 (réédition).
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