Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2804149285
238 pages

p. 37 à 57
doi: 10.3917/afco.214.0037

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Dossier « Jeunes ruraux »

no 214 2005/2

2005 Afrique contemporaine Dossier « Jeunes ruraux »

La terre ou le fusil ?

Les racines agraires des conflits de la région du fleuve Mano

Paul Richards  [1]
L’origine des conflits du Libéria et de Sierra Leone a pu être associée à la situation de la jeunesse urbanisée. Des recherches récentes dans le sud-est de la Sierra Leone et le nord-ouest du Libéria indiquent cependant que la prise en compte du contexte rural est de la plus grande importance. Les combats se sont déroulés principalement en zone rurale, impliquant nombre de jeunes ruraux et se mettant en ligne avec leurs préoccupations au niveau local. Le temps semble donc venu de substituer au modèle d’une guerre menée par des gangs urbains, reflet local du mouvement politique estudiantin des années 1970, un nouveau modèle de guerre comme révolte agraire. Ceci renforcerait aussi la cohérence de l’analyse des conflits récents d’Afrique de l’Ouest au niveau régional. L’article suggère enfin que la résolution de ces conflits passe d’abord par une situation agraire plus juste, de la réforme du droit foncier traditionnel à celle des règles matrimoniales. The wars in Liberia and Sierra Leone have been linked to the condition of urbanised youth. Recent research in South-Eastern Sierra Leone and North-Western Liberia suggests the rural context is of greater significance. The fighting was mainly in rural areas, involved mainly rural youth, and adapted itself to their local concerns. A model of war as the work of urban criminal gangs, reflecting local student politics in the 1970’s and embraced internationally, is ripe for replacement by a model of war as agrarian revolt. This would open up the possibility of a more coherent regional analysis of recent West African conflicts. The key to conflict resolution in the region – it is suggested - is an emphasis on agrarian justice, including reform of customary land and marriage rules.
L’insurrection menée par le National Patriotic Front of Libéria (NPFL) a éclaté le 24 décembre 1989 dans le comté (county) de Nimba et les combats ont gagné la Sierra Leone voisine avec l’invasion, en mars et avril 1991, de l’est du pays par des forces appuyées par le NPFL, le Revolutionary United Front (RUF), à partir des comtés de Lofa et de Mount Cape. L’élection à la présidence en 1997 de Charles Taylor, leader du NPFL, a temporairement réglé le conflit libérien, mais les combats ont repris, pour se conclure par l’exil volontaire de Taylor et un accord général de paix entre les factions, signé le 18 août 2003. Les accords d’Abuja de novembre 2000 ont mis fin au conflit armé en Sierra Leone et ont désarmé cinq factions de combattants en décembre 2001.
On a tendance à établir un lien entre ces deux guerres (souvent désignées comme les « conflits du fleuve Mano ») et les conditions de vie de la jeunesse dans les capitales de ces deux pays. Le présent article soutient la thèse contraire, selon laquelle c’est le contexte rural qui est décisif pour comprendre ces rébellions. Les recherches effectuées après-guerre dans le sud-est de la Sierra Leone et le nord-ouest du Libéria suggèrent qu’à l’interprétation de la guerre comme étant l’œuvre de bandes criminelles urbaines – interprétation défendue par les intellectuels sierra-léonais, qui reflète la politique étudiante des années 1970, et qui a été adoptée à l’échelon international –, on doit préférer un modèle d’interprétation de la guerre comme révolte agraire.
Le modèle de guerre de bande urbaine
Dans les années 1970 et au début des années 1980, les fondateurs du NPFL et du RUF ont bénéficié du soutien du colonel Kadhafi. Le Livre vert (un texte populiste incitant les étudiants à prendre le pouvoir) a constitué pour les étudiants ouest-africains l’équivalent du Petit livre rouge pour les étudiants proches du maoïsme dans l’Europe des années 1960. Le radicalisme du Livre vert a rencontré un grand écho dans les « ghettos » d’East Freetown, où le commerce de marijuana florissait et, qui étaient fréquentés à la fois par les étudiants du collège Fourah Bay et les jeunes urbains sans emploi. Le président dictateur Siaka Stevens voyait les activistes du Livre vert comme une menace et eut recours aux jeunes chômeurs, ceux d’East Freetown en particulier, pour intimider les étudiants. Les étudiants radicaux du Libéria ont été en butte au même harcèlement et à la même violence. Quelques-uns des principaux propagandistes du Livre vert furent contraints à l’exil. Des groupes dissidents contribuèrent à créer le NPFL et le RUF et se virent proposer une formation à la guérilla à Benghazi. D’autres radicaux en exil rejetèrent la violence et certains s’engagèrent dans des carrières universitaires internationales.
Au début, les intellectuels en exil se replièrent dans un silence prudent au sujet de la guerre et du Livre vert qui en composait l’arrière-plan (voir cependant Yeebo, 1991). Lorsqu’ils commencèrent finalement à écrire sur les conflits du fleuve Mano, ils développèrent des analyses ancrées dans leur expérience propre (Abdullah, 1997 ; Bangura, 1997 ; Kandeh, 2001 ; Rashid, 1997), ravivant ainsi la stratégie de Stevens. En Sierra Leone, une fraction de l’élite politique (nul ne savait véritablement laquelle) avait employé les urbains sans emploi pour s’emparer de l’État. L’argument fit mouche sur une audience plus large. Pour les analystes internationaux qui pensaient que l’âge des idéologies touchait à sa fin, les « nouvelles guerres » étaient affaire de pur intérêt individuel (greed), sans aucun contenu revendicatif (grievance) (Kaldor, 1999 ; Berdal et Malone, 2001). Les conflits africains étaient l’expression de luttes entre organisations mafieuses (Bayart, Ellis et Hibou, 1999) et les négociations entre partis semblaient secondaires par rapport au fait de soutenir le camp le plus à même de garantir l’ordre (Ducasse-Rogier, 2004). Le Libéria et la Sierra Leone étaient vus comme des cas paradigmatiques de ce nouveau type de conflit apolitique (Reno, 1998 ; Smillie et al., 2000).
Cet article permet de tester le modèle de guerre de bande urbaine et de proposer une interprétation alternative. L’analyse se fonde sur des données concernant la démobilisation des factions combattantes des deux pays, celles sur la Sierra Leone (qui a entamé une opération de démobilisation à grande échelle en 2000) étant bien plus complètes. Une étude de Humphreys et Weinstein (2004) fournit le matériau quantitatif sur l’arrière-plan et la nature des forces combattantes du RUF. Les interviews menées dans le centre et l’est de la Sierra Leone (Richards, 1996 ; Richards et al., 2003 ; Peters, 2002) et le nord-ouest du Libéria (Richards et al., 2005) permettent de contextualiser les résultats de Humphreys et Weinstein d’un point de vue historique et anthropologique. C’est précisément le propos de ce texte.
Les combattants et les raisons de leur combat : données quantitatives
La guerre en Sierra Leone a pris fin avec la démobilisation d’environ 70 000 combattants qui s’est achevée en décembre 2001. Humphreys et Weinstein (2004) ont sélectionné au hasard un échantillon de plus de 1000 ex-combattants (vivant dans 33 des 149 chefferies) associés aux cinq forces engagées dans la guerre, et un groupe témoin de 250 jeunes sans implication directe dans la guerre.
Le RUF représentait 33 % de l’échantillon et son principal opposant, la Civil Defence Force, 50 %. Les origines du RUF ont été brièvement évoquées. La CDF est née, quant à elle, en 1996 comme milice de volontaires opposés au RUF. Ses membres ont porté légalement des armes conventionnelles à partir de décembre 1998. Force contre-révolutionnaire, elle a aidé (à partir de mi-1996) les compagnies militaires privées opérant en Sierra Leone.
On trouvait dans les 17 % restants de l’échantillon des représentants des trois groupes armés conventionnels, fidèles au gouvernement et aux régimes précédents : la Sierra Leone Army (SLA), des soldats du Armed Forces Revolutionary Council (AFRC), et les West Side Boys (WSB). Ce dernier était un groupe mixte de combattants renvoyés de l’armée et d’irréguliers opérant en faction indépendante autour de Freetown en 1999-2000. Les trois groupes se ressemblaient en termes d’historique et de recrutement, tout en différant complètement du RUF et de la CDF.
Seuls 8 % de l’échantillon total ont rejoint leur faction dans la zone Ouest (l’unité administrative comprenant Freetown et ses environs). La moitié a été recrutée dans la province Est, largement rurale, qui borde le Libéria. Humphreys et Weinstein ne donnent pas la répartition par faction, mais il est clair que la majorité des combattants du RUF et de la CDF venaient de l’est. À en juger par la forte représentation de gens parlant temne et limba dans le groupe SLA/AFRC/WSB, ces trois forces recrutaient surtout à Freetown et dans la province Nord. Le recrutement pour la SLA a connu un pic en 1992, lorsque le régime militaire a cherché à se rendre populaire en ouvrant l’armée aux sans emploi.
Au moment du recrutement, 35 % de la totalité des combattants étaient scolarisés et 27 % étaient agriculteurs. Avant-guerre, les deux activités principales des membres de la CDF étaient l’agriculture (40 %) et l’école ; pour les membres du RUF, c’était l’école (42 %) et l’agriculture. Il se pourrait que la différence suggérée ici soit plus apparente que réelle. Les membres du RUF étaient plus jeunes que ceux de la CDF (qui recrutait dans les écoles rurales) et Humphreys et Weinstein estiment que, ramené à l’âge, le nombre d’agriculteurs du RUF aurait été supérieur.
L’école primaire du village ou une vie de paysan ou de travailleur agricole constituaient le quotidien d’environ deux tiers des combattants de la CDF et du RUF au moment de leur recrutement. Il est également important de noter, à la lumière des revendications conflictuelles sur le leadership intellectuel du RUF (Richards, 1996 ; Bangura, 1997), que les deux factions maintenaient un petit noyau de membres éduqués – 6 à 8 % de leurs membres ayant achevé le cycle secondaire. Peters (2002) et Richards et al. (2003) ont interviewé depuis certaines de ces personnes ayant reçu une éducation rurale supérieure aux collèges de Njala et Bunumbu, et documenté leur importance dans le façonnage de l’idéologie agraire et de la stratégie de sécurité alimentaire pour la deuxième phase de campagne du RUF (cf. RUF/SL 1995). Ces idéologues ont continué de s’intéresser à la question agraire lors de la démobilisation.
Alors que la majorité des combattants du RUF et de la CDF n’était pas scolarisée, qu’on leur déniait toute éducation ou qu’ils avaient été recrutés dans une école rurale sans moyens, l’échantillon SLA/AFRC/WSB était au contraire plus éduqué, ayant bénéficié d’une meilleure scolarisation dans des zones plus proches de la capitale. Plus de la moitié des recrues de la SLA et du WSB et plus des trois quarts des recrues de l’AFRC avaient poursuivi leur scolarité au-delà du primaire. Un indicateur de richesse et de pauvreté montrait des variations similaires. Les recrues de la CDF et du RUF vivaient pour la plupart dans des maisons en banco au moment de leur engagement dans la guerre. En comparaison, les bataillons de la SLA, de l’AFRC et des WSB avaient des profils de distribution des richesses plus homogènes « avec des pourcentages presque égaux de personnes provenant des ménages les plus riches et les plus pauvres » (Humphreys et Weinstein, 2004 : 19).
Les combattants du RUF et de la CDF étaient en général au fait des objectifs de leur mouvement. La plupart des recrues de la CDF disaient combattre pour protéger leurs communautés (i.e. leur pays et leurs foyers). Bien que 87 % des recrues du RUF aient affirmé avoir été kidnappées, beaucoup se sont montrées claires sur les objectifs politiques de leur mouvement (en finir avec l’autocratie et la corruption). Parmi leurs attentes, celles selon lesquelles le mouvement leur fournirait des emplois, de l’argent et de la nourriture arrivaient en tête de la liste des bénéfices (personnels) promis, alors que les diamants ne constituaient pas une motivation importante au niveau individuel (Humphreys et Weinstein, 2004 : 26).
Semblables à d’autres égards, les recrues du RUF et de la CDF différaient quant au genre. Le nombre d’ex-combattantes était bien plus élevé au RUF – 25 % comparés aux 2 % de la CDF. La démobilisation a négligé et donc sous-représenté les combattants de sexe féminin (Richards et al., 2003) ; les filles/ femmes ne représentaient que 7 % de tous les combattants démobilisés par le NCDDR (Comité national de désarmement, démobilisation, réinsertion), mais 11 % des ex-combattants de l’échantillon (Humphreys et Weinstein, 2004 : 14). Le RUF a en général cherché à recruter des jeunes filles et a même créé des « unités d’épouses combattantes » (combat wives units) et formé des filles au combat (Richards et al., 1997). L’accès à des partenaires matrimoniaux a sans aucun doute représenté un bénéfice important de la participation pour certains, près d’un quart des personnes sondées au RUF admettant avoir reçu des épouses ou des maris après des opérations militaires (Humphreys et Weinstein, 2004 : 27). À la lumière des données discutées ci-dessous, on peut faire l’hypothèse que le RUF a identifié et intentionnellement ciblé le mariage rural comme goulet d’étranglement, ancré historiquement dans le monopole exercé par les hommes issus des élites foncières sur les partenaires conjugaux féminins (cf. Richards, Bah et Vincent, 2004).
En bref, le RUF et la CDF ont surtout recruté dans les zones rurales, particulièrement le long de la frontière libérienne, la plupart des recrues ayant une origine paysanne ou scolaire rurale et étant nettement plus pauvres et moins éduquées que les trois factions liées à l’armée qui, quant à elles, provenaient essentiellement de Freetown et du Nord. Si des jeunes urbains ont pris part au conflit sierra-léonais, c’est essentiellement du côté du gouvernement, pas avec le RUF. Les données post-conflit sur le passé des ex-combattants ne confirment donc pas la pertinence du modèle de guerre de bande urbaine.
L’évaluation par les jeunes ruraux des causes de la guerre : données qualitatives
On peut développer un cadre plus approprié à la compréhension des conflits du fleuve Mano en se concentrant sur ce que les ex-combattants et les jeunes ruraux non combattants disent des causes de la guerre en Sierra Leone et au Libéria. Les données discutées proviennent essentiellement d’études anthropologiques de longue durée sur le conflit et la cohésion sociale en Sierra Leone (Archibald et Richards, 2002 ; Fithen et Richards, 2005 ; Peters et Richards, 1998 ; Peters, 2002 ; Richards, 1996 ; Richards et al., 2003). Les extraits 1 à 11 sont issus d’une vaste banque de données d’entretiens avec des ex-combattants des deux sexes, des groupes de jeunes civils et des aînés villageois (pour ce qui est des méthodes, voir Peters, 2002 ; Archibald et Richards, 2002). Dans la mesure où les opinions exprimées diffèrent des interprétations de la guerre largement admises au plan international, la sélection est étayée par des assertions issues des consultations menées auprès des chefferies par le Secrétariat sierra-léonais à la réforme de la gouvernance en 1999-2000. Ces assertions confirment que nos résultats ne sont pas spécifiques à notre recherche. Les extraits 15 à 17, repris d’un travail effectué récemment dans le nord-ouest du Libéria (Richards et al., 2005), démontrent que les perspectives sont analogues sur les deux rives de la Mano.
Déclarations extraites d’études anthropologiques en Sierra Leone

    « Les chefs exercent des représailles sur les jeunes en leur imposant des amendes lourdes et injustes, les accusations criminelles leur font fuir le village ». (entretien collectif de jeunes, chefferie de Kamajei, 2002)

    « Les lourdes amendes extorquées aux jeunes par les chefs en ont conduit beaucoup à quitter le village, et les chefs craignent que ces jeunes ne reviennent et cherchent à prendre leur revanche ». (entretien collectif d’aînés, chefferie de Kamajei, 2002)

    « Les chefs détournent les bénéfices destinés à la communauté, poussant les jeunes à la désobéissance (…) les chefs soustraient leurs propres enfants aux tâches communautaires ». (entretien collectif de jeunes, chefferie de Kamajei, 2002)

    « Personne ne voulait aider les jeunes gens (…) lorsque des ministres ou le chef supérieur (paramount chief) rendent visite à un village, ils nous demandent de contribuer en donnant du riz ou de l’argent au lieu d’apporter le développement. (…) Cela nous a donné l’idée de nous battre (…) pour avoir la justice dans le pays ». (ex-combattant du RUF, est de la Sierra Leone, 2001)

    « La plupart (…) des jeunes gens et des jeunes femmes souffraient (…) nos chefs et certains aînés faisaient du tort à nos jeunes (…) certains ont préféré partir et s’engager au RUF pour se venger ou pour se protéger ». (ex-combattant de la CDF, est de la Sierra Leone, 2001)

    « Si vous avez ne serait-ce qu’un petit problème, les chefs le montent en épingle (…) et en informent le chef de district, et alors vous, le jeune, vous ne pouvez résoudre le problème (…) et vous devez vous enfuir (…). J’ai été accusé, alors j’ai dû fuir et me cacher (…) puis, j’ai entendu parler de la société des Kamajor (CDF) et j’ai décidé de m’engager ». (ex-combattant de la CDF, est de la Sierra Leone, 2001)

    « Les chefs prélèvent de lourdes amendes auprès des jeunes, si on vous envoie faire un travail et que vous refusez (…) encore maintenant, les chefs nous écrasent ». (ex-combattant de la SLA, est de la Sierra Leone, 2001)

    « Nous nous sommes volontairement engagés au RUF – sept filles et treize garçons de mon village (…). La raison principale était le manque d’emploi (…) et le manque d’encouragement pour la jeunesse ». (ex-combattante de la SLA, est de la Sierra Leone, 2001)

    « Nous avons des problèmes avec nos aînés (…) ils forcent les jeunes gens à se marier (…) dès notre première récolte (…) de fruits du palmier. Si vous refusez, ils vous causent plus de problèmes (…) que si vous étiez un rebelle dans la brousse. Ils vous traînent devant le tribunal pour avoir souri à une fille (…) mais le prix de la mariée n’est pas raisonnable. On vous demandera de faire toutes sortes de travaux physiques pour la famille de la mariée, comme de débroussailler et de faire un champ pour la famille (…) de partager les gains de votre propre travail, récolte ou affaire. (…) Vous serez forcé de leur donner 70 % de votre huile de palme, ou vous perdrez votre épouse et serez emmené au tribunal. (…) La plupart d’entre nous (…) on évite la scène (…) à Tongo Field, vous pouvez (…) épouser la fille de votre choix. Le mariage au village, c’est la même chose que l’esclavage ». (ex-combattant du RUF, est de la Sierra Leone, juillet 2003)

  1. À propos de savoir s’il vaut mieux se marier avec un jeune homme pauvre ou avec un homme plus âgé mais plus riche, une jeune femme déclare : « Bien sûr qu’il est préférable d’avoir un jeune mari, mais il est dur pour un tel mari d’avoir sa propre ferme. » Du fait des prestations matrimoniales, « il va travailler pour mon père et mes frères pendant de nombreuses années (…) en fait, pendant le reste de sa vie [riant]. (…) Oui, il va rester pauvre, mais mes filles se marieront, et mon mari pourra se reposer sur les prestations amenées par les filles » (jeune femme, chefferie de Kamajei, 2003).
  2. « Nous ne pouvons plus échapper à aucun chef à présent, parce que c’est la démocratie (…). Si vous êtes un mauvais chef et que vous nous envoyez n’importe où pour défricher une terre (…) nous refuserons ». (ex-combattant de la CDF, est de la Sierra Leone, 2001)

Déclarations extraites de consultations des chefferies sur la gouvernance en Sierra Leone

    « De lourdes amendes (…) sont imposées par des chefs peu respectés (…) qui n’aiment pas les jeunes ». (entretiens collectifs de membres de la CDF, consultation de la chefferie de Wonde, juillet 2000)

    « Les jeunes de Dasse ont été ignorés depuis trop longtemps par l’élite en place (…). [Les présidents de tribunaux usent] de tactiques d’intimidation pour extorquer des revenus (…), piétinant ainsi la justice ». (entretien collectif de jeunes, consultation de la chefferie de Dasse, décembre 1999)

  1. Un groupe de la CDF a rapporté que, durant la guerre, les relations entre combattants et chefs étaient bonnes, mais que, une fois la guerre finie, les chefs n’eurent plus « aucun respect » et « ne reconnurent pas les sacrifices de la CDF » (ex-combattants de la CDF, chefferie de Dasse, décembre 1999).
Déclarations extraites d’études anthropologiques menées au nord-ouest du Libéria

    « La guerre a commencé il y a longtemps, à la maison. Les hommes ont pris trop de femmes et avaient trop d’enfants. Puis ils les ont abandonnés parce qu’ils ne pouvaient plus subvenir à leurs besoins. Les enfants ont grandi dans la colère ; ils ont voulu se venger de leurs pères. La guerre leur en a fourni l’occasion ». (aîné, village de Borkeza, comté de Lofa, Libéria, août 2004)

    « Je me suis engagée dans les forces rebelles pour combattre l’injustice dans ce pays, et c’est aussi pour ça que j’ai encouragé mes trois enfants à le faire ». (ex-combattante, comté de Margibi, Libéria, août 2004)

    « La pauvreté et l’injustice sont la cause de cette guerre. La pauvreté (de nos jeunes) est due au manque d’éducation, de formation, d’argent et de travail. Les chefs nous mettent trop à l’amende pour n’importe quelle broutille. Nous ne pouvons pas payer parce que nous sommes pauvres. Alors, quelqu’un ‘achète’ notre cas, et nous devons ensuite travailler pour cette personne, et pour le chef. Ce qui signifie qu’on ne peut pas travailler pour nous-mêmes, alors, nous devenons encore plus pauvres et certains doivent voler pour vivre, et quand on est (…) attrapé (…) on nous donne encore une amende. Ce n’est pas ça la justice (…) c’[est] la justice de la jungle (…) le seul résultat, c’est que ce sera encore la guerre ». (participant, entretien collectif de jeunes, Peter’s Town, comté de Margibi, Libéria, août 2004)

Discussion
On ne peut qu’être frappé par la similarité des préoccupations exprimées par cet éventail de jeunes ruraux, et ce, indépendamment des critères de faction (cf. 4 et 5), de genre (8 et 12), de pays (1 et 17), de statut de civil ou d’ex-combattant (3 et 7), de groupe d’âge (1, 2, 3, 15) ou de source d’information (4, 6, 7, 12, 13, 17). Le matériel empirique recueilli suggère qu’il existe un large consensus quant au fait que les conflits du fleuve Mano sont la manifestation d’une crise des institutions rurales, qui plonge ses racines dans le « gouvernement indirect », à savoir la constitution en droit local de coutumes chefferiales non codifiées (délégation qui a été prorogée jusqu’à ces dernières décennies par les gouvernements de la Sierra Leone et du Libéria). La chefferie, les tribunaux « coutumiers » et les prestations matrimoniales traditionnelles se sont injustement abattus sur une jeunesse rurale appauvrie (3, 6 et 9). Les jeunes gens du commun avaient du mal à sauvegarder les fruits de leur propre travail en raison des taxes et des amendes arbitraires qui leur étaient imposées par les chefs (9, 17). Échapper à la coutume signifiait devenir un fugitif (1, 2, 5 et 7). Il a été montré ailleurs que ces vagabonds ont ensuite trouvé à travailler dans des niches clandestines de l’économie rurale (Richards, 1996) – typiquement dans l’exploitation alluviale de diamants ou le sciage clandestin, d’où le sentiment, répandu à l’extérieur, que l’attrait des diamants « serait la cause » de la guerre (Smillie et al., 2000). Le travail dans les mines de diamants est en fait pénible, considéré comme dégradant et mal rémunéré (OTI, 2000), et il n’est pas étonnant que fort peu de combattants (voire aucun) se soient vu proposer de travailler dans les mines de diamants en échange de leur engagement dans la guerre (Humphreys et Weinstein, 2004). Le moment du recrutement dans la milice était un moment d’espoir, l’espoir qu’un système injuste pouvait être renversé et remplacé par un autre plus transparent et contrôlable (4, 5, 11), même si de nombreux ex-combattants en vinrent plus tard à reconnaître (Fithen et Richards, 2005) que la violence était autodestructrice. La guerre a temporairement renforcé le respect à l’égard de la jeunesse rurale dans la mesure où (en Sierra Leone) la classe des propriétaires terriens dépendait des volontaires de la CDF pour récupérer ses biens. Quelques ex-combattants espéraient que la démocratie ferait une différence (11), mais d’autres craignaient que rien n’ait changé (7). Alors que la paix approchait, des attitudes négatives des aînés envers les jeunes devinrent manifestes (14). En l’absence de profonds changements dans les campagnes, la guerre pourrait bien redémarrer (17), pronostic auquel adhérent certains analystes extérieurs (ICG, 2004).
La guerre civile comme révolte d’esclaves : contexte anthropologique et historique
Les extraits d’entretiens ci-dessus donnent des conflits du fleuve Mano une image très différente de celle véhiculée par le modèle militaire du gang urbain. Devons-nous croire ces témoignages ? Collier (2000) nous met en garde contre une lecture littérale des discours des belligérants. Ils ont tout intérêt, selon lui, à déguiser leur avidité (greed) sous une revendication sociale (grievance). Mais l’on répondra à cette argumentation que, pour bien mentir, il faut d’abord bien comprendre ceux que l’on veut tromper. En l’occurrence, une référence aussi constante à des abus incompréhensibles pour un interlocuteur qui ne connaîtrait pas le contexte précis dans lequel ils ont été commis, rend peu vraisemblable l’hypothèse de revendications montées de toutes pièces.
Ce n’est en effet que lorsqu’on explore en profondeur l’histoire et l’anthropologie de la région forestière du fleuve Mano que le tableau s’éclaire. Aujourd’hui, le fleuve Mano forme la frontière entre la Sierra Leone et le Libéria, scindant l’extrémité occidentale de la Haute-Guinée forestière. Au cours du XIXe siècle, les chefs de cette région ont dû se battre à la fois contre les intrusions des commerçants mandingues du Niger et des marchands d’esclaves de la côte. L’expression de « seigneurs de la guerre » convient parfaitement à ces chefs. Ils s’entouraient de « jeunes guerriers » (warboys) non recrutés sur place, souvent esclaves, sans famille ni amis, dénués de sympathie envers les populations qu’ils attaquaient ou de désir d’intriguer en leur sein. En tant que combattants, ils ne montraient de loyauté qu’envers le commandant qui les nourrissait, les habillait et leur fournissait des partenaires sexuels. Les groupes guerriers prédateurs et enclins aux atrocités agissant actuellement dans la région du fleuve Mano ne sont donc pas sans précédent historique.
Les chefs de la côte étaient plus enclins au commerce – y compris celui des esclaves – qu’à la guerre. Pour asseoir leur domination, ils avaient recours aux chefs des zones forestières et à leurs jeunes guerriers qu’ils utilisaient comme mercenaires. Jones (1983) décrivant les évolutions des Vai au début du XIXe siècle, un groupe musulman mandingue qui contrôlait les débouchés commerciaux côtiers sur les deux rives du fleuve Mano, note que l’arrivée de locuteurs mende, aujourd’hui répandus sur toute la côte, est fortement associée à l’art de la guerre. Sur la rive gauche du bas Mano (en territoire libérien), les chefs parlant le gola ont endigué les visées commerciales en direction de la haute vallée du Niger des colons basés à Monrovia, là encore en s’organisant militairement. À la limite nord de la forêt, les Kissi (situés aux confins actuels du Libéria, de la Sierra Leone et de la Guinée) se sont défendus contre les incursions venues de la savane et Meillassoux (1986) cite une source suggérant que l’ethnonyme « Kissi » est dérivé du terme fulfulde (langue des Peuls) qui fait référence aux « peuples que nous razzions pour le commerce des esclaves ».
La traite esclavagiste atlantique s’est achevée au milieu du XIXe siècle dans la région de la basse Mano. Les chefs locaux organisés pour la razzia d’esclaves ont dû trouver d’autres débouchés à leurs cargaisons humaines. Certains esclaves ont été vendus vers le nord, via les voies d’eau intra-côtières, pour travailler dans les exploitations rizicoles des zones d’estuaires sous influence des marées, entre Freetown et Conakry, qui ont bénéficié de la croissance de ces deux villes à la fin du XIXe siècle. Le commerce régional des esclaves a amené des Fulbe musulmans et des marchands susu dans la région de la basse Mano, comme alliés et conseillers des chefs locaux. De nombreux esclaves ont contribué par leur travail à l’économie vivrière locale. Les chefs considéraient les épouses et les esclaves comme leur propriété et les deux catégories étaient vouées aux mêmes tâches. Au XIXe siècle chez les Vai, le travail au champ des femmes « venait compléter le travail des esclaves de sexe masculin » (Jones, 1989 : 189). La situation était globalement similaire parmi les autres groupes de la région du fleuve Mano (Mende, Gola, Kissi, Kpelle, Gbande).
Ceux d’entre les esclaves qui étaient les plus loyaux et les plus appréciés faisaient office de chefs dans l’espace domestique et sont (de fait) devenus des clients de choix. Les autres étaient envoyés dans des lieux écartés pour les travaux agricoles les plus lourds (Holsoe, 1977). Ces endroits comptent aujourd’hui les villages les plus petits, les plus périphériques et les plus marginalisés. Les ex-combattants de Sandeyalu, village guerrier situé aux confins des territoires mende et kissi dans le district de Kailahun, proche des frontières du Libéria et de la Guinée et QG du RUF pendant quelques mois en 1992, étaient divisés entre CDF et RUF au moment de ma visite sur le terrain en 2003. On m’a toutefois dit que les jeunes gens des villages reculés situés loin de la route étaient pour la plupart restés membres du RUF jusqu’à la fin de la guerre. Nombre d’entre eux avaient rallié le RUF de leur propre gré, à moins d’avoir été envoyés par leurs parents, peut-être pour se protéger. Notons, toutefois, que ces villages étaient ceux des anciens esclaves agricoles (cf. le slogan du RUF : « plus de maître, plus d’esclave »).
La polygamie des chefs était aussi importante que l’institution de l’esclavage domestique. Les chefs vai du XIXe siècle avaient parfois entre 20 et 40 épouses, voire plus de 100 pour certains. Un document de 1812 en donne la raison : « Si on leur demande pourquoi ils ont tant d’épouses, ils diront clairement que c’est pour qu’elles travaillent pour eux » (Jones, 1983 : 189). Jones ajoute que les observateurs des XVIIIe et XIXe siècles ont été frappés par la quantité de travail ardu abattu par les femmes, cultivant la terre ou bâtissant leurs demeures, transformant l’huile de palme, collectant le sel ou accomplissant toutes sortes de travaux non domestiques. Ce contrôle par une petite élite masculine du travail d’une majorité de jeunes hommes et femmes à travers les institutions de l’esclavage et de la polygamie est bien rendu par l’idée de possession de « richesses en personnes » (wealth in people ; Bledsoe, 1980).
Les chefs accumulaient les femmes pour d’autres raisons que leur travail. Ils contrôlaient et redistribuaient les services sexuels et reproductifs des femmes, favorisant la création d’alliances politiques, de clients et la reproduction d’une classe servile. « Au XIXe tout comme au XVIIe siècle, on donnait des épouses aux chefs en signe de respect ou pour renforcer une amitié » (Jones, 1983 : 189). Les esclaves ne pouvaient se marier que si leur maître leur donnait une épouse. La production de clients pouvait résulter du simple fait que le chef avait trop d’épouses à contrôler. « Les cas d’adultère dépassaient tous les autres dans les annales judiciaires : en 1850 par exemple, 30 des 32 prisonniers enchaînés à Gendema étaient là pour cause d’adultère avec des épouses du Prince Mana » (Jones, 1983 : 189). Il était habituel qu’un jeune homme, pour s’acquitter d’une lourde amende pour « dommage causé à une femme », doive travailler sur l’exploitation agricole du chef avec la femme duquel il avait eu des rapports sexuels (cf. Holsoe, 1977).
Les Britanniques ont appliqué en Afrique coloniale une politique de « gouvernement indirect », ce qui signifie qu’ils ont confié aux chefs locaux le maintien de l’ordre « coutumier », sans s’informer plus avant des moyens. Lorsque les Anglais et les Français firent pression sur les Libériens pour qu’ils exercent un contrôle effectif sur les frontières reconnues de cet État de colons anciens esclaves, le président Arthur Barclay a adopté le même principe de gouvernance interne. Ceci figea les pratiques et privilèges des chefs guerriers de la forêt du XIXe siècle, en particulier le contrôle sur les esclaves agricoles et domestiques et une polygamie très répandue dans toute la région du fleuve Mano.
Dans un document sur le droit coutumier en Sierra Leone, Fenton (1948) a rendu compte de cet univers comme d’une société à deux classes, constituée de plusieurs familles dominantes, descendant des chefs de guerre et jouissant de droits fonciers au titre de premiers arrivants, qui gouvernaient une population « d’agriculteurs, d’étrangers et autres pièces rapportées ». À propos des Kpelle du côté libérien de la frontière, Gibbs (1965) est plus explicite encore, décrivant une société de classes et distinguant les « gens riches », les « enfants de la terre » et les « clients ». La richesse ne s’y mesurait (pour un homme) pas seulement en termes d’argent et de biens mais aussi de contrôle sur les femmes et les enfants. La maîtrise des échanges matrimoniaux était centrale. Gibbs écrit que les trois classes d’hommes pouvaient être différenciées comme « ceux qui donnent les femmes », « ceux qui gardent les épouses » et « ceux qui empruntent les épouses » (p. 215). Il note que, dans le passé, les trois classes correspondaient en fait aux hommes libres de naissance, aux esclaves et aux dépendants gagés. Le toh nuu (littéralement « qui se tient droit », i.e. une personne importante) peut permettre à certaines de ses épouses « de devenir les compagnes d’hommes pauvres de la classe inférieure qui deviennent ainsi ses tii keh nuwai (manœuvres ou clients) (…) une autre source de force de travail pouvant travailler sur les exploitations du patron (…) et formant une suite dévouée (…) prête à louer son nom » (p. 215).
Les Britanniques affrontèrent une rébellion des chefs en 1898. L’une de ses causes avait été que les chefs avaient compris l’imposition du droit colonial (Ordonnance du Protectorat de 1896) comme signifiant l’abolition de l’esclavage domestique. L’administration, soucieuse d’éviter toute résurgence de la rébellion des chefs (qui aurait menacé Freetown, un port clef dans l’expansion coloniale britannique en Afrique de l’Ouest), éluda la question, affirmant que l’esclavage prendrait fin de manière naturelle. Il était relativement facile pour les esclaves à proximité de Freetown de s’enfuir et de trouver un travail rémunéré. C’était moins vrai en direction de la frontière libérienne, où les plantations étaient en plein essor, en particulier après l’ouverture du chemin de fer par le gouvernement (1900-1910). Dans certaines chefferies le long de la frontière libérienne, 50 % de la population rurale est restée esclave et l’institution a été activement défendue. Des archives de Pujehun (Grace, 1977) montrent que, pendant les années 1920, les cas de plaintes pour fuite devant les tribunaux coutumiers étaient fréquents. Ce sont les esclaves qui ont mis en place les plantations et construit les routes.
Finalement, les Britanniques furent poussés à l’interdiction définitive de l’esclavage par la Société des nations (1er janvier 1928). Les Libériens en firent autant en 1930. Chez les Gola, les esclaves s’enfuirent en grand nombre, créant un fort trouble parmi les chefs, comme le note l’anthropologue Warren d’Azevedo (1969-1971). Ils se lamentaient, se demandant qui travaillerait dorénavant pour eux.
Peu de temps après, une solution fut trouvée. Les gouvernements britannique et libérien mirent entre les mains des chefs un puissant outil administratif (une « coutume » non codifiée, applicable devant les tribunaux). Le droit d’exiger du travail faisait partie des coutumes administrées par les chefs. Fenton (1948) note que l’octroi de ce droit par les Britanniques en Sierra Leone rendit tout d’abord populaire l’institution de la chefferie coloniale, alors que les candidats avaient jusqu’alors été difficiles à trouver. Mais tous les propriétaires terriens n’avaient pas le droit d’exiger du travail coutumier. C’est lorsque la coutume fut appliquée aux contrats de mariage que l’exploitation du travail des jeunes autrefois esclaves se généralisa au sein des classes qui possédaient la terre.
Les mariages intra-élites (les unions liant les groupes propriétaires fonciers) étaient basés sur le système d’alliance décrit par Jones. Dans le cas du mariage avunculaire (mariage avec la fille du frère de la mère), répandu dans toute la région du fleuve Mano, les prestations matrimoniales en biens et en travail diminuèrent, ce qui contribua peut-être à protéger les groupes les plus isolés contre une exploitation d’origine externe (e.g. chez les Loma, cf. Leopold, 1991). Mais la plupart des mariages de la région consistaient dans la pratique d’unions où un homme plus âgé et plus riche payait à la famille de la femme des prestations matrimoniales (connue sous le nom de dowry au Libéria). Les femmes étaient contraintes au mariage en raison de l’incapacité de leurs parents pauvres à s’acquitter en retour de l’équivalent de la dot perçue.
La concurrence était rude pour un jeune homme n’appartenant pas à une famille de l’élite. Pour qu’une union soit reconnue, il fallait s’acquitter non seulement de la dot mais aussi d’investissements coutumiers importants (prestation matrimoniale en travail). Le travail (plutôt que la terre) constituait la ressource rare de l’économie agraire forestière. Les hommes les plus « riches » continuaient de beaucoup se marier, monopolisant les services sexuels des jeunes femmes du village. Tout jeune homme tenté d’entretenir des relations avec la femme d’un chef, pouvait s’attendre à payer une lourde amende à un tribunal dominé par des représentants de l’élite dirigeante. Et ces amendes exorbitantes étaient promptement converties en travail agricole (prestation matrimoniale de fait, après coup). La récurrence des condamnations à payer des réparations maintenait les jeunes paysans dans la pauvreté et la dépendance. Les chefs accumulaient de la force de travail et envoyaient leurs propres enfants à l’école, en ville. Les enfants des pauvres demeuraient au village, fournissant le « travail communautaire » pour les routes et les autres infrastructures de base qui profitaient surtout aux commerçants et aux chefs. Les « gens du commun » (ex-esclaves) restèrent dans les campagnes jusqu’à leur révolte finale.
Dans les deux pays, le retrait de l’État de l’arrière-pays dans les années 1970 et 1980 fut probablement l’élément décisif qui fit basculer la situation. Au Libéria, Samuel Doe dévasta le comté de Nimba, une région forestière reculée dont on pensait qu’elle abritait des dissidents. Siaka Stevens laissa en déshérence une zone similaire en Sierra Leone, le district de Kailahun, à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Interrogeant à Lalehun, un village sur la route de Bunumbu, le professeur d’un collège qui contribuait à la dynamique intellectuelle de la rébellion du RUF, je lui demandai comment les gens avaient survécu dans ces moments où les salaires des professeurs n’arrivaient jamais, où les cliniques n’étaient jamais approvisionnées et les routes n’étaient pas entretenues. La réponse fut la suivante : « Nous avons complètement oublié Freetown, et allions en brousse pour récolter notre café ou notre cacao que nous vendions au Libéria. » – « Que firent les jeunes qui n’avaient pas de plantation ? » La réponse fut claire et nette : « Ils se sont engagés dans le RUF. »
Aux yeux des jeunes déjà cités, le gouvernement les avait abandonnés, les chefs les avaient exploités, et les systèmes matrimoniaux locaux étaient proches de l’esclavage. C’est là que résidait l’explication de la guerre selon eux : une vision fondamentalement durkheimienne.
Les observations d’Émile Durkheim sur l’homicide, la violence et la guerre civile sont dispersées, mais on peut les assembler en une seule image, en se référant à son argumentaire sur l’éducation, la moralité et la cohésion sociale (Di Cristina, 2004 ; Richards et Vlassenroot, 2002). L’engagement social repose fondamentalement sur la reconnaissance de la valeur de l’individu, telle qu’elle s’exprime dans le travail. À un extrême, un changement social rapide incite aux formes de violence associées à l’absence de limites (violence anomique). Mais à l’autre extrême, l’exclusion sociale et la conscription se combinent et favorisent non pas l’anomie mais le fatalisme. Le suicide des esclaves est une forme de violence associée au fatalisme (Durkheim, 1952 [1897] : 239). Dans le livre III de la Division du travail social, Durkheim (1964 [1893]) affirme que la conséquence ultime d’une division forcée du travail est la destruction de la cohésion sociale et la chute dans la guerre civile (Richards et Vlassenroot, 2002). Le modèle pertinent est alors celui de la guerre comme révolte d’esclaves.
L’exploitation du travail des anciennes classes serviles et le déni de liberté des chances, typiques du monde rural pendant de nombreuses années au Libéria et en Sierra Leone, fournissent des conditions proches de celles envisagées par Durkheim. Il me semble urgent de remplacer la représentation de ces conflits comme guerre de gangs urbains par une représentation alternative de ceux-ci comme révolte d’esclaves. Les conflits du fleuve Mano doivent par conséquent être compris en fonction de leurs origines agraires.
Le chemin à parcourir : opportunités agraires et justice
Si la guerre dans la région du fleuve Mano est un produit de la division forcée du travail, quels en sont les antidotes ? Nous savons à présent qu’en Sierra Leone, les jeunes ruraux pauvres formaient le gros des troupes. En plus des 60 000 combattants engagés dans la CDF et le RUF, plusieurs centaines de milliers d’autres personnes étaient (et sont encore) susceptibles d’être ainsi mobilisées. Il faut s’occuper des besoins (en travail et en compétences) de ce groupe dans son ensemble. Compte tenu du fait que les jeunes ruraux sont les moins instruits et les moins préparés à la vie urbaine, la priorité doit être donnée aux options agraires. On a besoin de politiques macro-économiques incitatives pour la production rurale et de programmes de formation à des compétences agricoles spécifiques. Alors que les modules de formation proposés lors de la démobilisation en Sierra Leone ont plutôt négligé l’agriculture, certains « intellectuels Bunumbu » [2] du RUF ont néanmoins activement soutenu une politique de modernisation agricole basée sur des groupes de travail. Pour eux, cette orientation se situait au cœur de la lutte (Richards et al., 2003). Il faudra encore davantage mettre l’accent sur l’agriculture dans l’opération de démobilisation au Libéria. Ce pays possède de vastes réserves foncières appartenant au domaine de l’État et qui pourraient être cédées sur la base de baux de longue durée.
Il est également primordial d’améliorer les droits, si l’on veut inscrire dans la durée l’impact de la formation des compétences agricoles. Les jeunes gens doivent pouvoir mieux maîtriser leurs revenus. Les ex-combattants des deux pays déclarent très clairement qu’ils ne se réinstalleront et qu’ils ne chercheront à profiter des nouvelles opportunités de revenu en milieu rural que si la « coutume », l’instrument de leur exploitation passée, est définitivement abolie. La loi nationale et un système judiciaire local réformé doivent se substituer aux pratiques « légales » non contrôlées et non codifiées, héritées du « gouvernement indirect ». Des ressources doivent être mises à la disposition des hommes de loi pour leur permettre de lutter contre les « actions de classe » et les abus que constituent par exemple la saisie de la propriété de jeunes veuves ou l’« achat » d’affaires judiciaires à des fins d’exploitation du travail d’un jeune homme.
Depuis la fin du régime de Taylor (août 2003), une partie de la législation nécessaire a été instaurée au Libéria – en particulier un Act to Govern the Devolution of Estates and Establish the Rights of Inheritance for Spouses of Both Statutory and Customary Marriages approuvé par la Chambre des représentants le 7 octobre 2003 (ministère des Affaires étrangères, 2003).
Cette loi interdit les transactions matrimoniales forcées (dot) – « tout mari qui s’approprie ou tente de s’approprier la dot d’une femme ou d’un parent par l’usage direct ou indirect de la force commet un crime de premier degré » (paragraphe 2.2) –, interdit le travail forcé de l’épouse (paragraphe 2.4) et rend illégale l’action de parents « forçant une fille ou autre parent de sexe féminin à épouser un homme qui ne serait pas de son choix » (paragraphe 2.10) ou le fait pour un mari « d’aider, d’encourager ou de créer une situation où son épouse coutumière aurait des rapports sexuels illicites avec un autre homme dans le seul but d’en tirer des dommages et intérêts. » (paragraphe 2.7), ou « d’obliger ou d’exiger de toute femme en âge légal, qu’elle soit son épouse coutumière ou non, « d’avouer » ou de dénoncer son amant… dans le but de tirer des dommages et intérêts dudit amant… » (paragraphe 2.8). Tout ceci donne à penser que les législateurs libériens ont pris conscience des racines agraires de la crise. Leur attention doit à présent se focaliser sur la réforme foncière. Tant qu’ils seront privés de droits fonciers sécurisés, les jeunes resteront vulnérables aux manipulations des chefs. La Sierra Leone doit réformer à la fois les systèmes matrimoniaux et les systèmes d’accès à la terre.
Conclusion
Les données postconflit sur la démobilisation en Sierra Leone ne confirment pas l’interprétation de la guerre selon le modèle des gangs urbains. La contextualisation anthropologique et historique des doléances des jeunes met en revanche à jour une crise des institutions rurales ancrée dans une division forcée du travail. Une réforme des droits en milieu rural est urgente sur les deux rives du fleuve Mano. Les droits ont été monopolisés par les enfants des chefs dans le cadre de systèmes prévalant depuis des siècles, qui faisaient des esclaves des biens possédés et des clients des mendiants. Les agents d’un projet de reconstruction postconflit en Sierra Leone ont demandé un jour à des villageois comment ils traduiraient l’expression « droits de l’homme ». Après discussion, la réponse fut : « Maintenant, nous sommes tous les enfants du chef ». Le clientélisme et la déférence ont été les victimes du conflit. La justice, en particulier sous la forme d’une division ouverte et compétitive du travail, est la clé d’une paix durable dans la région du fleuve Mano.
 
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NOTES
 
[1]Paul Richards a mené depuis 1968 des recherches anthropologiques sur les questions agraires en Afrique de l’Ouest. Université de Wageningen University (Technology & Agrarian Development Group Wageningen University & Research Centre, 6706 KN Wageningen - The Netherlands).
[2]Formateurs de maîtres d’école au collège de Bunumbu, district de Kailahun, est de la Sierra Leone.
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