2005
Afrique contemporaine
Éditorial
François Gaulme
Ce numéro comprend deux dossiers regroupés dans des approches complémentaires. L’un comme l’autre abordent en effet des questions liées aux conflits en cours en Afrique, mais de manières très différentes et selon des optiques croisées.
Le premier de ces dossiers, dont la coordination a été confiée à Jean-Pierre Chauveau, se caractérise par une démarche essentiellement anthropologique et historique pour examiner dans le détail, à partir de données de terrain confrontées à la littérature spécialisée – et sans l’urgence qui s’attache aux sujets d’une extrême et fluctuante actualité – la place comme l’influence actuelles de la jeunesse en milieu rural en Afrique de l’Ouest. En Côte d’Ivoire, tout particulièrement, ce pays passé du modèle au contre-modèle de développement économique, l’implication massive des jeunes des deux sexes dans la violence et la guerre civile imposait de reprendre un thème souvent traité par les chercheurs et les analystes depuis les années 1980, du fait de l’explosion démographique au sud du Sahara, et qui demeurera celui du prochain sommet franco-africain de Bamako en décembre 2005.
Ce dossier se distingue d’autres contributions de type universitaire plus ou moins récentes en ce qu’il adopte un angle d’approche de cette problématique de la jeunesse africaine par l’examen comparé de sa dimension proprement rurale dans des pays à la situation politique et économique bien différente, mais tous situés dans la bordure humide de l’Atlantique. L’une des leçons d’ensemble qui s’en dégage est que l’origine des conflits armés qui frappent cette zone se trouve tout autant dans l’insatisfaction de la jeunesse rurale (et notamment son accès restreint à la terre) que dans les revendications des jeunes urbanisés. L’analyse proposée dégage aussi une notion rassemblant ces deux thématiques en apparence opposées, en insistant sur le phénomène des jeunes « rurbains », ceux qui sont retournés vers leur terroir ancestral faute de perspectives satisfaisantes en ville, dans un contexte de récession ou stagnation économique et de crise administrative et budgétaire des Etats post-coloniaux.
Le second dossier, coordonné par Marc Fontrier, s’attache à éclairer une question plus directement d’actualité, le drame du Darfour. L’approche se veut multiple à nouveau : géographique (contexte de la sécheresse en milieu sahélien et des rapports entre agriculteurs et éleveurs), ethnographique (puisque le conflit touche à la question d’une identification identitaire « arabe » d’une partie de la population de ce territoire) tout comme historique (la place et l’évolution du Darfour dans l’ensemble constitué par l’ancien Condominium anglo-égyptien, devenu le Soudan indépendant en 1957). Il se termine par la relecture, à la lumière des événements actuels, du témoignage d’un voyageur du xixe siècle.
Les contributions ont été rassemblées avec le souci primordial, d’informer d’une manière précise et détaillée un public francophone encore trop peu au fait de la situation du Darfour et plus généralement du Soudan. Il suffit de comparer la presse quotidienne en France, d’une part, et en Grande-Bretagne ou au États-Unis, de l’autre, pour constater de notables différences de sensibilité à ce sujet. Elles ne tiennent pas qu’à l’engagement politique marqué de l’administration américaine au Soudan depuis la fin de 2003. L’opinion dans ces pays fut également l’an dernier très fortement sensibilisée, notamment par le canal des Églises et des ONG, sur les risques humanitaires que faisait courir la situation du Darfour une décennie après le génocide du Rwanda. Rien de cette ampleur ne s’est alors produit en France, du fait d’une différence d’optique influencée encore aujourd’hui par l’héritage colonial et les divergences linguistiques qui lui sont associées. C’est pourquoi il semblait particulièrement opportun et utile de réunir non pas de simples commentaires à destination des seuls spécialistes, mais également un maximum d’éléments factuels dans un dossier en français sur le Darfour.
La leçon immédiatement politique qui se dégage des éléments recueillis dans celui-ci rejoint celle, plus sociologique et plus à long terme, du précédent : dans un cas comme dans l’autre, il reste impossible de comprendre et de traiter, même à court terme, les redoutables épreuves que traverse l’Afrique sans un travail d’analyse attentif, appuyé sur une double dimension fondamentale, celle de l’approche économique (pour bien appréhender les enjeux du présent dans leur réalité matérielle) aussi bien qu’historique (car la décolonisation n’a pas libéré des États sans passé, aptes à toute expérience). C’est là un point de vue que cette revue se fera un devoir de maintenir dans l’avenir avec conviction.