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Afrique contemporaine

2005/2 (no 214)



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L’organisation sociale gban des rapports entre générations est enchâssée dans de profondes mutations intervenues depuis la période coloniale. L’implication des jeunes gens gban dans le conflit actuel ne prend tout son sens que par rapport à cette trajectoire historique dans un contexte spécifiquement ivoirien. Loin d’être exceptionnel, leur activisme conflictuel se retrouve de manière récurrente dans les épisodes antérieurs de fort changement économique, politique et social, depuis l’instauration de l’ordre colonial et du travail forcé à partir de 1907 jusqu’à l’écroulement de l’hégémonie du PDCI durant les années 1990. Aujourd’hui comme hier, les revendications des jeunes gban ne portent pas seulement sur la difficulté d’accéder aux ressources foncières, mais également sur le mode de gouvernementalité locale et sur le choix de leurs projets de vie.

Le pays gban et le conflit ivoirien

Contexte [2]  Les appels à références bibliographiques dans le texte... [2]

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Les Gban constituent, avec les Gouro, les populations dites autochtones de la préfecture d’Oumé. La répartition de la population (176 000 habitants en 1998) reflète la situation d’ancien front de colonisation agraire de cette région. Les communautés autochtones représentent moins du quart de la population rurale (22,4 %), la population baoulé originaire du centre du pays plus du tiers (33,2 %), les Ivoiriens originaires du Nord du pays (3,7 %) et les non-Ivoiriens (31,6 %). Les Burkinabè constituent à eux seuls près du quart (24,6 %) de la population rurale.

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Depuis la tentative de coup d’État et l’occupation du Nord du pays par les ex-forces rebelles en septembre 2002, cette région du Centre-Ouest ivoirien connaît une situation de « ni paix ni guerre », moins insécure que dans les régions de l’Ouest proches de la frontière libérienne, mais régulièrement troublée par les ondes de choc du conflit militaro-politique sur les relations entre les communautés autochtones et les « étrangers » [3]  Le terme « étranger », tel que nous l’utilisons dans... [3] – non ivoiriens comme ivoiriens, originaires du Sud comme du Nord du pays. Les efforts des autorités gouvernementales pour mobiliser les populations ont propulsé les jeunes gens gban sur le devant de la scène en officialisant leur fonction de patriotes défendant la patrie en danger. Leur position dans les arènes politiques villageoises s’en est trouvée renforcée. L’érection de barrages d’autodéfense leur a momentanément donné la possibilité de tirer des avantages économiques non négligeables de leur mobilisation patriotique. Pour beaucoup d’entre eux, ces jeunes gens étaient dans une situation difficile. Ayant échoués dans leurs projets de migration urbaine, ils se trouvaient marginalisés dans l’accès aux terres familiales dont une partie importante est occupée par des étrangers. Les jeunes « barragistes » n’en sont pas moins demeurés dépendants du pouvoir des notables et des aînés villageois (Chauveau et Bobo, 2003). Ceux-ci ont par la suite interdit les barrages et, en dépit d’une atmosphère de sourde méfiance réciproque, les « étrangers » burkinabè et dioula ont pu reprendre leurs activités.

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Comme le montrait l’étude de cas précitée, la situation créée par le conflit réactivait des antagonismes structurels préexistants, entre autochtones et migrants mais aussi, au sein de la population autochtone, entre les jeunes gens et les autorités villageoises et familiales. Depuis cette étude, les tensions sociales se sont amplifiées et les « jeunes » continuent d’apparaître au premier plan. Ces tensions portent de manière significative sur des enjeux de pouvoir à l’échelle tant locale que nationale : démission ou destitution de chefs de villages gban au profit de « jeunes chefs » [4]  « Désordre dans la chefferie traditionnelle », Notre... [4]  ; et constitution de milices de jeunes patriotes, à l’image de celles qui sont particulièrement actives dans la région occidentale voisine proche du Libéria, à Abidjan et dans les grandes villes. La question des « étrangers », non-ivoiriens comme ivoiriens, constitue une sorte de dénominateur commun à la mobilisation civique des jeunes gens à ces deux échelles. Ils sont accusés de s’être accaparés des terres des familles autochtones et les « vieux » chefs, longtemps affiliés au PDCI (Parti Démocratique de Côte d’Ivoire), sont accusés de collusion avec les étrangers au détriment des jeunes en manque de terre. Les étrangers sont suspectés de soutenir les rebelles nordistes ou, lorsqu’ils sont baoulé, d’être partisans du PDCI. Pour les « jeunes patriotes » locaux, proches du Front Populaire Ivoirien au pouvoir, le PDCI incarne à la fois le régime qui a facilité depuis l’indépendance l’installation des migrants, et un parti d’opposition au président Gbagbo accusé de trahir la cause nationale. La référence à l’idéologie d’autochtonie semble donc, de manière apparemment étrange, faire excellent ménage avec la référence nationaliste et patriotique.

Argument et approche

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La forte participation des jeunes ruraux des régions de l’Ouest forestier au conflit et aux milices s’explique bien sûr par la proximité de la ligne de front. Quant à ses implications socio-politiques, on peut les expliquer par la vulnérabilité des jeunes ruraux aux crises qui se sont succédées depuis la fin du « miracle ivoirien » des années 1960 et 1970 : crise de la filière café-cacao, retour d’une fraction significative de jeunes citadins confrontés à une crise de l’emploi urbain et à la présence de nombreux étrangers, forte pression foncière dans un contexte de croissance démographique, crise de légitimité politique de l’État… L’amplification réciproque de ces crises accroîtrait les frustrations des jeunes et en ferait la proie des factions politiques qui leur offrent la possibilité de trouver dans la violence les moyens de faire valoir leurs frustrations et d’en tirer un profit d’aubaine, quelle que soit l’appréciation que l’on puisse porter sur le caractère légitime ou illégitime de cette violence.

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Ces éléments interviennent certainement, mais leur seule prise en compte suggère une interprétation purement réactionnelle du comportement des jeunes vis-à-vis de crises et d’événements extérieurs. L’argument que nous développerons est que l’explication de la mobilisation des jeunes gens et des tensions sociales qu’elle exprime doit être principalement recherchée dans la dynamique interne de la société. Dit autrement, il s’agit de « re-socialiser » le « problème des jeunes » pour en comprendre les fondements et les mécanismes ordinaires (cf. Richards, 2005, pour une généralisation de cette approche aux situations de violence). Il est donc important de recontextualiser la notion de « jeunes », souvent utilisée dans la littérature de manière substantialiste [5]  Nous préférons pour cette raison le terme de « jeunes... [5] , en positionnant les jeunes dans leur rapport à la génération des aînés et en replaçant les différenciations sociales à base générationnelle dans leur rapport à d’autres registres de différenciation, d’inclusion et d’exclusion sociales. Comme l’indique la précédente présentation du contexte actuel, les jeunes ruraux gban se réfèrent en effet simultanément aux communautés restreintes caractéristiques des sociétés paysannes (parenté, village, espace social d’interconnaissance, rapport aux migrants) et aux communautés plus larges (ethnie, ville, nation, partis politiques).

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Nous adopterons pour cela une approche historique. Celle-ci s’inscrit dans un processus plus large que nous résumerons à partir de deux hypothèses interprétatives. La première porte sur la nature de l’État ivoirien et sa construction autour de l’enjeu de son ancrage local, à l’intérieur de limites territoriales qui comprenaient des sociétés hétérogènes en interaction. L’ancrage local de l’État (colonial comme post-colonial) a toujours dépendu de son contrôle sur une catégorie d’intermédiaires et de « courtiers politiques » locaux et de la capacité de ces courtiers à contrôler les catégories sociales hétérogènes qui composent la société paysanne locale tout en faisant valoir leurs propres intérêts. Nous reprendrons le terme de « despotisme décentralisé », utilisé en anthropologie politique [6]  Mamdani, 1996. D’autres conceptualisations, davantage... [6] , pour désigner ce type de gouvernementalité.

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La seconde hypothèse interprétative est que les variantes coloniale et post-coloniale du despotisme décentralisé qui se sont succédé en Côte d’Ivoire ont été conditionnées par le déroulement d’un processus de « frontière interne » qui a structuré de manière spécifique l’histoire passée et contemporaine du pays. Le concept de « frontière interne », adapté de Kopytoff (1987), rend compte du processus permanent de colonisation d’espaces interstitiels et de formation d’entités politiques locales dans lesquelles se recomposent les relations entre « premiers venus » et « nouveaux venus ». Il intègre la nature simultanément agraire et politique du front pionnier qui balaya le Sud du pays d’Est en Ouest et qui permit une expansion considérable de l’agriculture de plantation de café et de cacao, en même temps qu’il assura pendant longtemps l’hégémonie de l’« État PDCI », tant que ses courtiers politiques locaux furent en mesure de contrôler les tensions entre les différentes composantes de sociétés paysannes multi-ethniques.

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C’est la mise en relation de ces deux processus historiques – l’établissement et la recomposition du despotisme décentralisé à l’échelle d’une frontière interne mouvante – qui activa les différenciations intergéné-rationnelles. Notre contribution montre que l’organisation sociale gban des rapports entre générations est enchâssée dans de profondes mutations intervenues depuis la période coloniale et que l’implication des jeunes dans le conflit actuel prend tout son sens par rapport à cette trajectoire historique dans un contexte spécifiquement ivoirien. Elle montre que, loin d’être exceptionnel, l’activisme conflictuel des jeunes gens gban se retrouve de manière récurrente dans des épisodes antérieurs de fort changement économique, politique et social, comme l’instauration de l’ordre colonial et du travail forcé à partir de 1907 ; la lutte contre le travail forcé avant 1946 ; puis la période de compétition politique qui aboutit dans les années 1950 à l’hégémonie du PDCI sur ses adversaires politiques ; enfin l’écroulement de l’hégémonie du PDCI durant les années 1990. Elle montre enfin que, aujourd’hui comme hier, l’activisme des jeunes gban n’est pas seulement motivé par la difficulté d’accéder aux ressources foncières, mais également par des revendications portant sur le choix de leurs projets de vie et sur le mode de gouvernementalité locale.

Colonisation, développement inégal de l’agriculture de plantation et recomposition des rapports entre générations (1900-1944)

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La société gban est de type segmentaire et le contrôle social de l’accès à la terre est patrilinéaire. Les « maîtres de la terre », issus du lignage le plus ancien, avaient des fonctions essentiellement religieuses. L’abondance de terre aidant, il n’existait pas d’autorité sociofoncière contraignante au-delà des segments de lignage. L’accès à la terre était probablement accordé de manière libérale aux étrangers accueillis ainsi qu’aux jeunes gens, dès lors que ceux-ci remplissaient leurs obligations en travail auprès du chef de famille élargie. Ils y étaient tenus par leur dépendance à l’égard des aînés pour accéder aux épouses.

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La « pacification » coloniale du pays gban fut tardive et difficile (1913). Face à l’échec des politiques de promotion de la « cacaoculture », l’administration coloniale fit de l’Ouest forestier (à l’instar du Nord de la colonie) une réserve de main-d’œuvre prestataire. Dans les années 1930, les Gban, comme les autres populations de l’Ouest, étaient regardés comme des « primitifs », par contraste avec le pays anyi et akan du Sud-Est, qui paraissait mieux répondre aux attentes coloniales, et par contraste aussi avec les populations du Nord, dont l’abondante main-d’œuvre était réputée travailleuse et soumise.

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Le mode de gouvernementalité coloniale, particulièrement autoritaire et brutal, contribua à creuser l’écart avec les « régions riches » du Sud-Est où l’agriculture de plantation se développait, attirant de la main-d’œuvre des autres régions de la colonie et, de plus en plus, de la Haute-Volta. Au contraire, dans le pays gban et l’Ouest de la colonie, l’agriculture de plantation était pour l’essentiel l’affaire de nouveaux venus protégés par l’administration coloniale. D’abord des commerçants dioula, ensuite des ressortissants du Sud-Est et du pays baoulé, « commis » dans l’administration ou des maisons de commerce. Ces premiers planteurs étrangers accédaient à la terre par des arrangements avec les chefs de village gouro et gban. L’administration favorisa également dans les années 1930 l’installation de plantations de type européen, alors qu’elle était jugée difficile dans le Sud-Est à cause de l’opposition organisée de la part des chefs et des « évolués » locaux.

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Le despotisme décentralisé colonial eut dès cette époque des conséquences directes sur les rapports entre générations. D’une part, il fit émerger une classe de chefs et de notables [7]  Chefs de canton, de tribu, de village, « représentants »,... [7] proches de l’administration coloniale et indispensables à celle-ci pour exercer son pouvoir de contrainte, notamment la réquisition du travail forcé. Les rares planteurs autochtones gban se recrutaient dans cette classe de chefs administratifs. Ils utilisaient à leur compte la main-d’œuvre forcée des jeunes en plus de leur propre main-d’œuvre familiale.

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Cependant, dès cette époque, les jeunes gens réagirent par une véritable migration de détresse vers la Basse-Côte. Beaucoup de jeunes travailleurs réquisitionnés restaient ou revenaient dans les régions agricoles « riches » du Sud-Est où ils pouvaient trouver des emplois et même s’installer comme planteurs sur des terres concédées par des « tuteurs » autochtones. D’autres jeunes gens gban rejoignaient les centres urbanisés de Basse-Côte où ils subsistaient par des emplois informels et où ils se fondaient dans la population que l’administration désignait alors par le terme générique de « bété », composée de jeunes gens « instables et querelleurs » issus des régions sous-développées de l’Ouest.

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La réaction des jeunes gens se fit aussi sentir localement par des actions de résistance contre les notables administratifs à propos du recrutement de travailleurs forcés. Lorsque le régime prestataire s’adoucit momentanément en 1936-1937 et que fut encouragé le « travail libre » des indigènes, les jeunes gens tentèrent de contourner le pouvoir des notables et des aînés en préférant s’employer sur les plantations européennes plutôt que de participer à la production familiale de café et de cacao. Des jeunes gens pratiquaient aussi des migrations saisonnières vers la Basse-Côte pour se procurer non seulement l’argent de l’impôt familial, mais aussi pour se procurer à leur propre compte une partie des richesses nécessaires à leur mariage.

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Durant cette période, la construction coloniale d’un espace territorial et politique commun et le développement inégal de l’agriculture de plantation ont ainsi dessiné une première trame de recompositions sociales dans laquelle les relations sociales à base intergénérationnelle de la société gban se sont trouvées enchâssées. Un premier élément est la nouvelle dimension politique conférée aux rapports intergénérationnels, avec le renforcement par l’administration coloniale du contrôle des chefs sur la force de travail des jeunes gens. Un deuxième élément est la capacité de ces derniers à s’aménager des marges de manœuvre sur un mode « défensif », par des réactions ponctuelles contre l’exploitation de leur travail et surtout par la mobilité. Ces stratégies ne correspondaient pas néanmoins à une rupture avec le milieu villageois, mais visaient plutôt à s’affranchir le plus possible de la domination des vieux.

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Un troisième élément de mutation sociale est l’inscription sur un registre simultanément local et déjà « national » des différenciations intergénérationnelles. À l’échelle locale, les jeunes générations devaient affronter la coalition composée des notables et aînés gban et des autorités coloniales, qui leur imposaient des mécanismes d’exclusion brutale, tandis que les chefs et notables gban devaient faire face à la concurrence des Dioula et des Baoulé dans l’accès aux faveurs de l’administration locale, et tandis que les aînés gban subissaient une déperdition de la force de travail familiale par la migration des jeunes gens. Mais, à l’échelle du territoire de la colonie, les migrations rurales et urbaines d’une importante fraction des jeunes générations gban, issues de la partie économiquement et politiquement « sous-développée » de la colonie, les projetaient dans de nouvelles trajectoires déjà « nationales ».

Frontière agraire, frontière politique interne et fracture intergénérationnelle (1944-1960)

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Cette période constitue une période charnière dans les mutations de la société ivoirienne, dont l’accession à l’indépendance totale fut en grande partie l’aboutissement [8]  Rappelons-en les principales étapes : création du Syndicat... [8] . Les différenciations sociales à base générationnelle au sein de la population gban (et du Centre-Ouest forestier en général) s’inscrivirent dans deux processus en interaction : d’une part le développement d’une vie politique indigène qui aboutit à la victoire du PDCI sur les partis concurrents puis, à partir de 1952, à sa participation de fait à l’administration de la colonie ; et, d’autre part, l’ouverture d’un nouveau front pionnier d’agriculture de plantation dans le Centre-Ouest. Il en résulta la mutation de la frontière agraire de l’Ouest en une frontière politique interne où le PDCI put mettre en place un dispositif de courtage politique qui servira de socle à son hégémonie et à la légitimation politique du processus de colonisation.

L’ouverture de la frontière agraire de l’Ouest et la fracture des rapports entre générations

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L’abolition du régime de l’indigénat et du travail forcé en 1946 leva les deux principaux obstacles à l’expansion commerciale de l’agriculture indigène : les entraves à la circulation des sujets coloniaux et à la liberté de travail. Les hauts prix du café et du cacao au début des années 1950 permirent l’embauche dans les régions du Sud-Est de nombreux travailleurs du Nord, ce qui contribua à réorienter les migrations des Baoulé originaires du Centre du pays vers le Centre-Ouest, qui devint alors, après le Sud-Est, une nouvelle frontière agricole. Au début des années 1950, l’agriculture de plantation dans la subdivision d’Oumé était plus que jamais l’affaire des « étrangers » baoulé et dioula. Aux yeux de l’administration locale, « les Baoulé font à Oumé de la colonisation agricole, les Dioula de la colonisation commerciale et du métissage. La cause principale en est la paresse congénitale des Gouro et des Gagou (appellation coloniale des Gban) qui préfèrent vendre leur terre que de la travailler, préparant ainsi leur élimination progressive et leur assimilation par plus fort qu’eux. »

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En réalité, les causes de la faible implication des Gban dans l’agriculture de plantation se situent dans la fracture des rapports intergénérationnels durant cette période. En premier lieu, l’abolition du travail forcé permit aux jeunes générations de se soustraire aux exigences en travail des plus gros planteurs autochtones gban et gouro, qui étaient aussi les chefs et les notables proches de l’administration ; ceux-ci durent abandonner de nombreuses plantations. Un deuxième élément est l’exploitation par les jeunes gens des nouvelles marges de manœuvre offertes par l’émigration, qui réduisit encore la main-d’œuvre familiale. L’émigration des jeunes changea de nature. Elle ne relevait plus de stratégies de dérobade, mais se concentra sur Abidjan, en forte croissance économique. En 1951, elle représentait annuellement 6 % de la population. Comme auparavant, les migrations permettaient aux jeunes de faire face en partie aux dépenses matrimoniales, de manière indépendante des aînés et donc de leur participation à l’exploitation agricole familiale.

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La répugnance des jeunes gens à l’exploitation domestique de leur travail s’en trouva renforcée. Les administrateurs de l’époque notaient la faible autorité des aînés pour faire participer les jeunes aux travaux sur les plantations familiales, alors que l’administration n’avait pas de peine à recruter chez les jeunes gban de la main-d’œuvre rémunérée. Raulin (1957) notait alors : « Une des raisons de la non-participation de la majorité des jeunes gens au travail de la plantation paternelle paraît résider dans le fait que le salaire familial reste une notion inconnue : un planteur ne conçoit pas qu’il puisse donner de l’argent à ses fils en échange de l’aide qu’il recevrait d’eux. (…) Le père n’a pas encore appris à exploiter les besoins de ses fils. »

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Un autre élément, nouveau celui-là, contribua aussi au désinvestissement des jeunes gens gban à l’égard de l’agriculture de plantation familiale. Face à l’afflux de migrants en quête de portions de forêt, les aînés gban commencèrent en effet à exiger des étrangers une redevance forfaitaire, en plus des dons symboliques lors de l’accès à la terre et des gestes de reconnaissance épisodiques qui étaient coutumièrement admis dans la relation de « tutorat » [9]  Ce terme reprend le terme français local de « tuteur »... [9] entre un possesseur coutumier autochtone et un étranger, en contrepartie de l’usage de portions de terre pour une durée totalement indéterminée et l’assurance, pour la tranquillité de l’étranger, d’une insertion morale minimale dans la communauté autochtone. L’opportunité de rente sur les nouveaux migrants suscita une compétition entre les aînés gban pour s’assurer le pouvoir de transfert sur les terres lignagères. Le monopole sur les redevances, d’abord détenu par les chefs de canton et de village, fut contesté par les chefs de famille étendue. La compétition accrue entre les chefs de famille pour le contrôle des terres concédées aux étrangers restreignit l’accès des jeunes gens à la terre pour établir leurs propres plantations. Et, comme ils étaient exclus de la rente sur les étrangers, ils étaient encore moins enclins à investir leur travail dans les plantations familiales. Inversement, les redevances sur les étrangers permettaient aux chefs de famille élargie de compenser en termes de revenu la déperdition de la force de travail des jeunes sur les plantations familiales. Les jeunes qui restaient attachés à l’exploitation familiale étaient surtout, probablement, les héritiers potentiels, car ils pouvaient espérer bénéficier à terme de l’investissement de leur travail dans les plantations familiales. C’est probablement aussi à cette époque que l’héritage des plantations commença à passer directement aux fils, du moins à certains d’entre eux, alors que traditionnellement les patrimoines fonciers des aînés décédés étaient remis à l’arbitrage familial.

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Avec l’abolition du travail forcé, les jeunes gens gagnèrent par conséquent une autonomie de travail, mais avec l’ouverture de la frontière, ils n’accédèrent pas pour autant à une autonomie foncière. Tout se passait comme si l’inclusion volontaire des jeunes gban dans les nouvelles voies d’accès aux ressources économiques par la migration vers Abidjan s’accompagnait d’une exclusion, en partie volontaire et en partie subie, de l’accès aux ressources de l’agriculture familiale de plantation, jugée inéquitable par les jeunes. Les tensions intergénérationnelles prirent une telle dimension que les rapports administratifs des années 1950 décrivent un véritable affrontement idéologico-religieux entre les « jeunes » et les « vieux ». Les jeunes adhéraient massivement aux « nouvelles » religions : le catholicisme, « dont l’école est l’arme principale », mais surtout le culte syncrétique Deima, véritable « religion des jeunes » qui le considéraient comme la « religion des Noirs ». Catholicisme et Deima s’opposaient tous deux à la « religion des vieux », incarnée par la sorcellerie et le fétichisme, mais aussi par la conversion de certains chefs et notables à l’Islam – ce qui, selon le chef de subdivision de l’époque, permettait aux Dioula mariés à des femmes gban « d’asseoir plus solidement leur récent titre de propriété foncière ». Cette fracture des rapports intergénérationnels va trouver sa traduction politique dans les événements de la période 1944-1960.

De la frontière agraire à la frontière politique interne : la traduction politique de la fracture des rapports intergénérationnels

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Dans la période qui précéda l’abolition du régime de l’indigénat et du travail forcé, ce furent les gros planteurs étrangers de la subdivision d’Oumé qui menèrent la lutte contre les aspects les plus archaïques du pouvoir colonial et contre les chefs administratifs qui en étaient les intermédiaires. La section locale du SAA était dirigée par un planteur dioula, originaire du Nord ivoirien. La section locale du PDCI-RDA d’Oumé recruta une partie de ses adhérents dans le SAA local et chez les planteurs étrangers. Elle était dirigée par un planteur baoulé. L’adhésion au PDCI des jeunes gens gban et gouro fut massive malgré la répression coloniale et malgré l’opposition de la majorité des chefs et des notables gban, qui faisaient valoir l’origine étrangère des principaux leaders du SAA et du PDCI. Elle traduisait évidemment en termes politiques leur opposition au travail forcé. Peu avant son abolition, les jeunes gban répondirent à l’appel du SAA d’Oumé aux « jeunes chômeurs volontaires » pour participer à la récolte de ses plus gros planteurs adhérents, essentiellement des étrangers.

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Après l’abolition du travail forcé, un jeune « évolué » gban prit la tête de la section locale du PDCI. Il put ainsi compter sur les jeunes gens pour intimider les chefs administratifs restés dans l’opposition au PDCI, car leur adhésion au parti se maintint après la fin du travail forcé sur la base de leur opposition au pouvoir des chefs et des aînés sur leur travail et leur accès à la terre. Lorsque l’accord de collaboration entre les autorités coloniales et le PDCI intervint en 1951-1952, les élites politiques locales étaient dans une phase de complet renouvellement. Le secrétaire de la section locale du PDCI, avec l’aide des jeunes, faisait et défaisait désormais les chefs de canton et de villages.

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La victoire du PDCI sur les autres organisations politiques de l’époque, qui avaient des bases très régionalistes et une position très défensive par rapport à l’immigration étrangère dans leurs zones d’influence [10]  Notamment l’Union Fraternelle des Originaires des six... [10] , lui laissa alors le champ libre pour la mise en œuvre d’un autre aspect de son programme. Le PDCI militait en effet pour débarrasser le plus possible la colonisation de l’Ouest forestier de la contrainte des maîtrises foncières coutumières. Son projet de contrôle politique de la nouvelle frontière et de son immense potentiel correspondait aux intérêts des gros planteurs baoulé, dioula et originaires de Basse-Côte pour accéder le plus librement possible aux terres de l’Ouest. L’adhésion de la très grande majorité de la population d’Oumé au PDCI et l’activisme des jeunes autochtones contribuèrent ainsi à donner une légitimité politique à la colonisation de la nouvelle frontière.

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En dépit de quelques résistances à l’égard de la colonisation baoulé et des risques qu’elle représentait tant en termes d’aliénation foncière que de suprématie dans les consultations électorales au détriment du vote des autochtones [11]  Les résistances contre l’hégémonie du PDCI sur fond... [11] , le basculement des nouvelles « élites de la frontière » dans le camp du PDCI ouvrit le pays gban à la colonisation agraire. Mais un autre facteur décisif fut, comme on l’a vu, l’accès des chefs de famille gban à la rente des redevances sur les étrangers. L’abondance de terre aidant, et les jeunes générations n’étant pas conviées à dire leur mot, l’afflux de Baoulé était perçu par les chefs de famille comme une manne plus que comme une dépossession foncière. La mutation de la frontière agraire de l’Ouest de la colonie en une frontière politique interne au territoire national régi par l’État ivoirien, entamée à partir de 1952, était achevée dès avant l’indépendance totale. Elle ouvrait la voie à la réappropriation du dispositif colonial de despotisme décentralisé par les nouvelles élites politiques et économiques nationales.

Les rapports intergénérationnels à l’épreuve de l’épuisement du « compromis houphouëtien » (1960-années 1980)

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Le PDCI était le parti qui avait le projet le plus clair et le plus offensif sur l’un des grands enjeux de l’avenir : organiser et contrôler politiquement la formidable puissance de la nouvelle frontière agricole de l’Ouest, qui était en passe de supplanter la « boucle du cacao » du Sud-Est comme principale pourvoyeuse des ressources économiques du nouvel État indépendant. D’autant que les autorités coutumières et les élites politiques du Sud-Est étaient, quant à elles, ouvertement réfractaires à la libéralisation de l’accès à la terre hors du cadre coutumier. Les ressources tirées de la mise en valeur accélérée de la nouvelle frontière a donné à « l’État-PDCI » les moyens de consolider son hégémonie. La contrainte politique, les pratiques clientélistes mais aussi des politiques économiques et sociales incitatives ont servi de base à un ensemble de compromis établis de manière plus ou moins tacite avec les différentes catégories socio-économiques (Losch, 1999), ce que F. Akindès (2003) appelle le « compromis houphouëtien ».

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En contrepartie de prix et de débouchés garantis, d’intrants subventionnés, d’un encadrement technique intensif, de l’amélioration des infrastructures et des services publics (dont la scolarisation de leurs enfants), il était attendu des planteurs de la nouvelle frontière une totale soumission politique, y compris le renoncement des planteurs autochtones à imposer aux migrants des contraintes à leur installation. Le compromis spécifique entre l’État-parti et les jeunes ruraux visait à insérer les jeunes autochtones de la frontière dans la trajectoire de modernisation et de diversification économique du pays avec, parmi les retombées politiques induites, leur acceptation au moins passive de la dépossession foncière opérée par la colonisation agraire.

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Toutefois, durant cette période qui couvre la durée d’une génération, le pays gban connut aussi les signes d’épuisement de la frontière agraire, qui se déplaça vers le Sud-Ouest du pays. La fin du système pionnier de colonisation coïncida en outre avec la première vague de difficultés économiques et d’application de la politique d’ajustement structurel, qui contribua à l’épuisement du compromis houphouëtien en le privant d’une partie de ses ressources et de sa légitimité. Cette nouvelle situation eut également d’importants effets sur les rapports intergénérationnels.

La transformation des modalités locales de la rente foncière. Les jeunes générations face à l’évolution des relations de tutorat

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Cependant, la généralisation durant les années 1950 des redevances sur les étrangers constituait un obstacle au projet de mise en valeur accélérée de l’Ouest. En outre, l’existence dans la subdivision d’Oumé d’une « convention » en cours de validation entre colons baoulé et autochtones gouro et gban risquait de geler cette situation. Cette convention avait été négociée à la fin des années 1950 par l’administrateur colonial d’Oumé pour réduire les conflits qui se dessinaient. Les Baoulé, alors enhardis par l’appui du PDCI favorable à l’accès le plus libre possible à la terre pour tout ressortissant de la colonie, contestaient l’augmentation constante des montants exigés par leurs tuteurs.

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Une première circulaire de 1957 du nouveau ministre ivoirien de l’intérieur enterra l’idée de convention, suspendit les redevances et fustigea « les prétentions exagérées des propriétaires, plus ou moins authentiques » à l’égard des « étrangers à la région » auxquels ils avaient « concédé les terres, en général des zones forestières vierges que ces derniers ont mises en valeur depuis de longues années » [12]  Le gouvernement ivoirien ne promulgua jamais les textes... [12] . Une autre circulaire de 1961 interdit les redevances et, « face à cette situation préjudiciable à l’économie du pays et à la paix sociale », annonça « un projet de réorganisation foncière et domaniale qui instituera un véritable Code foncier et définira, notamment, les droits fonciers coutumiers collectifs ou individuels ». En réalité, la circulaire de 1961 prit force de loi car le projet de loi foncière de 1962, qui affaiblissait considérablement les prérogatives des propriétaires coutumiers, rencontra de fortes résistances et ne fut jamais promulgué. Par la suite, la colonisation agricole de la frontière de l’Ouest ne fut juridiquement encadrée qu’au coup par coup : rappel de l’interdiction des redevances et de toute transaction sur le domaine coutumier, délivrance par le sous-préfet d’« autorisations d’occuper » et de « certificats d’occupation » aux migrants, déclassement de forêts classées dont les hommes politiques et les colons baoulé bénéficièrent largement.

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De fait, le mode effectif de régulation foncière fut essentiellement politique. La véritable « loi » fut la consigne du président Houphouët-Boigny selon laquelle « la terre appartient à celui qui la met en valeur ». Ainsi, les conflits fonciers entre autochtones et migrants portés devant le sous-préfet ou le juge d’Oumé tournaient en général à l’avantage de ces derniers dès lors qu’un début de mise en valeur était constaté. L’interdiction formelle des redevances facilita effectivement la migration massive des Baoulé, mais ses effets furent beaucoup plus complexes et eurent d’importantes répercussions sur les rapports entre générations au sein des villages gban.

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Conformément au modèle du despotisme décentralisé, l’État-PDCI laissa en effet à ses agents locaux, aux courtiers politiques du PDCI et aux acteurs de la micro-politique locale le soin de trouver les arrangements pratiques permettant l’accueil des migrants. C’est donc sur la base d’une adaptation sous contrainte administrative des pratiques coutumières que ces arrangements locaux furent mis en œuvre. Or le cadre normatif coutumier qui régissait l’accueil des étrangers dans les communautés villageoises était l’institution du « tutorat ». Les mesures contraignantes imposées par l’État furent négociées localement par les aînés autochtones détenteurs de droits fonciers d’administration comme une sorte de réglementation par l’État des relations sociales coutumières de tutorat. Ne pouvant plus exiger ouvertement de redevance, les tuteurs transformèrent progressivement les dons symboliques d’accès à la terre en un paiement en numéraire de plus en plus important. Le processus de monétarisation gagna les prestations épisodiques de reconnaissance que les étrangers devaient à leurs tuteurs. Les périodes de scolarisation des enfants ou de traite du café et du cacao devinrent autant d’échéances de remise de faveurs. En définitive, la rente sur le tutorat se substitua à la rente sur les redevances qui prévalait auparavant.

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Les jeunes gens furent, comme durant la période précédente, exclus de la rente sur les migrants. Mais la concurrence des étrangers pour accéder à la terre se fit encore plus forte. En effet, la pression administrative sur l’accueil des migrants baoulé enclencha un processus cumulatif de cessions de terre par les aînés autochtones. Ne pouvant s’opposer ouvertement à l’accueil des migrants, la seule façon pour eux de conserver un minimum de maîtrise foncière a été de céder la terre en préservant la fiction du tutorat traditionnel. En outre, installer des migrants à la périphérie des terroirs permettait aux aînés autochtones de marquer leur maîtrise foncière, voire de l’établir lorsqu’elle n’était pas déjà bien affirmée, vis-à-vis des villages voisins entraînés eux aussi dans la spirale de l’accueil de migrants, mais aussi vis-à-vis des autres lignages et familles élargies au sein des terroirs villageois. Tous les aînés autochtones n’avaient pas la même stratégie de capitalisation de la rente du tutorat sur les étrangers, mais les gros « installateurs » d’étrangers contribuaient à amorcer et à entretenir le cycle des transferts « défensifs » de droits fonciers aux étrangers au sein des villages et même des lignages et des fratries.

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Un autre élément accentua les tensions entre aînés et jeunes gens. Pour compenser le désengagement des jeunes gens des exploitations familiales, et parce que la rente sur le tutorat ne présentait pas la même stabilité en termes de revenus que les anciennes redevances, les aînés gban cédèrent des droits d’exploitation aux travailleurs migrants originaires du Nord, principalement voltaïques (burkinabè), en contrepartie de leur travail sur leurs plantations. Cet échange terre contre travail, toujours sous le couvert des relations de tutorat, augmenta encore la concurrence avec les jeunes gens sur l’accès aux réserves foncières familiales. En outre, l’installation de ces migrants du Nord comme planteurs généra un afflux de travailleurs migrants. Le travail salarié se généralisa dans les villages gban sous des formes diverses (journalier, à la tâche, au mois). Enfin, lorsque les plantations de certains aînés autochtones s’agrandirent au point de dépasser la capacité réduite de la force de travail familiale et les capacités de financement de main-d’œuvre salariée, ces aînés trouvèrent plus avantageux de céder une partie de leur plantation aux travailleurs du Nord sous forme de contrat de métayage (bousan), plutôt que de les confier à leurs fils qui n’auraient pas manqué d’en demander à terme la propriété.

La « rurbanisation » des jeunes générations et les tensions intrafamiliales

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Au regard de leurs difficultés à accéder à leurs propres plantations, et sous l’égide du compromis houphouëtien, les jeunes générations intégrèrent totalement un modèle urbain d’amélioration de leur mode de vie. L’éducation fit l’objet d’un investissement considérable et l’accès aux emplois fut en partie assuré durant la période de prospérité des années 1960 et 1970. Ce fut le début d’un véritable exode rural, qui ne manqua pas d’inquiéter rapidement les pouvoirs publics lorsqu’il apparut que l’appareil administratif et le marché privé de l’emploi ne suffisaient plus à absorber les jeunes scolarisés et les diplômés. Une politique d’installation de jeunes « exploitants modernes » fut mise en œuvre à partir des années 1970. Sans grand effet cependant. Les tentatives effectuées dans les années 1980 d’installer de jeunes agriculteurs gban sur des jachères aménagées par l’État échouèrent à cause des réticences des aînés à abandonner leurs prérogatives foncières.

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La migration urbaine des jeunes facilita les cessions de terre aux immigrants de la frontière tout en assurant effectivement, pour un temps, le « désintéressement foncier » d’une bonne partie d’entre eux. Les stratégies de scolarisation et d’émigration urbaines bénéficièrent de l’appui des chefs de famille. Les frais induits par l’éducation des fils devinrent un enjeu important au sein des familles rurales gban. La couverture de ces frais constituait l’un des motifs de pression des tuteurs sur les étrangers installés sur les terres familiales, et elle intervenait dans les besoins monétaires qui poussaient les aînés autochtones au transfert de terre à de nouveaux étrangers. Par ailleurs, les transferts fonciers aux étrangers et l’utilisation généralisée de main-d’œuvre étrangère continuaient de compenser la déperdition de main-d’œuvre familiale pour les aînés gban.

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Cependant, les tensions intrafamiliales se ravivèrent dès la fin des années 1970 et surtout à partir des années 1980, avec la première vague de difficultés économiques et d’ajustement structurel. Le financement de la scolarisation et de l’acquisition de compétences professionnelles par les jeunes constitua un motif de tension entre pères et fils et entre fratries de mères différentes. La déperdition scolaire et la crise de l’emploi en milieu urbain ramenèrent au village une fraction de jeunes en échec. Ils se confrontaient alors au manque de terre disponible, dû à la présence de nombreux planteurs migrants et à la mauvaise volonté des chefs de famille pour leur offrir les conditions d’exploitants indépendants. En outre, en cas de décès du père, la mobilité des jeunes compliqua la prise en compte des intérêts de tous les enfants. Les difficultés éprouvées par les jeunes gens dans leurs propres villages d’origine ne leur firent donc pas abandonner leurs projets urbains. Toute une population de jeunes « rurbanisés » s’est ainsi développée dans les villages gban, ni totalement exclus du milieu rural, ni totalement coupés du milieu urbain.

L’épuisement de la frontière et la politisation des rapports intergénérationnels (depuis les années 1990)

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L’épuisement simultané de la frontière agraire et du compromis houphouëtien a atteint ses limites à partir des années 1990. Il a précipité les tensions accumulées, entraînant l’enchaînement des conflits intrafamiliaux, intergénérationnels et entre communautés autochtones et d’origine étrangère. En outre, de manière analogue aux épisodes antérieurs de forts changements sociaux et politiques, les frustrations ressenties par la plus grande partie des catégories sociales rurales, et par les jeunes en particulier, ont servi de vecteur à la politisation de ces tensions.

L’exacerbation des tensions intrafamiliales

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Le mouvement de retour de jeunes gens en échec urbain devint un véritable phénomène d’émigration urbaine particulièrement sensible en pays gban et, en général, dans les régions de l’Ouest forestier (Beauchemin, 2000). La population des villages gban s’est gonflée d’une proportion encore plus importante de jeunes (et de moins jeunes) qui se retrouvent sous la coupe de leurs aînés, peu enclins à abandonner leurs privilèges fonciers sur les plantations familiales.

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Beaucoup de « jeunes de retour » participent à des « sociétés » de travail qui s’emploient auprès de leurs aînés, mais qui se heurtent à la concurrence de la main-d’œuvre des migrants du Nord et quelquefois à la mauvaise volonté des « vieux » de rétribuer le travail de leurs « enfants ». Contrairement aux régions de plantation du Sud-Est ivoirien, où l’emploi des fils comme métayers est assez courant, l’emploi familial reste exceptionnel. Certains jeunes « se débrouillent » en occupant des fonctions dans les « petites bureaucraties » villageoises (coopératives, secrétariat des chefs de village, associations de parents d’élèves).

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Sur un seul point, l’accès au mariage, les jeunes gens ont acquis une autonomie définitive : les prestations matrimoniales sont désormais marginales. Mais les tensions s’expriment ouvertement au sein des familles autour du financement de la scolarisation et des migrations urbaines, de l’aide familiale en travail et des héritages, de la répartition de la rente du tutorat. Des jeunes tentent de financer leur migration urbaine et, fait nouveau, leur migration en Europe et aux États-Unis par la « vente » clandestine de portions de forêt éloignées du village et même de plantations familiales.

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Les tensions intrafamiliales et intergénérationnelles se sont cristallisées, sans pour autant susciter d’initiative collective. Hormis la création d’étangs piscicoles (sans appui extérieur), il n’y eut pas d’innovations agricoles. Les systèmes de production sont demeurés centrés sur les cultures traditionnelles de cacao et de café. Les principales innovations ont porté sur la diversification des formes de contrats et de transactions agraires (métayage, location, mise en gage, utilisation de « petits papiers » dans les transactions foncières) entre les aînés autochtones et les migrants du Nord. La focalisation des innovations agraires sur les contrats et les transactions agraires traduit bien la dépendance des aînés autochtones vis-à-vis de la rente de tutorat et de la force de travail des travailleurs migrants du Nord.

L’enchaînement des tensions intrafamiliales et intercommunautaires

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Dans un contexte d’appauvrissement général, les aînés ont répondu de deux manières à la pression des besoins monétaires. D’une part, en la reportant sur les « obligations de reconnaissance » des étrangers, malgré les réticences des Baoulé encore protégés par l’administration jusqu’à la chute du président Bédié. D’autre part, en recourant à l’endettement, à la mise en garantie de plantations, aux « ventes » de détresse de parcelles et à la location de jachères aux migrants pour la production de produits vivriers.

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Quant aux migrants, ils nourrissent eux aussi des revendications. Avec le changement de génération, les planteurs étrangers d’origine ivoirienne, surtout baoulé mais aussi originaires du Nord du pays, revendiquent la sécurité des transactions foncières passées entre leurs parents et les tuteurs. Au nom de leur appartenance à la communauté nationale, ils remettent en cause la pression exercée sur eux par les héritiers des anciens tuteurs. Les planteurs non ivoiriens expriment moins ouvertement ces revendications, mais elles sont bien présentes chez les jeunes héritiers qui sont nés et ont grandi sur place.

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Le creusement de la différenciation économique locale au profit des planteurs étrangers a été un facteur de renforcement des tensions intercommunautaires. Lors de la phase d’expansion de la frontière, cette différenciation jouait en faveur des planteurs baoulé qui, outre la protection administrative particulière dont ils jouissaient, bénéficiaient de capital pour employer de la main-d’œuvre baoulé et du Nord (un nombre important de migrants avaient des plantations avant leur installation ou bénéficiaient d’aide de la part de parents salariés). Au cours de la crise économique, ce sont les planteurs burkinabès qui ont tiré le mieux, ou le moins mal possible, leur épingle du jeu par leur capacité à mobiliser à faible coût la main-d’œuvre familiale ou venue du Burkina Faso, par leur moindre investissement dans la scolarisation et les dépenses sociales et par la plus grande diversification de leurs activités (transport de produit, commercialisation de produits vivriers, crédit informel). Cela a contribué à renforcer chez les jeunes gban un fort ressentiment à leur égard, mais aussi à l’égard de leurs chefs de famille qui leur concèdent des plantations ou des terres familiales en métayage, en location, en garantie ou en « ventes » déguisées en cas de besoins urgents de numéraire. Les « vieux » passent ainsi de manière générale pour être en collusion avec les étrangers.

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Ces éléments ont concouru à une perception dédoublée des jeunes gban à l’égard de la question foncière. D’un côté, ils revendiquent le retour à la « coutume » et à la prééminence de l’appartenance aux communautés autochtones dans l’accès à la terre. D’un autre côté, ils contestent le monopole des aînés, que la coutume investit pourtant des fonctions de distribution des droits fonciers, dans le droit de transférer des droits aux étrangers. En effet, pour un grand nombre de ces jeunes gban « rurbanisés », l’accès à la terre est un pis-aller et une solution d’attente. Beaucoup préféreraient pouvoir retirer une redevance sur les étrangers installés sur les terres familiales pour repartir en ville ou se lancer dans la migration internationale.

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Les revendications des jeunes rappellent les débats qui opposaient les chefs administratifs et les chefs de famille lors du premier afflux de migrants baoulé dans les années 1950. Forts d’une interprétation très répandue de la loi sur le domaine foncier rural de 1998, qui exclut les non-Ivoiriens de la propriété et reconnaît les droits d’autochtonie, beaucoup de jeunes réclament la transformation des droits acquis par les planteurs étrangers en contrats de location ou de fermage explicite. Tout se passe comme si la demande des jeunes gens consistait, sans qu’ils en aient pleinement conscience, en un retour à la situation de redevances qui prévalait dans les années 1950, avec aussi la même question en suspens : l’accès des individus qui ne possèdent pas le statut d’aîné à la rente foncière sur les étrangers. Face à ces revendications, les planteurs étrangers, même baoulé et ivoiriens, restent dans l’expectative. En dépit de leur opposition, ils savent qu’ils ont perdu la protection administrative dont ils jouissaient jusqu’à la chute du président Bédié et que leur position est fragilisée par les nouvelles dispositions de la loi sur le domaine foncier rural.

La politisation des rapports intergénérationnels et la fracture de la frontière politique

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Comme durant les épisodes antérieurs – lutte contre le travail forcé avant 1946, puis lutte contre les notables inféodés au pouvoir colonial durant les années 1950 –, les jeunes générations actuelles ont fait entendre leurs revendications. Elles portaient déjà, et continuent de porter, sur la « politique » des aînés à l’égard de la gestion des ressources foncières familiales et de la gestion de la rente foncière sur les étrangers ; mais également, et c’est tout aussi important, sur la contestation du mode de gouvernementalité locale du despotisme décentralisé. Celui-ci était incarné, jusqu’à la chute du président Bédié en décembre 1999, par la politique de protection des planteurs étrangers par le PDCI et ses notables locaux, déconnectés des frustrations ressenties par la plus grande partie des catégories sociales gban, notamment des jeunes qui voyaient en eux les verrous du système de leur exploitation.

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Comme auparavant, la participation des jeunes générations au renouvellement des courtiers politiques locaux s’est effectuée à la fois au niveau de la micro-politique locale et à celui de la politique nationale. Localement, les critiques de collusion avec les étrangers adressées par une majorité de jeunes à leurs chefs de famille se sont cristallisées durant les années 1990 sur les représentants du PDCI, les chefs et les notables villageois. Avec le retour officiel au multipartisme en 1990, la compétition interne au village pour la désignation des chefs et le règlement des affaires villageoises (organisation des coopératives notamment) s’est déroulée de plus en plus sur la base des nouveaux clivages politiques. Les jeunes gban ont rapidement soutenu le FPI pour ses prises de position contre le vote des migrants non nationaux, contre la dépossession foncière par les étrangers quelle que soit leur origine et sur sa promesse d’assurer un emploi à tous. Ils ont activement contribué à saper l’autorité des notables politiques villageois et des chefs qui, dans l’ensemble, sont restés fidèles (au moins officiellement) au PDCI jusqu’à la chute du président Bédié.

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Sur le plan national, les élus locaux PDCI (gban ou gouro) étaient accusés par la grande majorité des jeunes gens de se faire élire grâce aux voix des étrangers et d’empêcher l’élection de représentants qui défendraient les véritables intérêts de la région et de ses premiers occupants. Les jeunes « rurbanisés » contestataires ont été appuyés par beaucoup de cadres citadins ressortissant des villages gban. Dans les années 1980, certains étaient proches de l’opposition politique au régime, alors clandestine. Le multipartisme a ainsi fait émerger ces « cadres ressortissants » dans le règlement des affaires villageoises et ensuite, pour un certain nombre d’entre eux, comme les nouveaux élus nationaux ou locaux. L’avènement au pouvoir du FPI en 2000 fut suivi, sous la pression des jeunes gens et de ces cadres, de la destitution de chefs de village accusés de trop protéger les intérêts des étrangers ou de rester proches du PDCI. Les barrages érigés après le coup d’État de septembre 2002 et la généralisation des milices patriotiques depuis cette date se situent ainsi dans la continuité de l’appui des jeunes à la recomposition des courtiers politiques locaux.

Conclusion

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Au-delà de la lecture du conflit ivoirien selon la dichotomie entre un Nord rebelle et un Sud loyaliste, les formes d’implication des jeunes ruraux gban dans le conflit actuel épousent une étrange similitude avec l’activisme conflictuel des jeunes gens gban dans des épisodes antérieurs de fort changement économique, politique et social. L’écroulement de l’hégémonie du PDCI durant les années 1990 est en partie dû à la participation active des jeunes gban au renouvellement de courtiers politiques locaux qui n’étaient plus en mesure de contrôler les tensions entre les différentes composantes de la société paysanne locale et d’assurer une contrepartie suffisante à ces tensions.

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Il est clair que la crise économique, tant en milieu urbain que rural, et que la féroce compétition politique entre les dirigeants nationaux pour contrôler les ressources de l’État ont été des facteurs de rupture. Mais, en pays gban comme dans l’ensemble de l’Ouest forestier, ces crises et le conflit Nord-Sud actuel se nourrissent d’une trajectoire historique particulière dans un contexte spécifiquement ivoirien. C’est bien selon l’organisation sociale des rapports entre générations, enchâssée dans les profondes mutations intervenues depuis la période coloniale, que les effets de ces crises se sont manifestés par l’enchaînement des conflits intra-familiaux, intergénérationnels et intercommunautaires.

55

L’implication des jeunes gban dans le conflit actuel ne prend véritablement son sens que par rapport à cette organisation sociale et à son histoire. Elle n’est pas seulement motivée par un accès de plus en plus difficile aux ressources foncières, mais également par des revendications portant sur le choix de leurs projets de vie (dans lesquels l’insertion dans les activités agricoles ne constituent pas la référence dominante) et des revendications portant sur le mode de gouvernementalité locale. Celles-ci se manifestent par l’enchevêtrement de la référence à l’autochtonie et de la référence au nationalisme, conceptuellement ambigu, mais qui fait parfaitement sens dans l’histoire de la frontière politique interne ivoirienne.

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Il sera particulièrement important, dans une perspective de reconstruction post-conflit, de ne pas assimiler l’activisme des jeunes gban, et plus généralement des jeunes gens de la frontière de l’Ouest, à un simple phénomène de milices rurales armées par une des parties en conflit et mues par la simple recherche de profit d’aubaine – et auquel il conviendrait de répondre uniquement par des mesures facilitant l’accès des jeunes ruraux à la terre.


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Notes

[1]

Directeur de recherche à l’Institut de Recherche pour le Développement. Il a mené depuis 1969 des recherches anthropologiques sur l’agriculture de plantation en Côte d’Ivoire et sa place dans la construction de la société ivoirienne. Ses recherches actuelles portent plus particulièrement sur la question foncière en Côte d’Ivoire en rapport avec la situation de conflit. Unité de recherche IRD « Régulations foncières et politiques publiques », Projet européen CLAIMS (Changes in Land Access, Institutions and Markets), UMR MOISA Montpellier.

[2]

Les appels à références bibliographiques dans le texte ont été réduits au minimum. Nous renvoyons à la sélection bibliographique en fin de texte. Les informations historiques sur le pays gban proviennent des archives de la sous-préfecture d’Oumé (1913 à 1963) et d’enquêtes de terrain. Les informations sur la situation contemporaine proviennent d’enquêtes de terrain et de Bobo, 2002, 2005 ; Koné et al., 1998 ; Koné, 2001 ; Zongo, 2001.

[3]

Le terme « étranger », tel que nous l’utilisons dans le texte, correspond à l’usage local et désigne toute personne ou groupe non originaire des communautés locales, quelle que soit sa nationalité. Ce terme n’est pas en soi péjoratif dans les cultures locales. Sur les répercussions actuelles du conflit dans les régions du Centre-Ouest et de l’Ouest, voir entre autres International Crisis Group, 2004.

[4]

« Désordre dans la chefferie traditionnelle », Notre Voie, 9 juin 2004.

[5]

Nous préférons pour cette raison le terme de « jeunes générations » ou des « jeunes gens » à celui de « jeunes » – que nous utiliserons aussi par commodité. Le terme de « jeunes gens » correspondrait le plus à l’usage populaire. Il cristallise à la fois les dimensions inter- et intra-générationnelles.

[6]

Mamdani, 1996. D’autres conceptualisations, davantage basées sur des travaux empiriques, ont été proposées, comme celle de « forme non démocratique d’ordre politique négocié » (Biershenk, 2004).

[7]

Chefs de canton, de tribu, de village, « représentants », juges des tribunaux coutumiers, interprètes…

[8]

Rappelons-en les principales étapes : création du Syndicat Agricole Africain (SAA) dirigé par Houphouët en 1944, ouverture des élections territoriales et métropolitaines aux Africains en 1945, création sous la direction d’Houphouët du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) affilié au Rassemblement Démocratique Africain (RDA) en 1946, abolition du régime de l’indigénat et du travail forcé en 1946, vive compétition politique entre partis africains et retour à une politique répressive de la part de l’administration coloniale à l’égard du PDCI-RDA de 1947 à 1950, collaboration explicite entre le pouvoir colonial et le PDCI à partir de 1951-1952, loi-cadre d’autonomie interne en 1956, indépendance dans le cadre de la Communauté française en 1958 et indépendance totale en 1960.

[9]

Ce terme reprend le terme français local de « tuteur » appliqué à l’autochtone qui transfère des droits d’exploitation à un étranger à la communauté. Cette désignation est très générale en Afrique francophone.

[10]

Notamment l’Union Fraternelle des Originaires des six Cercles de l’ouest de la Côte d’Ivoire puis le Mouvement Socialiste Africain et le Bloc Démocratique Éburnéen, surtout influents en pays bété, ainsi que les partis issus de l’Association de défense des intérêts des autochtones de Côte d’Ivoire, à forte dominante anyi.

[11]

Les résistances contre l’hégémonie du PDCI sur fond de colonisation foncière prirent une tournure violente lors des élections à l’assemblée territoriale dans les régions bété de Gagnoa et Daloa.

[12]

Le gouvernement ivoirien ne promulgua jamais les textes d’application du décret du 5 mai 1955 qui accordait sur les terres non immatriculées une reconnaissance aux droits coutumiers, donc aux droits fondés sur l’autochtonie. Ce décret pouvait justifier la levée de redevances sur les étrangers.

Résumé

Français

Cet article montre que l’organisation sociale gban des rapports entre générations est enchâssée dans de profondes mutations intervenues depuis la période coloniale et que l’implication des jeunes dans le conflit actuel prend tout son sens par rapport à cette trajectoire historique dans un contexte spécifiquement ivoirien. Loin d’être exceptionnel, l’activisme conflictuel des jeunes gens gban se retrouve de manière récurrente dans des épisodes antérieurs de fort changement économique, politique et social, depuis l’instauration de l’ordre colonial et du travail forcé à partir de 1907 jusqu’à l’écroulement de l’hégémonie du PDCI durant les années 90. Aujourd’hui comme hier, l’activisme des jeunes gban n’est pas seulement motivé par la difficulté d’accéder aux ressources foncières, mais également par des revendications portant sur le choix de leurs projets de vie et sur le mode de gouvernementalité locale.

English

Cross-generations relationship is rooted in history: local governance and access to land in Gban country (Cote d’Ivoire)This paper shows that the Gban social organisation of cross-generations relationship is entrenched in deeply rooted mutations dating back to the colonial era. It argues that youth involvement in the current conflicts must be interpreted in this historical perspective with regard to the specific Côte d’Ivoire context. Far from being an exception, the Gban youth’s conflict activism has been a recurring feature of economic, political and social change since the advent of the colonial order and forced labour in 1907 until the collapse of the PDCI leadership in the 1990s. Nowadays as before, Gban youth’s activism is not only motivated by difficulties in accessing land resources, but also by grievances related to their life plans and to the form of local governance.

Pour citer cet article

Chauveau Jean-Pierre, « Les rapports entre générations ont une histoire », Afrique contemporaine 2/ 2005 (no 214), p. 59-83
URL : www.cairn.info/revue-afrique-contemporaine-2005-2-page-59.htm.
DOI : 10.3917/afco.214.0059

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