2005
Afrique contemporaine
Dossier « Jeunes ruraux »
Jeunes, migrants et marchandisation de l’agriculture au Ghana
Kojo Amanor
[1]
Cet article étudie l’impact sur les jeunes des récentes évolutions structurelles de l’agriculture au Ghana. Il soutient que la place des jeunes dans l’économie de plantation actuelle ne peut être comprise que moyennant une analyse historique portant à la fois sur l’intégration de l’agriculture dans l’économie mondiale et les diverses alliances politiques ménagées par les autorités coloniales pour parvenir à administrer le monde rural et contrôler la main d’œuvre. Le colonisateur avait chargé les anciens et les chefs du contrôle de la terre et la jeunesse. Ce système fonctionna correctement dans un climat expansionniste soutenant un système de défrichement de nouvelles terres. Mais le ralentissement de l’économie, la raréfaction des terrains à cultiver et la différenciation sociale accrue ont aggravé la crise et l’agitation de la jeunesse. Aujourd’hui, les forces du marché ne favorisent pas une exploitation de type familial étendu. Le mode d’exploitation agricole se trouve de plus en plus atomistique. Les transactions portant sur le terre et la main d’œuvre se font de plus en plus entre individus, parfois même au sein d’une même famille.
This paper examines the impact of recent structural changes within the agricultural economy on youth. The paper argues that an understanding of the position of youth in the farm economy requires a historical analysis of the incorporation of agriculture into the world economy, the various political alliances in which colonial authorities engaged in to achieve rural administration, and attempts to control labour. Colonial authorities empowered elders and chiefs to control land and youth. This system functioned well within an expanding frontier economy and boom, but economic downturn, growing land scarcity and social differentiation have produced increasing turmoil and crisis for youth. Nowadays, the family farm is undermined by market factors, and farming becomes increasingly atomistic as land and labour are increasingly transacted between individuals, even between family members.
Dans sa variante récente, la théorie néo-libérale du développement agricole présente « l’exploitation agricole familiale » comme l’unité de production agricole la plus naturelle et la plus efficace (Binswanger et Deininger, 1993). Or, en Afrique de l’Ouest, l’exploitation agricole familiale est loin de constituer l’unité élémentaire de production, et elle doit être associée, dans ce contexte, aux notions de ménage ou d’unité domestique. Elle est souvent fragmentée par la marchandisation de l’agriculture et par des facteurs politico-économiques. Dans de nombreuses régions, l’agriculture est devenue une activité individuelle, les membres d’une famille créant chacun leur propre exploitation, acquérant leurs propres terres et embauchant de la force de travail au lieu de travailler en famille. Dans certaines zones, on observe des transactions foncières entre parents proches sous la forme de relations de métayage
[2]. Les lignages étendus sont traversés de tensions générées par l’accumulation de capital et par la différenciation sociale, la notion de famille devenant fluide et sa forme soumise à divers facteurs économiques et sociaux. Les processus d’accumulation du capital divisent souvent les familles et la rupture des formes élargies de redistribution et de réciprocité a des répercussions sur les relations de parenté proche, comme les relations intergénérationnelles.
La marchandisation foncière débouche souvent sur un déni des droits de la génération suivante à hériter du patrimoine familial. En raison de la marchandisation du travail, les jeunes vendent leur force de travail et refusent de travailler sans rémunération sur l’exploitation de leurs parents. Enfin, la marchandisation de l’agriculture rompt les circuits de réciprocité dans la redistribution de la terre, du travail et du capital, caractéristiques des relations familiales agricoles.
Ces séparations trouvent leurs racines dans l’économie coloniale qui, en faisant de certaines zones des réserves de travail et en organisant des flux de migration vers les bassins de production des cultures d’exportation, a bouleversé la distribution intra-familiale de la terre et du travail. L’émergence d’une main-d’œuvre migrante a modifié les structures familiales dans les réserves de travail privées de la plus grande part de la force de travail des jeunes hommes. Elle a également affecté les zones de cultures commerciales, les chefs de famille et propriétaires fonciers ayant dorénavant le choix entre allouer de la terre à des cadets de la famille ou à des migrants. Grâce au travail de ceux-ci, il devenait possible de multiplier et d’intensifier les opérations agricoles des unités familiales sur les fronts pionniers. Les propriétaires fonciers pouvaient aussi jouer les migrants contre les dépendants familiaux et leurs intérêts. L’existence de cette main-d’œuvre et les profits que les producteurs de cacao en retiraient ont généré une contradiction entre travail familial et travail des migrants. Les propriétaires fonciers pouvaient utiliser celui-ci pour augmenter la pression en travail sur les dépendants familiaux et remplacer ceux qu’ils trouvaient trop paresseux par des migrants métayers.
Cet article explore l’influence des connexions complexes entre travail migrant, travail familial, réciprocité élargie, accumulation du capital et formes de la marchandisation sur les relations entre aînés et cadets dans le cadre des mutations des relations économiques de production d’une zone de culture d’exportation. Il étudie l’histoire de la participation agricole des jeunes et leurs difficultés actuelles dans l’Est du Ghana, la zone de culture d’exportation la plus ancienne du pays. Les jeunes sont ici définis de manière volontairement lâche comme ne possédant pas de droit de contrôle sur le patrimoine foncier familial et n’appartenant pas au groupe des aînés, plutôt que comme le groupe d’âge composé des adolescents les plus âgés et des jeunes dans la vingtaine, comme le voudrait une conception occidentale.
L’économie classique de l’agriculture d’exportation
La production cacaoyère a débuté au Ghana à la fin du XIX
e siècle. Dans les années 1920, la colonie de Gold Coast de l’époque
[3] devint la première zone productrice de cacao au Ghana et, en son sein, la province de l’Est était la principale zone de production. Avant le cacao, la première culture d’exportation en Gold Coast fut le palmier à huile, essentiellement concentré sur les franges forestières du sud-est de la région Est, en pays akuapem et krobo. Dans le dernier quart du XIX
e siècle, le secteur du palmier à huile ouest-africain entra en crise, sous l’effet de la concurrence de l’Asie du Sud-Est sur le marché mondial (Amanor, 1994). La richesse engendrée par l’exploitation du palmier à huile fut réinvestie dans le cacao, et les agriculteurs krobo et akuapem se déplacèrent vers les forêts humides du pays akyem, idéales pour la culture du cacao, où ils achetèrent de larges portions de terre aux chefs.
Les processus de différenciation sociale sont inhérents à l’économie cacaoyère depuis ses origines. À côté de la masse des petits paysans cultivant du cacao sur de petites parcelles, de gros exploitants, possédant plusieurs grandes plantations dispersées dans plusieurs localités, monopolisaient l’essentiel de la production. Au tout début, alors que la main-d’œuvre était rare, les gros exploitants distribuaient souvent de petites parcelles à des parents proches ou à des membres de la famille pauvres qui les avaient bien servis (Hill, 1963). Ces parents pauvres ont de fait joué un rôle clef de fournisseur de main-d’œuvre pour la mise en place des infrastructures des nouvelles zones de production et aussi sur les plantations cacaoyères des acheteurs de terres.
Bien que l’administration coloniale ait banni l’esclavage domestique, elle rencontra de grandes difficultés dans le recrutement d’une main-d’œuvre bon marché pour les travaux publics et l’exploitation des enclaves minières dispersées dans toute l’Afrique de l’Ouest. Afin de résoudre ce problème, les autorités coloniales introduisirent le travail forcé et le recrutement de main-d’œuvre dans des zones qui furent par la suite utilisées comme réserves de travail. Cela se fit généralement avec le concours des classes dirigeantes et des chefs qui furent amenés à jouer un rôle important dans l’administration des zones rurales. Le travail forcé fut remplacé ou complété par un système d’impôt qui garantissait que les jeunes hommes vivant dans les zones de réserve de travail seraient forcés d’émigrer pour gagner l’argent de l’impôt. Cette politique engendra un système de migrations à longue distance en Afrique de l’Ouest, dans lequel les jeunes hommes des pays sahéliens traversaient les frontières coloniales à la recherche de travail salarié. De nombreux migrants des colonies françaises travaillèrent sur le front cacaoyer de la Gold Coast du fait des salaires intéressants. Les premiers migrants sahéliens dans cette zone furent des Zarma du Niger, mais, à partir des années 1920, les Mossi de Haute-Volta (Burkina Faso actuel) devinrent les principaux fournisseurs de force de travail du secteur cacaoyer (Rouch, 1954 ; Skinner, 1965).
Cet afflux de migrants transforma les relations de production à l’intérieur de la ceinture cacaoyère. Dans le pays akyem, les propriétaires cédaient à présent des terres en métayage à des migrants et embauchaient des salariés pour développer leurs propres plantations de cacao, plutôt que de vendre la terre. Les propriétaires fonciers se transformèrent en propriétaires de plantations de cacao. L’ampleur des transferts fonciers en pays akyem fut considérable, tout d’abord, au début du boom cacaoyer, sous forme de ventes de terre, puis par la mise en métayage à partir des années 1920. Hunter (1963), dans le cadre d’une enquête réalisée dans la zone de New Suhum, montre que 98,6 % des terres étaient alors cultivées par des migrants qui avaient acheté la terre ou la cultivaient en métayage.
Trois systèmes différents de métayage coexistaient dans les années 1920. Dans le premier système, les métayers convertissaient une portion de forêt en plantation cacaoyère et conservaient en exploitation propre un tiers de celle-ci lorsque les arbres entraient en production. Les propriétaires conservaient les deux autres tiers de la plantation. Dans ce cas, les propriétaires fonciers étaient également des chefs, dans la mesure où, en particulier sous le régime du gouvernement indirect, les chefs constituaient le seul groupe légalement autorisé à effectuer des transactions foncières avec des non-citoyens
[4]. Dans le deuxième système, le propriétaire donnait au métayer une portion de forêt à transformer en plantation cacaoyère. Le métayer gérait l’ensemble de la plantation et recevait les deux tiers de la récolte en guise de rémunération. Dans le troisième système, le planteur créait lui-même une cacaoyère et en confiait l’exploitation à un tenancier. Ce système était connu sous le nom d’
abusa. Le métayer recevait alors un tiers de la récolte (Hill, 1963). Ces trois systèmes combinent différemment la reconnaissance des apports en travail et en capital des partenaires. Dans le premier, le tiers de la terre reçu par le métayer est une reconnaissance de sa contribution à la création d’une plantation à partir d’une zone de forêt. Le deuxième tiers va au propriétaire pour avoir fourni la terre, et le troisième revient également au propriétaire pour le travail d’entretien de sa part de plantation. Avec le deuxième système, le métayer obtient les deux tiers des fruits de la plantation car il n’a pas seulement travaillé à la création de celle-ci, mais aussi à son entretien. Dans le dernier système, le métayer reçoit un tiers des récoltes pour la gestion et le désherbage de la plantation, le propriétaire foncier en gardant deux tiers, l’un pour avoir fourni la terre, l’autre pour avoir défriché et créé la plantation.
Les propriétaires fonciers pouvaient également embaucher de la main-d’œuvre sous d’autres formes : contrat de travail où l’ouvrier est payé à la tâche ; contrat de travail à la journée ; contrat nkotokoano « sac plein », selon lequel les travailleurs sont payés au forfait pour chaque sac de cacao récolté ; enfin, contrats de travail annuels. Les travailleurs à l’année sur une exploitation cacaoyère étaient rémunérés en fin d’année, après la vente de la récolte, ce qui les assurait de ramener des économies à la maison et d’avoir de l’argent pour acheter des produits du Sud. Le propriétaire leur fournissait souvent des vêtements, un lopin de terre pour les cultures vivrières, de l’argent de poche et de la nourriture. En retour, ceux-ci rendaient divers services, collectaient l’eau, pilaient le foufou et effectuaient pour le propriétaire des tâches domestiques, associées en général aux statuts de jeunes et de dépendants familiaux. Les migrants arrivés depuis longtemps évoluaient vers une position de tenanciers abusa, s’occupant des plantations productives (Adomako-Sarfoh, 1974 ; Addo, 1974 ; Hill, 1956).
Ces diverses formes de travail rémunéré se combinaient sur l’exploitation avec le travail familial. La stratégie idéale consistait à employer des jeunes de la famille pour les travaux les plus durs de défrichage avant plantation. Ces jeunes n’étaient pas directement rémunérés pour leur labeur, mais ils recevaient ultérieurement des plantations et/ou des dons en terres en contrepartie de leurs services. Une fois les plantations en production, elles étaient confiées à des migrants métayers et à des travailleurs annuels, ce qui permettait aux planteurs de minimiser leurs dépenses en capital dans la production et de réinvestir rapidement les profits dans de nouvelles terres et de nouvelles plantations. On recourait souvent à la force de travail familiale pour ouvrir de nouveaux fronts de défrichement où le travail était difficile et la main-d’œuvre extérieure chère. Le métayage était surtout utilisé sur les plantations anciennes, sur lesquelles les droits fonciers étaient fermement établis. Les métayers étaient souvent des migrants âgés, employés bien plus en raison de leur fiabilité et de leur honnêteté que pour leur force dans les travaux physiques pénibles.
Les planteurs de cacao les plus prospères pouvaient compter sur les services de nombreux parents qui étaient récompensés par des dons en terre. Ce constat ressort clairement du corpus empirique de Polly Hill concernant les terres des familles matrilinéaires
[5] des planteurs akuapem migrant dans la région de New Suhum dans le pays akyem. Les données collectées par Hill montrent qu’ils répartissaient ensuite les terres acquises auprès des chefs akyem à la fois entre des parents matrilinéaires et leurs propres fils. Elle en donne le commentaire suivant (Hill, 1963 : 84-85) : « Certains agriculteurs Akropong
[6] se soucient à un tel point de leurs fils qu’on pourrait presque considérer que ceux-ci font l’objet d’un système d’héritage bilinéaire
[7] ». Field (1948) note également que chez les Kotoku, akyem matrilinéaires, les pères donnaient des fermes à la fois à leurs fils et à leurs filles dès leur adolescence.
En définitive, dans la phase pionnière d’installation, le travail étant une ressource rare et la terre étant comparativement « bon marché », la parenté était inclusive. Les agriculteurs qui réussissaient disposaient pour les aider dans leurs entreprises agricoles d’un vaste réseau de parents composé des fils de leurs sœurs, de leurs propres fils et de parents matrilinéaires plus éloignés, ainsi que d’autres catégories de personnes qui leur étaient attachées. Sur le long terme, ces parents recevaient des parcelles de terre en guise de récompense.
Déclin de la frontière foncière et récession économique
Dans les années 1950, la terre commença à se faire rare dans certaines zones de la région Est, ce qui provoqua une émigration des jeunes et des mouvements vers des secteurs d’activité non agricoles. Dans la ville d’Enyiresi et aux alentours d’Asamankese, par exemple, les jeunes confrontés à la pénurie foncière commencèrent à tresser le rotin et s’installèrent finalement dans les quartiers d’artisans d’Accra. Il est toutefois difficile d’évaluer l’impact du manque de terre sur la migration urbaine des jeunes dans la mesure où cette pénurie n’est que l’un des nombreux facteurs à l’origine de la poussée urbaine, à côté de l’accès à l’éducation, de l’apprentissage de métiers spécifiques et de nouvelles opportunités d’emploi. Les jeunes migrèrent aussi vers d’autres zones agricoles, tentant leur chance sur de nouvelles frontières. Ceci est particulièrement vrai pour les jeunes krobo et akuapem, que l’on trouve en grand nombre aujourd’hui dans les nouvelles zones cacaoyères de la région Ouest. Chez les Akyem, toutefois, qui sont moins portés sur l’agriculture, les jeunes migrèrent fréquemment vers les villes proches quand ils trouvaient à s’employer dans le petit orpaillage et les mines de diamant.
Pendant les années 1950, la production cacaoyère dans la région Est fut touchée par l’épidémie de swollen shoot (œdème des pousses) qui entraîna l’abattage de millions d’arbres. De nombreuses plantations de cacao étaient en outre anciennes et nécessitaient d’être replantées. Or la replantation est une entreprise risquée car il est plus difficile de planter des cacaoyers dans une forêt secondaire que dans une forêt primaire (Léonard, 1997 ; Léonard et Oswald, 1995). Dans la région Est, de vastes zones autrefois cacaoyères ont ainsi décliné durant les années 1960 et 1970, et les cultures vivrières ont remplacé le cacao comme cultures dominantes.
La raréfaction croissante des nouvelles terres, la baisse des profits et un rythme plus lent d’accumulation du capital ont généré une augmentation des conflits familiaux concernant les droits fonciers, la transmission et l’héritage des plantations de cacao, ainsi que les droits des aînés aux prestations en travail des jeunes. La logique de l’agriculture cacaoyère était basée sur la disponibilité en terres dans les zones pionnières, sur une force de travail familiale bon marché, sur de faibles charges et sur un réinvestissement rapide des profits dans de nouvelles plantations, ouvrant des opportunités d’emploi aux personnes issues des cercles familiaux. Ces conditions ont changé dans les années 1960 et 1970. Les zones frontières se sont faites rares. À partir des années 1950, on ne trouvait plus de terres à défricher que dans l’Ahafo et dans la région Ouest et, dans les années 1970, la frontière cacaoyère se réduisit à cette dernière région. Au cours de la décennie suivante, elle était cantonnée à ses zones les plus humides, où les sols très acides sont peu favorables à la culture du cacao.
En raison de la pénurie croissante des terres, de la diminution des possibilités d’acquisition d’une plantation et de taux plus faibles d’accumulation de capital, les planteurs ne pouvaient plus répondre aux attentes et revendications de ceux qui avaient travaillé pour eux ou qui étaient susceptibles de faire valoir des droits sur les propriétés familiales (Amanor, 2001). Okali (1983) documente d’âpres conflits fonciers entre épouses, enfants, et parents matrilinéaires, caractéristiques des années 1970. Bien souvent, les épouses et les enfants qui avaient travaillé pendant des décennies sur la plantation du mari ou du père se considéraient spoliés du fruit de leur travail à la mort de ce dernier, et les frères utérins du planteur décédé, qui n’avaient que fort peu investi dans la plantation, s’arrangeaient pour en prendre le contrôle. Un fils, ayant vu la plantation de cacao qu’il avait aidé à développer lui échapper au bénéfice de l’héritier matrilinéaire de son père, fait ce commentaire très amer : « Si tu suis ton père, tu perds ton temps » (Okali, 1983 : 107). Des dépendants réagissaient en refusant de travailler et en déménageant lorsqu’ils voyaient d’autres parents être mieux traités qu’eux – « puisque son père avait échoué à assurer son avenir et qu’une alternative se présentait, il n’était pas question pour lui de rester à Dominanse » (Okali, 1983 : 106).
Ces évolutions reflétaient la valeur accrue de la propriété par rapport au travail, ainsi qu’une tendance à restreindre le nombre de ceux qui pourraient accéder à la terre. Les possibilités d’acheter des terres de frontière à bas prix devenaient de plus en plus rares. Comme les opportunités d’achat de terres et la sécurité de l’allocation de parcelles aux enfants allaient en diminuant, une nouvelle stratégie émergeait, consistant à céder des terres du patrimoine foncier matrilignager aux fils, dans le cadre d’une relation de métayage. Cela permettait au père de maintenir un rapport de travail avec le fils, aux aînés du matrilignage de tirer un revenu de leur terre et au matrilignage de conserver le contrôle sur son patrimoine. Ces arrangements s’effectuaient souvent entre un fils ou un père riche et le matrilignage du père, les fils recevant de larges parcelles de terre pour le développement d’une plantation. Dans une période de déclin de la « cacaoculture » et étant donné les coûts très élevés nécessaires à la réhabilitation des vieilles plantations, les parents matrilinéaires cherchaient le plus souvent à attirer de forts investissements en capitaux sur leur terre.
Nana Frimpong de Ntronang est l’exemple d’un riche agriculteur garantissant son accès à des terres provenant du côté paternel sur la base d’un métayage de type abusa, tandis que, du côté maternel, il est l’abusuapanin – le chef du matrilignage. Avec ses trois sœurs, il a la responsabilité de 100 acres de terre matrilignagère dont il a confié 60 en métayage. Son père lui a aussi laissé 40 acres de son matrilignage, qu’il détient en métayage. Sur cette terre, il a planté 30 acres de cacao et 2,5 acres de palmiers à huile. Lorsque sa plantation commença à produire à plein rendement au bout de dix ans, il commença à partager les récoltes avec le matrilignage de son père, lui donnant un tiers de la récolte. Il entend transmettre ces plantations à ses propres enfants qui perpétueront le système de l’abusa (Amanor, 1999).
De ces types d’arrangements découle une distribution inéquitable de la terre. Occupant des positions importantes dans la politique lignagère, des individus aisés comme Nana Frimpong sapent les bases du système de redistribution foncière lignagère. Ils s’accaparent de grandes étendues de terre du patrimoine du matrilignage de leur père, quoique dans le cadre d’une relation de métayage, et cèdent de grandes surfaces issues du patrimoine de leur propre matrilignage à des métayers. Les jeunes les plus pauvres des matrilignages pâtissent de ces pratiques puisque, en définitive, on nie leurs droits sur la terre familiale. On peut rétorquer toutefois que matrilinéarité n’a jamais rimé avec égalité et que l’inégalité sociale a toujours caractérisé la distribution foncière au sein des familles matrilinéaires (Hill, 1963).
Ces modifications de la propriété, de la tenure et de l’héritage fonciers peuvent être considérées comme les produits de la crise du secteur cacaoyer. En raison des coûts élevés de la réhabilitation des plantations de cacao, de nombreux agriculteurs sont passés de l’économie de plantation à l’agriculture vivrière. Mais, à la différence des plantations, les cultures annuelles ne génèrent pas de capital foncier transmissible à la génération suivante. Chez les Akan
[8], la création d’une plantation cacaoyère est considérée comme un accomplissement parce qu’elle crée de la richesse transmissible par héritage (
agyapade ou
wofapade). L’accès préférentiel à la terre accordé à ceux qui détiennent le capital nécessaire au développement de plantations plutôt qu’aux producteurs vivriers favorise l’augmentation du capital foncier du matrilignage et la captation d’une part des richesses par les aînés sous forme de rentes.
Déclin du travail des migrants au profit de celui des jeunes
Les prestations en travail au matrilignage garantissant de moins en moins l’accès à la terre, les jeunes issus des couches sociales ordinaires se sont mis à rechercher des modes d’accès alternatifs. Trois options ont émergé : chercher de la terre à cultiver en métayage, travailler comme ouvrier agricole ou sortir du secteur agricole.
Dans les années 1960, les jeunes en quête de contrats de métayage ou de travail agricole salarié ont été concurrencés par les nombreux migrants en provenance du Sahel qui s’étaient déjà aménagé une niche dans l’économie agraire, comme gestionnaires de cacaoyères ou comme ouvriers annuels ou saisonniers. Ils acceptaient souvent de bas salaires, ce qui avait pour effet de tirer vers le bas les conditions de vie des jeunes de la région Est. Cette tendance est à la base d’une montée de la tension entre jeunes locaux et migrants.
À la fin des années 1960, alors que les conditions économiques se détérioraient, le parti au pouvoir, le Progress Party (PP), accusa les migrants des pays voisins de s’accaparer les opportunités économiques au détriment des Ghanéens et d’être à l’origine de la crise. Alors que de nombreux migrants sahéliens étaient entrés au Ghana comme manœuvres, nombre d’entre eux s’étaient reconvertis dans le petit commerce de détail. Ces derniers furent expulsés en 1969-1970, lors de la vague de xénophobie qui suivit la promulgation du
Aliens Compliance Act
[9]. Ce décret ne visait pas directement les travailleurs agricoles qui étaient considérés comme l’épine dorsale de l’économie cacaoyère. Dans la région Est, pourtant, cette vague de xénophobie s’étendit au secteur agricole et des milliers d’ouvriers agricoles furent contraints de partir sous la pression de la jeunesse locale (Adamoko-Sarfoh, 1974 ; Peil, 1971). Ils se réinstallèrent en Côte d’Ivoire, où les conditions d’entrée dans le secteur cacaoyer étaient favorisées par la phase d’expansion du front pionnier ivoirien des années 1970.
Au cours des années 1970, la structure du travail agricole s’est alors transformée au Ghana. Jusqu’alors dominé par la force de travail des migrants, le travail agricole a été investi par la jeunesse locale, ce qui a entraîné des changements importants dans les contrats de travail. Les salariés annuels et saisonniers disparurent peu à peu, remplacés par des ouvriers temporaires, journaliers ou sous contrat (payés au forfait pour une tâche spécifique). Le travail devint plus cher et rare (Adomako-Sarfoh, 1974 ; Addo, 1972). Pour de nombreux agriculteurs, il devint impossible de recruter suffisamment de main-d’œuvre et ils furent forcés de céder leurs terres en métayage. La nature du métayage se transforma aussi, tandis que la production de cacao diminuait au profit des cultures vivrières. Des exploitations vivrières étaient concédées aux métayers pour de courtes périodes et les termes du contrat changèrent aussi avec la substitution fréquente du partage au tiers par le partage à moitié (abunu) entre propriétaire foncier et métayer.
Le travail salarié dominait maintenant la production agricole et la plupart des agriculteurs et des métayers louaient de la main-d’œuvre pour défricher et désherber. Le métayage s’intensifia également, les aînés cédant leurs terres à des métayers plutôt qu’à leurs fils et neveux. Privés de l’assurance d’accéder à la terre familiale en contrepartie de prestations en travail, les jeunes avaient obtenu le droit d’être rémunérés pour leur travail. C’est dans cette période qu’apparut un discours anti-jeune chez les aînés propriétaires fonciers et les chefs de patrimoines familiaux. Ce discours dépeignait les jeunes comme irresponsables, irrespectueux, désinvoltes et paresseux, rechignant à aider leurs aînés au travail de la ferme et préférant s’échapper vers la ville et ses lumières. Ce portrait de la jeunesse s’est transformé en discours national, imputant le déclin de l’agriculture au vieillissement de la population agricole et au refus des jeunes d’aider leurs parents. Cette manière de raconter l’histoire passe évidemment sous silence la souffrance des jeunes.
Jeunesse et évolution agricole
Dans certaines régions, une nouvelle économie de plantation s’est substituée ces dernières années au secteur cacaoyer déclinant. La zone du Ghana où ce renouveau de l’agriculture commerciale est le plus significatif est sans doute la ceinture de culture des agrumes et du palmier à huile dans le pays akyem, aux alentours de Kwae. La création de la plantation agro-industrielle de palmiers à huile du GOPDC (Ghana Oil Palm Development Project) a joué un rôle pivot dans l’émergence de cette ceinture dans les années 1970. Il s’agissait à l’origine d’un projet conjoint du gouvernement ghanéen et de la Banque mondiale, mais aujourd’hui le GOPDC, connu sous le nom de projet Kwae (Kwae Project), est une compagnie privée qui appartient à la SIAT (Société d’Investissement pour l’Agriculture Tropicale, Belgique) et au SSNIT (Social Security and National Insurance Trust) du Ghana. Le projet s’est implanté sur 9 000 hectares de terres à la suite de l’expropriation de 7 000 cultivateurs de la région de Kwae, provoquant une grave pénurie foncière qui a tout particulièrement affecté les jeunes (Gyasi, 1992 ; Amanor, 1999).
Le projet Kwae était un projet agro-industriel organisé en trois secteurs : une plantation principale avec huilerie, de petits exploitants installés sur les terres expropriées et des paysans indépendants hors périmètre. La compagnie octroie terres et intrants aux petits exploitants sous contrat pour la culture du palmier à huile, hormis un hectare qu’ils peuvent consacrer aux cultures vivrières de subsistance. Les paysans indépendants hors périmètres travaillent sur leurs propres terres tout en ayant accès à des prêts de la compagnie pour développer des plantations modernisées de palmiers à huile hybrides. En retour, ils s’engagent à fournir tous les régimes à la compagnie jusqu’à remboursement complet du prêt et de ses intérêts. La compagnie fixe le prix d’achat en fonction des barèmes internationaux qui prévalent dans l’industrie du palmier à huile et elle déduit une part de la récolte pour le remboursement du capital et des intérêts. En cas de manquement au contrat de la part des agriculteurs, la compagnie peut s’approprier leurs plantations jusqu’au remboursement du prêt. En raison de l’importance du métayage dans la région, le projet Kwae établit aussi des contrats tripartites entre la compagnie, les propriétaires fonciers et les métayers dans lesquels les propriétaires reçoivent un tiers de la recette du métayer (Amanor, 1999).
Les prix payés par le projet aux agriculteurs sont souvent inférieurs aux prix locaux de l’huile de palme, ce qui reste incompréhensible aux yeux des producteurs. Ceux-ci perçoivent également les déductions des intérêts comme trop élevées et injustes. Les agriculteurs conçoivent ce contrat comme une variante du métayage en abusa dans laquelle la compagnie déduit une part pour la fourniture des intrants ou du capital. Le contrat avec les paysans hors périmètre est impopulaire auprès des agriculteurs qui y voient une forme d’exploitation. Ils reconnaissent toutefois que la production de palmier à huile hybride est un investissement très productif. Mais, pour nombre d’entre eux, les coûts élevés des semences hybrides et du travail constituent les obstacles majeurs au développement des plantations améliorées. Les propriétaires fonciers ne disposant pas toujours du capital nécessaire pour mettre en place les plantations, ils cèdent souvent leur terre à des métayers qui en ont les moyens.
Dans la région de Kwae, la forme dominante de métayage pour le palmier à huile repose sur le système abunu « à moitié ». L’agriculteur intéressé reçoit de la terre d’un propriétaire foncier et installe une plantation. Lorsque celle-ci entre en production, elle est divisée en deux parts égales, le propriétaire foncier choisit la moitié qu’il ou elle préfère et les deux partenaires cultivent leur parcelle indépendamment. Lorsque les palmiers sont vieux, le métayer les abat pour la production de vin de palme et la terre retourne au matrilignage du propriétaire. Ces accords de métayage peuvent être interprétés comme des formes déguisées de location foncière, mais ces transactions permettent aussi au métayer d’obtenir un accès foncier sécurisé et au propriétaire foncier d’accéder au capital, au travail et au savoir-faire nécessaires à l’installation d’une plantation. Ce système s’est étendu aux plantations d’agrumes destinés aux marchés urbains nationaux.
Dans ce contexte, il est fréquent que les jeunes agriculteurs qui ont du capital à investir soient empêchés de planter leurs propres palmiers à huile sur les terres familiales (Gyasi, 1994 ; Amanor, 1999), sous le prétexte que les cultures arborées soustraient sur une longue durée (plus de vingt ans) des terres destinées à l’usage d’autres ayants droit familiaux. Les aînés estiment que l’investisseur en palmier à huile réaliserait un profit indu en immobilisant les terres familiales aux dépens des autres membres. Les jeunes agriculteurs qui plantent sur les terres familiales courent ainsi le risque de se retrouver au centre de disputes. Les aînés de la famille peuvent en outre tenter de leur extorquer ultérieurement une rente, sans que les jeunes sachent combien ils devront payer en fin de compte aux aînés. Les investissements dans le foncier familial sont donc très incertains et leur sécurité peut être remise en cause par des changements dans les intérêts politiques lignagers et les successions aux positions de pouvoir au sein du matrilignage. C’est pourquoi de nombreux planteurs préfèrent obtenir des terres indépendamment de leur famille. Toutefois, l’achat de terres est également problématique puisqu’il suscite des accusations d’aliénation de terres lignagères qui se traduisent par des contestations foncières et des conflits interminables.
Tous ces éléments expliquent pourquoi les contrats de métayage sont les formes de contrat agraire les plus appréciées. La popularité des cultures de palmier à huile hybride et d’agrumes dans la région de Kwae a engendré leur expansion rapide. Dans une étude menée à Mamanso, tout près de Kwae, on a observé que 75 % des agriculteurs cultivaient l’une ou l’autre de ces cultures. Seuls 16 % d’entre eux cultivaient des cultures vivrières et 65 % des exploitations fonctionnaient en métayage (Amanor avec Diderutuah, 2001).
Avec l’expansion conjuguée de l’agriculture commerciale de plantation et du métayage, les jeunes ont été ainsi spoliés de leur droit d’accès à une terre de culture familiale. Autrefois, lorsqu’un père donnait une parcelle de terre à un enfant, ce dernier lui rendait une contre-prestation symbolique, un paiement aseda (merci) effectué devant les aînés de la famille en signe de reconnaissance du transfert de propriété. Cette contrepartie incluait habituellement des boissons, un mouton ou une somme d’argent symbolique. De nos jours, dans la région de Kwae, le paiement aseda est devenu une condition sine qua non pour obtenir l’accès à la terre, et un élément indispensable de la procédure d’accès au métayage. Ils se font à présent habituellement en argent et peuvent atteindre des sommes très élevées. À Mamanso, par exemple, une jeune femme qui était récemment retournée chez elle avec son époux demanda à son père de la terre pour faire des cultures vivrières. Elle se vit offrir une parcelle sur la base d’un contrat à moitié, sous réserve de payer auparavant 150 000 cédis d’aseda. Bien que l’aseda soit dans de nombreux cas bien supérieur à ce montant, les 150 000 cédis furent ici suffisamment dissuasifs et la femme et son époux ne purent obtenir de la terre. L’aseda exclut de fait de nombreux jeunes des activités agricoles, mais, dans le même temps, il masque la marchandisation de la terre. L’aseda donne une apparence coutumière à la procédure d’accès à la terre, comme si les jeunes étaient exclus parce qu’ils étaient incapables d’honorer et d’accomplir les rites coutumiers. En réalité, l’agriculture devient de plus en plus une activité réservée aux personnes dotées de capital et l’appartenance familiale ne garantit plus aux jeunes l’accès à la terre (Amanor avec Diderutuah, 2001).
Compte tenu de l’accroissement de la demande en métayage ces dernières années, ce contrat agraire se transforme en relation intra-familiale. À Mamanso, les parents et les enfants, et même les couples mariés, nouent entre eux des relations de métayage. Environ 44 % des contrats de métayage ont été établis entre membres de la même famille (Amanor avec Diderutuah, 2001). Les relations foncières intra-familiales sont de plus en plus marchandisées et la terre devient la chasse gardée de ceux qui détiennent du capital. C’est ainsi que le métayage intrafamilial est probablement plus courant dans les familles les plus aisées. Dans les familles plus pauvres, la terre est de plus en plus allouée à des métayers extérieurs dotés du capital nécessaire à l’installation de plantations. L’accès à la terre est concentré entre les mains des ménages et des groupes domestiques les plus riches, aux dépens des parents matrilinéaires les plus pauvres dont les revendications de redistribution et de soutien à la famille élargie se font plus faibles. Les jeunes subissent de plein fouet cette transformation car ce sont eux qui attendent qu’on leur transmette la terre, alors que l’accès à la terre dépend à présent de leur capacité à accumuler du capital. À travers ces évolutions, les chefs de lignage et les aînés qui contrôlent la terre peuvent obtenir l’accès à des plantations et au capital, pendant que les droits à la terre des jeunes, en tant que membres de la famille, sont sacrifiés et que ces droits ne leur sont reconnus qu’en tant qu’individus possédant du capital.
En matière de politique agricole, les approches institutionnelles néo-libérales récentes promeuvent la réforme foncière comme moyen de sécuriser les droits de propriété et faciliter les transactions foncières. Ces approches préconisent désormais des solutions centrées sur les communautés locales et le renforcement des systèmes de gestion coutumière. Or, l’accent mis sur la consolidation de la propriété privée dans le cadre des systèmes « coutumiers » va probablement renforcer les revendications des aînés sur la terre et affaiblir la position des jeunes, car les aînés tentent de créer de nouveaux systèmes de droits privés qu’ils présentent comme ancrés dans la tradition. Mais notre analyse a montré que les notions de « tradition » et de droits fonciers « coutumiers » perdaient leur sens dans le contexte de l’évolution des cultures commerciales les unes par rapport aux autres au Ghana, puisque celles-ci se modifiaient au rythme des relations économiques. La propriété foncière s’est consolidée en une forme de contrôle du travail vis-à-vis des jeunes et des migrants. Au démarrage du front pionnier, le travail étant rare, la terre fut redistribuée et cédée en métayage afin d’attirer une main-d’œuvre constituée simultanément des jeunes et des migrants. Puis, avec le reflux de la main-d’œuvre migrante, le métayage devint un moyen d’attirer une main-d’œuvre juvénile, l’accès à la terre pour les jeunes concernés étant conditionné à leur acceptation du métayage. Enfin, au fur et à mesure que l’agriculture se marchandisait et dépendait de plus en plus de l’utilisation d’intrants coûteux pour optimiser les bénéfices, l’accès des jeunes à la terre se mit à dépendre d’un capital désormais nécessaire au développement agricole. Ceci exprime un processus de différenciation sociale dans l’agriculture, avec l’émergence d’une nouvelle couche intermédiaire d’entrepreneurs agricoles.
Dans une vision néo-libérale, ces évolutions récentes pourraient s’interpréter comme l’apparition d’un système d’agriculture juste et efficace, grâce auquel ceux qui peuvent cultiver la terre y ont accès à travers les mécanismes de marché, tandis que ceux qui disposent de capital peuvent aussi l’investir dans le développement agricole. Cependant, de telles évolutions sont en train d’engendrer une vaste sous-classe de jeunes en situation de pauvreté, dont l’unique perspective est d’intégrer le secteur agricole comme travailleurs occasionnels. À Kwae tout particulièrement, la pénurie de terre a atteint un sommet, du fait de l’importance des expropriations engendrées par le programme local de développement agro-industriel, et de très nombreux jeunes sans emploi se retrouvent en ville. Beaucoup y passent la journée à dormir et organisent la nuit des descentes sur le périmètre du projet, pour y voler des régimes de palme qui sont ensuite envoyés dans les huileries informelles pour y être transformés en huile destinée au marché local. « Après tout, nous aussi nous devons manger ! » disent candidement ces jeunes, « et nous ne faisons que prendre ce qu’il y a sur notre propre terre ! ».
La marchandisation de l’agriculture érode les solidarités familiales. L’activité agricole devient individuelle, tandis que les transactions en terre et en travail entre membres de la famille et les relations interpersonnelles s’adaptent aux normes du marché. Alors que de nouvelles formes de propriété s’y consolident, de nouveaux types de famille nucléaire et atomisée pourraient donc apparaître au sein des couches rurales les plus aisées du Ghana, unies par un désir d’exclure tous ceux qui n’en font pas partie, y compris des membres de leur propre parenté qui seraient demeurés pauvres. Les familles rurales atomisées de l’Amérique du Nord ne sont certes pas comparables, dans leurs tensions internes entre jeunes et chefs de famille, à celles du Ghana. Néanmoins, nombre d’exploitations familiales, incapables de faire face à l’accroissement des coûts de production agricole, ont dû cesser leurs activités aux États-Unis lors de la crise agricole des années 1980. Ceci prouve que la marchandisation agricole peut effectivement mener nombre de familles paysannes à la ruine, quoi qu’en dise un discours néo-libéral insistant sur l’efficacité du système d’exploitation agricole familiale.
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[1]
Anthropologue, Professeur associé à l’Institut d’ètudes africaines, Université du Ghana.
[2]
Dans le contexte africain, le métayage est un arrangement agraire entre un propriétaire foncier, généralement coutumier, et un tenancier, fondé sur le partage de la production entre les deux partenaires (NDLR).
[3]
La
Gold Coast Colony couvrait la partie sud du pays et n’incluait pas le pays ashanti et le Brong-Ahafo (NDLR).
[4]
Les Britanniques appliquèrent dans leurs colonies d’Afrique de l’Ouest le régime de l’
Indirect Rule, gouvernant par l’intermédiaire de chefs de niveaux variés, dont l’autorité était reconnue sur l’ensemble du territoire de son ressort et sur la population qui y résidait. Schématiquement, les « non-citoyens » désignaient les migrants non originaires des groupes traditionnels du territoire (NDLR).
[5]
Dans les sociétés matrilinéaires, où la ligne de parenté privilégiée passe par les femmes, les héritiers sont les frères utérins ou les fils des sœurs (NDLR).
[6]
Originaires d’un sous-groupe akuapem (NDLR).
[7]
Dans un système bilinéaire, l’héritage est réparti entre les parents utérins et agnatiques (NDLR).
[8]
L’aire culturelle akan comprend de nombreux groupes établis de part et d’autre de la frontière ivoiro-ghanéenne, notamment les Akyem et les Akuapem dont il est question dans ce texte (NDLR).
[9]
Cet acte législatif prévoyait l’expulsion des étrangers sans permis de séjour valide. Appliqué le 2 décembre 1969, il touchait officiellement plus de 210 000 personnes en juin 1970.