Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4929-3
256 pages

p. 163 à 179
doi: 10.3917/afco.215.0163

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Actualité africaine

no 215 2005/3

2005 Afrique contemporaine Actualité africaine

L’élection présidentielle de 2004 au Malawi : entre jeux de dupes et ambitions sincères

Nicolas Teindas  [1]
Situé en Afrique australe, constitué pour un quart par un lac éponyme et coincé entre le Mozambique, la Tanzanie et la Zambie, le Malawi, pays anglophone, est traditionnellement peu étudié par les africanistes francophones. Pourtant, l’histoire de ce pays, irréversiblement marquée par l’empreinte d’un Président totalitaire pendant plusieurs décennies, le Docteur Banda, connaît de facto une évolution originale si on la compare à celles des pays de la sous-région australe. Ainsi, les élections présidentielle et législatives qui s’y sont déroulées en mai 2004 doivent être analysées au prisme de cette histoire particulière. Malgré tout, on retrouve en filigrane, comme dans tout pays en phase de consolidation démocratique, les enjeux et les difficultés de la succession au pouvoir dans une configuration institutionnellement démocratique. C’est notamment à travers l’exemple de la lutte contre la corruption, thème à la mode en Afrique, que l’on perçoit lesdits enjeux et difficultés. Situated in southern Africa, with a territory a quarter of which is made up of a lake with the same name and sandwiched between Mozambique, Tanzania and Zambia, Malawi, an English-speaking country, has always received little attention from French-speaking African studies scholars. Yet the history of the country, which was profoundly marked for several decades by the grip of its totalitarian leader, Dr. Banda, has definitely known a rather original trajectory compared to other countries of the sub-region. The presidential and legislative elections held there in May 2004 therefore need to be analysed with these special historical circumstances in mind. However, one finds, as in every other country where democratic gains are being consolidated, the same outline of the challenges and difficulties of political succession in institutionally democratic settings. It is, in particular, through the example of the fight against corruption, currently a hot topic in Africa, that these challenges and difficulties are most visible.
En 1994, au Malawi, une « transition démocratique de velours », notamment menée par les Églises, mettait fin à l’une des dictatures les plus dures d’Afrique. Le chef d’État de ce pays, malade et quasi centenaire, le Ngwazi [2] Hastings Kamuzu Banda acceptait à la fois le verdict des urnes lors des élections présidentielles et la victoire de son ex-bras droit et désormais opposant, Bakili Muluzi [3]. Dix ans après, empêché par la Constitution de se représenter une troisième fois, le premier président de la transition démocratique cède à son tour la place à l’actuel président de la République malawienne, Bingu wa Mutharika, parachevant la théorie du two turn over test chère à Samuel Huntington [4]. Pourtant, la voie de la « consolidation démocratique » au Malawi risque d’être longue. Dans cette optique, comment doit-on juger les élections présidentielle et législatives de mai 2004 et la nouvelle équipe en place ? Dans quelle mesure peut-on parler de bouleversements, de tournant dans ce Malawi post-transitionnel ? Quel crédit accorder à la lutte contre la corruption lancée par le nouveau président malawien ? Que dissimulent alors les discours relatifs à la corruption : une démarche sincère ou une stratégie visant à se débarrasser d’adversaires encombrants ? Si la science politique nous apprend à être méfiant vis-à-vis de tout pari sur l’avenir, il est en revanche légitime de mettre en exergue un certain nombre de constats. Toutes ces questions mettent en lumière une interrogation plus générale, commune à de nombreux pays d’Afrique qui ont connu la vague de démocratisation des années 1990 : quels sont les enjeux et les difficultés de la succession au pouvoir dans une configuration institutionnellement démocratique ?
 
Élections atypiques ? un aperçu des forces en présence
 
 
Le 18 mai 2004, Bingu wa Mutharika, le candidat de l’UDF [5] cornaqué par le président Muluzi, arrive en tête à l’élection présidentielle avec 36 % des suffrages exprimés. Parti fondé par Muluzi et issu de l’opposition au régime du parti unique MCP [6] durant les années Banda, l’UDF consacre ainsi son implantation dans la vie politique du Malawi depuis 1994.
Luttes d’influence au sommet de l’État: un jeu de dupes?
Muluzi, le leader-caméléon
La victoire du candidat Mutharika n’a pas été chose aisée et nombre d’événements pré-électoraux en témoignent. Parmi ceux-ci, on a pu noter une certaine crispation du pouvoir en place à l’approche des élections de 2004. Ainsi, le président Muluzi, juridiquement empêché par la Constitution de se présenter une troisième fois aux élections présidentielles, avait tenté en juillet 2002 de monnayer un soutien du Parlement [7] pour modifier les textes constitutionnels, le but étant de lui permettre de se représenter un nombre indéfini de fois, puis, face à la contestation générale, de postuler pour un troisième et dernier mandat. Ces stratégies de conservation du pouvoir à n’importe quel prix, échelonnées sur plusieurs mois, avaient provoqué une crise politique grave, caractérisée par des scissions au sein des partis (qu’ils fussent pour ou contre le troisième mandat).
Parallèlement, ces manœuvres avaient suscité l’ire des Églises qui ne demandaient pas mieux que de retrouver leur prestige qui avait causé la chute de la dictature Banda et qui étaient toutes prêtes, dans un paysage politique malawien agité, à s’ériger en groupe de pression dont le pouvoir en place ne pourrait faire fi. Dans un contexte politique plutôt sclérosé, car polarisé autour du troisième mandat, les Églises étaient en outre largement relayées par des journaux tel The Chronicle, dont on a pu mesurer pleinement la verve et l’esprit critique.
N’oublions pas non plus que, pour arriver à ses fins, Muluzi avait laissé une marge de manœuvre pour le moins large aux Young Pioneers, groupe de jeunes de l’UDF (calquées sur les « troupes » de Banda) aux méthodes agressives vis-à-vis, en l’occurrence, de tous les adversaires au troisième mandat [8].
Enfin, plus généralement, les avertissements émis tant par la rue que par les observateurs internationaux (FMI, Union européenne…) finirent par avoir raison de la life presidency bill – ainsi nommée par The Chronicle – et leurs auteurs durent retirer cette proposition du Parlement. Devançant une partie de la classe politique qui lui demanderait immanquablement des comptes, Muluzi avait fait remarquer, de manière sibylline, que jamais il n’avait émis personnellement le souhait de se présenter une nouvelle fois aux plus hautes fonctions de l’État [9].
Mutharika : « l’habile imbécile »
Outre les stratégies lobbyistes des divers acteurs de la société civile et politique, on a pu remarquer, au sein même du parti au pouvoir, comment les débats se sont rapidement radicalisés, d’abord au sujet du troisième mandat, puis autour du choix du successeur de Muluzi à la tête de l’État. En effet, loin de jeter l’éponge, l’habile président Muluzi, qui, outre ses fonctions de président de la République, était officiellement le président de son parti UDF, a su imposer son successeur, qui s’est rapidement retrouvé sous le feu des critiques croisées des membres de son propre parti et de la presse. En effet – et voilà ici un caractère atypique de ces élections –, pour la première fois dans l’histoire du Malawi indépendant, un candidat se présentait à des élections présidentielles sans avoir eu un parcours politique national auparavant.
Systématiquement présenté par ses détracteurs avant les élections comme un homme sans charisme et vivant dans l’ombre de Muluzi, Bingu wa Mutharika cumulait en outre un passé peu glorieux à la tête du COMESA [10] d’où il fut poliment renvoyé pour cause d’actes de corruption. Vierge politiquement, Mutharika subissait au moment de sa candidature à la candidature une défloraison violente dont il se serait bien passé. Lors de la campagne présidentielle, la presse, majoritairement déjà acquise à la cause des adversaires de Mutharika, était vite rejointe par la plupart des observateurs internationaux qui, penchant pour sa victoire grâce à l’entregent de Muluzi, voyaient déjà celui-ci pouvoir continuer à gouverner par procuration.
Ainsi, ce pronostic d’Africa Confidential est révélateur de l’état d’esprit pré-électoral : « Les ressources de Muluzi, son talent politique et le contrôle du parti devraient lui permettre de dominer la vie politique et de contrôler les actes de son successeur [11]. » Nombre de journaux n’hésitèrent pas à considérer Mutharika comme un imbécile sans relief, un personnage imprévisible et dont la cote de crédibilité serait bien basse, un simple exécutant de Muluzi. D’ailleurs, tout semblait concorder : des annonces programmatiques peu fiables émises par Mutharika, mais également l’omniprésence de Muluzi dans la campagne électorale. Ceci était à ce point frappant que, lors de notre mission d’observation électorale dans la région de Mwanza (district au sud du Malawi), beaucoup de personnes pro-UDF que nous rencontrions arboraient fièrement un tee-shirt jaune [12] à l’effigie de Muluzi et étaient intimement persuadées qu’elles allaient voter une troisième fois pour le président de l’alternance.
Une opposition faible et divisée
Que ce soit au sein même du parti au pouvoir ou bien en fonction des stratégies propres aux différents acteurs de la société civile, on constate combien il est important de prendre dans toute leur mesure ces paramètres pour pouvoir mieux comprendre la difficulté, dans les plus hautes sphères étatiques, à assurer et assumer des enjeux de succession.
Dans cette optique, on vient d’analyser ici combien la tactique du président Muluzi visant la pérennité de son parti au pouvoir était habile, et ce d’autant plus que, baignant dans un environnement institutionnellement démocratisé, il s’agissait de ne pas ignorer les revendications des uns et des autres.
En revanche, l’opposition malawienne n’a pas pu se constituer en contrepoids crédible et efficace lors de ces élections et a même contribué, de par sa faiblesse structurelle, à renforcer paradoxalement la légitimité du candidat à la Présidence de la République [13]. On peut remarquer que les caractéristiques de cette opposition faible et divisée sont représentatives d’une constante dans la vie politique africaine. Dans notre cas malawien, nombreux ont été les transfuges entre les différents partis d’opposition, mais également vers le parti victorieux au moment de la campagne électorale. À l’aune de notre grille de lecture occidentalo-centrée, de tels mouvements peuvent paraître suspects et opportunistes. Ils masquent en tout cas difficilement la réalité d’une vacuité idéologique flagrante. Tel est le constat établi par un professeur de l’Université du Malawi : « La plupart des partis ne semblent pas exprimer clairement les bases idéologiques de leur existence. Par conséquent, il leur est difficile de justifier leur existence et de réussir à attirer vraiment l’électorat. Les partis devraient prendre le temps de réfléchir sur ce qu’ils défendent vraiment et non sur ce qui les différencie des autres » (Kings M Phiri, 2000, p. 47).
 
Le malawi : un anti-modèle en Afrique australe
 
 
Cette idée trouve un écho particulier au Malawi. En effet, ce pays est considéré à bien des égards comme un anti-modèle en Afrique australe [14], notamment du fait qu’il était durant la décennie 1970, avec l’Afrique du Sud blanche, le seul îlot capitaliste et conservateur dans une Afrique australe dominée par les mouvements de libération socialisantes ou marxisantes, en Zambie ou au Mozambique par exemple. C’est notamment dans le domaine de l’économie que le régime de Banda a été considéré comme très libéral. Or, au moment de la transition démocratique en Afrique sub-saharienne dans les années 1990 (voir e.a. Bourmaud, 1997, p. 130-150), de nombreux nouveaux partis qui vont se créer revendiquent une nouvelle idéologie : ils sont le plus souvent convertis au capitalisme et se font les défenseurs de ce qu’ils considèrent comme leur modèle libéral face aux régimes politiques à parti unique vieillissants, et marqués d’une toute autre idéologie. Or, dans le cas du Malawi, les partis qui émergent ne peuvent pas se réclamer d’une idéologie fondamentalement différente de celle du parti unique, dans le sens où le parti de Banda était tourné vers l’idéologie capitaliste. Dès lors, les seuls arguments que pouvaient utiliser les partis pour discréditer le régime de Banda étaient les bases de sa dictature, c’est-à-dire l’absence de partis politiques ou le non-respect des droits de l’homme.
Lors des élections de 2004, contre-attaquant sur la question démocratique, ces partis émergents ne pouvaient fournir un bagage idéologique fort pour la justification de leurs actions, la démocratie ne véhiculant pas d’idéologie, dans le sens où chacun, des démocraties populaires de l’ex-Europe de l’Est à la démocratie américaine ou africaine, peut se revendiquer démocrate.
L’inévitable cacophonie des forces de l’opposition
Cet argument peut expliquer en partie le fait que les différents partis qui se sont formés au moment des élections [15] ont eu du mal à se regrouper pour se faire entendre, chacun vivant dans l’illusion que, aussi petite soit sa formation, toute la population ne pourra qu’être attentive aux idées que le parti veut transmettre [16]. Ainsi, la coalition Mgwirizano, menée par Gwanda Chakuamba ne s’est formée que fort tardivement et n’a été en réalité majoritairement constituée que de petits partis ayant un faible rôle sur l’échiquier politique. Si l’on a vu que l’UDF au pouvoir avait remporté les élections présidentielles et législatives de 2004, la coalition de Chakuamba était pourtant sûre de sa victoire. Cependant, lorsque celui-ci a appris que les électeurs l’avaient placé en troisième position (26 % des voix) derrière l’ancien parti unique, il a immédiatement contesté les résultats et encouragé ses électeurs à manifester, provoquant des scènes d’émeutes dans les rues de Blantyre [17].
La coalition a certes tenté d’amener dans son giron quelques partis de faible envergure ; elle n’a cependant pas su attirer le MCP, ex-parti unique, qui a voulu faire cavalier seul lors de ces élections. Il faut dire que son candidat, John Tembo, fidèle parmi les fidèles de l’ancien dictateur Banda, représente aujourd’hui encore une force non négligeable sur laquelle il faut compter. D’ailleurs, il trouve encore un électorat puissant dans les régions du Centre, conservateur, et qui a d’ailleurs majoritairement voté pour lui. Si sa tactique lui a effectivement donné raison (27 % des suffrages, la deuxième force après l’UDF), il est tout de même largement devancé par l’UDF et n’a pas su mobiliser l’électorat du Nord et du Sud, traditionnellement acquis à ses adversaires. De même, notons la présence de Brown Mpinganjira, ministre du gouvernement de Muluzi jusqu’en 2002 et, selon Muluzi, évincé pour des affaires de corruption. Mpinganjira affirme, quant à lui, avoir été obligé de quitter le gouvernement parce qu’il faisait de l’ombre à Muluzi à l’approche des présidentielles. Il a donc créé son propre parti, sans rejoindre la coalition et Mgwirizano a remporté moins de 10 % des suffrages. Enfin, dernier candidat, Justin Malawezi s’est présenté en qualité d’indépendant.
Ces quelques remarques ont leur importance dans la mesure où elles permettent de mieux comprendre les enjeux de la lutte contre la corruption. Il apparaît de plus que ce combat a été au cœur des débats lors de la campagne des élections présidentielles et a finalement été l’un des arguments principaux pour légitimer l’accession au pouvoir de Bingu wa Mutharika.
Les ambiguïtés subséquentes à la lutte contre la corruption
L’arme de la corruption est aujourd’hui devenue l’un des principaux objets de discussion en Afrique, que ce soit au sein des partis politiques, des instances économiques, ou bien dans les relations qu’entretiennent les pays donateurs ou les instances internationales avec les pays africains. Si le thème a pu faire l’objet de nombreuses études, il semble important ici de revenir sur ce terme de corruption avant d’en analyser les modalités dans la vie politique malawienne après les élections de mai 2004.
Du latin corrumpere, il est composé de cum (co) et rumpere (rompre) et signifie littéralement « détruire, anéantir », « détériorer, gâter », physiquement ou moralement. De là, le terme est à comprendre dans le sens usuel actuel avec le sens moral d’« altérer ce qui est sain, honnête » [18]. Par métonymie, la corruption est porteuse de pourrissement ; elle gâte un corps sain (sens physique), des institutions saines (sens moral), elle provoque une anomalie dans le fonctionnement de tout organisme quel qu’il soit, elle le pervertit. D’ailleurs, c’est le terme de « pourrir » qui remplace celui de « corrompre » dans ces contextes. On n’utilise plus beaucoup aujourd’hui le terme de corruption dans le sens de « pourrissement », pour un fruit par exemple. Pourtant, lorsqu’il est utilisé par les politistes, la racine latine de pourrissement, reste très présente lorsque l’on analyse les effets de la corruption sur un système politique.
 
La lutte contre la corruption, un thème à la mode
 
 
Des signes encourageants
Preuve que ces pratiques de corruption sont considérées comme un pervertissement de la vie politique et économique d’un pays, de plus en plus d’organismes nationaux (comme l’Anti-Corruption Bureau au Malawi par exemple) ou internationaux font de ces pratiques des indicateurs de la bonne santé d’un pays. Ainsi, des organismes ad hoc ont même été créés, comme l’ONG Transparency International, qui propose sa propre perception de la corruption et dont les travaux servent désormais de modèle pour tous ceux qui suivent de près les problèmes de corruption. Selon cet organisme, le Malawi se place à la 90e place (sur 146) des pays les plus corrompus de la planète. Il a d’ailleurs perdu sept places par rapport à 2003 et son degré de corruption serait égal à celui de l’Inde, de la Russie, du Mozambique ou de la Tanzanie.
Si tous les candidats lors de ces élections présidentielles ont fait allusion aux pratiques de corruption en affichant leur désir d’y mettre fin, Mutharika, par la bouche de Muluzi lors de la campagne, n’y a pas fait exception. La société civile malawienne et tous les observateurs avaient alors en tête le passé de Mutharika à la direction du COMESA et son éviction pour corruption. Muluzi lui-même avait déjà été, à deux reprises, condamné pour détournement de fonds [19] et régulièrement accusé de corruption par ses adversaires, sans avoir été directement menacé durant ses deux mandats. Ce lourd passé discréditait aux yeux de beaucoup tout discours sur les pratiques de corruption.
Ainsi, l’annonce immédiate du nouveau président Mutharika de nommer un nouveau procureur général et de lui donner pour mission de faire une chasse impitoyable aux corrompus a été accueillie avec scepticisme par les observateurs, beaucoup voyant dans cette nouvelle nomination un effet d’annonce, un écran de fumée.
Pourtant, d’autres décisions dans d’autres domaines commencèrent à semer le trouble. Face aux frais de fonctionnement énormes de l’État, induits par un cabinet comptant de très nombreux membres dans le gouvernement précédent, le candidat Mutharika avait promis un cabinet plus restreint. Quelques jours seulement après sa nomination à la tête de l’État, un signe tangible montrait la bonne volonté du nouveau président : le cabinet ne comptait plus que 28 membres contre 46 pour celui de Muluzi.
De même, des attitudes radicalement différentes de son prédécesseur ont été fort remarquées : ainsi, lorsque Mutharika a rencontré les patrons des entreprises malawiennes pour discuter du développement et de la politique économique à appliquer dans le pays, ces derniers ont été très surpris de voir Mutharika lui-même noter scrupuleusement toutes leurs suggestions.
Suite à cela, les nombreuses mesures prises en matière de lutte contre la corruption commençaient à être considérées avec beaucoup d’attention. Ainsi, durant l’été 2004, le président a changé de nombreuses têtes, notamment parmi les responsables des organes ayant pour mission de lutter contre la corruption, et, partant, les mécanismes permettant de rendre cette lutte plus efficace et cohérente [20].
Parmi ces mesures, un nouveau procureur général, Ishmael Wadi, a été nommé, l’ancien ayant été accusé de compromission avec certains membres influents du précédent gouvernement. Toujours est-il que 37 affaires avaient été bloquées, représentant plus de 37 milliards de kwachas [21]. L’âge du nouveau procureur (32 ans) et son dynamisme ont été autant d’éléments considérés comme encourageants. D’autre part, le système de transmission des plaintes a été modifié, permettant au Bureau anti-corruption (créé par Muluzi mais totalement inefficace) et au procureur général de travailler main dans la main, alors que, jusqu’ici, les actions de l’un étaient bloquées par l’absence de feu vert de l’autre.
Durant quelques mois, « l’attentisme optimiste » a prévalu, le procureur n’instruisant que des affaires de corruption mineures. L’on s’est ainsi demandé si les premières mesures n’étaient qu’un écran de fumée car on a rapidement observé une baisse de régime de la part des organismes de lutte contre la corruption, attribuée dans un premier temps à des raisons politiques [22]. Cependant, les explications du nouveau procureur semblèrent plus logiques : souffrant et dénonçant l’insuffisance des moyens sont alloués (8 personnes travaillent actuellement sur les affaires de corruption alors que 36 seraient nécessaires), il est dans l’impossibilité de mener ses investigations plus rapidement.
La menace d’une chasse aux sorcières
Pourtant, les derniers événements semblent redonner un nouveau souffle, et par là même un nouveau crédit aux actions du procureur général. Ainsi, en septembre 2004, il a annoncé la mise en examen de six anciens ministres du gouvernement de Muluzi, parmi lesquels des personnes proches de l’ancien président, Clement Stambuli et Friday Jumbe. Ce dernier notamment, alors ministre de l’économie, est soupçonné d’avoir vendu en 2002 le stock de maïs que l’État détenait, alors même que la population malawienne se trouvait dans une situation alimentaire particulièrement délicate. Certains ont ensuite dénoncé la lenteur de l’instruction, ce qui a valu un rappel à l’ordre à l’intention du procureur général, rappel à l’ordre énoncé par le président Mutharika lui-même, qui ne supportait pas de voir certains observateurs soupçonner un certain fléchissement de sa politique anti-corruption.
Face à l’appel de nombreux journaux en faveur d’une mise en examen de Muluzi, le procureur général a par ailleurs dû faire une mise au point en précisant que ces actions n’étaient en rien une chasse aux sorcières menée contre l’entourage proche de Muluzi [23]. Pourtant, nombreux sont ceux qui voient en Muluzi la cible idéale, lui qui a su, à l’instar de l’ancien dictateur Banda, amasser une fortune colossale et entretenir une confusion redoutable entre le domaine public et le domaine privé, entre le politique et l’économique [24]. Précisons que Muluzi n’est pas le seul concerné par ce phénomène. À titre d’exemple, 70 % de l’industrie sucrière au Malawi est détenue par des hommes politiques (Meinhadt et Patel, 2003, p. 250).
Cependant, parallèlement à cette lutte pragmatique contre la corruption, sont inéluctablement apparues des dissensions entre l’actuel président et Muluzi, président de l’UDF. Ainsi, Mutharika, cohérent avec son programme d’assainissement de la vie politique malawienne, a de manière spectaculaire remis en cause une pratique politique tacite qui veut que c’est le président du parti UDF qui édicte la politique du gouvernement du chef de l’État. On se souvient en effet de la volonté plus ou moins affichée de Muluzi de continuer à peser sur la vie politique malawienne. Or, le président Mutharika a pour la première fois brisé ce lien tacite en déclarant que désormais le gouvernement pouvait agir de manière plus autonome par rapport aux règles édictées par l’UDF. Cet acte a été vécu comme un nouvel affront par Muluzi, qui, en qualité de président de l’UDF, a très vite exclu du parti cinq ministres du gouvernement de Mutharika qui ne s’étaient pas pliés à l’agenda du parti.
Face à un appareil politique grippé, un comité de médiation a été créé dans l’espoir d’apaiser les relations entre les deux hommes. Après l’éviction de l’élément perturbateur au sein du parti, Dumbo Lemani [25], chacun des protagonistes s’est engagé à respecter strictement les fonctions qui leur sont attribuées. Ainsi par exemple, concernant le dossier sensible des affaires de corruption, instrument-pivot du pourrissement des relations entre les deux leaders, ceux-ci se sont entendus pour ne pas commenter toute décision de justice ayant un lien avec des pratiques de corruption. Il ne s’agit pourtant pas de penser que les querelles vont cesser immédiatement. D’ailleurs, début janvier 2005, le président Mutharika a accusé Muluzi d’avoir ourdi un complot contre lui dans le but de le liquider physiquement… Enfin, en juin 2005, l’UDF a fait voter une procédure d’impeachment à l’encontre de l’actuel chef de l’État, procédure toujours en cours (Kashoti, 2005).
Ces divers événements politiques que nous venons d’évoquer ici sont tout à fait révélateurs des enjeux sous-jacents aux pratiques de corruption. Il est très instructif de voir combien, en s’attaquant à ces pratiques solidement ancrées dans les plus hautes sphères de l’État malawien post-transitionnel, l’instigateur fait face à un déchaînement de passions, une kyrielle de crispations, voire même à l’ébauche d’une catharsis collective comme les Conférences nationales en Afrique de l’Ouest en leur temps en furent le théâtre (Eboussi-Boulaga, 1990). Quoi qu’il en soit, force est de constater, un an après son accession à la tête de l’État malawien, que l’actuel président s’attaque clairement au problème récurrent de la corruption.
Les enjeux inavoués de la lutte contre la corruption
La succession rapide des événements en matière de lutte contre la corruption a fait dire à certains, qui ne suivaient que de loin ces épisodes, que l’un des principaux objectifs de cet assainissement de la vie politique était de faire tomber le trop influent chef de l’UDF, l’ancien président de la République, Bakili Muluzi. Ce diagnostic peut sembler d’autant plus crédible qu’il a un précédent dans la Zambie voisine avec la lutte entre l’actuel président Lévy Mwanawasa et son prédécesseur Frederick Chiluba. Nombreux ont été, en effet, les journaux qui ont brandi au Malawi la menace d’un syndrome Chiluba planant sur Muluzi. Pourtant, une telle analyse semble exagérée. Nous avons vu combien Mutharika a su habilement, dès les premiers jours de son mandat, se déjouer de l’image peu flatteuse dont on avait voulu l’affubler et se comporter, malgré une expérience défaillante, en politicien averti. Dès lors, il serait trop nuisible pour son image de diriger contre son programme de lutte contre la corruption uniquement sur le président Muluzi. Il ne s’agit pas de contester la réalité du nombre de personnes impliquées dans des affaires de corruption et gravitant autour de Muluzi mais le fait est que, sur la décennie 1994-2004, tous les observateurs s’entendaient pour dire que l’équipe alors au pouvoir faisait partie des plus corrompues de la région, le phénomène de straddling évoqué plus haut expliquant largement ce phénomène. D’ailleurs, Mutharika a aussi lancé des campagnes d’épuration au sein même de l’armée malawienne, en en évinçant les membres les plus corrompus. Il s’agit plus désormais pour Mutharika de laisser Muluzi jouer le rôle des grands sages (en matière de lutte contre le sida), rejoignant le clan des anciens présidents de diverses républiques africaines reconvertis dans de grandes causes (Mandela en Afrique du Sud, mais aussi Rawlings au Ghana, ou Kaunda en Zambie).
Mutharika et les bailleurs de fonds
Malgré tout, il faudrait pas croire que le programme de lutte contre la corruption est seulement l’émanation d’esprits vertueux animés d’un souci sincère de purifier la vie politique malawienne. En effet, il semble évident que la réduction des soutiens financiers apportés par les institutions internationales ou la suppression totale de la coopération avec des pays partenaires [26] ait porté un coup dur au pays. Engagé dans un long processus de réhabilitation aux yeux des bailleurs de fonds, Mutharika a tout intérêt à présenter un programme cohérent, structuré et crédible de lutte contre la corruption. Si cette politique semble porter ses fruits [27] (et de nombreux bailleurs de fonds semblent à nouveau s’intéresser au Malawi [28]), il s’agira pour Mutharika d’observer la plus grande prudence, lui qui est un familier des instances internationales au sein desquelles il a travaillé.
La corruption bien comprise
D’autre part, même si nous pensons que le but premier de Mutharika n’est pas de briser l’ancien président Muluzi, il s’agit de rester lucide et de ne pas faire de l’inexpérience politique de l’actuel chef de l’État un prétexte de candeur de ses actes. Ainsi, rejoignons-nous en partie la pensée de Patrick Chabal et Jean-Pascal Daloz pour nous demander si « les purges menées au nom de l’assainissement doivent être entendues comme une manière commode de se débarrasser d’adversaires gênants » (Chabal et Daloz, 1999, p. 129). Dès lors, il faut faire preuve d’un certain aveuglement pour croire que le constat qu’une ouverture démocratique entraîne de manière automatique une résorption du phénomène. Certes, une véritable démocratisation devrait entraîner transparence, responsabilisation des dirigeants, équilibre des pouvoirs. Mais par-delà les rhétoriques de la bonne gouvernance imposées par les instances internationales, il conviendrait plutôt de mieux considérer la manière dont le politique est véritablement vécu et de voir que, toutes proportions gardées, les pratiques de corruption n’ont pas revêtu un caractère malsain dans les systèmes politiques et économiques africains, tant elles étaient considérées comme faisant partie des pratiques normales et acceptées de tous.
 
Conclusion
 
 
En évoquant l’étymologie du terme de « corruption », nous avons vu, par extension, que tout pays, tout individu, tout organisme public corrompu n’était pas sain, présentait des symptômes d’une maladie. Face au diagnostic d’un pays malade de la corruption, il s’agira de s’interroger sur le long terme pour savoir si les solutions apportées par Mutharika seront bien porteuses de guérison ou bien si elles ne seront que des placébos.
D’autre part, si les observateurs s’accordent pour penser que la volonté de Mutharika de guérir le pays de la corruption, d’assainir la vie politique et de réduire le train de vie de l’État paraît réelle et sincère, ce dernier ne doit pas oublier de rester cohérent. Ainsi, le déménagement de la résidence présidentielle de Mutharika vers l’ancien palais du président Banda (plus de 300 pièces), véritable gouffre financier, risque d’être mal vécu par les Malawiens [29].
Enfin, les organismes en charge de la lutte contre la corruption manquent cruellement, on l’a vu, de moyens matériels et financiers, dénoncés par tous. Il s’agira alors de réapprécier la capacité de ces organismes quand des moyens supplémentaires leur auront été alloués.
 
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·   Meinhardt, H. et N. Patel (2003), Malawi’s process of democratic transition. An analysis of political developments between 1990 and 2003, Lilongwe, Malawi, Konrad-Adenauer Stiftung.
·   Ouattara, V. (2001), Idéologie et tradition en Afrique noire, pour une nouvelle pensée africaine, Paris, L’Harmattan.
·   Quantin, P. (éd.) (1997), Les transitions démocratiques africaines, Paris, Karthala.
·   Teindas, N. (2004), La démocratisation au Malawi, Paris, L’Harmattan.
 
NOTES
 
[1] Diplomé de sciences-po, titulaire d’un master d’études africaines (Université Paris 1-Sorbonne) et d’une maîtrise de médiation et communication interculturelles (INALCO). Il a été par la suite observateur électoral pour l’Union européenne au Malawi en mai 2004, puis chargé de mission « Afrique australe » au ministère de la Défense en 2005.
[2] Le lion, en chichewa, l’une des langues officielles du Malawi.
[3] Deuxième personnage de l’État malawien, après Banda, Muluzi avait démissionné en 1982 et était passé dans l’opposition.
[4] Pour Huntington, un régime démocratique peut être considéré comme consolidé dès lors qu’il y a eu une double alternance au pouvoir après la transition démocratique (Huntington, 1991, p. 267).
[5] United Democratic Front.
[6] Malawi Congress Party.
[7] En juillet 2002, des rumeurs insistantes faisaient état de la circulation d’enveloppes jaunes dans l’entourage des parlementaires.
[8] Ces jeunes militants recevaient notamment des ordres leur intimant de faire pression (perturbation de meetings, harcèlement des familles des hommes politiques) sur tous les adversaires au troisième mandat, qu’ils soient hommes politiques ou par exemple journalistes. Voir à ce sujet Kasunda Anthony, « Mafunde party leader beaten », Daily Times, 16 juillet 2002 et le meurtre d’un journaliste malawien, rapporté par Reporters Sans Frontières.
[9] Durant cette époque, on ne retrouve pas de traces d’une quelconque déclaration claire en ce sens dans la presse écrite.
[10] Marché commun pour l’Afrique orientale et du Sud.
[11] Africa Confidential, n° 453, 14 juin 2004.
[12] Le jaune est la couleur du parti UDF.
[13] En effet, même si Mutharika faisait office aux yeux de tous de marionnette de Muluzi, il présentait l’immense avantage sur l’opposition d’être clairement identifié et reconnu comme le candidat du pouvoir alors que l’opposition pluricéphale a brouillé les pistes aux yeux des électeurs.
[14] Titre emprunté à L’Hoiry, 1985.
[15] Ceci est aussi vrai pour les élections de 1994 et 1999.
[16] D’ailleurs, si l’on regarde les différences entre les programmes des différents partis, et ce tant lors de ces élections que de celles de 1999 ou 1994, on ne trouve que des différences minimes. Voir, à ce sujet, Meinhadt et Patel, 2003.
[17] The Nation, 22 mai 2004.
[18] Selon la définition du Dictionnaire encyclopédique de la langue française, Robert, 2 volumes, 6e édition, p. 503.
[19] Une première fois en 1968 pour avoir volé une faible somme, puis lorsqu’il a été démis de ses fonctions par le président Banda en 1982. Durant toute la dictature de Banda, le niveau de corruption était exceptionnellement bas. Muluzi, alors numéro deux du parti unique, a été accusé d’avoir puisé dans les caisses de l’État, sans le consentement de Banda, pour acheter des camions pour sa propre compagnie de transport.
[20] Voir à ce sujet Gerard Chigona, « Creative thoughts on corruption », The Lamp, novembre-décembre 2004.
[21] Monnaie malawienne.
[22] On a notamment soupçonné Muluzi, qui voyait l’étau se resserrer sur lui, de mettre un frein, via Mutharika, à des investigations trop poussées.
[23] The Chronicle, 5 septembre 2004.
[24] C’est ce que les africanistes appellent le phénomène de straddling (Bourmaud, 1997, p. 66).
[25] Ce dernier, proche de Muluzi, avait pris la tête de la faction dissidente du parti, hostile au président Mutharika.
[26] Après de nombreuses mises en garde, le Danemark a annoncé en décembre 2001 la fin de sa coopération avec le Malawi en raison de pratiques répétées de corruption.
[27] Le Fonds africain de développement a accordé le 9 décembre 2004 un prêt de 18 millions de dollars pour que le pays améliore son système de gestion des finances publiques et facilite l’accès à la justice.
[28] Par exemple, il sera intéressant de voir comment vont être utilisés les récents fonds (20 millions de dollars) alloués par les États-Unis en septembre 2005 pour lutter contre la corruption.
[29] Le président n’est cependant pas resté longtemps dans le palais, il a été « chassé par des fantômes », selon les dires de journalistes locaux (Bernard, 2005).
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