Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4929-3
256 pages

p. 21 à 27
doi: 10.3917/afco.215.0021

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Dossier : « Afrique centrale »

no 215 2005/3

2005 Afrique contemporaine Dossier : « Afrique centrale »

Introduction thématique

L’Afrique centrale entre incertitudes et renouveau

Roland Pourtier  [1]
Depuis le début des années 1990, l’Afrique centrale est une des zones d’instabilité majeure du continent. La fin de la Guerre froide et de l’ordre mondial qu’elle avait imposé a libéré des tensions internes longtemps contenues, déclenchant une multitude de conflits d’une violence inouïe pour les plus graves d’entre eux. L’engrenage de la guerre a créé un véritable système de conflits découlant des interrelations multiformes entre les États. La République Démocratique du Congo (RDC) constitue le centre de ce système et un terrain de conflictualité pour les États voisins. Since the early nineties, central Africa has been one of the major centres of instability on the African continent. The end of the cold war and the particular world order that it fostered had the effect of liberating internal tensions, leading to a multitude of conflicts. The spiral of war created a true system of conflicts resulting from the very complex relations between the surrounding States. The Democratic Republic of Congo (DRC) is at the centre of this system and has been the battlefield of neighbouring States.
Depuis le début des années 1990, l’Afrique centrale est une des zones d’instabilité majeure du continent. La fin de la guerre froide et de l’ordre mondial qu’elle avait imposé a libéré des tensions internes longtemps contenues, déclenchant une multitude de conflits d’une violence inouïe pour les plus graves d’entre eux. L’engrenage de la guerre a créé un véritable système de conflits découlant des interrelations multiformes entre les États. Par sa position géographique, la RDC se trouve au centre de ce système ; l’interaction la plus forte avec les pays voisins, longtemps polarisée par l’Angola, s’est déplacée aujourd’hui sur son flanc est limitrophe des pays des Grands Lacs. Les crises à répétition du Kivu, les violences qui perdurent en Ituri s’inscrivent dans ce contexte régional. Ces hautes terres séparant les bassins du Congo et du Nil correspondent à une ligne de fracture géopolitique d’une extrême sensibilité, prête à rejouer au moindre soubresaut affectant l’une ou l’autre de ses composantes. Les rivalités politiques qui ont dressé les uns contre les autres Hutus et Tutsis du Rwanda et du Burundi ont débouché en 1994 sur le génocide rwandais et la reconquête du pouvoir par les Tutsis réfugiés depuis plus de trente ans en Ouganda. L’installation des camps de réfugiés au Nord et au Sud-Kivu, à un jet de pierre d’une frontière vive, a transplanté les germes de la guerre au Congo-Zaïre, créant les conditions de la guerre civile qui, de 1998 jusqu’au retrait des troupes rwandaises et ougandaises en 2003, a provoqué des pertes humaines considérables à l’est de la RDC. Ce conflit a rarement fait « la une » des médias, sans doute parce qu’il n’a pas été spectaculaire, à l’exception de quelques épisodes marquants comme l’opération aéroportée par laquelle les Rwandais tentèrent, sans succès, de s’emparer de Kinshasa, ou les combats pour le contrôle de Kisangani entre militaires ougandais et rwandais. Les difficultés d’observation sous le couvert opaque de la grande forêt rendent invisible la guerre la plus meurtrière qu’ait connue l’Afrique. Les chiffres avancés ne sont bien sûr que des estimations, impossibles à contrôler : il est couramment fait état d’un minimum de trois millions de victimes, la plupart civiles. C’est plus de trois fois le nombre de morts imputables aux tueries du génocide rwandais entre avril et août 1994. Les morts congolais, dilués dans l’espace et le temps, en deviennent presque ordinaires ; ils ne suscitent plus ni compassion, ni intérêt. À peine s’émeut-on aux révélations d’actes de cannibalisme dont des Pygmées, pourtant bien étrangers au conflit régional, ont été victimes.
Carte 1
L’Afrique centrale entre forêt et pétrole
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Cette différence de perception renvoie à une caractéristique fondamentale de l’Afrique centrale : la juxtaposition de vastes étendues faiblement peuplées et de quelques noyaux de forte densité. Les premières couvrent les plaines et bas plateaux de la cuvette congolaise. Les seconds correspondent aux massifs montagneux, dont les plus étendus se dressent aux deux extrémités est et ouest de l’Afrique centrale : bourrelet montagneux de la crête Congo-Nil en bordure du Rift, hautes terres du Cameroun occidental. L’altitude et des sols souvent enrichis par les apports volcaniques y offrent des conditions très favorables aux activités agro-pastorales. Aussi ces montagnes attractives ont-elles fixé une population nombreuse, jusqu’à créer localement des situations de surpeuplement. Les hautes terres que se partagent l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi et le Congo comptent parmi les plus disputées d’Afrique. Au Rwanda, « pays des mille collines » rural à 90 %, les densités de population dépassent désormais les 300 hab/km2 et le rythme de croissance actuel laisse redouter un doublement d’ici 25 à 30 ans. Sous l’effet d’une démographie galopante, le disponible foncier s’est dramatiquement restreint. La saturation foncière exacerbe les tensions entre pasteurs et agriculteurs ; elle a largement contribué à la montée des violences intercommunautaires et suscite maintenant de légitimes inquiétudes concernant l’avenir des relations entre les communautés habitant le Rwanda et celui d’équilibres régionaux fragiles. Un schéma comparable vaut pour le conflit de l’Ituri enraciné dans les rivalités entre pasteurs Hemas et agriculteurs Lendus, accrues par le contexte de raréfaction des terres. Préséance sociale et contrôle foncier toujours étroitement imbriqués constituent la toile de fond d’enjeux politiques auxquels la colonisation puis l’indépendance ont surimposé de nouvelles règles du jeu bousculant les pratiques ancestrales.
Comme partout en Afrique, l’établissement de frontières linéaires a imposé des césures, brisé des continuités et des complémentarités spatiales, entravé la mobilité des hommes, rigidifié les territoires. La création des États modernes a donné une signification nouvelle aux statuts d’étranger et d’autochtone. La superposition et l’enchevêtrement de plusieurs strates identitaires – clanique, ethnique, nationale – ont fait apparaître des situations particulièrement complexes dans des espaces autrefois ouverts aux déplacements des populations. L’imbroglio politico-ethnique qui fait du Nord et du Sud-Kivu la poudrière de l’Afrique centrale, tient à ces chevauchements. Établis depuis plusieurs générations dans les montagnes de l’Itombwé, au sud d’Uvira, les pasteurs banyamulenge, Tutsis originaires du Rwanda, ont conservé une forte identité culturelle, source de tensions périodiques avec les autochtones. Au Nord-Kivu, la présence, plus ou moins ancienne, des Banyarwandas, aujourd’hui majoritaires dans les collines du Masisi et autour de Rutshuru, nourrit des réactions de rejet de la part de groupes autochtones mobilisés dans les milices maï maï. Les massacres interethniques du Masisi en 1993 sont toujours présents dans les mémoires. Depuis l’indépendance du Congo en 1960, la question de la nationalité empoisonne les relations entre communautés du Kivu. La nouvelle loi promulguée par le Parlement de transition en 2004 devrait en principe permettre de lever les ambiguïtés sur le statut juridique des personnes résidant au Congo. Tout dépendra en réalité des conditions de son application et donc de l’environnement politique global. Or, bien des incertitudes demeurent dans l’est du Congo dont la pacification n’est toujours pas achevée.
Depuis la destruction en 1996 des camps de réfugiés hutus, quelques milliers de rescapés parmi les anciens militaires des Forces Armées Rwandaises (FAR) et les miliciens interahamwe ont trouvé refuge dans les forêts du Kivu. Ils sont responsables d’une insécurité chronique qui interdit toute relance d’une économie sinistrée. Qualifiés de « forces négatives » par le Rwanda, ils ont tenté d’acquérir légitimité et respectabilité par le moyen d’une organisation politique, le Front Démocratique pour la Libération du Rwanda (FDLR). La présence de ces groupes armés au nombre d’une dizaine de milliers d’hommes, selon l’ONU, sert d’alibi au Rwanda pour intervenir, ou en brandir la menace, en territoire congolais au nom de ses impératifs de sécurité. La décision des responsables politiques du FDLR, annoncée au début de l’année, de déposer les armes et de négocier le retour au Rwanda a fait naître des espoirs de normalisation. Mais l’apparition de groupes dissidents, hostiles au retour, parmi lesquels les « Rastas », montre la difficulté de mener la pacification à son terme : en attestent les massacres perpétrés au village de Nindja le 23 mai 2005, attribués à ces derniers. Par ailleurs, l’intégration dans la nouvelle armée nationale congolaise des différentes composantes des ex-rébellions, prévue par les accords de Lusaka et de Sun City, rencontre de sérieux obstacles. Les réticences proviennent principalement des militaires du RCD Goma dont les chefs restent proches de l’état-major rwandais. Au printemps 2004, l’opération manquée du colonel Mutebusi au Sud-Kivu et les mouvements de troupe du général Nkunda au Nord-Kivu ont souligné la fragilité des processus en cours. Les multiples péripéties de la transition congolaise soulignent combien il est difficile de passer d’une logique de guerre aux compromis politiques nécessaires pour mettre en œuvre les dynamiques de paix. La réflexion de Gauthier de Villers éclaire cette question cruciale.
Le Kivu et l’Ituri, dont la complexité est analysée par Thierry Vircoulon, constituent les deux points actuellement les plus névralgiques d’Afrique centrale, pour des raisons à la fois structurelles et conjoncturelles. D’autres conflits régionaux renvoient quant à eux à des jeux d’acteurs, à l’équation psychologique personnelle des détenteurs du pouvoir ainsi qu’il ressort de l’interprétation faite par Bernard Leloup des rivalités entre les présidents ougandais et rwandais. Dans un registre similaire, les luttes pour le pouvoir en RDC s’incarnent dans des personnalités dont l’audience se construit sur leur charisme et des pratiques clientélistes. Les leaders politiques cristallisent des intérêts mêlés, à la fois ethniques, régionaux, matériels, confessionnels, etc., bien éloignés des débats de nature idéologique. Le pouvoir, dominé par la quête des avantages tangibles inhérents à la « politique du ventre », trouve sa justification en lui-même. Les références artificiellement plaquées dans les discours à la démocratie ou à la bonne gouvernance masquent mal la vacuité idéologique de la classe politique. Plus encore que les difficultés de la vie quotidienne, ce vide générateur d’un profond désarroi collectif remplit les églises et les mosquées. La pression des islamistes ici, l’expansion du courant pentecôtiste là, la prolifération de nouvelles sectes partout, diversifient le paysage religieux dans l’ensemble de l’Afrique centrale. Tout ce qui a trait à la religion tient aujourd’hui une place considérable dans des sociétés en perte de repères et joue un rôle géopolitique essentiel où s’articulent aspirations des populations locales et grandes manœuvres des organisations religieuses mondiales. La réflexion de Maud Lasseur concernant le Cameroun illustre ce phénomène.
Les textes rassemblés dans ce dossier mettent surtout l’accent sur les situations de crise et sur les incertitudes qui pèsent sur l’avenir de l’Afrique centrale. Dénouer le nœud de conflits de la région des Grands Lacs constitue le défi le plus immédiat. Mais d’autres espaces de tension ne sont pas à l’abri d’explosions de violences. Le Congo Brazzaville se remet lentement des années de guerre civile. Le Tchad, désormais embarqué dans l’aventure pétrolière, n’est pas à l’abri d’une réactivation de ses vieilles fractures géopolitiques, comme le donne à penser le texte de René Lemarchand. Le Gabon, bien qu’il ne semble pas devoir redouter les prochaines échéances électorales, s’inquiète de l’inéluctable après-Bongo, surtout dans un contexte de raréfaction du pactole pétrolier.
Ces inquiétudes ne doivent pas pour autant conduire à un pessimisme excessif. L’Afrique centrale est aussi le théâtre d’évolutions positives, encourageantes pour l’avenir. Le Burundi et la série d’élections qui se sont déroulées dans des conditions exemplaires de juin à août 2005 en portent témoignage. L’accession à la présidence de la République de Pierre Nkurunziza, issu de l’ancien mouvement rebelle hutu des Forces de Défense de la Démocratie (FDD), clôt un processus dont beaucoup d’observateurs doutaient qu’il fût réalisable. Certes, le précédent de 1993 marqué par le déclenchement de la guerre civile suite à l’assassinat de Nestor Ndadaye appelle à la vigilance. Il revient à la communauté internationale et à l’aide qu’elle apportera à la reconstruction de l’économie de consolider cette victoire de la démocratie et de soutenir Bujumbura afin que soit mis un terme aux activités du dernier mouvement rebelle à n’avoir pas déposé les armes, les Forces Nationales de Libération (FNL).
Au cours des dernières années, de nombreuses initiatives ont vu le jour avec l’intention d’aider au retour d’une paix durable et à la relance de l’économie dans une Afrique centrale meurtrie. Des ONG du Nord et des associations locales issues de la société civile y concourent. Elles interviennent en parallèle aux actions de la diplomatie sur des terrains que celle-ci ignore, et au plus près des besoins quotidiens des populations. Parmi les nouvelles initiatives, INICA, l’Initiative pour l’Afrique centrale, créée en s’inspirant de l’expérience du « Club du Sahel », a vu le jour en 2004. Le texte de Jacqueline Damon en présente les grandes orientations. INICA privilégie les démarches bottom up et cherche à valoriser les initiatives locales dans les espaces transfrontaliers. Ceux-ci sont en effet appelés à jouer un rôle important dans la relance économique post-conflit, lorsqu’une paix sans frontière se sera substituée aux guerres régionales.
Le dossier consacré à l’Afrique centrale propose quelques points de vue variés sur des questions complexes. Avant de le fermer, il n’est pas inutile de poser celle de son extension géographique dont les contours fluctuants relèvent de la géopolitique. Avec l’indépendance des colonies françaises, le qualificatif « central » s’est substitué à « équatorial » pour effacer le souvenir de l’AEF. Barthélémy Boganda, figure de proue de l’Oubangui-Chari rêvait alors d’une fédération d’Afrique centrale qui, élargie jusqu’en Angola, constituerait des « États Unis d’Afrique latine ». De ce rêve brisé sont issues, après maintes péripéties, d’une part la République centrafricaine, d’autre part, en 1964, l’Union Douanière et Économique d’Afrique Centrale (UDEAC) comprenant les pays de l’ex-AEF et le Cameroun, auxquels la Guinée équatoriale s’est jointe en 1983. La Communauté Économique et Monétaire d’Afrique Centrale (CEMAC) lui a succédé en 1994. Cet ensemble dont la cohérence repose sur des institutions et une monnaie commune regroupe des territoires très divers à tous points de vue, étirés du Tibesti aux rives du fleuve Congo. Il exclut en outre le véritable centre géographique que constitue le Congo-Zaïre : la création, en 1983, de la Communauté Économique des États d’Afrique Centrale (CEEAC) regroupant les États de la CEMAC, de la CEPGL (Congo-Zaïre, Burundi, Rwanda), Sao Tomé et Principe répondait donc à une logique spatiale, tout autant qu’à l’affichage des ambitions hégémoniques de Mobutu. L’adhésion de l’Angola à la CEEAC en 2003 redonnera peut-être du lustre à un organisme longtemps moribond. Quoi qu’il en soit, la régionalisation est à l’ordre du jour – au moins au plan institutionnel car il y a souvent loin des textes à leur application – et la liste des organisations régionales incluant un nombre variable d’États (défense, gestion de la forêt, environnement, etc.) ne cesse de s’allonger. L’adhésion à plusieurs regroupements régionaux créée des situations de plus en plus complexes, au risque de les affaiblir. La RDC, par exemple, outre son appartenance à la CEEAC, a adhéré à la SADC, South African Development Community et au COMESA, Common Market for Eastern and Southern Africa. Le Rwanda et le Burundi, dont les ouvertures économiques sont tournées vers l’Est, se sont rapprochés de l’EAC, East African Community. Il résulte de tout cela que l’Afrique centrale est un ensemble spatial à géométrie variable dont les contours changeants se calquent sur les réalités, les problèmes et les objectifs communs, à un moment donné, à tel ou tel groupe de pays.
Une des principales leçons de la dernière décennie réside en tout cas dans la prise de conscience de la dimension régionale des conflits en Afrique centrale. La guerre du Congo, dont les séquences successives s’enchaînent depuis 1996, en est l’illustration la plus éclatante, mais cette « première guerre continentale africaine » n’a fait qu’élargir le cercle des pays impliqués dans des conflits sans frontière. Du fait de cette régionalisation de la guerre, le retour durable de la paix n’est envisageable que dans le cadre d’un règlement régional. C’est pourquoi la Conférence internationale pour la Paix dans la région des Grands Lacs, initialement restreinte aux Grands Lacs sensu stricto, s’est élargie à l’ensemble des pays concernés, d’une façon ou d’une autre, par des guerres aux configurations spatiales changeantes, dont l’épicentre demeure cependant sur les marges frontalières du Congo-Zaïre.
 
NOTES
 
[1] Professeur en géographie à l’Université Paris I et conseiller scientifique INICA.
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