2005
Afrique contemporaine
Actualité africaine
L’économie de l’opium en Afghanistan et ses implications en termes de développement
Jean-Bernard Véron
[1]
La production, la transformation et la commercialisation des drogues illicites sont habituellement abordées sous l’angle de leurs effets néfastes pour la santé humaine et du blanchiment des profits nés de ces activités. Néanmoins, dans les pays producteurs, ces activités sont des activités économiques comme les autres : elles génèrent emplois et revenus, irriguent tout ou partie de l’économie nationale, contribuent à l’équilibre de la balance des paiements et à la parité de la monnaie. Dans le cas où le pays producteur est un pays pauvre, la drogue est donc une question qui a à voir avec le sous-développement et les stratégies de lutte ne peuvent pas (ou ne devraient pas) se dispenser de poser le problème en termes de développement.
The production, processing and marketing of illegal drugs have nearly always been studied from the standpoint of the negative effects on human health and the laundering of drug money. Yet, in the drug producing countries, these are economic activities like any other: they create jobs and income, finance the national economy, contribute to the balance of payments as well as to exchange rate stability. Where the drug producing country is a poor country, the drug problem becomes an issue of under-development and drug war strategies cannot – indeed, should not – avoid posing the problem in development terms.
Introduction la drogue au cœur des questions de développement ?
La production, la transformation et la commercialisation des drogues illicites sont habituellement abordées sous l’angle de leurs effets néfastes pour la santé humaine et du blanchiment des profits nés de ces activités. Néanmoins, dans les pays producteurs, ces activités sont des activités économiques comme les autres : elles génèrent emplois et revenus, irriguent tout ou partie de l’économie nationale, contribuent à l’équilibre de la balance des paiements et à la parité de la monnaie. Dans le cas où le pays producteur est un pays pauvre, la drogue est donc une question qui a à voir avec le sous-développement et les stratégies de lutte ne peuvent pas (ou ne devraient pas) se dispenser de poser le problème en termes de développement.
De ce point de vue, le cas de l’Afghanistan est exceptionnel. D’une part, la filière opium y a pris, à l’aune de l’économie nationale, une importance qu’aucune autre drogue n’a dans aucun autre pays. D’autre part, elle entretient des relations complexes, tout à la fois cause et conséquence, avec la reconstruction de l’État, la stabilisation politique du pays et la restauration de la sécurité.
Une première section rappellera ceux des éléments relatifs à l’Afghanistan et à l’opium qui paraissent nécessaires pour comprendre la problématique. La suivante présentera les dimensions économique et sociale de cette problématique, et ce dans une double approche micro et macro. Enfin, une dernière section passera en revue les stratégies de lutte d’une part au crible d’une approche comparative et, d’autre part, en discutant des outils disponibles et de leur combinaison dans le cas de l’Afghanistan.
Les ressources bibliographiques, tirées pour l’essentiel de certains travaux de la Banque mondiale et des annuaires de l’UNODC
[2], sont raisonnablement abondantes, mais il est clair que les chiffres cités correspondent plus à des ordres de grandeur qu’à des données précisément vérifiées eu égard au caractère clandestin de cette activité. Le conditionnel est donc de rigueur et on ne s’en est dispensé que pour la commodité de la lecture.
À propos de l’Afghanistan
La géographie
À l’exception de la grande plaine du Nord et des vallées de cours d’eau, la géographie physique de l’Afghanistan est une alternance de hautes montagnes et de déserts, ou de semi-déserts. Le climat y est austère, caractérisé par de fortes amplitudes thermiques et, plus encore, par la faiblesse et l’irrégularité des précipitations. Les activités rurales, agriculture et élevage, y sont donc marquées du sceau de la précarité, sauf là où l’irrigation alimentée par la fonte des neiges est possible. L’autosuffisance alimentaire est fragile, en particulier dans les provinces arides du Sud et du Sud-Est, ce qui contraint beaucoup de familles rurales à acheter un complément de vivres.
Tout à la fois pays carrefour entre le monde turco-iranien et le sous-continent indien et puissamment compartimenté par les reliefs, l’Afghanistan abrite des populations d’origine fort diverses (pachtoune, tadjik, ouzbek et hazara pour les plus nombreuses d’entre elles). De plus, la combinaison de cette hétérogénéité humaine et du compartimentage de l’espace par les montagnes a de tout temps engendré de puissants irrédentismes régionaux.
Sur le plan économique, le pays est caractérisé par la prédominance des activités agricoles et pastorales. Celles-ci contribuent pour environ moitié à la formation du PIB, fournissent emplois et revenus aux trois quarts de la population et génèrent la totalité des exportations.
Enfin, l’Afghanistan est un pays pauvre, voire très pauvre. Le produit par tête est de 260 dollars (chiffre 2002, opium compris). L’espérance de vie à la naissance plafonne à 43 ans. Les indicateurs sociaux (santé, éducation, accès à l’eau potable) sont à un niveau déplorable, et l’on estime que plus de la moitié de la population n’a pas une ration alimentaire suffisante. En conséquence, dans l’actualisation 2004 de l’Indice de développement humain calculé par le PNUD, l’Afghanistan est classé 174e sur 178.
Histoire récente
Avant la période des guerres
[3], le roi Zaher Shah tenta de moderniser le pays par le haut, à l’imitation de ce qui se faisait simultanément en Iran. Pour l’essentiel, le mouvement se limita à la capitale, Kaboul. Ces tentatives suscitèrent de puissantes réactions conservatrices de la part des notables et chefs traditionnels provinciaux, qui furent ainsi confortés dans leurs comportements irrédentistes. Par la suite, de réactions en contre-réactions, le pays apparut menacé d’une instabilité telle que l’Union soviétique vola au secours de son poulain.
Cette intervention marqua le début de dix années d’un premier conflit, particulièrement dur en termes de pertes humaines et de destruction des infrastructures en milieu rural (systèmes d’irrigation, axes de transport). En outre, l’État central perdit à peu près tout contrôle sur les campagnes.
Le retrait soviétique en 1989 fut suivi par une douzaine d’années de grande confusion. Sans entrer dans les détails, on retiendra la multiplication des affrontements entre les différents mouvements de résistance pour s’emparer du pouvoir au niveau central, les interventions déstabilisatrices des pays voisins, singulièrement le Pakistan, et l’installation à compter de 1996 du régime des Talibans sur la quasi-totalité du pays. Les combats aidant et dans l’indifférence presque complète de la communauté internationale, qui s’était très largement détournée de l’Afghanistan une fois les Soviétiques partis, apparut alors un État paria dans un pays ravagé et plus pauvre que jamais.
L’intervention militaire américaine de novembre 2001, au motif que le régime refusait de livrer les commanditaires des attentats du 11 septembre à New York et Washington, chassa les Talibans et amorça un retour en force de la communauté internationale sur un programme de reconstruction du pays et de l’État. Toutefois, la poursuite d’affrontements de basse intensité freina une composante cruciale de ce programme, c’est-à-dire la mise au pas des seigneurs de la guerre et le désarmement de leurs milices, utilisées comme supplétifs par les forces américaines.
Aujourd’hui et même si les perspectives d’évolution sont globalement favorables, la situation de l’Afghanistan conjugue éléments positifs et négatifs. Au nombre des premiers il faut mentionner l’implication forte et multiforme de la communauté internationale (militaire, diplomatique, aide dans ses différentes composantes). Également importante est la reconstruction en cours de l’État, à tout le moins au niveau central, ainsi que sa légitimation par l’adoption d’une nouvelle constitution et la tenue d’élections présidentielles à l’automne dernier. Ce processus de reconstruction porte également sur les infrastructures et les services sociaux de base, dévastés par les guerres successives et le défaut d’entretien. Enfin, rebond postconflit aidant, la croissance économique est vive, mais le développement de la filière opium y est pour beaucoup.
Du côté des éléments négatifs ou préoccupants, il y a l’insécurité et la violence, même si leur intensité a baissé et même si elles sont géographiquement plus ou moins cantonnées. S’y ajoute, ceci expliquant cela, le maintien d’assez forts irrédentismes régionaux largement portés par des seigneurs de la guerre disposant de milices privées. Enfin, et c’est sans doute là le défi le plus inquiétant auquel sont confrontés le gouvernement central et ses appuis extérieurs, l’économie de l’opium est en pleine expansion.
L’opium en Afghanistan
Ses particularités
Le pavot est une plante annuelle et donc, si nécessaire, géographiquement « mobile » d’une campagne sur l’autre, à la différence, par exemple, de la coca. Elle est en outre plutôt robuste, notamment à la sécheresse, et répond bien à l’irrigation. Le produit qui en est tiré, l’opium-pâte se conserve facilement et longuement, et est aisément transportable. N’étant pas un produit périssable, il peut être stocké sans dommage de façon à en soutenir le prix.
Pour le producteur primaire, c’est-à-dire le planteur, cette culture est exceptionnellement rentable. En 2003, on estimait qu’un hectare de pavot produisait une valeur nette huit fois supérieure à celle du blé
[4]. Cette rentabilité se vérifie également pour la main-d’œuvre employée à la récolte : le salaire journalier versé alors à un ouvrier agricole expérimenté représente en moyenne cinq fois le salaire agricole moyen.
En outre, l’Afghanistan bénéficie d’au moins trois avantages comparatifs par rapport à d’autres pays producteurs. D’une part, la culture sous irrigation permet des rendements élevés et la qualité des produits dérivés est tenue pour excellente. D’autre part, la récolte du pavot est une opération délicate et très consommatrice de main-d’œuvre, or le pays dispose d’une force de travail abondante et mobile. Enfin, et c’est sans doute là un des « plus » de l’Afghanistan, les capacités de contrôle et de répression de cette activité illicite restent médiocres, même aujourd’hui, en raison de la faiblesse de l’appareil d’État.
L’opium-pâte obtenu par incision des capsules de pavot, avec un rendement moyen de 20 à 40 kilos par hectare, est pour l’essentiel transformé en héroïne, qui en est un dérivé semi-synthétique, dans le rapport de 10 à 1. L’héroïne afghane, très peu consommée dans le pays
[5], est en quasi-totalité exportée sur le marché mondial qui compterait une quinzaine de millions d’héroïnomanes plus ou moins réguliers. Les principaux centres de consommation sont d’une part l’Europe occidentale, où la demande est stable, et, d’autre part, la Russie, l’Europe orientale et l’Asie où la demande est en forte croissance.
L’envol de la production
La production d’opium afghan était infime dans les années 1970, mais elle atteignait déjà 1 500 tonnes à la fin de l’intervention soviétique. Depuis, elle a régulièrement cru, à l’exception de la campagne 2000 quand le régime des Talibans prononça l’interdiction de cette culture et appliqua vigoureusement cette mesure
[6].
Pour la campagne 2004, les superficies sous pavot sont estimées à 131 000 hectares et la récolte d’opium à quelques 4 500 tonnes, soit environ 450 tonnes d’héroïne, ce qui représente 87 % de la production mondiale. Ainsi, l’Afghanistan est devenu, et de fort loin, le principal fournisseur en raison de la réduction de l’offre des pays concurrents du « triangle d’or » et du « croissant d’or »
[7].
Cet envol de la production est le fruit de l’extension géographique des zones de culture. Traditionnellement, le pavot est présent, à modeste échelle, dans les provinces du Sud, les plus sèches et les plus démunies et, qui plus est, déficitaires sur le plan alimentaire. Pour faire court, c’était donc essentiellement une culture de paysans pauvres qui n’avaient guère d’autres moyens de se procurer des revenus monétaires, y compris pour se nourrir en période de soudure.
Pour des raisons liées aux guerres successives et à leurs conséquences, la culture du pavot est aujourd’hui présente dans les trente-quatre provinces du pays.
Les causes de l’extension
La première de ces causes est sans doute la précarisation des conditions d’existence dans le monde rural pendant le quart de siècle de conflits que traversa l’Afghanistan, aggravée par trois années de forte sécheresse en 1999, 2000 et 2001. Cette précarisation se mesure au recul des activités de l’agriculture et de l’élevage :
- la moitié des terres agricoles cessa d’être cultivée et la production vivrière chuta de moitié ;
- le cheptel fut décimé ;
- les systèmes d’irrigation furent détruits par faits de guerre ou faute d’entretien ;
- les marchés des produits agricoles furent complètement désorganisés et les infrastructures de transport qui les reliaient aux campagnes très gravement endommagées.
Si ce recul n’entraîna pas de famine généralisée, cela tient à ce que près du quart de la population afghane alla se réfugier en Iran et au Pakistan ou gonfla les villes approvisionnées par l’aide alimentaire. Cela tient également à l’essor de la culture du pavot qui générait des revenus avec lesquels acheter des vivres.
La seconde cause est la quasi-disparition de l’État. Le phénomène s’analyse, d’une part, comme la perte de contrôle du pouvoir central sur le territoire et la disparition de sa capacité à réprimer les activités illicites
[8]. Mais cela s’explique également par la fragmentation du pouvoir aux niveaux régional et local avec la multiplication des seigneurs de la guerre qui, ayant chacun une milice à entretenir et cherchant donc des ressources financières pour ce faire, ponctionnèrent la filière opium.
Pour le dire autrement, l’extension de la culture du pavot est le produit d’un double enchaînement. Les guerres, en affaiblissant l’État et en permettant l’appropriation de la violence par des pouvoirs locaux, ont créé un environnement favorable à cette activité, qui a elle-même financé la poursuite desdites guerres. Ces dernières ont fortement contraint les activités rurales traditionnelles et ont fait de l’opium une alternative certes intéressante pour les agriculteurs mais, tout autant sinon plus, nécessaire dans un but de survie.
Dimension économique et sociale du problème
D’un point de vue microéconomique
Les catégories d’acteurs
Au stade de la production primaire, c’est-à-dire de la culture du pavot et de sa transformation en opium brut, on peut, analytiquement, distinguer quatre catégories socio-économiques selon leur « standing » et leur degré d’accès aux facteurs de production :
- les paysans riches qui cultivent directement 20 % des superficies sous pavot mais sont également loueurs de terre aux métayers et, bien souvent, dispensateurs de crédit ;
- les paysans pauvres (45 % des superficies) qui ont accès à la terre ainsi qu’à l’eau pour l’irrigation ;
- les métayers (35 % des superficies) qui, eux, n’y ont pas accès directement et qui travaillent donc sur des terres appartenant soit aux paysans riches soit à des notables avec lesquels ils partagent le produit de leur récolte ;
- enfin, les ouvriers agricoles, fort nombreux car la récolte du pavot est grosse consommatrice de main-d’œuvre.
À l’aval de la production primaire on trouve :
- les commerçants détaillants qui achètent l’opium aux paysans et sont parfois fournisseurs d’intrants (semences et engrais) et de crédit ;
- les commerçants grossistes qui centralisent les achats des détaillants, sont bien souvent également raffineurs (transformation de l’opium en héroïne) et exportateurs et qui, du fait de leur richesse, pré-financent l’ensemble de la filière ;
- les « protecteurs », qui ne participent à aucune des étapes de production et de commercialisation mais ont un rôle crucial de facilitation et de protection, au nombre desquels figurent les seigneurs de la guerre, les notables locaux ainsi que les fonctionnaires et policiers corrompus.
Une activité économique clé pour le monde rural
Cette importance se mesure d’abord au nombre des personnes qui en tirent tout ou partie de leurs revenus monétaires. On estime que le pavot est cultivé par 350 000 familles paysannes, que les ouvriers agricoles participant à la récolte sont 500 000 et qu’il y a 15 000 commerçants détaillants. Sur la base des coefficients de foisonnement familial, ce serait donc quelque 4 à 5 millions de personnes concernées par l’économie de l’opium, soit de l’ordre d’une personne sur quatre de celles qui vivent et travaillent à la campagne.
Cette importance se mesure ensuite à l’aune des services auxquels cette activité permet d’accéder. Le premier d’entre eux est le crédit, notamment depuis la disparition de la Banque de l’agriculture qui couvrait fort correctement le pays avant la période des guerres. À cela s’ajoute, pour les paysans sans terre, l’accès à cette dernière ainsi qu’à l’eau d’irrigation qui va avec. De ce double point de vue, l’économie de l’opium a, au profit des plus désavantagés, un effet positif en termes de distribution de revenus et de mise à disposition de facteurs de production, et donc d’atténuation de la pauvreté.
La contrepartie est une double dépendance des planteurs vis-à-vis de l’opium. Elle tient d’une part au cycle d’endettement, puisque les crédits se dénouent fréquemment par livraison d’opium et, d’autre part, au fait que les métayers ont l’obligation d’inclure le pavot dans leurs rotations culturales.
D’un point de vue macroéconomique
Tableau 1
Décomposition de la valeur ajoutée
[9] (en millions de dollars)
|
Valeur de la production en position frontière
|
2220 a
|
Pourcentage
|
|
Producteurs
|
655
|
29, 5 %
|
|
â– dont riches fermiers et propriétaires terriens
|
222
|
10 ,0 %
|
|
â– dont fermiers pauvres et métayers
|
193
|
8, 7 %
|
|
â– dont ouvriers agricoles
|
240
|
10, 8 %
|
|
Segments aval de la filière
|
763
|
34, 4 %
|
|
â– dont commerçants détaillants
|
263
|
11, 8 %
|
|
â– dont grossistes/raffineurs/exportateurs
|
500
|
22, 6 %
|
|
« Autres »
|
804
|
36, 1 %
|
|
â– notables locaux
|
104
|
4, 5 %
|
|
â– seigneurs de la guerre
|
450
|
20, 3 %
|
|
â– agents de l’État b
|
250
|
11, 3 %
|
a. Valeur du produit fini au stade détail : 30 à 35 milliards de dollars.
b. Par confiscation et appropriation « privée » ou du fait d’actes de corruption.
Les chiffres ci-dessus appellent trois remarques
La première est que la valeur ajoutée de la filière pavot-opium-héroïne prise de bout en bout, c’est-à-dire jusqu’au stade de la consommation du produit final, est très inégalement répartie entre l’Afghanistan et les pays de transit et de consommation. La part de l’Afghanistan ne représente en effet que 7 % de la valeur totale.
La deuxième remarque est que cette inégale distribution se retrouve dans les maillons proprement afghans de la filière. Les gros bataillons que sont les paysans pauvres, les métayers et les ouvriers agricoles ne perçoivent que 20 % environ de la valeur frontière. Cette concentration de la richesse au profit des segments opérant à l’aval de la production agricole s’est, semble-t-il, accentuée dans les années plus récentes du fait de la chute du prix bord champ de l’opium brut et de l’augmentation de la part qui est transformée sur place en héroïne.
La troisième remarque est que, sur les segments aval, la valeur est partagée à peu près par moitié entre les opérateurs effectifs (commerçants, raffineurs et exportateurs) et les acteurs « parasites » (notables, seigneurs de la guerre, agents de l’État corrompus). Cette particularité est typique d’une activité illicite qui ne peut en effet se dérouler sans qu’une partie de la richesse créée aille aux « protecteurs » de tous ordres. Et c’est là un des problèmes centraux de l’économie de l’opium en Afghanistan : cet accaparement parasite représente des sommes considérables qui sont, dans une large mesure, utilisées par les pouvoirs locaux opposés à la reconstruction d’un État central fort et fonctionnel.
Tableau 2
Impacts sur la formation du PIB (en milliards de dollars)
|
Secteur agro-pastoral
|
2, 7
|
42, 9 %
|
|
â– dont opium
|
0, 6
|
9, 6 %
|
|
â– dont autres activités
|
2, 1
|
33, 3 %
|
|
Autres secteurs
|
3, 6
|
57, 1 %
|
|
â– dont opium
|
1, 6
|
25, 4 %
|
|
â– dont autres activités
|
2, 0
|
31, 7 %
|
|
Total
|
6, 3
|
100 %
|
Ce dont il ressort que l’économie de l’opium contribue pour un bon tiers à la formation du PIB, qu’elle représente un peu plus du cinquième de la valeur ajoutée du secteur agro-pastoral mais plus de 40 % de la valeur ajoutée des autres secteurs de l’économie.
On trouve donc là confirmation de l’inégale répartition de la valeur au détriment du segment agricole de la filière.
Impacts sur les comptes extérieurs
De façon très schématique et toujours pour l’année 2002, la balance commerciale du pays se présente comme suit :
- importations : 2,6 milliards de dollars
- exportations : 3,5 milliards de dollars
- (dont opium et héroïne : 2,2 milliards de dollars)
- (dont autres biens : 1,3 milliard de dollars)
Ainsi, non seulement les exportations d’opium et d’héroïne forment le gros des exportations du pays mais en outre et sans elles la balance commerciale serait fortement déficitaire.
Ce constat reste globalement valable pour l’année 2003, malgré l’explosion des importations (4,4 milliards de dollars) induite par la vive croissance économique de rattrapage et les projets financés par les aides extérieures. Les exportations se sont élevées à 4,1 milliards de dollars, dont près de 60 % du fait de l’opium et de l’héroïne (2,3 milliards de dollars). Sans ces dernières, les importations n’auraient été couvertes qu’à moins de 40 %.
Une autre comparaison intéressante est celle des flux bruts de devises induits respectivement par :
- l’aide extérieure (1 milliard de dollars en 2002, 1,5 milliard en 2003 et 1,8 milliard en 2004) ;
- l’économie de l’opium (2 milliards de dollars en 2002, 2,3 milliards en 2003 et 2,8 milliards en 2004).
Cette comparaison est d’autant plus parlante que l’Afghanistan est l’un des pays sous-développés recevant l’aide extérieure la plus massive.
Au bout du compte, il est donc probable que les recettes générées par les exportations d’opium et d’héroïne ont largement contribué au succès de la réforme monétaire de mars 2002 et, depuis, à la bonne tenue de la nouvelle monnaie afghane, l’afghani.
Effets d’entraînement
Il est impossible de chiffrer les effets d’entraînement de cette activité sur le reste de l’économie afghane faute de connaître, par catégories socio-économiques, les propensions à consommer et à épargner/investir ainsi que la fraction de la dépense qui s’adresse à des productions locales.
Il est toutefois vraisemblable que les revenus perçus par les catégories les plus pauvres (petits fermiers, métayers, ouvriers agricoles, commerçants détaillants, fonctionnaires subalternes et miliciens des seigneurs de la guerre) ne génèrent que peu d’épargne, hors l’épargne forcée pour rembourser les crédits de campagne, et sont essentiellement dépensés en biens et services locaux, en particulier alimentaires. De ce point de vue, l’opium a incontestablement un effet d’entraînement dont profite l’économie du pays.
Il est également vraisemblable qu’en raison de la faible pression répressive sur les gros acteurs de la filière, ceux-ci ne sont pas poussés à exporter les capitaux ainsi gagnés. Ces capitaux ne répugnent donc pas à s’investir dans le pays, ce que tendrait à prouver le boom immobilier que connaissent des villes comme Kaboul et Mazar é-Charif. D’où, là encore et par le biais des salaires distribués dans les métiers du bâtiment, un effet d’entraînement sur l’économie nationale.
Conclusion d’étape
L’analyse économique de la filière opium a mis en lumière deux points cruciaux pour l’approche ici retenue. Le premier est que, bien que la part revenant aux catégories les plus pauvres soit relativement modeste, le nombre de personnes concernées est très élevé. Les stratégies de lutte ne peuvent donc se dispenser de considérer leur impact en termes de pauvreté. Le second est que cette filière occupe dans l’économie afghane, notamment sous forme de contribution au PIB et d’équilibre des comptes extérieurs, une place telle que sa réduction sans autres précautions aurait des conséquences macro-économiques dommageables.
Pourquoi lutter contre l’opium afghan?
Les divers points de vue
Une telle question peut paraître cynique, tant il est évident pour le sens commun qu’il faut, par principe, lutter contre la production et le trafic des drogues. Toutefois, ce postulat ayant été posé, les raisons de mettre en place des stratégies de lutte peuvent sensiblement différer selon les points de vue.
D’un point de vue extérieur à l’Afghanistan, tel qu’exprimé par les pays développés, la lutte se justifie pour ces deux raisons que l’héroïne mine la santé de leurs citoyens et que son commerce est puissamment criminogène (développement des mafias, blanchiment des capitaux, voire financement d’activités terroristes).
D’un point de vue afghan ou, plus exactement, du point de vue du gouvernement de Kaboul, l’économie de l’opium doit être combattue pour plusieurs raisons. Elle contribue au financement des pouvoirs locaux à prétentions autonomistes et, de ce fait, freine l’extension du contrôle du gouvernement central sur l’ensemble du territoire et, partant, donc mine la reconstruction d’un l’État fonctionnel. Elle est un facteur potentiel d’insécurité et de troubles puisque les revenus qu’en tirent les seigneurs de la guerre leur permettent d’entretenir des milices. L’existence de ces milices, dont certaines ne le cèdent guère aux forces armées afghanes en cours de reconstitution, contredit d’ailleurs un des fondements de tout État : la détention du monopole de la violence organisée. Elle entretient une corruption massive dans l’appareil d’État, y compris parmi les forces de sécurité et jusqu’à des niveaux élevés.
Ainsi, l’économie de l’opium tend à créer un cercle vicieux auto-entretenu : elle génère en effet de puissants intérêts particuliers ; ces intérêts sont opposés à la restauration d’un État fort, qui les combattrait ; l’État faible qui résulte des menées desdits intérêts particuliers est une des conditions de pérennité de l’économie de l’opium.
Un fort potentiel de croissance
Points de vue afghans et extérieurs se rejoignent néanmoins sur le constat inquiétant que cette filière a un fort potentiel de croissance.
Ce potentiel vient pour partie de la situation du marché mondial des produits opiacés. D’un côté, la demande y est en expansion, à tout le moins dans les nouvelles géographies contaminées. De l’autre, les offres concurrentes (Thaïlande, Pakistan, Iran) ont été très fortement réduites, voire supprimées, sous l’effet de stratégies de lutte efficaces.
Il résulte également de facteurs propres au pays. Outre, comme déjà indiqué, des conditions agro-écologiques favorables en termes de rendement au champ et de qualité du produit final ainsi qu’une abondante main-d’œuvre expérimentée, la filière afghane bénéficie de trois avantages importants.
Le premier est l’existence d’éléments de flexibilité qui lui permettent de s’adapter, si nécessaire, à une stratégie répressive, et ce à chacun des stades de la filière :
- au stade agricole, possibilité de déplacer rapidement les cultures d’une province à l’autre puisque le pavot est une plante annuelle ;
- au stade industriel, transformation sur place de l’opium en héroïne si les laboratoires installés dans les pays voisins sont menacés ;
- au stade commercial, existence de plusieurs routes d’exportation alternatives via l’Iran, le Pakistan, les ex-républiques soviétiques d’Asie centrale ou par voie maritime après transit par le Balouchistan pakistanais sur lequel le gouvernement de Karachi n’exerce qu’un contrôle fragile.
Le deuxième facteur spécifique est la structure de cette filière. De type fragmenté et concurrentiel, elle tend à dégager un prix d’équilibre qui non seulement est sensiblement inférieur à ce qu’il serait dans une organisation de cartel mais est également capable de s’ajuster à la baisse sans avoir d’effet dépressif sur l’offre.
Le troisième est l’existence d’une prime de risque relativement faible en raison de la quasi impunité dont bénéficient les acteurs de la filière, ce qui permet, alternativement ou simultanément, de stimuler la production en majorant le prix de l’opium bord champ ou de réduire le prix de vente en position frontière et, ainsi, de stimuler la demande.
La panoplie d’intervention
Les composantes
Quelle que soit la drogue combattue et quel que soit le pays concerné, toute stratégie visant à cantonner, à réduire ou à supprimer ce type d’activité est toujours la combinaison de trois composantes, c’est-à-dire les outils employés, les acteurs visés, le dosage des actions et leur séquençage.
Les outils sont eux-mêmes de trois types. L’interdiction/répression pénalise (au sens propre) cette activité et vise à saisir la marchandise, à traduire l’agent incriminé en justice et à le condamner. L’éradication consiste à détruire les cultures. Enfin, la mise en place d’activités alternatives permet d’offrir aux producteurs primaires, c’est-à-dire aux planteurs, des opportunités de revenus se substituant à ceux issus d’une culture illicite.
Chacun de ces outils cible plus particulièrement telle ou telle catégorie d’acteurs. C’est ainsi que l’interdiction/répression s’applique préférentiellement aux opérateurs des segments aval (commerçants/raffineurs/exportateurs) au triple motif :
- qu’étant prospères, leur cas est moralement indéfendable, à la différence de celui des petits fermiers ;
- que leur mise hors d’état casse la filière, car un produit en position bord champ sans opérateurs pouvant l’évacuer n’a aucune valeur marchande ;
- qu’ils sont peu nombreux alors que, a contrario il est politiquement et matériellement plus difficile, voire impossible, de réprimer et de traîner en justice des dizaines ou des centaines de milliers de planteurs.
L’éradication concerne, par définition, les planteurs, tout comme la mise en place d’activités alternatives. Ces dernières, dans le cas de l’Afghanistan, pourraient également s’appliquer aux ouvriers agricoles.
Les stratégies de lutte
Une stratégie de lutte contre la production d’une drogue et son commerce
[10] se définit par la succession et l’intensité d’utilisation des outils en question. C’est donc une combinaison qui s’applique dans la durée, sous forme de pas de temps successifs.
Un premier modèle, que l’on pourrait définir comme « frapper les gros avant les petits », consiste dans un premier temps à interdire l’activité illicite et à réprimer les trafiquants, puis à mettre en place des activités alternatives et, enfin, à conduire, si nécessaire, des campagnes d’éradication contre les planteurs récalcitrants.
Un deuxième modèle, de type holistique où sont simultanément visés les « gros » et les « petits », mène en parallèle la répression contre les trafiquants et l’éradication des plantations.
Un troisième modèle met l’accent sur les « petits » et consiste à couper l’activité à la racine en détruisant les cultures, de manière limitée à titre d’avertissement ou bien en visant l’exhaustivité. Ce modèle est généralement assorti, dans le même pas de temps, par l’offre d’activités alternatives.
Le choix de telle ou telle stratégie dépend (ou devrait dépendre) de la capacité du gouvernement concerné d’une part à utiliser effectivement ces combinaisons d’outils et, d’autre part, à en gérer les conséquences. Cette capacité est elle-même fonction de divers paramètres, tels que la situation politique et sociale du pays (stable ou plutôt instable), la force (ou la fragilité) de l’État ainsi que des moyens financiers, humains et institutionnels qui peuvent être affectés à la mise en œuvre de la stratégie retenue.
En outre et dans le cas de l’Afghanistan, ce choix ne doit pas se faire sans prendre en considération l’importance de la filière opium en termes micro- et macro-économiques.
L’expérience de quelques autres pays
Ces expériences montrent tout à la fois que des stratégies de luttes différentes peuvent conduire au succès, mais que celui-ci n’est jamais acquis sans délais ni inconvénients collatéraux.
Cocaïne en Amérique latine
La lutte contre la culture de la coca et sa transformation en cocaïne fut initialement focalisée sur la Colombie qui était, et de loin, le premier producteur et le premier fournisseur du marché américain. À ce titre, le pays a reçu un appui massif des États-Unis qui ont privilégié une stratégie centrée sur la destruction des plantations, notamment par voie aérienne. D’où une série de campagnes d’éradication vigoureuses et coûteuses.
Les résultats, aujourd’hui, ne sont guère probants malgré la rudesse de la stratégie appliquée. Certes, les superficies sous coca ont été approximativement réduites de moitié (passant de 160 000 hectares à 80 000), mais les conséquences sont plutôt négatives.
En Colombie même, l’approche militaire et répressive a renforcé les liens entre narco- trafiquants en quête de protection et mouvements insurgés de tous bords (FARC et ELN d’un côté, milices paramilitaires de l’autre) qui, eux, cherchaient des fonds pour financer leur guerre contre le gouvernement de Bogota. Cette alliance objective rend plus complexe le traitement du problème de la drogue, puisqu’il ne peut être dorénavant dissocié de celui de la lutte contre les mouvements en question.
En outre, l’offre de cocaïne par les pays de l’arc andin n’a globalement pas diminué en raison de la délocalisation d’une partie des cultures de coca vers le Pérou et la Bolivie. Or, dans ces deux pays, la mise en œuvre d’une stratégie centrée sur l’éradication s’y heurte à une forte opposition des planteurs qui déstabilise l’État, déjà fragile, en particulier en Bolivie
[11].
Opium en Iran
Après le changement de régime en 1979, les nouvelles autorités ont lancé une stratégie très coercitive combinant des actions d’éradication contre la culture du pavot et un volet d’interdiction/répression frappant tant les planteurs que les trafiquants.
Les résultats furent spectaculaires et rapides : la filière iranienne d’opium et d’héroïne a pratiquement disparu
[12].
C’est donc une réussite dont les causes sont de deux ordres. D’une part, cette culture était cantonnée dans une zone compacte et de superficie limitée (de l’ordre de 30 000 hectares). D’autre part, la lutte fut conduite par un pouvoir fort qui dispose d’un appareil d’État efficace, notamment dans le domaine sécuritaire.
Opium en Thaïlande et au Pakistan
À la différence du cas précédent, la stratégie de lutte dans ces deux pays fut « douce » et progressive. Elle combina interdiction/répression, éradication des cultures et mise en place d’activités alternatives, les campagnes d’éradication n’étant déclenchées qu’une fois les activités alternatives solidement implantées.
En outre, dans le cas de la Thaïlande, la croissance économique vigoureuse et son extension aux provinces pauvres du Nord-Est
[13] où poussait le pavot ont permis d’absorber les pertes de revenus induites par la réduction puis la quasi-disparition de la filière opium, au point que cette évolution est sans doute aujourd’hui irréversible.
Ce sont donc là deux exemples de réussite de stratégies « douces ». Réussites qui appellent toutefois les bémols suivants. Tout ou partie de l’activité a été délocalisée vers des pays voisins où l’État est moins fort et le développement économique plus languissant, soit, respectivement le Myanmar et l’Afghanistan. De plus, il aura fallu plus d’un quart de siècle d’efforts et des dépenses de développement importantes avant d’engranger ces résultats positifs.
Les premières expériences de lutte en Afghanistan
Il y eut dans le pays, depuis le milieu des années 1990, quatre expériences au moins de lutte contre l’économie de l’opium. Toutes se soldèrent par des échecs, comme le montre l’imperturbable croissance de la production.
Tout au début de la période, divers projets de développement assis sur la mise en place d’activités alternatives échouèrent du fait d’une mauvaise connaissance de la problématique locale. C’est ainsi que non seulement ils furent conduits dans des régions où la culture du pavot était depuis longtemps enracinée, mais également où la situation sécuritaire était trop incertaine pour compléter les projets en question par des mesures d’interdiction/répression, même modestes. En outre, le contenu de ces interventions n’était pas fondé sur une connaissance suffisamment fine des besoins des planteurs et, plus encore, des contraintes dans lesquels ils étaient enfermés (en particulier d’endettement).
L’interdiction de la culture du pavot sous le régime des Talibans en 2000, appliquée avec la plus grande rigueur, connut un succès foudroyant : la production d’opium tomba à moins de 200 tonnes. Cette stratégie était toutefois ambiguë puisqu’il s’agissait, semble-t-il, de faire coup double en améliorant l’image du pays sur la scène internationale
[14], tout en facilitant l’écoulement de stocks pléthoriques sans produire d’effet dépressif sur les prix, ainsi qu’en témoigne l’absence de répression contre le raffinage et la commercialisation. En revanche, l’impact fut très négatif sur les campagnes. D’une part, la pauvreté y augmenta, faute que soient mises en place des activités alternatives. D’autre part, les métayers et petits fermiers, incapables de rembourser les crédits reçus, restèrent pris au piège de l’endettement et donc contraints de reprendre cette culture dès l’année suivante.
En 2002, une campagne d’éradication contre paiement permit de réduire de 17 500 hectares les superficies sous pavot. Elle n’eut toutefois pas d’impact durable du fait de sa mauvaise gouvernance. Les compensations furent distribuées selon des critères de clientélisme dans le cadre d’affrontements entre divers seigneurs de la guerre qui cherchaient à affaiblir leurs rivaux. Il y eut, en outre, des détournements de fonds massifs qui, in fine, ôtèrent toute crédibilité au programme en question.
Une nouvelle campagne d’éradication, l’année suivante, cette fois-ci contre projets de développement (comprenant, pour l’essentiel, des composantes santé, éducation et routes), toucha 21 000 hectares. Pas plus que la précédente elle n’eut d’impact durable sur la production totale du pays en raison du déplacement des cultures vers d’autres provinces non touchées par ce programme. On nota même des effets pervers dans certaines zones voisines où le pavot n’était pas cultivé. Dans l’espoir de bénéficier d’actions de développement, des fermiers s’adonnèrent à cette culture.
Quelle stratégie privilégier?
Un même objectif, mais des agendas différents
Pour les pays destinataires de l’héroïne d’Afghanistan, qui sont également ceux qui appuient et financent sa reconstruction, il convient d’agir vigoureusement et rapidement contre l’économie de l’opium. Il est à cela deux raisons : réduire, voire tarir, l’offre d’héroïne que consomment leurs citoyens et montrer aux opinions publiques qu’en contrepartie des sommes considérables allouées à l’Afghanistan, le gouvernement de ce pays prend en considération leurs impératifs et fait les efforts qu’on attend de lui.
On notera la position initialement plus ambiguë des États-Unis. Certes, ils adhéraient au principe de cette lutte mais n’y mettaient guère d’empressement. Et cela au double motif que l’héroïne consommée aux États-Unis n’est pas d’origine afghane et que les forces armées américaines utilisent comme supplétifs dans les combats résiduels
[15] des seigneurs de la guerre compromis dans le trafic de l’opium. Ils ont néanmoins décidé, tout récemment, de se rallier à la position commune et ont alloué des sommes et des moyens considérables au traitement du problème
[16].
Mais, dans l’un et l’autre cas, il est probable que les pays extérieurs sous-estiment les conséquences potentielles, sur le plan local, d’une stratégie trop dure ou trop soucieuse de résultats significatifs à court terme.
Pour le gouvernement de Kaboul, au contraire, il est souhaitable d’agir avec progressivité afin de minimiser les impacts négatifs sur la pauvreté en milieu rural ainsi que sur les paramètres macro-économiques du pays. Il craint en outre l’exacerbation des tensions politiques et leur possible dérapage dans la violence, ce qui risquerait de fragiliser un État déjà fragile. Enfin, il fait valoir la modestie des moyens dont il dispose, et ce à tout point de vue (appareil sécuritaire en cours de création, système judiciaire convalescent, absence d’une législation sur laquelle asseoir la répression, etc.).
Cela étant, le gouvernement de Kaboul n’est pas libre de trop longuement tergiverser. D’abord et à l’évidence, l’indécision laisse pourrir ces abcès, minant son pouvoir, que sont l’insécurité, les irrédentismes régionaux et la corruption des agents de l’État. Ensuite, il ne peut courir le risque de lasser ses bailleurs de fonds étrangers dont les apports représentent le quart environ du PIB et qui financent la quasi-totalité de ses dépenses budgétaires.
Les différentes options stratégiques : avantages et inconvénients
Ces options sont au nombre de trois. Dans chacune, les composantes types de toute stratégie de lutte contre la drogue doivent être présentes (interdiction/répression, éradication, activités alternatives). Mais on les distinguera les unes des autres selon la composante prioritaire.
Stratégie centrée sur l’interdiction/répression
Elle consiste à frapper préférentiellement le commerce et la transformation et vise donc les segments aval de la filière opium.
Cette stratégie aurait pour conséquence une forte augmentation des incertitudes de marché ainsi que de la prime de risque et donc, vraisemblablement, une hausse du prix frontière de l’héroïne, dont on peut espérer un effet dépressif sur la demande extérieure. En outre, les opérateurs visés réagiraient probablement avec violence, d’où criminalisation de leur activité, résistance armée et fuite des capitaux. Enfin, l’impact direct sur la pauvreté rurale serait différé (le temps que la stratégie produise ses effets), mais on ne saurait exclure un impact indirect en raison d’une baisse du prix de l’opium en position bord champ afin de participer à l’absorption de la prime de risque majorée.
Les conditions de réussite de cette stratégie ne paraissent pas hors de portée. Il s’agirait de renforcer l’appareil sécuritaire chargé de réprimer le trafic, de doter le pays de moyens judiciaires et réglementaires spécifiques et appropriés et de combattre la corruption de la fonction publique. La réunion de ces conditions suppose bien évidemment un appui important de la communauté internationale, qui serait vraisemblablement d’autant moins mesuré que cette stratégie répondrait à son souci de rapidité et serait complémentaire des actions militaires menées contre les factions insurgées résiduelle. Mais il faudrait que le gouvernement de Kaboul accepte un regain de violence du fait de la résistance des trafiquants.
Il lui faudrait également courir le risque d’un éclatement de la configuration actuelle du pouvoir politique qui reste partiellement fondée sur des compromis passés avec des chefs régionaux dont certains sont impliqués dans l’économie de l’opium. Ce pas-là n’a pas encore été nettement franchi mais il pourrait l’être dans le cadre de la préparation des prochaines élections législatives.
Stratégie centrée sur l’éradication.
L’éradication des cultures de pavot, éventuellement complétée par une composante de répression contre telle ou telle des catégories d’acteurs de la filière, est en théorie séduisante. Elle résout le problème en quelque sorte à la racine et est techniquement facile à réaliser sur de grandes superficies grâce aux pulvérisations aériennes.
Les conséquences vraisemblables amènent toutefois à tempérer ce jugement favorable. Il y aurait très probablement un déplacement des cultures vers des régions non éradiquées, sauf à ce que tout le pays soi traité quasi simultanément. Le prix de l’opium en position bord champ augmenterait et induirait donc une incitation accrue à cultiver du pavot ou, ce qui revient au même, permettrait aux planteurs d’absorber une prime de risque plus importante. L’impact sur la pauvreté rurale serait, par construction, fort et direct. Enfin, la destruction des moyens de vie de plusieurs millions de personne créerait un grand mécontentement populaire, ce qui réduirait la base politique du gouvernement de Kaboul et profiterait à ceux qui le contestent dans leurs fiefs régionaux, voire aux factions armées encore en activité.
Toutes conséquences qui inclinent à penser qu’une approche fondée sur l’éradication serait non seulement peu efficace dans la durée (sauf à la reprendre campagne après campagne) et délicate à gérer sur le plan politique.
Stratégie centrée sur les activités alternatives
Une stratégie de ce type vise à fournir aux producteurs primaires des moyens alternatifs de gagner leur vie, moyens qui ne se limitent d’ailleurs pas à des cultures monétarisées de substitution mais qui peuvent provenir d’une activité salariée
[17].
Il serait nécessaire de compléter cela par des volets permettant l’accès d’une part des fermiers au crédit agricole, de façon à briser le lien de dépendance vis-à-vis des commerçants d’opium et, d’autre part, pour les métayers, à la terre et à l’eau. Il serait également souhaitable d’adjoindre des composantes d’infrastructures rurales et d’équipements sociaux de base, ce qui, l’un dans l’autre, donnerait une opération assez semblable aux programmes de développement intégré à l’exception de sa finalité anti-opium.
Une telle stratégie impliquerait que les actions d’éradication (contre les planteurs récalcitrants) ne commencent qu’une fois les activités alternatives solidement implantées et ayant produit des résultats capables de convaincre les bénéficiaires qu’elles leur apporteraient ce qu’ils en attendent.
Les avantages sont de trois ordres. Cette stratégie n’aurait pas d’impact négatif sur la pauvreté rurale. Quel que soit son degré de réussite contre la culture de pavot, elle contribuerait au développement général du pays. Enfin, elle ne serait pas génératrice de tensions spécifiques ni de résurgence de la violence.
On ne saurait toutefois ignorer ses inconvénients. D’une part, elle serait fort onéreuse en raison tant du coût intrinsèque de ce type de programme à composantes multiples, que de la nécessité de la mettre en œuvre sur une large échelle géographique, afin de décourager la mobilité de la culture du pavot, et ce dans la durée. D’autre part, les résultats ne sauraient être immédiats, ce qui maintiendrait, pendant un temps plus ou moins long, deux types de risque : bien entendu ceux qui sont attachés à l’économie de l’opium, même en repli, mais également celui de lasser les bailleurs extérieurs appelés à financer les programmes en question.
En dépit de ces inconvénients, il semble néanmoins que la configuration économique et politique de l’Afghanistan militent soit pour une stratégie fortement orientée vers une approche en termes d’activités alternatives, soit, ad minimum, pour que toute autre stratégie analyse sérieusement ses conséquences économiques et sociales et ne fasse pas l’impasse sur leur traitement.
En guise de conclusion: le rôle des agences d’aide
Au bout du compte, deux traits caractéristiques de l’économie de l’opium en Afghanistan interpellent très directement les agences d’aide. Le premier est que cette activité touche un nombre élevé de personnes et entretient un lien étroit avec la pauvreté en milieu rural. Le second tient à la place importante qu’elle occupe dans le fonctionnement de l’économie générale du pays.
La première de ces caractéristiques, tout comme l’expérience d’autres pays en développement producteurs de drogue, doit conduire à mettre la dimension pauvreté au cœur des stratégies de lutte contre l’opium en Afghanistan.
La seconde implique que la réduction puis la suppression de cette activité se déroule dans un contexte de croissance économique forte et soutenue qui permettra de traverser ce « trou d’air » sans conséquences macro-économiques graves.
Ainsi, en s’en tenant à la sphère de compétences des agences d’aide et indépendamment des considérations politiques et sécuritaires qui ne relèvent en effet pas directement de leur domaine, il semble bien qu’une stratégie de lutte contre l’économie de l’opium en Afghanistan soit nécessairement au confluent des deux métiers de base desdites agences : la lutte contre la pauvreté et le soutien de la croissance, c’est-à-dire très précisément là où se joue le développement économique et social qui est leur finalité. Elles font donc inévitablement partie de la solution.
·
Byrd, W. et C. Ward (2004), « Afghanistan’s opium drug economy », World Bank working paper, n° 31, p. 149.
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Byrd, W. et C. Ward (2004), « Drugs and development in Afghanistan »,
ed. Conflict prevention and reconstruction department, Social Development Report, n° 74.
·
Chouvy, P.A. (2003), « La production illicite d’opium en Afghanistan », Cahiers d’études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien.
·
International crisis group (2004), « Afghanistan: from presidential to parliamentary elections », Asia Report, n° 88.
·
International crisis group (2005), « Coca, drugs and social protest in Bolivia and Peru », Latin America Report, n° 12.
·
Markus, U. (2005), War, drugs and the war on drugs, International relations and security network-Security Watch paper.
·
Programme des Nations Unies pour le développement (2005), Human development report (Afghanistan, 2004).
·
United Nation Office on drugs and crimes (2003), Tendances mondiales des drogues illicites, New York, United Nations, 354 p.
·
United Nation Office on drugs and crimes (2004), Afghanistan’s opium survey 2004.
·
Véron, J.-B. (2004), Contexte et pistes d’intervention en Afghanistan, note interne de l’Agence Française de Développement.
[1]
Conseiller à la Direction de la stratégie de l’Agence française de développement (AFD).
[2]
United Nations Office for Drugs and Crimes.
[3]
Donc à compter de l’invasion soviétique en 1979, même si les troubles et coups d’État commencèrent dès 1973.
[4]
Ce ratio peut toutefois fluctuer considérablement car le prix d’achat de l’opium bord champ varie et est lui-même très variable d’une campagne à l’autre.
[5]
En matière de consommation de drogues, les Afghans donnent une nette préférence aux dérivés du chanvre.
[6]
Ce point sera présenté plus en détail dans la section 3.
[7]
Ainsi désigne-t-on les zones productrices : en Thaïlande, au Myanmar et au Laos (triangle d’or) ; en Iran et au Pakistan (croissant d’or).
[8]
D’où le développement, outre la culture du pavot, de multiples contrebandes soit de ressources naturelles (bois, pierres précieuses), soit de produits manufacturés aux frontières iranienne et pakistanaise.
[9]
Chiffres de la campagne 2002.
[10]
Il est évident que ces stratégies visant à peser sur l’offre peuvent et doivent être complétées par des actions visant la demande.
[11]
Le mouvement des
cocaleros a fait élire ses représentants au Parlement, a contraint le précédent président de la République à la démission et menace sérieusement l’actuel.
[12]
Mais l’Iran reste le pays au monde qui a la plus forte proportion d’héroïnomanes et une guerre aussi sourde que meurtrière oppose les forces de sécurité aux passeurs d’héroïne venant de l’Afghanistan voisin.
[13]
Il est intéressant de noter que ces mêmes provinces furent également le lieu d’une insurrection contre le gouvernement de Bangkok, et ce jusque dans les années 1970.
[14]
Le régime, alors au ban de la communauté internationale et reconnu seulement par le Pakistan et les Émirats Arabes Unis, revendiquait sans succès le siège de l’Afghanistan aux Nations Unies.
[15]
Combats menés contre quelques bandes armées se réclamant soit de l’ancien régime des Talibans, soit d’Al Qaeda, soit encore de milices islamistes d’Hekmatyar.
[16]
Avec un fort accent mis sur l’éradication des cultures.
[17]
Dans le cas de l’Afghanistan, deux voies semblent intéressantes :
- d’une part, des spéculations agricoles soit à très haute valeur ajoutée mais à faible diffusion (telle que le safran), soit moins rentables mais susceptibles d’être développées à grande échelle (telle que le coton dans les provinces du Nord, dans le cadre d’un projet appuyé et financé par l’Agence française de développement) ;
- d’autre part, des emplois liés à la reconstruction des infrastructures, qui pourraient également concerner le programme de DDR (désarmement/démobilisation/réinsertion) des ex-combattants.