Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4929-3
256 pages

p. 243 à 246
doi: 10.3917/afco.215.0243

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Actualité africaine

no 215 2005/3

2005 Afrique contemporaine Actualité africaine

Le cauchemar de Darwin

Jacques Giri
Il n’est pas dans les habitudes de cette revue de donner une place à la critique cinématographique. Mais le film d’Hubert Sauper, Le cauchemar de Darwin, mérite une exception. Il a en effet rencontré un succès inattendu qui n’est sans doute pas dû à la publicité faite par le distributeur, mais plutôt au bouche à oreille, car il a provoqué une émotion dans un vaste public sensible aux malheurs du Tiers-monde en général et de l’Afrique en particulier, une émotion bien compréhensible. Qui pourrait, en effet, rester insensible devant la misère de la population de Mwanza, le port tanzanien au bord du lac Victoria, que nous montre le film ? Devant les pêcheurs que l’introduction de la perche du Nil dans les eaux du lac a privés de leurs ressources traditionnelles puisque ce prédateur a fait disparaître, si l’on en croit le film, toutes les autres espèces de poisson ? Devant les filets de perche préparés dans une usine de Mwanza et expédiés vers les supermarchés européens alors que les Tanzaniens en proie à la famine, décimés en outre par le sida, doivent se contenter de déchets immondes ? Qui ne s’indignerait pas devant les avions gros porteurs qui transportent les filets de perche vers l’Europe et qui, en retour, apportent des armes avec lesquelles les Africains vont s’entretuer ?
Le film ne fait que montrer et n’accuse personne explicitement. Mais tout ce qu’il montre incite les Occidentaux à battre leur coulpe. L’émotion retombée, on peut quand même se poser quelques questions.
On peut d’abord se souvenir que le Tanganyka, colonie de la couronne britannique, était considéré comme le grenier de l’Afrique de l’Est, que ce pays devenu indépendant sous le nom de Tanzanie n’était pas si mal parti puisque sa production agricole avait doublé dans les années 1960, que la prospérité a déserté le pays le jour où Julius Nyerere, son premier président, a obligé ses paysans à se regrouper en ujamaa villages et à cultiver collectivement les terres de l’ujamaa. Le résultat de cette collectivisation à la Mao, unique en Afrique, ne s’est pas fait attendre : le revenu par tête a été divisé par deux en dix ans et il a fallu importer de la nourriture.
Nyerere s’est retiré, mais sa réputation de sage africain, de mwalimu (d’éducateur), a été à peine entamée par cet échec cuisant. Sa politique a été abandonnée et, depuis une vingtaine d’années, ce pays a retrouvé le chemin de la croissance, mais celle-ci a été lente. Le pays figure parmi les plus pauvres du monde, au niveau du Mali ou de Madagascar, et, au début du XXIe siècle, les Tanzaniens n’ont pas encore retrouvé leur niveau de vie des années 1960. Et si l’on écoute le concert des plaintes contre la corruption, qui s’élève de ce pays, on peut se demander si les fruits de cette croissance ont été bien répartis.
Rien de tout cela n’est dit ni même suggéré dans le film. On n’attend certes pas d’un cinéaste qu’il nous fasse un cours d’histoire, mais sortir un événement de son contexte historique est semblable à sortir une citation de l’ouvrage d’un auteur et n’est pas nécessairement très honnête. La misère des habitants de Mwanza qu’Hubert Sauper nous donne à voir a peut-être d’autres causes que la perche du Nil et la boulimie des Occidentaux.
Le film interroge le gardien de l’Institut des pêches, armé d’un arc et de flèches empoisonnées. Il nous dit, d’un air gourmand, des choses très intéressantes sur la violence en Afrique. Mais peut-être le cinéaste aurait-il pu aussi interroger un des chercheurs de cet institut, qui nous aurait aidé à comprendre la situation actuelle. Car la perche du Nil n’a certainement pas éliminé toutes les autres espèces de poisson : elle aurait disparu à son tour faute de nourriture ! Il s’est nécessairement instauré un équilibre entre prédateurs et proies, et un équilibre qui a dû se déplacer en faveur des proies maintenant que la perche a trouvé un prédateur sérieux : l’homme. Du reste, on a observé au cours de ces dernières années une diminution de la taille des perches capturées et un chercheur de l’IRD avance même que la perche pourrait même disparaître du fait de l’homme. Ce qui serait un autre cauchemar de Darwin !
Car cette perche n’est pas seulement un cauchemar, c’est une ressource. Comment la gérer au mieux ? Les trois États riverains du lac Victoria : Kenya, Ouganda, Tanzanie, sont-ils capables de s’entendre sur une politique de gestion ? Rien de tout cela n’est abordé dans le film.
L’exportation des filets de perche est-elle vraiment scandaleuse ? N’est-il pas plus indiqué pour la Tanzanie de vendre des filets relativement coûteux et d’acheter du riz asiatique bon marché si elle a besoin d’importer de la nourriture ? Et si la famine menace, en quoi est-ce dû à la perche ? N’est-ce pas plutôt dû aux séquelles de politiques agraires absurdes, dû aussi en partie à la sécheresse qui a frappé la région et à l’absence de politiques adaptées pour en prévenir les effets ? Car la Tanzanie, que l’on sache, est loin d’être une zone sub-désertique où les conséquences d’une sécheresse sont difficilement évitables. Dans une interview, l’auteur du film reconnaît du reste que boycotter les perches du Nil, comme l’ont demandé quelques ONG, ne serait pas une bonne solution.
Ce qui est scandaleux en revanche, c’est la façon dont les sous-produits de la perche sont utilisés. Ils pourraient sans doute être mieux valorisés et de façon plus décente. Pourquoi les pouvoirs publics tanzaniens n’ont-ils pas, par exemple, imposé à l’entreprise qui prépare les filets de s’impliquer dans cette valorisation ? Ils n’avaient pas devant eux une de ces multinationales devant lesquelles les gouvernements du Sud sont désarmés, mais une modeste entreprise à capitaux indiens. Et l’Union européenne qui est intervenue dans ce projet n’aurait-elle pas pu faire pression dans ce sens ?
Ce qui est scandaleux aussi, c’est le trafic d’armes lié à cette opération. Mais est-ce un hasard si le transporteur des filets de perche est une compagnie ukrainienne ? Est-ce seulement dû à la grande capacité de transport des avions russes et à des équipages sous-payés ? On sait bien que depuis la chute du mur de Berlin, l’Afrique est envahie d’armes en provenance de l’ex-URSS. À qui fera-t-on croire que les Tanzaniens sont impuissants à mettre fin à ce trafic ? Il suffirait de quelques gendarmes sur l’aéroport de Mwanza ! Mais le prix payé pour que les détenteurs du pouvoir ferment les yeux sur un commerce illégal serait alors perdu…
Les revenus de ce commerce sont-ils nécessaires pour que l’exportation des filets de perche soit rentable ou procurent-ils seulement des superbénéfices aux divers agents impliqués dans cette affaire ? Le film n’aborde pas la question et il est bien difficile d’y répondre sans une enquête approfondie. Tout au plus peut-on faire remarquer que l’Afrique exporte sur l’Europe un certain nombre de produits, dont des produits alimentaires transportés par avion, sans que cela soit accompagné par un trafic d’armes illicite.
Enfin, le film évoque le sida et les désordres que provoque son extension dans la société tanzanienne. Cela n’a rien à voir avec la perche du Nil, mais il était certainement impossible de ne pas les évoquer car ils ne sont que trop réels et il est fort à craindre que le pire soit encore à venir. Mais on peut se demander pourquoi l’Ouganda voisin a réussi, sinon à juguler l’endémie du moins à l’enrayer, alors qu’il n’en est rien en Tanzanie ? Les prédicateurs anti-préservatifs que nous montre le film seraient-ils moins convaincants en Ouganda ? Ou les Ougandais plus portés à l’abstinence ? On peut en douter.
Dans l’esprit de l’auteur du film, il est évident que le cauchemar de Darwin n’est pas seulement celui de la perche du Nil dans les eaux du lac Victoria, il est aussi celui de l’homme blanc qui veut dominer le monde.
Dans cette revue, je me suis élevé contre la thèse soutenue par Stephen Smith dans son ouvrage Négrologie, qui rend les Africains seuls responsables des maux qui les accablent et les voit s’engager obstinément dans une mauvaise voie. Certains comportements qu’il décrit sont cependant une réalité et la situation actuelle de la Tanzanie le montre bien : des politiques inadéquates jointes aux comportements de détenteurs du pouvoir aussi prédateurs sinon plus que les perches du Nil expliquent la condition misérable de la population de Mwanza au moins autant sinon plus que le choc de l’Occident. La thèse implicite d’Hubert Sauper est tout aussi insoutenable.
Décidément, il est bien difficile de parler de l’Afrique actuelle sans verser dans la caricature.
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