Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4929-3
256 pages

p. 249 à 254
doi: en cours

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Chronique bibliographique

no 215 2005/3

2005 Afrique contemporaine Chronique bibliographique

Mieux comprendre l’impact et les origines de conflits africains

François Gaulme
La compréhension de l’actualité africaine, et particulièrement de ses aspects conflictuels, doit se nourrir de réflexions où le présent, dans sa dimension horizontale d’une synchronie étendue dans l’espace, se conjugue avec le passé, par l’influence verticale d’une histoire qui resurgit parfois brutalement, et souvent dans une logique systémique.
Dans cet ordre d’idées, l’on insistera ici sur des publications récentes qui toutes permettent, d’une manière ou d’une autre, de mieux appréhender l’impact et les origines de différents conflits d’Afrique de l’Ouest et du Centre.
L’International Peace Academy (IPA) de New York a publié sous la direction de Karen Ballentine et Heiko Nitzche Profiting for Peace. Managing the Resource Dimension of Civil Wars (Boulder, Colorado-Londres, Lynne Rienner, 2005, 540 p). Cet ouvrage aborde les guerres civiles actuelles dans le monde par la question des ressources. Il met l’accent une fois de plus sur les soubassements économiques des conflits intérieurs aux États et plaide pour un renforcement des initiatives internationales devant – en théorie – permettre de lutter efficacement contre le trafics clandestins qui alimentent les rébellions. Le livre souligne les responsabilités à cet égard des sociétés privées et des organismes de développement. En complément à des travaux à base statistique maintenant bien connus, comme ceux de Paul Collier, il propose également, dans une perspective d’analyse économique des guerres civiles, des éclairages intéressants sur le bilan de la lutte internationale contre le terrorisme ou le crime organisé. Dans une organisation thématique, et non pas géographique, de l’ouvrage, le chapitre le plus intéressant par rapport à l’Afrique et notamment la RDC demeure sans doute celui rédigé par Stephen Jackson sur le thème « Protecting Livelihood in Violent Economies ».
Un autre ouvrage général, mais offrant directement une perspective sur les modalités actuelles de la guerre en Afrique, est celui du journaliste américain Jimmy Briggs, Innocents lost. When Child Soldiers go to War, New York, Basic Books, 2005, 188 p. Il s’agit d’une sorte de sketchbook, une esquisse à la fois rapide et sensible des faits : l’œil du reporter par opposition au scalpel du chercheur. Des exemples africains d’enfants soldats ou d’enfants devenus acteurs ou victimes d’une violence collective sont comparés avec des cas asiatiques (Sri Lanka, Afghanistan) et sud américain (Colombie), à partir de rencontres personnelles et d’entretiens très libres. Le Rwanda, objet déjà d’innombrables publications, est ici abordé à la manière de flashes photographiques, de l’évocation du jeune garçon obligé, lors du génocide, de tuer de ses propres mains ses neveux à celle d’enfants emprisonnés durant de longues années. Le chapitre sur les enfants enlevés massivement par la Lord’s Resistance Army du Nord de l’Ouganda constitue ensuite un précieux témoignage sur une des guerres les plus oubliées du monde.
L’on opposera à ce bref et délibérément poignant recueil de « vie » d’enfants présentés à l’opinion publique internationale comme justement mort à l’enfance dans des combats dont la prétendue « basse intensité » n’est pas celle d’une échelle de l’horreur, un travail universitaire collectif de fond, dirigé par Alcinda Honwana (Social Sciences Research Council, New York) et Filip De Boeck (Université de Leuven), Makers & Breakers. Children & Youth in Postcolonial Africa, Oxford, James Currey, 2005, 244 p. Cet ouvrage contribue d’une manière particulièrement riche et approfondie à une étude de l’enfance en Afrique postcoloniale, dans un contexte de paix aussi bien que de guerre civile. Son originalité est d’observer, sur des points focaux correspondant au terrain particulier des différents auteurs, à la fois la contribution « positive » des enfants à la construction sociale contemporaine (makers) et leur manière de la contester (breakers) par des pratiques à risque ou par l’engagement guerrier, parfois face à l’oppression (lutte contre l’apartheid). Il souligne aussi que la vision d’une enfance fondamentalement « innocente », qui reste celle de Jimmy Briggs, n’est pas africaine. On retiendra ainsi la fonction « tactique » des enfants (innocent and guilty) dans le rébellion mozambicaine de la Renamo (étudiée par H. Honwana) et le rôle complexe, y compris militaire, de jeunes femmes dans la guerre civile libérienne (Mats Utas, Université d’Upsalla). Le chapitre de F. De Boeck sur « The Divine Seed. Children, Gift & Witchcraft in the Democratic Republic of Congo » étudie notamment un phénomène récent à Kinshasa, celui des « enfants-sorciers », qu’il associe à une « présence accrue de la mort » et à « une spirale de violence ».
Ce phénomène local correspond, plus généralement, au développement actuel des accusations de « sorcellerie » au sud du Sahara. Face à celui-ci, les législations nationales fondées sur le modèle européen (et spécifiquement napoléonien dans les pays francophones) sont excessivement allusives et ne permettent pas une lutte réaliste contre ce fléau récent. C’est ce que souligne, à partir de cas observés dans un pays cependant en paix, le Cameroun, le jésuite français Eric de Rosny, dans un article bref mais déterminant, « Justice et sorcellerie en Afrique » du mensuel Études de septembre 2005.
Parallèlement à ces travaux thématiques, des éclairages approfondis sur certaines situations nationales sont donnés par des ouvrages ou des articles récents en français ou en anglais, avec parfois la volonté d ’une mise en perspective régionale.
C’est le cas du presque trop riche volume (plus de 600 pages très denses, une cinquantaine de contributions très inégales en longueur et en qualité !) intitulé bizarrement, pour évoquer la possibilité d’un continent africain se détachant d’une « Laurasia », « De l’Afrique au Gondwana ? » et qui constitue le n° 11 de la « revue française de géopolitique » Outre-terre. Cette livraison, manifestation non-conformiste et spectaculaire d’un retour d’intérêt pour l’Afrique sub-saharienne dans les cercles universitaires français (le revue est publiée en co-édition avec le laboratoire OGRE de l’université de Marne la Vallée), comprend en particulier un certains nombres d’articles sur le Côte d’Ivoire.
La rigueur rédactionnelle ou analytique n’y est pas toujours présente et l’on se demande, par exemple, pourquoi l’article de Michel Galy sur « une géopolitique ivoirienne de la domination » où ce politologue français présente la notion intéressante d’une emprise de l’État central « en taches de léopard », est détaché de la section sur « la Côte d’Ivoire aux Ivoiriens », qui regroupe une dizaine de contributions, dont une du même auteur.
Bref, tout cela est un peu brouillon, mais offre néanmoins de riches perspectives de réflexion pour mieux comprendre et analyser qualitativement le drame ivoirien, et notamment sur des aspects mal connus à l’extérieur, comme tout ce qui touche au « national-régionalisme » la « Charte du Nord », étudié par Christophe Sandlar.
Quant à l’historien ivoirien Pierre Kipré, qui ouvre la première section de ce numéro, sa contribution sur « la crise de l’État-nation en Afrique de l’Ouest » ne se concentre pas sur son pays d’origine. Il y constate très justement « l’échec des constructions volontaristes » de l’État-nation.
Il convient de lire en regard de cet article le dernier livre de l’auteur, Côte d’Ivoire. La formation d’un peuple (Fontenay-sous-bois, SIDERS-IMA, 2005, 292 p.). Cet ouvrage illustre la thèse précédente d’une manière développée, puisque sa dernière partie, intitulée « la construction d’un État-nation et ses limites » permet à un homme ayant participé à divers titres (comme enseignant, mais aussi comme ministre de l’Éducation nationale) à la construction étatique postindépendance de s’interroger – en historien professionnel mais aussi comme citoyen – sur son propre pays. Dans sa conclusion, il le décrit avec lucidité comme « au départ une construction artificielle de la colonisation » avant de souhaiter le voir devenir « une communauté imaginée comme un seul peuple, une nation d’Afrique de l’Ouest », en s’appuyant notamment sur « un atout majeur, à savoir sa situation de carrefour ». L’avenir dira si cette vision très fidèle en fin de compte aux conceptions de la « nation » selon Renan restera valable dans l’Afrique atlantique du XXIe siècle.
Ceux qui s’intéressent au substrat pré-colonial de l’environnement régional du conflit ivoirien liront aussi ce livre pour ce qui en fait l’une des rares tentatives d’histoire complète du pays depuis les origines, en dehors de manuels scolaires peu accessibles hors de Côte d’Ivoire. Pour plus de détails encore, la dernière livraison du Journal des africanistes (Tome 75-1) comporte la première partie d’un très riche dossier historique sur « les mondes Akan », à cheval sur le Ghana et la Côte d’Ivoire, avec notamment deux contributions sur l’est et le centre ivoirien (l’historienne française Claude-Hélène Perrot sur les Anyi et l’anthropologue italien Fabio Viti sur les Baoulé).
La Sierra Leone a fait également l’objet de publications récentes, en anglais comme en français : le livre de David Keen, Conflict & Collusion in Sierra Leone (Oxford, James Currey, 2005, 340 p.) est une somme à laquelle tous ceux qui s’intéressent à ce pays tentant de sortir de la spirale de la guerre civile et des tensions régionales devront désormais se référer. L’auteur, qui enseigne les complex emergencies à la London Shool of Economics and Political Science, montre notamment que la violence n’a nullement été limitée au camp du RUF et examine aussi le lien entre « aide et violence» (chap. 9).
Quant à Aline Lebœuf (IFRI et Université Paris-I), « la réforme britannique du secteur de la sécurité en Sierra Leone. Vers un nouveau paradigme ? », article paru dans Politique africaine, n° 98, juin 2005, cette analyse serrée dresse un bilan équilibré et prudent, qui souligne l’impact politique de réformes sécuritaire et regrette un décalage entre discours novateur et pratique plus traditionnelle dans l’action du DFID.
Jean-Marc Châtaigner, L’ONU dans la crise en Sierra Leone. Les méandres d’une négociation (Bordeaux-Paris, CEAN-Karthala, 2005, 198 p.), propose le premier travail de cette importance à être publié en français sur la crise sierra-léonaise vue du Conseil de sécurité à New York. Il démontre qu’observation diplomatique et regard critique, au sens universitaire, sont et doivent être compatibles. Car un tel ouvrage est doublement utile : d’abord pour y trouver des précisions indispensables sur le traitement international d’une crise africaine au fil des mois ; ensuite pour dénoncer « des décisions prises sans véritable recul » de la part de l’ONU.
Plus au nord-est, dans le Sahel, un livre collectif de Charles Grémont (Paris-I), André Marty (IRAM), Rhissa ag Mossa et Younoussa Hamar Touré (tous deux diplômés de l’ENSUP de Bamako), Les liens sociaux au Nord-Mali. Entre fleuve et dunes (Paris, IRAM-Karthala, 2005, 258 p.) propose des « récits et témoignages » synthétiques – et en français uniquement – sur les relations entre les différents groupes de la région de Gao, dans un contexte marqué par la sécheresse aussi bien que par le conflit touareg. Il aide notamment à mieux cerner les implications de la démocratisation et de la décentralisation engagées dans la dernière décennie au Mali. L’on regrettera cependant qu’en dépit de ses précieuse qualité de travail de terrain et comme dans bien des travaux essentiellement qualitatifs de ce type, rien ne permette ici au lecteur de vérifier ce qui, au-delà de l’accumulation d’affirmations subjectives, constitue l’affirmation vérifiable d’une opinion publique moyenne.
En Afrique centrale, enfin, de part et d’autre de la ligne équatoriale, l’on notera deux contributions très remarquables à l’étude socioéconomique du quotidien dans un contexte de crise et sur un secteur géographique où la recherche belge a su de longue date montrer la voie.
Theodore Trefon (Centre of African Studies, VUB/ULB, Bruxelles) a dirigé un livre collectif de 220 p. édité en janvier 2005 à la fois à Londres (Zed Books) et à Kampala (Fountain Publishers), Reinventing Order in the Congo. How People Respond to State Failure in Kinshasa. Des spécialistes belges (dont F. De Boeck qui reprend dans le chapitre 10 le thème des enfants-sorciers), congolais, ou encore italien et canadien, y concourent à décrire chapitre par chapitre l’organisation de l’existence quand l’État ne délivre plus le services publics et lorsque l’eau, la nourriture, et l’éducation demandent des solutions imaginatives (comme la « coop » qui est devenue « l’élément de base de l’économie populaire ») ou que la définition du « ménage » évolue elle aussi, tandis que la rue devient le principal espace public. Un résumé en français des différents capitres ainsi qu’un ample bibliographie complètent cet ouvrage plein d’enseignements, sur les modes de l’économie de survie » (coping economy) tout autant que sur la plasticité socioculturelle dans une grande capitale africaine.
En parallèle, et en opposition presque totale à ce monde urbain, le livre de Danielle de Lame (anthropologue de Tervuren), A Hill among a Thousand. Transformations and Ruptures in Rural Rwanda (Madison, University of Wisconsin, 2005 ; 540 p.), constitue l’un de ces ouvrages qui, par la méthode de l’observation participante maintenue obstinément, vont au cœur d’un réalité locale, phénomène de plus en plus rare, bien qu’il ait été à l’origine des plus célèbres travaux anthropologiques du XXe siècle. Il ne s’agit pas d’un travail à ambition théorisante, mais d’une description, sur un mode propre aux recherches et au style anthropologiques, de l’habitus (terme emprunté à Bourdieu) observable à Murundi, une « colline » (car il n’y a pas de « villages » proprement dits au Rwanda) où avait été lancé un projet de développement rural, à la fin du régime Habyarimana (et aussi d’une société ancienne qui paraissait déjà usée à l’auteur). Des entretiens avec des réfugiés originaires de cette colline et des réflexions personnelles brèves mais denses complètent l’analyse du changement social antérieur au génocide de 1994. L’un des enseignements essentiels est, notamment, de souligner la responsabilité indirecte des donneurs d’aide (à travers les effets locaux des projets de développement) dans une différentiation sociale ayant favorisé un affrontement lié à des facteurs de lutte pour l’espace et les ressources. Cependant, cette perspective était rendue d’autant plus imprévisible de l’extérieur que l’expression des tensions locales avant la crise de 1990-94 était délibérément exprimée avec la réserve et le formalisme caractérisant la culture nationale rwandaise.
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