Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4929-3
256 pages

p. 71 à 91
doi: 10.3917/afco.215.0071

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Dossier : « Afrique centrale »

no 215 2005/3

2005 Afrique contemporaine Dossier : « Afrique centrale »

Le Rwanda et ses voisins

Activisme militaire et ambitions régionales

Bernard Leloup  [1]
Cette contribution passe en revue l’évolution récente des relations entre le Rwanda et deux de ses voisins avec lesquels les liens sont particulièrement complexes : la République démocratique du Congo et l’Ouganda. Une première partie est consacrée aux rapports rwando-ougandais et plus particulièrement à ceux de Paul Kagame et Yoweri Museveni depuis leur rencontre et leur amitié jusqu’aux premiers signes d’un conflit souvent éludé. Suit un examen approfondi de la « guerre froide » entre le Rwanda et l’Ouganda, du début de l’année 2001 jusqu’à mai 2005. Davantage connue et documentée est l’implication rwandaise au Congo, dont les tenants et aboutissants sont ensuite analysés, avant que soit abordée la question de l’ordre politique régional. La situation préoccupante qui prévaut dans le Kivu fait l’objet d’une dernière partie. This article examines recent developments in the relations between Rwanda and two of its neighbours with which it has had particularly complex relations in the past – the Democratic Republic of Congo and Uganda. The first part of the article looks at Rwandan-Ugandan relations and, in particular, at relations between Paul Kegame and Yoweri Museveni, from their meeting and friendship to the first signs of a conflict that has so far been narrowly avoided. Next it looks in detail at the “cold war” between Rwanda and Uganda, from early 2001 to May 2005. The Rwandan involvement in Congo, which is well known and documented, is thoroughly analysed before the issue of a regional political order is discussed. Finally, the alarming situation in the Kivu region is taken up in the last section.
L’article s’interroge sur les raisons de l’activisme militaire du Rwanda, en allant au-delà de la traditionnelle – mais pertinente – explication de l’appât du gain. N’y a-t-il pas aussi des raisons plus psychologiques qui poussent cette puissance régionale émergente à tant faire montre de sa force ? À quel point sa politique extérieure belliciste est-elle élaborée dans le but de se faire reconnaître par ses pairs et de tenter ainsi de gommer le handicap de sa congénitale petitesse ? Dans quelle mesure la situation politique interne à Kigali influe-t-elle sur le cours des événements ? [2]
 
Le Rwanda victime d’un déséquilibre de rang
 
 
Jusqu’en 1999, le Rwanda de Paul Kagame et l’Ouganda de Yoweri Museveni apparaissent pour bon nombre d’observateurs comme d’indéfectibles alliés, à l’image de l’amitié qui semble unir leurs dirigeants. Comment pourrait-il en être autrement ? Les deux leaders se connaissent et s’apprécient depuis longtemps. Ils se sont rencontrés à la fin des années 1970. Paul Kagame rejoint le FRONASA [3] au moment où ses troupes pénètrent en territoire ougandais avec l’armée tanzanienne. Quelques mois plus tard, il fait partie des 26 originals qui, aux côtés de Yoweri Museveni, attaquent le 6 février 1981 la Kabamba Military School, marquant ainsi le début de la guérilla qui les amène finalement à prendre le pouvoir le 26 janvier 1986 [4]. Au fil de ces années, la persécution sous le régime de Milton Obote provoque l’enrôlement dans la National Resistance Army (NRA) de Yoweri Museveni de milliers de jeunes Rwandais [5], suivant en cela l’exemple de Paul Kagame et de celui qui deviendra le commandant du Front patriotique rwandais (FPR) [6], Fred Rwigema. En janvier 1986, lorsque le mouvement de Yoweri Museveni s’empare de Kampala et que ce dernier devient président, 20 à 25 % de ses effectifs sont des Banyarwandas [7]. C’est ainsi qu’au lendemain de la victoire, des fonctions importantes de l’État sont confiées à des Rwandais : Paul Kagame, promu major, et Fred Rwigema, général-major, deviennent respectivement directeur-adjoint des services de renseignements militaires et vice-ministre de la Défense ; le major Peter Bayingana, futur numéro deux du FPR, est responsable du service médical de l’armée ougandaise, tandis que le major Chris Bunyenyezi est commandant de brigade. En nommant ainsi des Rwandais à des postes clefs, Yoweri Museveni s’attire les critiques de ceux qui, au sein de la NRA, estiment que placer la sécurité du pays aux mains d’étrangers est une erreur, ou qui craignent simplement leur concurrence en vue de l’obtention d’un emploi et des avantages y afférents. La pression finit par avoir raison de Yoweri Museveni qui démet Fred Rwigema de ses fonctions et envoie Paul Kagame suivre, en 1990, une formation militaire – en tant qu’officier ougandais – à Fort Leavenworth, dans le Kansas, aux États-Unis.
Carte 1
Afrique des Grands Lacs : altitude et densité
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Ce séjour est écourté du fait de l’attaque du Rwanda par le FPR, le 1er octobre 1990, et surtout de la mort de Fred Rwigema, quelques jours seulement après le déclenchement des hostilités. C’est Yoweri Museveni qui signe alors le retour de son ami et l’impose à la tête d’un FPR ébranlé [8]. C’est lui, déjà, qui héberge le FPR après l’avoir vu naître sur son territoire. C’est lui qui offre l’asile à ses membres, nomme ses cadres au sein de l’appareil d’État ougandais et, le cas échéant, leur délivre des passeports diplomatiques ; un geste de sa part aurait pu à l’époque sceller le sort du mouvement rebelle. C’est encore Yoweri Museveni qui leur fournit le soutien nécessaire pendant toute la durée de la guerre civile, jusqu’à la victoire en juillet 1994. L’appui accordé par le président ougandais est sans faille et décisif. Il est le père spirituel du FPR et de son chef militaire. À Bruxelles, en octobre 1990, Yoweri Museveni se réfère au FPR en évoquant ses « boys » [9]. S’il concède la présence de Rwandais à ses côtés lors de la guerre civile précédant son intronisation en 1986, il n’omet pas de souligner que « ce n’est pas grâce à eux qu’il a remporté la victoire » [10].
Ce n’est que lorsque Paul Kagame s’installe à son tour au pouvoir à Kigali qu’il commence progressivement à donner de la voix. En mai 1995, à la suite d’une visite officielle en Ouganda, le nouveau dirigeant du Rwanda rappelle aux Ougandais l’importante contribution du FPR à leur bien-être actuel ; et, comme pour s’affranchir de toute tutelle, il va même jusqu’à insinuer que son gouvernement pourrait envisager de rembourser l’Ouganda pour les armes et munitions utilisées par le FPR au moment de déclencher son offensive de 1990 [11].
D’autres manifestations d’une volonté rwandaise de s’émanciper de l’Ouganda ne tardent pas à voir le jour avec la première guerre du Congo (de septembre 1996 à mai 1997). Dans le Washington Post du 9 juillet 1997 – Laurent-Désiré Kabila vient alors de succéder au président Mobutu –, un article de John Pomfret révèle au grand jour que le gouvernement rwandais a planifié et dirigé la rébellion dans l’ancien Zaïre, que l’armée rwandaise a participé à la prise d’au moins quatre villes, dont Kinshasa, que, bien avant le début de ladite rébellion, le Rwanda lui fournissait armes et entraînement et que le projet de renverser Mobutu avait pris lui aussi naissance dans ce pays. Quant aux rebelles congolais, le président Kagame estime qu’ils n’étaient pas prêts à assumer seuls un tel défi. Mais si les rebelles sont ainsi réduits au statut d’auxiliaires dans un processus initié et mené par le Rwanda, l’Ouganda, lui, n’est même pas mentionné par Paul Kagame [12]. Comme la plupart des analystes l’ont relevé, ces propos avaient vraisemblablement pour but de rappeler à Laurent-Désiré Kabila l’origine de sa victoire. Mais peut-être étaient-ils également destinés à l’Ouganda. En s’arrogeant ainsi un rôle majeur dans les événements congolais, Paul Kagame signifiait aussi à Yoweri Museveni qu’il était lui aussi désormais capable de « faire roi » [13]. D’après Filip Reyntjens, le Rwanda se positionnait ainsi pour assumer un leadership régional [14]. De passage à Bruxelles le 15 juin 1997, Denis Polisi, alors secrétaire général du FPR, affirmait que le Rwanda était devenu la pièce maîtresse dans la région des Grands Lacs : « Plus rien ne pourra se faire désormais (dans cette région) sans passer par le Rwanda », et d’ajouter que « le Rwanda vient de résoudre le problème du Zaïre et s’apprête à en résoudre d’autres dans la région » [15].
Dès son arrivée au pouvoir, le président Kagame érige en priorité absolue le renforcement de son armée. Le Rwanda finit ainsi par dépasser la puissance ougandaise dès 1998. Cette supériorité se vérifie dans les faits lors des revers successifs subis par l’armée ougandaise à Kisangani, en 1999 et 2000. Qui plus est, sur le plan intérieur, jamais les Uganda People’s Defence Forces (UPDF) ne sont venues à bout de l’insurrection dans le nord du pays, alors que le président Kagame – sur un territoire il est vrai plus réduit mais face à des attaques non moins intenses – éradique complètement toute menace rebelle au Rwanda dès la seconde moitié de l’année 1998 [16]. Si, sur le terrain des opérations, la cause est entendue, l’évolution des mentalités est plus lente. La disparité ainsi générée entre la puissance militaire du Rwanda et son statut sur la scène régionale est la source du « mal » dont se met à souffrir le régime du président Kagame, victime d’un déséquilibre de rang. Cette situation, dans laquelle la force réelle d’un acteur ne correspond pas à son statut dans l’ordre international, apparaît généralement dans le cas de puissances émergentes qui cherchent alors à faire admettre à leurs pairs le changement intervenu en leur faveur.
Partant de très bas après la guerre civile, marquée par le génocide des Tutsis et autres crimes contre l’humanité, le Rwanda est prompt à revendiquer cette puissance, a priori insoupçonnable de la part d’un des pays les plus pauvres du monde. Certes, Paul Kagame mène de main de maître une campagne militaire qui, en juillet 1994, le porte, après quatre ans de lutte, au pouvoir à Kigali ; mais nombreux sont ceux qui pensent que, sans ses alliés ougandais, il n’y serait jamais parvenu. Qui aurait pu imaginer à ce moment qu’un si petit pays aspirerait à tant de reconnaissance ?
Les relations se tendent avec la deuxième guerre du Congo. Vraisemblablement décidée la dernière semaine de juillet 1998, sous l’impulsion du colonel James Kabarebe [17], l’offensive est déclenchée le 2 août sur plusieurs fronts. À l’ouest, dans le Bas-Congo, Kinshasa est visée par une audacieuse opération aéroportée sur Kitona dont des troupes rwandaises sont le fer de lance, tandis que Yoweri Museveni n’autorise la participation que d’une trentaine de ses soldats. À l’est, la fulgurante progression de l’Armée patriotique rwandaise (APR) est facilitée par la rébellion d’une partie des forces armées congolaises.
Alors que l’entrée de l’APR au Congo est immédiate, les UPDF ne se déploient qu’un mois plus tard. L’Ouganda hésite à s’investir pleinement dans cette guerre dont il sent bien qu’elle ne lui appartient pas, mais où il a malgré tout des intérêts, lesquels s’opposent rapidement à ceux du Rwanda. Un an après le début de ce second conflit, les armées rwandaise et ougandaise se retournent l’une contre l’autre. C’est la bataille de Kisangani. Ces événements sont précédés de nombreux accrochages et provocations, souvent violents, et ne constituent en rien un incident de parcours isolé [18].
Les préparations et le déclenchement par le Rwanda de la seconde guerre du Congo montrent combien le régime de Paul Kagame, qui prend seul l’initiative et la direction des opérations, est devenu indépendant du régime ougandais. Devant le changement opéré par ses anciens protégés, le président ougandais use d’une rhétorique volontiers condescendante à leur égard : quelques semaines après le début du conflit, il utilise ainsi l’expression « those young people » devant les parlementaires ougandais et insiste sur l’aide fournie au FPR durant la guerre civile « so that they are not defeated militarily » [19] ; il récidive en juin 2000 devant le même Parlement en invoquant « those boys » qu’il assure avoir lui-même personnellement formés [20]. Yoweri Museveni ne s’est jamais vraiment départi de pareils jugements, mais ceux-ci sont dorénavant relayés publiquement de façon intentionnelle, dans une optique de lutte d’influence avec le régime de Kigali.
Le sentiment que l’Ouganda cantonne le Rwanda dans un rôle subalterne n’est pas à négliger dans l’analyse des relations du Rwanda avec ses voisins. Cette perception rwandaise, à tort ou à raison, est largement répandue au sein de la classe dirigeante et perdure encore aujourd’hui. Elle explique sans doute les démonstrations de force rwandaises, d’une incroyable audace. Est-ce aller trop loin que d’imaginer que sans Yoweri Museveni, Paul Kagame, une fois à Kigali, n’en aurait pas tant fait sur la scène régionale ? À quel point sa politique extérieure est-elle dictée par le souci de se placer sur le même plan que Yoweri Museveni et de lui prouver qu’il n’y a plus désormais ni aîné ni cadet ? Ce sont là de nouvelles pistes de réflexion, d’ordre plus psychologique, sur les causes de l’antagonisme entre les deux pays.
 
Une « guerre froide » entre Rwanda et Ouganda
 
 
Les relations entre l’Ouganda et le Rwanda n’ont cessé de se détériorer au cours des dernières années. Les divergences croissantes entre les deux présidents se sont à plusieurs reprises exprimées violemment lors des batailles que les alliés d’hier se livrent en territoire congolais. Le différend est brusquement ravivé en mars 2001, le gouvernement rwandais étant officiellement déclaré hostile à l’Ouganda [21]. C’est avant tout en regard de la politique intérieure ougandaise qu’il faut analyser l’inclusion du gouvernement du Rwanda dans une liste noire. Le contexte est celui de l’élection présidentielle du 12 mars qui voit Yoweri Museveni faire face à un redoutable opposant, Kizza Besigye [22]. Mais on aurait tort de considérer cette tactique comme une question strictement interne. Cet épisode participe également de la stratégie adoptée par Yoweri Museveni à l’égard du régime de Paul Kagame. Le président ougandais nourrirait depuis longtemps le projet de précipiter la chute de l’homme fort du Rwanda. Pour ce faire, il lui impose une guerre des nerfs, dont cet épisode fait partie. Par ailleurs, cause ou conséquence de cela, une note de ses services de renseignements militaires argue en ce mois de mars 2001 d’une « nouvelle menace » le long de la frontière avec le Rwanda [23].
L’été 2001 voit certes s’engager quelques actions publiques de réconciliation, mais celles-ci, essentiellement destinées à rassurer les bailleurs de fonds, n’empêchent pas la tension d’atteindre son paroxysme en octobre 2001. Emmenée par Clare Short, ministre du Développement international, la médiation britannique empêche alors le pire de se produire. L’ambiance « chaleureuse et amicale » décrite dans les communiqués officiels contraste avec la lecture de mémos échangés au plus haut niveau à Kampala. Ces derniers ne laissent planer aucun doute sur la façon dont le régime rwandais est désormais perçu dans la capitale ougandaise. Dans un document rédigé en juin 2001 par Noble Mayombo [24] et adressé au chef d’état-major de l’armée ougandaise, le Rwanda est explicitement qualifié d’ennemi, susceptible d’utiliser à tout moment l’élément de surprise pour déstabiliser l’Ouganda, y compris par la conduite d’assassinats ciblés de hauts responsables militaires. L’introduction de ce document est sans équivoque : « Le Rwanda est une réelle menace pour l’Ouganda et de récents éléments indiquent qu’une offensive contre notre pays pourrait se produire à tout moment, ce qui nécessite de préparer des contre-mesures [25]. » La note précise également que la possibilité d’une attaque surprise n’est pas à exclure [26]. Elle montre en tout cas que, fondée ou non, une menace provenant du Rwanda est clairement ressentie à Kampala. L’hostilité prêtée au gouvernement de Kigali en mars n’était décidément pas qu’une affaire interne, montée opportunément le temps d’une élection.
Les événements s’accélèrent au mois d’août 2001. Des défections répétées au sein des UPDF et la certitude de voir sans cesse la main du Rwanda derrière ces défections provoquent l’ire du président Museveni, qui décide de dénoncer ce qu’il considère être des préparatifs de guerre menés par le Rwanda. Le 28 août, le président ougandais écrit à Clare Short pour lui faire part de la détérioration des relations de son pays avec le régime de Paul Kagame. Il affirme n’avoir aucun doute sur le fait que le Rwanda prépare une agression contre l’Ouganda. Il développe ce dernier point en mentionnant la présence au Rwanda d’officiers militaires ougandais en fuite et s’adonnant à des activités subversives, avec l’appui des autorités rwandaises. Enfin, il demande à son interlocutrice de la compréhension face à son intention d’augmenter les dépenses de défense. Il porte également un jugement très dur sur le régime rwandais, qu’il accuse d’arrogance et de faillite idéologique [27].
Si les faits dénoncés apparaissent exacts dans leur ensemble, ils masquent néanmoins l’existence de préparatifs similaires, côté ougandais, visant à déstabiliser le régime rwandais. En attirant l’attention sur les plans d’agression contre son pays, Yoweri Museveni ne fait que rapporter une crainte qui paraît fondée. L’éventualité d’une guerre totale aurait été discutée par l’état-major rwandais au moins depuis le début de l’année 2001. Les opérations seraient menées par des troupes du RCD-Goma, du TPD [28], des éléments de l’armée rwandaise et des recrues ougandaises, parfois désignées par la locution People’s Redemption Army [29]. Parallèlement à ces dénonciaitions d’une prétendue aggression rwandaise, les préparatifs du régime ougandais en vue d’une déstabilisation du Rwanda ne sont pas moins avancés et nombreux. Le régime ougandais est en effet très actif pour rechercher et rencontrer ceux, Rwandais ou étrangers, qui s’opposent au régime de Paul Kagame. Des contacts sont ainsi noués avec des éléments des anciennes Forces armées rwandaises (FAR, dont l’ALIR, Armée pour la libération du Rwanda, puis aujourd’hui les FDLR, Forces démocratiques de libération du Rwanda, sont les héritiers), le groupe de Banyamulenge placé sous le commandement de Patrick Masunzu et Aaron Nyamushebwa, ou encore des opposants politiques et militaires rwandais de tous bords, y compris à l’étranger, de même que des gouvernements de la région. Si une coordination entre ces différents groupes semble faire défaut, des discussions ont bien lieu. Mais Yoweri Museveni ne se contente pas de prendre l’initiative de certains de ces contacts, il met en branle un certain nombre d’actions concrètes : recrutement et entraînements militaires fournis à des Congolais et des Rwandais, qu’ils soient dissidents de l’APR ou ex-FAR [30].
Enfin, Kampala semble entretenir des contacts avec certains officiers militaires tutsis à Kigali. Le général-major Kayumba Nyamwasa, souvent cité comme pouvant faire tomber le président Kagame, paraît être une pièce maîtresse de l’échiquier. Ancien chef d’état-major de l’armée rwandaise (1997-2001), il passe près d’une année « en formation » en Angleterre en 2001-2002, à l’issue de laquelle son retour à Kigali se fait sous la protection de Londres. Paul Kagame ne peut donc se permettre d’éliminer un interlocuteur du principal bailleur de fonds du pays. Conscient du danger qu’il représente et faute d’alternative, son entourage est systématiquement mis en difficulté ou affaibli. C’est dans ce contexte qu’il faut apprécier l’arrestation, puis la mise à la retraite, en novembre 2003, d’officiers militaires proches de Kayumba Nyamwasa. Initialement destiné lui aussi à être démobilisé, le nom du général fut finalement retiré à la dernière minute par le président Kagame, de crainte de désordres mais surtout suite à une admonestation britannique.
Pourtant, malgré ces préparatifs, la tendance paraît s’inverser dans le courant de l’année 2003, à l’initiative du président ougandais. À partir du mois de septembre, en effet, Yoweri Museveni entame un rapprochement avec Paul Kagame. En l’espace de quelques mois, il se rend ainsi à deux reprises dans la capitale rwandaise. D’abord le 12 septembre pour la cérémonie d’investiture de Paul Kagame, et ensuite pour la commémoration du dixième anniversaire du génocide, le 7 avril 2004. Certes, sa première visite est entachée d’une polémique sur le fait qu’il quitte Kigali avant le déjeuner offert par son hôte, et sans le moindre entretien formel avec le président Kagame, mais on retiendra plutôt la standing ovation qu’il suscite dans le stade où se déroule la manifestation.
Sa deuxième visite à Kigali est, à l’applaudimètre, encore plus fructueuse que celle d’avril 2004. Son discours, lyrique et pacificateur [31], reçoit des tonnerres d’acclamations. Comme en écho à ce nouvel élan des relations bilatérales, Mayombo annonce brusquement, le 27 octobre 2003, que la Peoples’s Redemption Army ne bénéficie d’aucun appui rwandais et que les rapports de ses services n’ont pas établi de lien entre elle et le Rwanda. L’assertion ne peut que confirmer le changement d’attitude de Yoweri Museveni à l’égard du Rwanda. Les deux présidents se rencontrent encore à Londres le 29 janvier 2004, dans le cadre de la médiation britannique. Le 6 février, Kabarebe participe à cette réconciliation en assistant aux célébrations de l’Army Day, marquant le début de la guérilla lancée par Yoweri Museveni contre le régime de Milton Obote en 1981. Le 20 février, le ministre ougandais de l’Intérieur, Ruhakana Rugunda, se rend à Kigali à la tête d’une importante délégation comprenant pas moins d’une douzaine de ministres et secrétaires d’État. De l’aveu même de Paul Kagame, les relations entre les deux pays s’améliorent [32]. Et comme pour donner foi à ces dires, le président rwandais lui-même atterrit à Kampala en juin 2004 pour assister au neuvième sommet du COMESA (Common Market for Eastern and Southern Africa).
Comment expliquer ce qui paraît être un net revirement ? On peut avancer comme explication les tensions internes auxquelles les deux régimes sont confrontés, tensions qui pourraient influer sur les politiques et les stratégies développées par les deux présidents. Une telle interprétation aiderait à comprendre l’empressement de l’Ouganda dans la mesure où la contestation y est à la fois plus visible et prégnante, étant donné la plus grande ouverture du régime. Mais il convient plutôt de mettre en perspective cette volonté apparente de réconciliation. Il est vraisemblable en effet que, dans le cas de Yoweri Museveni, ses déplacements au Rwanda eurent moins pour but de se réconcilier avec Paul Kagame que se poser en ami du Rwanda. Mieux, en insistant sur le fait que seul l’Ouganda était aux côtés des Rwandais pendant les massacres, il se positionnerait en arbitre, au-dessus de la mêlée et en défenseur des intérêts du peuple.
Cette soudaine et apparente harmonie peut sembler d’autant plus sujette à caution que la proximité ougandaise avec le général-major Kayumba Nyamwasa semble se préciser. Selon certaines sources, il lui aurait été signifié que, si le président Kagame venait à être renversé [33], Yoweri Museveni reconnaîtrait aussitôt le fait accompli. Mieux, en cas de besoin, l’Ouganda serait prêt à fournir des hommes, rwandais de surcroît, afin de faire diversion ou d’apporter un appui ponctuel. Des tractations cachées motivent sans aucun doute l’ostensible rapprochement qu’initie le président Museveni envers Paul Kagame, dans une situation où le chef de l’État ougandais et son clan ne devaient surtout pas être soupçonnés d’être partie prenante à des manœuvres séditieuses, et encore moins d’en être à la source. Kayumba Nyamwasa est une figure de poids au sein de l’armée rwandaise, et un opposant sérieux pour Paul Kagame. En février 2005, il défia ouvertement le président Kagame en refusant de rejoindre le poste d’ambassadeur en Inde auquel il avait été affecté plusieurs mois auparavant. En mai 2005, Kayumba Nyamwasa quittait cependant Kigali pour New Delhi, alors que le colonel Patrick Karegeya, longtemps responsable des services de renseignements extérieurs, était arrêté.
Fin novembre 2004, l’expulsion réciproque de diplomates par Kampala et Kigali témoignait de la persistance de relations difficiles entre les deux capitales. L’arrestation d’une dizaine de membres présumés de la PRA dans le nord de l’Ouganda, et les déclarations de ceux-ci affirmant avoir été entraînés au Rwanda, échauffèrent alors les esprits. Puis, début décembre, plusieurs sources firent état d’échanges de tirs à Bunagana entre une unité de l’armée ougandaise et des troupes rwandaises transitant vers le Kivu.
 
Le pillage et l’exploitation des richesses du Congo
 
 
Le Rwanda a toujours avancé des arguments sécuritaires pour justifier sa présence au Congo, qui se prolonge depuis 1996, même si le dernier trimestre de 2002 et l’année 2003 y inaugurent une réduction sensible du nombre de ses soldats. Lors de la première guerre, c’est la menace – réelle – d’une attaque venant des camps de réfugiés du Kivu qui est mise en avant. Dans les mois qui précèdèrent le début de la deuxième guerre, en août 1998, le Rwanda fut également confronté à une déstabilisation croissante. La rébellion hutue est en partie basée dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu, d’où elle lance des attaques sur le Rwanda.
Ce sont principalement les tentatives répétées de Laurent-Désiré Kabila de se défaire du carcan imposé par le Rwanda et l’Ouganda qui préparèrent le terrain de la deuxième guerre. Le Rwanda estimait alors notamment que le président congolais n’avait ni les moyens ni la volonté de répondre à ses préoccupations sécuritaires. Il convient toutefois de relativiser l’importance de cette donnée comme facteur explicatif du déclenchement d’une nouvelle guerre. En effet, l’armée rwandaise n’a, depuis 1996, jamais cessé d’être active dans l’est du Congo. Le Rwanda n’avait dès lors pas vraiment besoin d’un conflit supplémentaire pour protéger sa frontière. Si le pays est effectivement confronté à un défi militaire majeur, ce ne sont vraisemblablement pas ces considérations qui guident au premier chef son action.
Le rapport final du groupe d’experts sur l’exploitation illégale des ressources naturelles et autres formes de richesse de la République démocratique du Congo suggère que les questions de sécurité ne sont qu’un prétexte, masquant des intérêts économiques, dont les autorités de Kigali peuvent se flatter d’avoir persuadé le monde de leur bien-fondé [34].
Le système d’exploitation est mis en place dès la première guerre ; les soldats qui pénètrent au Congo se rendent vite compte du potentiel du pays, ce qui explique que, lors du second conflit, ils connaissent parfaitement la localisation des ressources naturelles et les bénéfices susceptibles d’être tirés de leur appropriation. Deux périodes peuvent être distinguées : dans un premier temps, entre septembre 1998 et août 1999, celle du pillage de tous les stocks de minéraux, bois d’œuvre, produits agricoles ainsi que l’argent et le cheptel qui se trouvent dans les territoires conquis ; dans un deuxième temps, une fois ces stocks épuisés, les forces d’occupation et leurs alliés sont passés à une phase d’exploitation active des richesses de ce pays doté de ressources minérales et forestières remarquables. Face à cette « ruée vers l’or », les militaires des armées ougandaise et rwandaise finirent par s’opposer par les armes, comme l’illustrent les batailles qu’ils se livrèrent, notamment à Kisangani. Dans cette ville, c’est une guerre pour le contrôle du marché du diamant à laquelle on assiste.
L’assassinat de Laurent-Désiré Kabila, le 16 janvier 2001, se greffe sur le spectaculaire retournement d’alliance entre l’Ouganda et le Rwanda pour expliquer les réaménagements de l’ordre politique régional. La disparition du président Kabila freine toute nouvelle tentative de conquête que la communauté internationale n’aurait pu ni comprendre, ni tolérer. L’unanimité contre Kabila père était telle qu’elle autorisait un soutien plus ou moins marqué à ceux qui le combattaient. Une fois celui-ci disparu et remplacé par son fils Joseph, jeune homme libre de tout a priori négatif, le soutien au Rwanda devient moins évident. Très vite, l’augmentation du crédit de l’un s’effectue ainsi au détriment de celui de l’autre. Yoweri Museveni a dès lors toutes les raisons de chercher à nouer une relation de bon voisinage avec le nouveau président, comme le régime ougandais en avait déjà le projet sous Laurent-Désiré Kabila depuis la détérioration de ses rapports avec le Rwanda. La dynamique régionale devient donc celle d’un déplacement progressif de l’axe de conflit Est-Ouest, dont le champ de bataille se trouve être la République démocratique du Congo, vers un foyer de tension Nord-Sud, centré sur la frontière rwando-ougandaise et le Kivu.
À l’ouverture des négociations politiques entre factions congolaises, le 25 février 2002, à Sun City en Afrique du Sud, le Rwanda semble essayer d’obtenir une reconnaissance de son occupation de l’est du Congo, soit, dans le meilleur des cas, à travers l’intégration du RCD-Goma dans l’appareil d’État de transition, soit, en l’absence de compromis incluant ce dernier, en veillant à ce que le pouvoir à Kinshasa soit suffisamment faible pour ne pas menacer ce dessein. Sa stratégie passe donc dans tous les cas par un affaiblissement de Joseph Kabila. L’épilogue de Sun City est également l’illustration du changement d’alliances régionales évoqué précédemment : il confirme l’isolement du Rwanda et de ses alliés du RCD-Goma qui sont écartés du pouvoir. Poursuivant sa stratégie, le Rwanda tente d’abord de nier l’existence d’un accord qui n’inclut pas de manière satisfaisante son allié congolais. Dans le même temps, il s’efforce de convaincre un maximum de leaders congolais de ne pas le signer. Kigali parvient ainsi à attirer l’opposant politique congolais Étienne Tshisekedi dans son giron. C’est une victoire pour le Rwanda, d’autant que le chef de file de l’UDPS dispose d’une certaine popularité.
Kigali fait tout pour sortir de l’isolement résultant des accords de Sun City, dont la lecture ne doit pas seulement se faire sur un plan congolais, mais aussi à l’aune de la rivalité rwando-ougandaise. D’ailleurs, si Sun City semble évincer le Rwanda et ses alliés, Kigali cherche réciproquement à écarter l’Ouganda en tentant de conclure un accord séparé avec Joseph Kabila. Une rencontre à Durban, en juillet 2002, des présidents Joseph Kabila et Paul Kagame débouche sur la mise en place d’un comité d’experts des deux pays. Ce comité prépare un mémorandum d’accord que les deux présidents signent le 30 juillet à Pretoria et qui prévoit le retrait des militaires rwandais dans les 90 jours, à charge pour le Congo de traquer et désarmer les rebelles rwandais sur le territoire dont il a le contrôle.
Le président Museveni réagit en ordonnant quelques jours plus tard un retrait immédiat et total des troupes ougandaises présentes en République démocratique du Congo. Et, de fait, les unités des UDPF stationnées à Buta, Gbadolite, Beni et Butembo se retirent rapidement, à l’inverse du Rwanda qui tarde à mettre en œuvre « son » accord de paix. Les États-Unis pressent ensuite le Rwanda d’en faire autant sans autre délai. Mi-septembre, le Rwanda commence finalement l’évacuation de troupes du Congo.
Mais ce retrait imposé et auquel Kigali n’a d’autre choix que de se résigner, n’est que partiel. C’est ce que souligne le rapport final du groupe d’experts sur l’exploitation illégale des ressources naturelles et autres formes de richesse de la République démocratique du Congo qui affirme à cet égard : « Le Rwanda a intentionnellement détourné l’attention du fait que des soldats restaient en République démocratique du Congo en accordant une importance particulière au départ de ceux qui quittaient le pays. Des cérémonies ont été organisées aux points de passage des soldats qui rentraient chez eux. En réalité, le nombre de soldats qui ont quitté la République démocratique du Congo ne représente jusqu’à présent qu’une infime partie de l’ensemble des troupes de l’Armée patriotique rwandaise stationnées dans l’est de la République démocratique du Congo [35]. »
 
Le Kivu perpétuellement déstabilisé
 
 
Au Nord-Kivu, le contentieux rwando-ougandais a pour conséquence le tracé d’une ligne de démarcation scindant de facto la province en deux : le sud [36] au Rwanda, tandis que l’Ouganda contrôle les territoires de Beni et Lubero, situés au nord. Le régime de Kigali n’a, depuis, jamais cessé de convoiter cet espace frontalier de sa zone d’influence au Congo. La raison essentielle en est le potentiel minier et forestier. La douane de Kasindi, génératrice de revenus importants, est également l’objet de toutes les convoitises. Ce poste frontière est en effet le deuxième du pays en importance, après le port de Matadi dans le Bas-Congo.
Des explications plus politiques et conjoncturelles s’ajoutent à ces motifs économiques et commerciaux. D’une part, les ambitions du Rwanda sur cette zone visent à parer aux manœuvres d’encerclement et d’isolement de l’Ouganda. Une pression permanente vise ainsi à casser l’apparent rapprochement entre Kampala et Kinshasa, en suggérant à Joseph Kabila que le président Museveni n’a peut-être pas la capacité de protection que le président congolais lui prête. D’autre part, réunifié avec Kinshasa depuis l’accord de Sun City, le pays nande devient susceptible de menacer la pérennité de l’ascendant du Rwanda sur l’Est congolais. Dès lors, la conquête des localités dotées de facilités aéroportuaires aurait l’avantage de prévenir l’ouverture possible d’un nouveau front à l’initiative du président Kabila. De ce point de vue, outre la ville de Beni, Butembo et son aéroport international en construction paraissent stratégiques. Cette éventuelle ambition du Rwanda se trouve confortée depuis que son influence s’étend à l’Ituri ; en contrôlant Beni, Butembo et Lubero, Kigali pourrait ainsi revendiquer son emprise sur nombre de villes congolaises le long d’une bande d’un seul tenant, s’étendant du nord au sud, de Bunia à Uvira.
Deux éléments contrecarrent cependant l’appétit vraisemblable de Kigali pour ces zones septentrionales, dernier obstacle à un contrôle rwandais sur la totalité de la province du Nord-Kivu : la présence de la MONUC (Mission des Nations Unies au Congo) et la réaction prévisible de l’Ouganda, sans compter que l’un comme l’autre ne manqueraient pas d’attirer l’attention de la communauté internationale. Malgré ces obstacles, le Rwanda semble croire qu’il a les ressources humaines et la capacité tactique et logistique pour s’imposer rapidement. Dès le mois de mai 2002, des mouvements de troupes sont signalés aux abords du lac Edouard, notamment à Nyamirima. Plus éloigné de la frontière ougandaise, le village de Bunyatenge, situé à l’extrême sud-ouest du territoire de Lubero, est occupé par le Rwanda le 8 juin 2002. Outre le fait de s’aventurer dans une zone supposée relever de l’influence ougandaise, il s’agit en même temps d’exercer une pression limitée sur Kinshasa, au moment où la réunification de Beni et Lubero avec la capitale est annoncée avec fracas. Kigali se garde cependant d’une avancée plus importante pour ne pas se fermer toutes les portes.
Le 29 mars 2003, le territoire convoité est attaqué sur sa frontière sud-ouest, lors d’une opération probablement destinée autant à tester la communauté internationale qu’à exercer une nouvelle pression sur Kinshasa, afin que le poste de chef d’état-major de la force terrestre soit attribué à Sylvain Buki, proche du Rwanda. L’enjeu est de taille et justifie certainement en grande partie l’action militaire en cours. Quelques localités périphériques tombent très vite aux mains des forces rwandaises et de leurs alliés congolais. Par ailleurs, l’intervention ouvre un front supplémentaire et a donc l’avantage de faire diversion et de déstabiliser l’adversaire à un moment où l’attention est concentrée sur l’Ituri.
Le 8 juin suivant, les combats reprennent de plus belle. Le RCD-Goma annonce dans un communiqué officiel la prise d’Alimbogo, sur la route entre Goma et Lubero. Deux jours plus tard, Kanyabayonga [37] est investi. Lubero tombe le 19 juin, instaurant un contrôle rwandais de fait sur la majeure partie du Nord-Kivu. Le moment choisi et l’ampleur de l’attaque ne sont pas le fait du hasard. L’opération est sans doute une réponse factuelle à l’impressionnant défilé militaire du 17 mai, à Kinshasa. En outre, elle intervient après l’arrivée de soldats gouvernementaux à Beni ; manifestement conforté par l’intervention internationale en Ituri, Kinshasa entend profiter de l’occasion pour reprendre pied dans l’est du pays. Mais à l’approche de Butembo, des pressions américaines obligent le Rwanda à modérer ses prétentions.
Fin novembre 2004, quelques jours après la signature à Dar ès Salaam d’une déclaration pour « la paix, la sécurité, la démocratie et le développement dans les Grands Lacs », de nouvelles incursions rwandaises sèment le trouble. La MONUC fait état le 2 décembre d’« un faisceau d’indices concordants tendant à prouver la présence de troupes rwandaises en République démocratique du Congo ». Le porte-parole de la mission des Nations Unies à Kinshasa détaille : « Nos patrouilles de reconnaissance héliportées ont pu prendre des photos de bivouacs abandonnés et de soldats bien équipés se déplaçant avec de nouveaux uniformes et du nouveau matériel », ajoutant que « ni les maï-maï, ni les Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR), ni l’armée congolaise n’ont ces équipements », à savoir des moyens de communication sophistiqués « dont seule l’armée rwandaise peut disposer » [38]. La veille, le chef de la MONUC à Goma, M’Hand Djalouzi, avait mentionné la présence d’un groupe d’une centaine de soldats soupçonnés d’être des Rwandais dans le territoire de Rutshuru. Avant Noël, les assaillants se rendent maîtres de plusieurs villages sur la route menant à Lubero, malgré l’envoi de plusieurs milliers d’hommes en provenance de la capitale congolaise. Début janvier 2005, un repli est amorcé jusque Kanyabayonga. Cette intervention de Kigali, dans la continuité des attaques précédemment évoquées, s’explique surtout par le rappel à Kinshasa du général de brigade Obed Rwibasira, commandant de la huitième région militaire et allié du Rwanda, décison qui nourrit la crainte de voir Goma un jour reprise en main par les forces de Kinshasa.
L’instabilité persiste dans d’autres zones où existe un risque de perte d’influence rwandaise, à laquelle il paraît vital à Kigali de parer. C’est particulièrement le cas à Bukavu à la fin du printemps 2004. Les affrontements y débutent le 26 mai entre les soldats fidèles au colonel Jules Mutebutsi [39] et ceux des forces gouvernementales de la dixième région militaire, sous le commandement du général Mbuza Mabe. Une semaine plus tard, le général de brigade Laurent Nkunda [40] déplace un millier de ses soldats de Goma vers le Sud-Kivu pour aider Mutebutsi à prendre le contrôle du chef-lieu de la province. Selon Human Rights Watch, ils s’y rendent coupables de graves atteintes aux droits humains [41]. Après leur échec, certains mutins se réfugient au Rwanda tandis que d’autres se retirent vers le Nord-Kivu.
Globalement, et pour conclure sur cette violence entretenue par le Rwanda, le président Kagame semble avoir pour objectif d’éviter que la transition congolaise réussisse car ce succès se retournerait contre son régime qui ne pourrait plus impunément se servir au Congo comme il l’a fait jusqu’à présent. En outre, il n’est pas exclu qu’un Congo uni, structuré politiquement et militairement, ne s’en prenne un jour ou l’autre au Rwanda. Dans ce contexte, il est primordial pour ce dernier de continuer à fragiliser Joseph Kabila, de prouver l’incapacité de ce dernier à gérer la transition au Congo et d’apporter de l’eau au moulin des pessimistes qui pensent que celle-ci ne peut aboutir. Il devient dès lors logique que des progrès dans le processus politique en cours à Kinshasa stimulent les tentatives de déstabilisation de la part de son adversaire. De la même façon, toute initiative subversive de commandants locaux réfractaires au pouvoir de Kinshasa ne peut que recevoir un accueil bienveillant à Kigali. Quant aux membres du RCD-Goma qui s’inscrivent dans la transition, Human Rights Watch suggère qu’ils pourraient eux aussi encourager ou tolérer ces actes, « cherchant peut-être à se réserver des solutions alternatives si le processus de paix n’apportait pas les résultats escomptés » [42].
Enfin, si les dernières incursions rwandaises ont pour objectifs de tester l’Ouganda, de perturber la transition congolaise et de regagner de l’influence dans ce pays (ou d’éviter de trop en perdre), il faut sans doute y ajouter une raison de politique interne : brandir la menace d’un ennemi au Congo permet en effet au président Kagame de resserrer les liens entre les Tutsis, singulièrement au sein du « clan ougandais », à un moment où la tension se polarise autour de Kayumba Nyamwasa.
 
Conclusion et perspectives
 
 
L’analyse qui précède vise à démontrer que les régimes rwandais et ougandais sont bel et bien antagonistes. Chacun tente de s’assurer un maximum de soutiens au cas où une étincelle viendrait mettre le feu aux poudres. En mars 2001, Kampala dénonce officiellement le gouvernement du Rwanda comme hostile à l’Ouganda et franchit ainsi une étape supplémentaire dans le refroidissement des relations entre les deux pays. La lettre de Yoweri Museveni à Clare Short, en août de la même année, confirme la méfiance du président ougandais pour celui qui soutient et tente de fédérer ses opposants, mais son régime n’est pas moins avancé dans ses propres projets de déstabilisation du Rwanda. L’un et l’autre cherchent à réunir leurs opposants respectifs et à trouver l’homme providentiel qui puisse remplacer le rival. Maintes fois annoncé, l’ultime affrontement entre le Rwanda et l’Ouganda n’a cependant pas eu lieu. Clare Short, parfois considérée comme le dernier rempart d’une collision frontale entre les présidents Kagame et Museveni, a perdu ses responsabilités ministérielles en mai 2003 sans que les deux pays ne s’affrontent. Un rapprochement ostensible finit même par voir le jour. Mais si Yoweri Museveni recherche un temps l’apaisement, et si Paul Kagame semble lui emboîter le pas, cette démarche n’écarte pas tout risque de déstabilisation. Autant le spectre d’une guerre directe entre le Rwanda et l’Ouganda s’est éloigné au fil des années, autant l’hypothèse d’un coup d’État appuyé secrètement par le voisin a gagné en probabilité. Fin 2004, la remontée de la tension nous rappelle la précarité de leurs relations.
L’étude de ces relations a également mis en lumière que la naissance du conflit rwando-ougandais est bien antérieure à la première bataille de Kisangani d’août 1999. Les éléments fondateurs de ces tensions sont présents dès les premières années de vie du FPR en Ouganda. C’est peut-être le statut initial d’infériorité du FPR en Ouganda qui est au cœur de la tension grandissante entre les deux régimes. La leçon à tirer de cette origine est double. D’une part, l’antagonisme est peut-être « psychologique » autant que politique ou économique. D’autre part, les guerres successives au Congo, si elles ont incontestablement contribué à exacerber cette rivalité, ne l’ont de toute évidence pas créée mais en sont plutôt des conséquences. Cette dernière observation n’est pas que de pure forme : le différend rwando-ougandais ne sera pas résolu par le seul règlement de crise congolaise, pas plus que cette dernière ne sera résolue sans qu’il soit mis fin à ce contentieux.
La place ici accordée aux rapports entre le Rwanda et l’Ouganda ne paraît pas excessive dès lors que cette querelle bilatérale a imprimé sa marque sur le cours des événements en République démocratique du Congo. Ce géant aux pieds d’argile offre au régime rwandais le terrain idéal pour faire montre de sa puissance et ainsi tenter de corriger le déséquilibre de rang dont il est question plus avant dans cet article. Fort de sa victoire militaire en 1994, le Rwanda devient une puissance régionale émergeante et cherche à faire reconnaître ce constat.
L’avenir n’incite guère à l’optimisme. Le président Kagame – et nombre de Congolais rwandophones lui emboîtent le pas – n’est certainement pas disposé à renoncer à une domination, directe ou indirecte, sur la partie méridionale du Nord-Kivu, dernier bastion d’une influence rwandaise déclinante sur le Congo. Quatre raisons au moins rendent difficile une éventuelle concession : primo, la zone est effectivement stratégique dans le défi adressé à l’Ouganda ; secundo, Goma et son aéroport international constitueraient une base idéale pour lancer une attaque en direction de Kigali ; tertio, une reprise en main de la région par le gouvernement de Kinshasa remettrait en question la mainmise rwandaise sur les lucratifs secteurs des banques, de la téléphonie mobile et, bien sûr, de l’exploitation minière ; quarto, les rwandophones y sont nombreux, voire majoritaires en certains endroits. L’importance des enjeux justifie donc le recours régulier du Rwanda à la force militaire dans cette province du Congo et augure plutôt mal d’un apaisement prochain dans la région du Nord-Kivu.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·   Museveni, Y. (2000), Discours prononcé devant le Parlement ougandais, Kampala, 6 juin.
·   Nations Unies (2002), Conseil de sécurité, Rapport final du Groupe d’experts sur l’exploitation illégale des ressources naturelles et autres formes de richesses de la République démocratique du Congo, document S/2002/1146, New York, 16 octobre, p. 15.
·   Prunier, G. et B. Calas (éds) (1994), « La recherche de la normalisation (1979-1994) », dans L’Ouganda contemporain, Paris, Karthala, p. 131-158.
·   Prunier, G. et A. Guichaoua (éds) (1992), « L’Ouganda et le Front patriotique rwandais », dans Enjeux nationaux et dynamiques régionales dans l’Afrique des Grands Lacs, Université de Lille, Faculté des Sciences économiques et sociales, p. 45.
·   Reyntjens, F. (1999), La guerre des Grands Lacs. Alliances mouvantes et conflits extraterritoriaux en Afrique centrale, Paris, L’Harmattan, p. 170.
·   Reyntjens, F. et S. Marysse (éds) (2002), L’Afrique des Grands Lacs. Annuaire 2001-2002, vol. 6, Paris, L’Harmattan, p. 83-85.
 
NOTES
 
[1] Politologue, spécialiste de l’Afrique centrale et de l’Est, Université Libre de Bruxelles et Université d’Anvers.
[2] Cette recherche est le fruit d’entretiens menés ces cinq dernières années à Kinshasa, à Nairobi, au Kivu, au Rwanda, en Ouganda et en Europe. Elle s’appuie également sur la consultation de nombre de documents confidentiels. Enfin, pour ne pas prendre le risque de mettre en danger leur auteur, nous avons choisi de ne pas identifier la plupart des sources.
[3] Front for National Salvation, la milice combattante créée en 1973 par Museveni durant son exil en Tanzanie.
[4] Sur cette période en Ouganda, voir G. Prunier, « La recherche de la normalisation (1979-1994) », dans G. Prunier et B. Calas (Éds), L’Ouganda contemporain, Paris, Karthala, 1994, p. 131-158, et H. Bernt Hensen et M. Twaddle (Éds), Uganda Now, Londres, James Currey, 1988.
[5] Des Tutsis qui avaient fui le Rwanda à partir de 1959 en réaction aux discriminations et pogroms dont ils faisaient l’objet.
[6] La branche armée du mouvement tutsi en exil est l’Armée patriotique rwandaise (APR), ou en anglais Rwandan Patriotic Army (RPA), rebaptisée en avril 2002, Rwanda Defence Forces.
[7] G. Prunier, « L’Ouganda et le Front patriotique rwandais », dans A. Guichaoua (Éd.), Enjeux nationaux et dynamiques régionales dans l’Afrique des Grands Lacs, Université de Lille, Faculté des Sciences économiques et sociales, 1992, p. 45.
[8] Fin octobre, quelques jours après le retour de Kagame mais avant sa désignation à la tête des forces armées, le mouvement perd encore deux de ses principaux commandants : les majors Peter Bayingana – successeur éphémère de Rwigema – et Chris Bunyenyezi.
[9] Y. Museveni, Conférence de presse, Bruxelles, 10 octobre 1990.
[10] Le Soir, Bruxelles, 8 octobre 1990.
[11] The New Vision, Kampala, 25 mai 1995.
[12] Pas plus que l’Angola dont l’entrée en guerre constitue pourtant un tournant.
[13] Suivant l’expression de Marie-France Cros, dans La Libre Belgique, Bruxelles, 16 juillet 1997.
[14] F. Reyntjens, La guerre des Grands Lacs. Alliances mouvantes et conflits extraterritoriaux en Afrique centrale, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 170.
[15] Cité par F. Reyntjens, La guerre des Grands Lacs…, op. cit., p. 170.
[16] Au prix de dizaines de milliers de victimes et de centaines de milliers de déplacés, depuis septembre 1997, lors de la guerre dite des abacengezi (les « sauveurs » en kinyarwanda), dans le nord-ouest du Rwanda.
[17] Officier de l’armée rwandaise, il est chef d’état-major de l’armée congolaise de décembre 1997 jusqu’à sa révocation par Kabila le 11 juillet 1998. Fidèle parmi les fidèles du président rwandais, il est aujourd’hui chef d’état-major de l’armée.
[18] Pour plus de détails sur le sujet et une analyse des divergences politiques et stratégiques à l’œuvre aux débuts du contentieux, voir B. Leloup, « Rwanda-Ouganda : chronique d’une guerre annoncée ? », dans F. Reyntjens et S. Marysse (Éds), L’Afrique des Grands Lacs. Annuaire 1999-2000, vol. 4, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 127-145.
[19] Y. Museveni, Discours prononcé devant le Parlement ougandais, Kampala, 16 septembre 1998.
[20] Y. Museveni, Discours prononcé devant le Parlement ougandais, Kampala, 6 juin 2000.
[21] Lire à ce sujet la section consacrée au différend rwando-ougandais dans B. Leloup, « Le Rwanda dans la géopolitique régionale», dans S. Marysse et F. Reyntjens (Éds), L’Afrique des Grands Lacs. Annuaire 2000-2001, vol. 5, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 75-93.
[22] Colonel en retraite de l’armée ougandaise, il fut parmi les premiers compagnons de lutte de Museveni et son médecin personnel.
[23] Information personnelle.
[24] Responsable des services de renseignements militaires ougandais après en avoir été le directeur adjoint, il est l’un des fidèles de Museveni et une figure influente du régime. Il est promu lieutenant-colonel au lendemain de la bataille de Kisangani, dont il est un des acteurs, puis colonel en octobre 2001.
[25] Dans le texte : « a number of threats from Rwanda are apparent and recent indicators are that they are likely to translate into actual offensive action against us anytime which calls for ready countermeasures » (information personnelle).
[26] « Whatever the enemy is planning with their internal proxies/collaborators, is a very quick and swift operation banking heavily on the element of surprise. »
[27] Pour de larges extraits de cette lettre, voir B. Leloup, « Les rébellions congolaises et leurs parrains dans l’ordre politique régional », dans F. Reyntjens et S. Marysse (Éds), L’Afrique des Grands Lacs. Annuaire 2001-2002, vol. 6, Paris, L’Harmattan, 2002, p. 83-85. Ce n’est qu’au début du mois d’octobre que son contenu est rendu public.
[28] « Tous pour la paix et le développement », la milice hutue dont la formation est suscitée par le Rwanda quand le RCD-Goma s’apprêtait à jouer le jeu de la transition à Kinshasa. Basée à Goma, elle permettrait également au Rwanda d’offrir aux Hutus du Kivu une organisation dont il a le contrôle.
[29] On sait peu de choses sur ce prétendu mouvement de lutte contre le régime ougandais, si ce n’est que l’expression et son sigle PRA sont utilisés à tour de bras par les autorités de Kampala selon lesquelles le colonel Samson Mande aurait été à l’origine de sa création, en mai 2001 au Rwanda.
[30] Sur les projets de déstabilisation du Rwanda et de l’Ouganda l’un envers l’autre, lire B. Leloup, « Tentatives croisées de déstabilisation dans l’Afrique des Grands Lacs. Le contentieux rwando-ougandais », Politique africaine, n° 96, Paris, Karthala, décembre 2004, p. 124-130.
[31] « One cannot destroy what God has done. God creates Tutsis, Hutus and Twas. No enemy can destroy them. (…) Uganda did not stand aloof as Rwandans died. It joined the RPA in attacking and saving the country from further bloodshed. We are not part of those who watched, so we are not guilty of that crime. »
[32] « Relations are going very well. The improvement is there. The pace at which things are moving is very encouraging. We have been talking about the good old days. It has been a very good discussion. »
[33] Il faut quand même se garder d’exagérer la probabilité d’une telle éventualité et préciser que cet événement, pour plausible qu’il soit, n’est sans doute pas pour demain.
[34] Nations Unies, Conseil de sécurité, Rapport final du Groupe d’experts sur l’exploitation illégale des ressources naturelles et autres formes de richesses de la République démocratique du Congo, document S/2002/1146, New York, 16 octobre 2002, p. 15.
[35] Nations Unies, Conseil de sécurité, Rapport final du Groupe d’experts sur l’exploitation illégale des ressources naturelles…, op. cit., p. 6.
[36] Les territoires de Rutshuru, Masisi, Walikale et Goma.
[37] Agglomération située à la frontière entre la zone tenue par le Rwanda et celle d’influence ougandaise à laquelle elle est rattachée.
[38] Cité par La Libre Belgique, Bruxelles, 3 décembre 2004.
[39] Militaire munyamulenge du RCD-Goma, il est intégré dans l’armée nationale avant d’en être suspendu en février 2004.
[40] Militaire congolais tutsi formé au Rwanda et servant dans les rangs du RCD-Goma, il était l’un des officiers en charge du commandement des soldats qui ont tué des civils et commis de nombreux viols et pillages à Kisangani en mai 2002. Malgré ces crimes, il est proposé par son mouvement pour un poste de direction au sein de l’armée unifiée, avant de lui-même renoncer à se placer sous l’autorité de Kinshasa.
[41] Pour plus de détails, lire Human Rights Watch, Crimes de guerre à Bukavu, New York, 12 juin 2004.
[42] Human Rights Watch, op.cit., p. 1.
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Les territoires de Rutshuru, Masisi, Walikale et Goma. Suite de la note...
[37]
Agglomération située à la frontière entre la zone tenue par...
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Cité par La Libre Belgique, Bruxelles, 3 décembre 2004. Suite de la note...
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Militaire munyamulenge du RCD-Goma, il est intégré dans l’a...
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Militaire congolais tutsi formé au Rwanda et servant dans l...
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[41]
Pour plus de détails, lire Human Rights Watch, Crimes de gu...
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[42]
Human Rights Watch, op.cit., p. 1. Suite de la note...
Afrique des Grands Lacs : altitude et densité