2005
Afrique contemporaine
Dossier « Pétrole »
Démocraties pétrolières
Paul Collier
Anke Hoeffler
[1]
Il y a de plus en plus de pays en développement riches en pétrole, dont le niveau de maturité démocratique se traduit par la tenue d’élections dans un système de compétition électorale. Les cours élevés du pétrole ont renforcé l’importance du rôle de cette ressource dans les actuels pays exportateurs. Parallèlement, la découverte de nouveaux gisements en Afrique de l’Ouest et en Asie centrale permet à d’autres pays de jouir à leur tour de la manne pétrolière. Enfin, les pressions constantes exercées au niveau mondial en faveur de la démocratisation, notamment au Moyen-Orient, ont introduit la compétition électorale dans des économies pétrolières qui, jusqu’ici, étaient essentiellement autocratiques. L’article démontre que les pays en développement riches en pétrole se prêtent mal à la compétition électorale sauf si celle-ci s’accompagne de mécanismes de contrôles de l’exercice du pouvoir (système de contre-pouvoirs) particulièrement solides. Ce n’est malheureusement pas le cas dans la plupart des pays riches en pétrole dont les systèmes de contre-pouvoirs sont, jusqu’ici, restés peu efficaces, même si on leur applique les critères moins rigoureux des pays en développement.
Oil-rich developing countries that are sufficiently democratic to have electoral competition are becoming far more common. High oil prices are making oil more important in existing oil exporters, and new discoveries are spreading oil rents around West Africa and Central Asia. Finally, the continuing global push to democratization, notably in the Middle East, is bringing electoral competition to some traditionally autocratic oil economies. This paper presents evidence that oil-rich developing countries are particularly ill-suited to electoral competition unless it is complemented by unusually strong checks and balances. To date, in contrast to these needs, the oil-rich societies have had weak checks and balances even by the modest standards of developing countries.
Jusqu’il y a peu, la dénomination de « démocratie pétrolière » relevait de l’oxymore. Des régimes autocratiques gouvernaient l’ensemble des pays du Moyen-Orient dépositaires des plus importantes réserves pétrolières mondiales, ce schéma s’appliquant aussi à la plupart des autres économies pétrolières du globe. De façon générale, on pouvait conclure que la rente pétrolière avait considérablement réduit l’essor de la démocratie dans les pays producteurs (Ross, 2001). Cependant, les choses évoluent. La démocratie gagne du terrain dans les économies pétrolières et des pays démocratiques deviennent producteurs de pétrole. La démocratisation des économies pétrolières n’est pas un effet du hasard. Elle s’inscrit dans un programme précis, conduit à l’initiative des États-Unis, et considéré comme essentiel pour le Moyen-Orient. Les autres grandes économies pétrolières – l’Indonésie, le Mexique, le Nigeria et le Venezuela – se sont démocratisées sans avoir eu à subir la pression qui s’exerce sur le Moyen-Orient. La découverte de pétrole dans des pays démocratiques est un effet indirect des efforts entrepris par les États-Unis pour diversifier leurs sources d’approvisionnement et pour réduire leur dépendance à l’égard du Moyen-Orient. C’est ainsi que de nouveaux gisements ont été trouvés dans plusieurs pays démocratiques à faible revenu, tels que la Côte d’Ivoire, la Gambie, São-Tomé et Príncipe, le Sénégal et le Timor-Leste.
La plupart du temps, les revenus tirés du pétrole et d’autres ressources naturelles ont été mal gérés. Très peu de pays ont su saisir les opportunités que ces ressources leur offraient. Historiquement, on peut distinguer trois étapes dans l’explication de ce phénomène. La première est reprise dans les cours élémentaires d’économie : les revenus tirés d’une ressource naturelle en forte demande sur le marché mondial nuisent à la compétitivité des autres industries d’exportation en augmentant le taux de change réel. Ce phénomène a été baptisé dutch disease (syndrome hollandais), en raison de l’impact négatif historiquement exercé sur l’industrie manufacturière des Pays-Bas par la hausse des exportations de gaz naturel du pays. La deuxième étape d’explication est enseignée aujourd’hui dans les cours avancés d’économie : les considérations liées au niveau du taux de change réel sont remplacées par celles relatives à sa volatilité. Cette préoccupation s’inscrit parfaitement dans un débat plus large sur la façon dont cette volatilité peut influer sur les investissements. La dernière étape d’explication reflète la fusion récente de l’économie et des sciences politiques (souvent l’œuvre d’économistes travaillant au sein d’administrations publiques). Le point central en est le clientélisme : les revenus pétroliers encouragent le monde politique à se désintéresser de la fourniture de biens collectifs au profit d’un clientélisme pratiqué à des fins personnelles. Toutefois, les pratiques clientélistes peuvent être limitées par des institutions imposant au politique l’obligation de rendre compte. Le rôle clé tenu ici par la gouvernance offre une perspective encourageante : puisque la démocratie renforce l’obligation de rendre compte, les démocraties pétrolières tireront mieux parti des revenus pétroliers que les autocraties qu’elles supplanteront probablement.
Heureusement, les économies riches en ressources naturelles sont loin d’avoir toutes de telles institutions. S’il est vrai que la disponibilité de richesses naturelles modifie les institutions d’un pays, il est vrai aussi que la plupart des pays disposaient déjà d’institutions avant de découvrir leurs ressources naturelles : les différences institutionnelles existant de par le monde vont donc se refléter aussi parmi les pays riches en ressources. Cette situation permet d’expliquer de façon chiffrée la dynamique des rapports entre institutions politiques et richesses naturelles et d’avoir, ainsi, un outil intéressant permettant de prévoir la façon dont les démocraties pétrolières vont évoluer. Le présent essai présente de nouveaux arguments en faveur de la thèse suivante : la démocratie, loin de résoudre les problèmes que peuvent apporter des richesses naturelles, risque de les aggraver. À ce jour, la démocratie et la richesse en ressources naturelles forment un attelage qui fonctionne mal. Les expériences passées apportent un début de solution à ce problème. L’abondance de ressources naturelles pourrait requérir une approche de la démocratie très différente, où l’importance des mécanismes politiques qui déterminent la façon de parvenir au pouvoir va diminuer au profit des mécanismes qui régissent la manière dont le pouvoir est exercé. Dans ce contexte, la compétition électorale va perdre de son importance par rapport aux modes de contrôle des pratiques politiques. Malheureusement, c’est l’inverse que nous risquons de voir se produire dans les démocraties pétrolières, avec le soutien involontaire des médias internationaux.
Pétrole, démocratie et croissance : une sombre réalité
Le présent article, fondé sur des études statistiques, n’a pas pour objectif d’en présenter le détail mais d’en examiner les implications. Il est néanmoins utile que le lecteur ait une notion du type d’analyse utilisé. Nous avons mis au point une méthode permettant de calculer, pour chaque pays et pour la période allant de 1970 à nos jours, les revenus tirés des ressources naturelles – une marge brute de revenus, obtenue en soustrayant le coût d’extraction de ces ressources des prix mondiaux et exprimée en pourcentage du PIB. Nous avons ensuite rapproché ces revenus et les institutions politiques de chaque pays, en ayant recours au système normalisé d’évaluation quantitative utilisé en sciences politiques pour évaluer le niveau de démocratie (système « Polity IV »). Le tableau 1 présente les statistiques descriptives. Nous comparons trois groupes de pays : les pays membres de l’OCDE, les pays non-membres de l’OCDE qui n’ont pas de revenus pétroliers et les pays non-membres de l’OCDE qui par contre ont des revenus. Comme l’on pouvait s’y attendre, les pays qui ne sont pas membres de l’OCDE ont, en moyenne, des notes inférieures à celles des pays membres de l’OCDE – pour ce qui est de la démocratie en général et du nombre de systèmes de contre-pouvoirs
[2] politiques qui sont en place. Toutefois, on observe de grandes différences entre pays en développement selon l’importance des revenus qu’ils tirent de leurs ressources naturelles. Le tableau montre que ces différences se creusent, selon qu’il s’agit de pays producteurs de pétrole ou non. Le pétrole se démarque des autres ressources naturelles en ce sens qu’il représente de loin la source de revenus la plus importante.
Tableau 1A
Évaluation de la démocratie. (Plus la note est élevée, plus la compétition électorale est forte.)
Période OCDE Pays non pétroliers (hors OCDE) Pays pétroliers (hors OCDE) 1970-1998 9,51 (1,71) 3,48
(3,80) 1,30 (2,83) 1970 8,3 (3,63) 2,74 (3,56) 0,85 (2,53) 1974 9,32
(2,31) 2,01 (3,48) 1,0 (2,71) 1978 9,67 (0,66) 2,37 (3,67) 0,66
(2,14) 1982 0,43 (1,80) 2,51 (3,70) 1,38 (2,93) 1986 9,81 (0,68) 2,83
(3,78) 1,04 (2,66) 1990 9,90 (0,30) 3,82 (3,89) 1,78 (3,03) 1994 9,90
(0,30) 5,10 (3,56) 1,83 (3,26) 1998 9,68 (0,9) 5,01 (3,54) 2,14
(3,40) Note : l’écart-type est signalé entre parenthèses. On entend par économies pétrolières celles dont les revenus pétroliers atteignent au moins 5 % du PIB.
Tableau 1B
Évaluation des contre-pouvoirs. (Plus la note est élevée plus les contre-pouvoirs sont développés.)
Période OCDE Pays non pétroliers (hors OCDE) Pays pétroliers (hors OCDE) 1975-1998 4,07 (1,36) 2,21
(1,67) 1,5 (1,17) 1974 4,08 (1,68) 1,65 (1,23) 1,03 (0,17) 1978 3,90
(0,94) 1,64 (1,13) 1,20 (0,65) 1982 4,05 (1,28) 1,83 (1,28) 1,42
(1,06) 1986 4,05 (1,12) 1,95 (1,52) 1,31 (0,74) 1990 4,29 (1,62) 2,22
(1,84) 1,46 (1,03) 1994 4,25 (1,89) 2,75 (1,64) 2,43 (2,04) 1998 3,68 (0,95) 2,93
(2,08) 2,04 (1,53) Note : l’écart-type est signalé entre parenthèses.
Notre analyse utilise une approche classique : nous calculons d’abord les croissances moyennes sur des périodes de quatre ans allant de 1970 à 2002. Nous tentons ensuite d’expliquer ces résultats de la croissance à partir des caractéristiques qui prévalaient au début de chaque période, notamment le niveau des revenus tirés des ressources et la situation sur le plan de la démocratie. Notre échantillon comprend des pays de toutes les régions du monde, hormis les pays de l’OCDE. Il a été constitué sur la base des données disponibles. Nous avons ensuite procédé à une analyse de régression dont les principaux résultats sont présentés dans le tableau 2. Des résultats plus détaillés sont présentés dans Collier et Hoeffler (2005b).
Tableau 2
Croissance, démocratie et revenus tirées des ressources naturelles
(1) (2) (3) (4) (5) (6) Ln PIB -0,219 -0,138 -0,482 -0,522 -0,256 -0,296 (0,104) (0,533) (0,044)** (0,030)** (0,266) (0,195) ResNat.t-1 -0,051 0,009 0,030 0,024 0,027 0,005 (0,042)** (0,755) (0,267) (0,402) (0,329) (0,852) Démocratie 0,145 0,184 0,123 0,114 0,112 0,114 (0,002)*** (0,001)*** (0,029)** (0,053)* (0,129) (0,143) ResNat*Dem -0,020 -0,026 -0,029 -0,075 -0,027 -0,063 (0,002)*** (0,001)*** (0,000)*** (0,025)** (0,001)*** (0,002)*** ResNat*Contre-pouvoirs 0,033 0,034 0,039 0,088 0,031 0,090 (0,033)** (0,062)* (0,030)** (0,164) (0,091)* (0,033)** Liberté presse 0,638 0,660 (0,041)** (0,049)** ResNat*Dem* LibPresse 0,019 (0,083)* ResNat* Contre-pouvoirs* Lib Presse -0,029 (0,177) CPIA 1,417 1,425 (0,000)*** (0,000)*** Res Nat*Dem*CPIA 0,016 (0,115) ResNat* Contre-pouvoirs -0,017 *CPIA (0,373) Asie de l’Est 2,901 3,432 2,067 2,073 3,834 3,831 (0,000)*** (0,000)*** (0,001)*** (0,001)*** (0,000)*** (0,000)*** Europe de l’Est & du Centre 0,648 1,078 0,904 0,960 1,278 1,293 (0,292) (0,147) (0,195) (0,166) (0,077)* (0,070)* Moyen-Orient
& Afrique du Nord 0,155 0,883 0,172 0,213 0,613 0,472 (0,750) (0,162) (0,785) (0,736) (0,366) (0,497) Asie du Sud 0,476 1,080 0,551 0,506 1,400 1,334 (0,333) (0,045)** (0,287) (0,325) (0,011)** (0,014)** Afrique sub-saharienne -1,198 -0,679 -1,064 -1,111 -0,589 -0,652 (0,006)*** (0,177) (0,028)** (0,024)** (0,265) (0,216) Observations 720 520 520 520 460 460 R au carré 0,159 0,179 0,234 0,239 0,191 0,198 Note : Variable dépendante : croissance annuelle moyenne. Valeurs p robustes signalées entre parenthèses :
* significatif à 10 % ; ** significatif à 5 % ; *** significatif à 1 %. Les analyses de régression contiennent des variables temporelles fictives
(non signalé).
On notera que cette analyse de la croissance, pourtant conventionnelle, fait souvent l’objet de critiques : on reproche à ses résultats leur manque de fiabilité à cause de leur caractère endogène (modèle autorégressif à erreurs liées). On peut, en effet, faire valoir que des caractéristiques telles que la démocratie sont, elles-mêmes, le résultat du développement économique et ne peuvent donc pas servir de variables explicatives. Néanmoins, cette critique s’applique surtout à une analyse des effets de la démocratie, en tant que tels, plutôt qu’au sujet que nous traitons ici, à savoir l’effet différentiel de la démocratie dans les pays dont les revenus tirés des ressources naturelles sont importants. De plus, le recours à une correction classique du problème, à savoir l’utilisation de variables instrumentales, ne modifie pas nos résultats.
Ceux-ci montrent une grande cohérence dans l’explication. Les revenus tirés du pétrole et d’autres ressources naturelles se marient particulièrement mal avec les tensions de la compétition électorale si celle-ci n’est pas doublée d’un système de contre-pouvoirs politiques. Nos mesures de la démocratie et des revenus tirés des ressources naturelles constituent un ensemble continu, ne comprenant aucune valeur seuil de l’indicateur de démocratie à partir de laquelle un pays est considéré comme « démocratique ». Il n’inclut également aucun seuil de l’indicateur des richesses en ressources naturelles à partir duquel un pays est considéré comme « riche ». Une « démocratie pétrolière » n’est donc pas un type de pays bien défini mais plutôt un « type idéal » duquel les pays se rapprochent plus ou moins. Dans notre analyse, le « type idéal » de démocratie pétrolière dysfonctionnelle correspond à un pays où la compétition électorale est intense (c’est-à-dire, un pays dont le « score » pour l’indicateur « démocratie » est élevé) et dont la part des revenus pétroliers dans le PIB est importante mais où le système de contre-pouvoirs politiques est peu développé. Nous observons que plus une société se rapproche de cette démocratie pétrolière type, plus ses résultats en termes de croissance ont tendance à se détériorer. Cette situation est illustrée dans le tableau 2, colonne 1 : le coefficient de corrélation entre la croissance du PIB et le niveau de démocratie d’un pays est fortement négatif pour les pays pétroliers. Cet effet négatif de la « démocratie » sur la croissance est propre aux sociétés dont les revenus des ressources naturelles sont importants. S’ils ne le sont pas, les démocraties – même celles dont les systèmes de contre-pouvoir sont peu efficaces
– ont des performances de croissance supérieures aux autocraties. Il est donc encourageant de constater que la démocratie a des conséquences économiques favorables. L’analyse traditionnelle de la démocratie ne fait pas de distinction entre les pays riches en ressources et ceux qui en ont peu, et a tendance à conclure que la démocratie n’a aucune incidence nette (Tavares et Wacziarg, 2001). Par contre, lorsque les ressources naturelles procurent d’importants revenus, les résultats de la croissance des autocraties sont meilleurs que ceux des démocraties. Les variations d’effets sont très importantes. En l’absence de revenus issus des ressources naturelles, un régime politique totalement démocratique « surclasse » une autocratie despotique d’environ 1,5 point de croissance par an. Lorsque ces revenus atteignent 8 % du PIB, l’avantage de la démocratie en matière de croissance disparaît. Au-delà de ce seuil, l’effet net de la démocratie non assortie d’un système efficace de contre-pouvoirs politiques sera négatif. Par exemple, dans un pays dont les revenus tirés des ressources naturelles atteindraient 20 % du PIB, et dans lequel il n’y aurait pas de système de contre-pouvoir, le passage de l’autocratie à une situation de compétition électorale intense aurait pour effet de réduire le taux de croissance de 2,1 points de pourcentage par an.
De quelle manière la démocratie amoindrit-elle la capacité d’exploiter les revenus provenant des ressources naturelles ? Pour répondre à cette question, il fallait des données plus détaillées. Nous avons donc dû réduire la taille de notre échantillon. Dans la colonne 2 du tableau 2, nous avons utilisé les mêmes variables que dans la colonne 1 sur cet échantillon réduit. Dans les colonnes suivantes, nous avons conservé le même échantillon réduit tout en ajoutant d’autres variables. La première explication aux différences de croissance entre pays réside dans le choix des politiques économiques nationales, ce qui n’a rien de surprenant. En utilisant le système de notation de la Banque mondiale (évaluation des politiques et des institutions nationales
– CPIA) pour mesurer les politiques économiques, nous constatons que le taux de croissance est plus sensible aux différences en matière de politiques lorsque les rentes tirées des ressources naturelles sont importantes (voir colonnes 3 et 4). La question qui s’ensuit est évidemment de savoir quels sont les choix les plus efficaces, ou à l’inverse les moins avisés, en matière de politiques. Dans la mesure où une augmentation des revenus issus des ressources naturelles entraîne souvent un gonflement de l’appareil étatique, nous avons « neutralisé » la part des dépenses publiques dans le PIB. Notre analyse confirme des résultats bien connus, à savoir que des dépenses publiques plus élevées sont généralement associées à un taux de croissance plus faible. Cependant, nous observons aussi que la neutralisation du niveau des dépenses publiques n’atténue pas l’effet négatif de la variable de « niveau démocratique » sur la capacité à utiliser au mieux les revenus tirés des ressources naturelles. On peut donc conclure que la médiocrité des résultats dans les démocraties riches en ressources naturelles ne peut pas être imputée à un excès de dépense publique. Cette conclusion nous a amené à nous intéresser à la composition de celle-ci. Comme l’investissement est le facteur qui influence le plus la croissance économique, nous avons donc « neutralisé » la part de l’investissement dans le PIB et avons constaté une atténuation de l’effet négatif sur la croissance de la démocratie. La conclusion serait donc que les démocraties riches en ressources naturelles n’investissent pas suffisamment. Tavares et Wacziarg (2001) notent qu’en général, les démocraties ont tendance à faire du « sous-investissement ». Or, dans les sociétés riches en ressources naturelles, l’investissement est, de toute évidence, particulièrement important puisque c’est de cette façon que les revenus tirés des ressources peuvent se traduire en une augmentation durable des revenus. Mais la conclusion de l’analyse va plus loin : ce n’est pas seulement le taux d’investissement qui est en cause, mais le rendement des investissements. Les démocraties riches en ressources naturelles non seulement n’investissent pas assez mais elles investissent mal.
Alors pourquoi les démocraties font-elles généralement « fausse route », lorsqu’elles fleurissent dans un environnement riche en ressources naturelles, alors qu’en absence de ce type de rentes, la démocratie améliore la performance économique ?
Pourquoi les démocraties pétrolières font-elles « fausse route » ?
Pour comprendre en quoi les démocraties pétrolières font « fausse route », il nous faut commencer par clarifier le concept de démocratie. Certaines de ses formes peuvent être passablement différentes d’un endroit à l’autre, comme le système présidentiel l’est du système parlementaire, le vote à la proportionnelle du vote à la majorité simple. Cependant, au-delà de ces nuances de conception, il est essentiel de distinguer les mécanismes qui régulent la façon dont le pouvoir est acquis et ceux qui déterminent la manière dont il est exercé. Les premiers se rapportent à la compétition électorale et les seconds aux moyens de contrôle.
Notre premier argument est lié au fait que l’abondance des revenus produits par des ressources naturelles modifie la façon dont se déroule la compétition électorale. Elle ouvre surtout la porte au clientélisme. Le principe même de la compétition électorale contraint les partis politiques à attirer les votes de la manière la plus efficace possible au moindre coût. Dans des circonstances normales, cela consiste à fournir des biens publics, infrastructures ou défense par exemple, meilleurs que ceux procurés par les rivaux. Poussée à l’extrême, cette politique se transforme en un clientélisme exercé à des fins personnelles : l’argent public sert à acheter les électeurs. De toute évidence, s’il ne s’agissait que de corrompre le plus grand nombre possible d’électeurs, un parti offrant des biens publics devrait l’emporter sur un parti clientéliste : le miracle technologique des biens publics profite en effet à tous. Les électeurs sont donc normalement plus avantagés par la distribution d’argent public sous forme de biens collectifs que par celle de pots-de-vin attribués à des individus. Toutefois, un parti politique peut commencer à trouver le clientélisme rentable dès l’instant où il lui est possible d’acheter des voix en masse en corrompant quelques leaders d’opinion : le côté universel des biens collectifs semble à ce moment de moindre intérêt. Dans certains cas, pour prendre des décisions, les populations font en effet plus confiance aux leaders d’opinion qu’à ce qu’ils voient de leurs yeux. L’analyse décrivant un tel comportement fait partie de la théorie des cascades d’opinion dont les industries de la mode constitue une illustration classique en dehors du domaine de la politique (voir l’étude disponible de Bikhchandani et al., 1998). Même s’il est logique pour les entreprises de la mode de concentrer leurs efforts de marketing sur les leaders d’opinion, c’est lorsque le choix est individuel que la probabilité de voir apparaître des cascades d’opinion est la plus élevée. Le vote est l’exemple classique d’un tel type de choix. La pratique du vote en bloc est la plus probable lorsqu’il existe une forte loyauté de l’électeur à l’égard de sa communauté ethnique et lorsque l’électeur type ne dispose pas de suffisamment d’informations objectives : fondamentalement, ce sont là des conditions que l’on retrouve dans de nombreux pays en développement. Nous constatons en effet de façon empirique que l’effet négatif de la démocratie sur la gestion des revenus tirés des ressources naturelles est renforcé par ces deux aspects. Plus la société est ethniquement diversifiée, pire est la performance des démocraties riches en ressources naturelles. De même, moins leur presse est libre, pires sont leurs résultats. Nous notons que la liberté de la presse contribue d’autant plus à la croissance que les revenus provenant des ressources naturelles sont importants (tableau 2, colonnes 5 et 6). Supposons que nous admettions l’idée que, dans un contexte caractérisé par la loyauté ethnique et l’absence de liberté de la presse, la politique du clientélisme soit plus efficace politiquement que celle de la fourniture de biens collectifs. Cela ne répond toujours pas à la question de savoir pourquoi ce problème prend une importance disproportionnée dans les sociétés riches en ressources naturelles. Après tout, dans de nombreuses sociétés, il y a une diversité ethnique et peu de liberté de la presse.
Dans beaucoup de sociétés, le clientélisme pourrait être un moyen plus efficace pour attirer des voix que la fourniture de biens collectifs. Toutefois, dans la plupart des cas, c’est une stratégie politique qui est tout simplement irréalisable. Pour être réalisable, il faut que le parti politique au pouvoir soit en mesure de détourner des fonds publics. Bien entendu, une différence fondamentale entre l’utilisation de revenus pour la fourniture de biens publics ou à des fins clientélistes, réside dans le fait que ce dernier type d’utilisation viole toutes les règles des « procédures acceptables » en matière de gestion des ressources publiques. Pour financer le clientélisme, il faut d’abord que le gouvernement détourne des fonds publics prévus au budget pour alimenter des caisses noires. Si les modes de contrôle financier mis en place pour éviter les détournements sont stricts, la pratique du clientélisme devient tout simplement trop onéreuse pour être réalisable. À notre avis, c’est dans ce cas que les revenus provenant des ressources naturelles jouent un rôle néfaste. Des contrôles efficaces exercés sur le pouvoir doivent permettre de mettre la société à l’abri du clientélisme même si, du fait de la compétition électorale, les partis politiques pouvaient être tentés de jouer ce jeu si on leur en laissait la possibilité. Heureusement pour les sociétés qui disposent de systèmes de contrôle efficaces, ceux-ci sont renforcés par la sélection des politiciens sur base de leur motivation personnelle. Là où le clientélisme n’est pas possible, les personnes attirées par la politique sont celles qui s’intéressent aux questions de fourniture de biens collectifs. Naturellement, dans les sociétés où le clientélisme est possible, c’est le contraire qui se produit : le monde politique a davantage tendance à attirer les escrocs que les altruistes.
Les revenus tirés des ressources naturelles affaiblissent le contrôle politique pour une raison évidente : ils réduisent le besoin de taxation. La modicité des taxes n’incite pas les citoyens à exercer leur droit de regard sur la chose publique. Alors que, dans sa forme générale, cette sape de la responsabilité est comprise depuis longtemps, elle est habituellement perçue comme une explication de la propension des pays riches en ressources naturelles à être autocratiques. Notre principal argument est que cette même dilution de la responsabilité agit dans les régimes politiques qui, au moins sur le plan de la compétition électorale, sont démocratiques. Ce n’est pas la compétition électorale elle-même qui est sapée mais le contrôle politique du mode d’exercice du pouvoir. En particulier, nous constatons que les revenus provenant des ressources naturelles affaiblissent graduellement les systèmes de contre-pouvoirs et dégagent de ce fait la compétition électorale de la finesse des procédures légales. Les partis politiques sont alors libres d’avoir recours au clientélisme s’ils le souhaitent pour obtenir des voix, et dans un contexte de loyauté ethnique et d’absence de liberté de la presse, c’est le moyen le plus efficace d’attirer les électeurs. Dans un tel environnement, un parti peu réaliste qui choisit les biens collectifs comme moyen d’acquérir des suffrages, perdra tout simplement les élections.
Les spécialistes en sciences politiques ont, à présent, mis au point un outil quantitatif pour mesurer les contrôles politiques exercés sur le pouvoir. Comme tout instrument de quantification, ce système a ses faiblesses. Il se contente de totaliser dans chaque pays le nombre de types de contre-pouvoirs existants, parmi une liste de dix-sept, dans le système politique considéré (Keefer et Stasavage, 2003). Ainsi mesurés, ces moyens de contrôle sont corrélés avec le système de mesure du « niveau de démocratie » précédemment utilisé. Les deux systèmes d’évaluation sont malheureusement très différents. L’évaluation conventionnelle de la démocratie porte essentiellement sur la compétition électorale. Lorsque nous combinons ces deux systèmes d’évaluation pour expliquer les résultats de la croissance, nous remarquons qu’ils ont des corrélations négatives mais significatives avec les revenus issues des ressources naturelles (voir notre analyse de régression de base, tableau 2, colonne 1). Alors que la démocratie a un effet négatif sur la contribution des revenus tirés des ressources naturelles à la croissance, les contre-pouvoirs ont un effet stimulant sur cette dernière. L’effet sur la croissance est hautement négatif lorsque la démocratie atteint un score élevé grâce à une compétition électorale intense et que le score des moyens de contrôle est bas. Au contraire, avec des contrôles suffisamment puissants, une démocratie pétrolière peut réussir sur le plan économique. Nous pouvons, dans une certaine mesure, établir avec précision la raison pour laquelle les moyens de contrôle sont si importants pour les démocraties riches en ressources naturelles. Cela nous ramène à la décision d’investissement : les moyens de contrôle contribuent à améliorer la rentabilité des investissements.
La comparaison de deux expériences de transition démocratique au Nigeria (l’une manquait de contre-pouvoirs tandis que l’autre les privilégiait) illustre de façon spectaculaire la manière dont les moyens de contrôle peuvent contribuer à améliorer le retour sur investissement. La première était la transition du régime militaire à la démocratie qui a eu lieu en 1978. Le nouveau gouvernement démocratique du président Shagari a été un exemple classique de compétition électorale basée sur le clientélisme et non contrôlée par des systèmes de contre-pouvoir. L’un des premiers actes de ce gouvernement a été de revenir sur un important projet d’investissement public relatif à la construction d’un barrage dont le marché avait été attribué sous le régime militaire. Le marché a été réattribué mais son coût est passé de 120 à 600 millions de dollars (Bevan et al, 1999, p. 91). Les hommes politiques ayant dépensé des fortunes pour s’acheter les voix qui leur avaient permis d’être élus, il leur fallait récupérer de toute urgence leur investissement. L’autre expérience de transition concerne le début du second mandat électoral du président Obasanjo, en 2003. Son premier mandat électif avait constitué, tout comme celui de Shagari, une transition d’un régime militaire à la démocratie et était, en fait, une réédition de ce régime. La compétition électorale avait été intense : à la fin du premier mandat du Président, 80 % des sénateurs en exercice avaient été battus. Par contre, les contre-pouvoirs n’existaient pratiquement pas : le régime n’avait pas eu le temps de les mettre en place et de puissants intérêts particuliers s’y étaient opposés. Au début de son second et dernier mandat, le président Obasanjo a commencé, avec beaucoup de courage, à introduire les contre-pouvoirs qui faisaient défaut. L’un des premiers moyens de contrôle mis en place, surprenant parce qu’il n’existait pas dans le passé, a été le fait d’imposer que les projets d’investissements publics passent par des appels d’offre. Lors de son introduction, cette contrainte a été appliquée de manière légèrement rétrospective à certains projets qui avaient déjà été approuvés. Le passage d’appel d’offre pour ces projets a permis de réduire leur coût initial de 40 % en moyenne (Collier et Hoeffler, 2005a). Cet exemple – l’augmentation des coûts générée par une compétition électorale non contrôlée et la réduction des coûts produite par des contrôles de base – illustre les dangers qui menacent les démocraties pétrolières. Les événements se déroulant actuellement au Venezuela, où, dans le cadre d’une compétition électorale permanente, les contre-pouvoirs semblent en passe de considérablement s’affaiblir, constituent un autre exemple des effets opposés produits par les revenus pétroliers dans des démocraties disposant de contre-pouvoirs et dans celles qui n’en ont pas.
Notre démonstration des avantages qu’il y a à imposer un contrôle de la sphère politique n’est pas une capucinade sur les vertus des contre-pouvoirs politiques. Il ne faudrait pas s’en servir comme argument en faveur ou à l’encontre de ces derniers. Nos résultats sont, en effet, spécifiques aux démocraties tirant d’importants revenus de leurs ressources naturelles, et ce serait en faire un usage abusif que de les généraliser aux économies pauvres en ressources.
Nous nous sommes intéressés à la façon dont la démocratie influe sur la croissance. Celle-ci n’est pas seulement une bonne chose en soi, elle produit également un effet en retour sur la démocratie. Comme beaucoup d’autres chercheurs, nous constatons en particulier que les moyens de contrôle politiques sont renforcés par un niveau élevé de revenu par habitant. Par exemple, Glaeser et al. (2004) ont récemment démontré que le développement économique entraînait progressivement des changements institutionnels salutaires. Les institutions politiques reflètent donc, en partie, la croissance passée tout comme elles influencent la croissance future.
Dans le processus historique de développement politique d’un pays, ce résultat n’est pas sans danger. Une société à faibles revenus mais riche en ressources naturelles, passant brutalement à la compétition électorale et à une démocratie bancale, court le risque de tellement mal exploiter son potentiel que cela l’empêchera de se développer. Cela lui fermera la voie suivie par la plupart des sociétés pour aboutir à une forme équilibrée et plus complète de démocratie, à savoir le développement économique.
Par contre, si une telle société pouvait introduire des contre-pouvoirs efficaces et les maintenir ne fût-ce que pour un temps – par exemple par le biais d’une phase de leadership politique exceptionnellement clairvoyant –, la croissance qui en résulterait viendrait garantir par la suite le maintien des contre-pouvoirs. Cette approche doit orienter notre stratégie par rapport aux démocraties pétrolières.
Est-ce alors le retour de l’autocratie ?
Ces constatations plutôt déroutantes semblent suggérer que les sociétés riches en ressources naturelles devraient demeurer autocratiques. Bien que la démocratie soit un bienfait en soi, il y a des raisons de faire preuve de prudence en encourageant un groupe important de pays riches en ressources naturelles à la pratiquer.
Même si, dans certaines conditions, l’autocratie semble effectivement fonctionner de façon satisfaisante du point de vue étroit de la croissance économique, elle produit généralement des effets très négatifs dans le contexte particulier de la diversité ethnique, (Collier, 2000 ; Alesina et Ferrara, 2004). L’incroyable réussite de la Chine séduit beaucoup de dirigeants Africains autocrates mais le parallèle est totalement trompeur. Dans les sociétés à diversité ethnique, l’autocratie réduit globalement la croissance. Si la Chine est un exemple d’autocratie homogène, beaucoup d’autocraties africaines s’exercent dans un contexte de diversité ethnique. La raison la plus probable pour laquelle l’autocratie ralentit la croissance dans un contexte de diversité ethnique est qu’elle tend à favoriser le groupe restreint qui soutient l’autocrate. Dans les sociétés à diversité ethnique, les autocrates dépendent typiquement de l’appui de leur propre groupe ethnique. Plus la société est diversifiée, plus il y a de chances pour que ce groupe soit réduit. Plus la base de soutien social dont jouit l’autocrate est limitée, plus la politique économique sera encline à sacrifier la croissance pour pouvoir redistribuer des revenus à cette base.
C’est pourquoi, dans le contexte de diversité ethnique habituellement présent dans les économies pétrolières africaines – ainsi qu’en Irak –, l’autocratie n’a pas réussi à créer les conditions favorables à la croissance et son retour ne laisse présager aucune amélioration. La conséquence fâcheuse en est que la compétition électorale ne suffit pas à surmonter le blocage de la croissance dû à l’autocratie ; elle ne fait que transformer cette forme de stagnation en un gaspillage des ressources encore plus diffus, par le biais du clientélisme. Dans une situation de diversité ethnique et de revenus issus des ressources naturelles, la compétition électorale est nécessaire mais pas suffisante.
Les sociétés riches en ressources naturelles ont besoin d’une démocratie qui se distingue par l’accent particulier qu’elle place sur les moyens de contrôle politiques de la compétition électorale. Cette combinaison est rare, mais existe bel et bien. Le Botswana en est un exemple. Bien que ce pays soit une démocratie depuis son indépendance, aucune des élections passées n’a vraiment permis de changer le gouvernement : on ne peut pas vraiment dire que la compétition électorale ait été rude. Le gouvernement est toutefois parvenu à respecter la procédure démocratique établie. Chaque société est particulière et plusieurs raisons expliquent que le Botswana a réussi à conserver des contre-pouvoirs opérants. D’une part, le pays comprend moins d’ethnies que la plupart des pays africains. D’autre part, il a fait face pendant de nombreuses années à une véritable menace extérieure : l’Afrique du Sud qui pratiquait l’apartheid. Cette menace lui a peut-être permis de se discipliner. Il existe également des raisons historiques plus profondes qui l’ont incité à mettre en place et à préserver ses institutions (Acemoglu et al., 2003). Quelles qu’en soient les raisons, le Botswana constitue l’exemple d’un pays africain qui a réussi à surveiller l’utilisation des importants revenus tirés de ses ressources et qui s’est par conséquent développé rapidement. Il peut servir de modèle à d’autres pays en développement, riches en ressources naturelles. Un aspect important de la stabilité institutionnelle du Botswana se reflète dans le fait qu’un taux de rentabilité minimum a toujours été réclamé dans les projets d’investissement public. La preuve patente de la mise en application de cette condition est que ce pays a accumulé d’importants excédents sous forme d’avoirs extérieurs. La démocratie au Botswana contraste donc avec la démocratie en vigueur dans la plupart des sociétés en développement riches en ressources naturelles, en ce sens qu’elle établit un équilibre radicalement différent entre la compétition électorale et les systèmes de contre-pouvoir. Le Botswana ne se distingue pas seulement par ses contre-pouvoirs, il s’est transformé en un pays à revenu intermédiaire en ayant, pendant une longue période, le taux de croissance le plus élevé du monde.
Que faudrait-il donc faire pour remettre la démocratie sur le bon chemin ?
Depuis la chute de l’Union soviétique, la démocratie s’est rapidement répandue dans le monde en développement. Un moyen de mesurer cette expansion est évidemment l’évaluation de la démocratie à l’aide de Polity IV, que nous avons utilisée dans notre étude. En 1986, les pays en développement n’ont obtenu en moyenne que 3,77 sur 10 selon cet outil d’évaluation. En 1998, leur score moyen était passé à 5,41. Toutefois, à ce jour, cette transition vers la démocratie a été définie surtout en termes de respect du processus électoral, ce qui était inévitable. La compétition électorale peut être introduite très rapidement, même dans des conditions aussi défavorables que celles rencontrées en Irak. Lorsque la mise en place de cette compétition électorale approche, de nombreux individus et groupes ont des raisons de faciliter son introduction et forment des partis politiques afin de s’emparer du pouvoir. En revanche, il faut du temps pour introduire un système des contre-pouvoirs, qui ne trouve généralement personne pour assurer sa promotion au niveau politique. Non seulement les partis, qui espèrent arriver au pouvoir, ont directement intérêt à empêcher leur introduction mais l’ensemble de la classe politique risque d’être perdante si le clientélisme est rendu impossible.
Si les élections déterminent l’identité de la personne portée au pouvoir, elles ne définissent pas la façon dont ce dernier est exercé. Dans le cas d’importants revenus tirés des ressources naturelles, nous avons constaté qu’en réalité la compétition électorale, non assortie de contre-pouvoirs, tend à être défavorable à la croissance. Dans les démocraties des pays développés, cela n’a pas constitué un problème : soit, ils ne disposaient pas de beaucoup de ressources naturelles, soit, comme dans le cas de la Norvège, ces ressources étaient peu importantes et récentes et étaient garanties par un ensemble d’institutions démocratiques ainsi qu’un niveau de revenu déjà élevé. Les sociétés en développement à faibles revenus mais riches en ressources naturelles qui deviennent maintenant très rapidement des démocraties, de même que les démocraties fragiles à faibles revenus qui découvrent aujourd’hui la richesse de leurs ressources, sont plongées dans un ensemble de problèmes auxquels les pays développés n’ont pas été confrontés. À cause de l’écart temporel qui sépare les élections de la mise en place des contre-pouvoirs, ces démocraties instantanées doivent presque inévitablement passer par une phase pendant laquelle la compétition électorale est peu contrôlée. La véritable question est de savoir si le phénomène sera temporaire ou s’il deviendra un trait permanent des régimes politiques considérés : autrement dit, ces pays seront-ils ou non pris dans un « trappe » de développement politique ?
La dénonciation rapide et récente d’un nombre accru d’élections constitue une preuve des fortes influences internationales, en particulier venant des médias internationaux. Dans la mesure où elles constituent des événements simples et ponctuels, les élections sont intensivement rapportées dans les médias. Les citoyens des pays en développement en sont inévitablement arrivés à considérer les élections comme l’élément déterminant de la légitimité démocratique. La couverture médiatique internationale propage non seulement un modèle suivi par les populations locales mais elle leur permet également d’exploiter la puissance de la pression internationale. Ce phénomène est illustré, par exemple, par le fait que bon nombre de slogans inscrits sur les bannières déployées à l’intention des médias lors des manifestations politiques exigeant des élections, ne sont pas rédigés en langue nationale. La communauté internationale fait partie de l’audience recherchée par les protestataires. C’est pourquoi le message qu’elle véhicule est important. Jusqu’à présent, il a toujours porté sur la tenue d’élections. Les contre-pouvoirs font partie d’un processus continu et complexe et sont dès lors beaucoup moins intéressants pour les médias. Les démocraties mûres du monde doivent maintenant utiliser leur influence pour valoriser les aspects moins visibles de la démocratie, qui s’avèrent vitaux dans un contexte de revenus nationaux issus des ressources naturelles.
Puisque la croissance elle-même permet d’accroître progressivement les revenus jusqu’à un niveau garantissant l’existence de contre-pouvoirs, l’amélioration de ceux-ci finit de fait par s’auto-alimenter. Un effort international visant à promouvoir les systèmes de contre-pouvoirs ne devrait donc être que temporaire. La vague de compétition électorale qui a déferlé sur le monde en développement dans les années 1990 et qui pourrait atteindre maintenant le Moyen-Orient, doit par conséquent être accompagnée d’une vague d’enthousiasme en faveur des mécanismes de contrôle de l’exercice du pouvoir.
·
Acemoglu D., S. Johnson et J.A. Robinson (2003), « An African Success Story : Botswana », in: D. Rodrik (ed.), In Search of Prosperity : Analytic Narratives on Economic Growth, Princeton University Press.
·
Alberto, A. et E. La Ferrera (2004), « Ethnic Divisions and Economic Performance », mimeo, Harvard.
·
Bikhchandani, S., Hirshleifer, D. et I. Welch (1998), « Learning from the Behaviour of Others : Conformity, Fads, and Informational Cascades », The Journal of Economic Perspectives, 12 (3) : 151-170.
·
P. Collier (2000), « Ethnicity, Politics and Economic Performance », Economics and Politics, 12 (3) : 225-245.
·
Collier, P., et A. Hoeffler (2005a), « The Economic Costs of Corruption in Infrastructure », in: Global Corruption Report 2005, publié sous la direction de Transparency International, London : Pluto Press.
·
Collier, P. et A. Hoeffler (2005b), « Democracy and Natural Resource Rents », GPRG Working Paper WPS-016, Department of Economics, University of Oxford.
·
Glaeser, E., La Porta, R., Lopes de Silanes, F. et A. Shleifer (2004), « Do Institutions Cause Growth? », NBER, Working Paper 10568.
·
Keefer, P. et D. Stasavage (2003), « The Limits of Delegation : Veto Players », Central Bank Independence and the Credibility of Monetary Policy, American Political Science Review (août).
·
Ross, M. (2001), « Does Oil Hinder Democracy? », World Politics, 53 (avril) : 325-61.
·
Tavares, J. et R. Wacziarg (2001), « How Democracy Affects Growth », European Economic Review 45 : 1341-1378.
[1]
Département d’économie, Université d’Oxford.
[2]
NdT : les auteurs utilisaient dans la version originale l’expression consacrée de
checks and balances.