Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2804149307
226 pages

p. 183 à 202
doi: 10.3917/afco.216.0183

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Actualité africaine

no 216 2005/4

2005 Afrique contemporaine Actualité africaine

Le rôle du vote urbain dans les élections éthiopiennes de 2005

Bezunesh Tamru  [1]
Le 15 mai 2005 des élections générales ont eu lieu en Éthiopie et pour la première fois l’opposition recueille officiellement de bons scores, notamment dans de nombreuses villes. Ceci pose question quant à l’existence d’une spécificité propre au vote urbain ou bien de la réalité d’un vote de rejet mieux exprimé en ville. Dans le présent texte, nous montrons que ces scores positifs et leur répartition sont avant tout un puissant révélateur des différentes échelles territoriales de la contestation. La situation économique demeure un indicateur de choix pour expliquer le marasme dans lequel se trouvent les habitants des petites villes tentés par un vote régionaliste très affirmé, tandis que, dans ces mêmes villes, le vote automatique en faveur du pouvoir en place peut être préféré comme sas de sécurité contre un arrière-pays « ethniquement » différent. La croyance en un monde rural politiquement acquis à la coalition aux commandes du pays est fondée sur les souvenirs de ses années de lutte et aussi sur la subordination du monde rural au pouvoir, habituelle en Éthiopie. Mais dans les campagnes situées dans l’orbite des villes ou traversées par les axes routiers, les paysans ont diversifié leurs stratégies économiques en y intégrant de plus en plus les échanges avec le marché urbain. L’ensemble de ces observations montre l’émergence d’une citoyenneté urbaine individualiste et mondialisée, actuellement plus sensible dans les grandes villes comme la capitale mais ayant de vraies capacités d’entraînement territorial. Ce positionnement urbain en rupture avec le discours dominant du droit des ethnies, au sens de « nations, nationalités et peuples », peut ainsi constituer à terme un projet politique alternatif pour l’ensemble de l’espace éthiopien. On May 15, 2005 general elections took place in Ethiopia and for the first time the opposition officially did well, especially in many cities. This raises questions with regards to the unique specificity of the urban vote or the reality of a rejection vote better expressed in cities. The economic situation remains one of the best indicators for explaining the quagmire in which the inhabitants of small cities find themselves, who are often tempted to vote strongly for regionalist entities, while at the same time, in these same cities, the automatic vote in favor of the current power is preferred as a buffer against an “ethnically” different back country. The urban positioning that is breaking with the dominant idea of the right of ethnic groups in the sense of “nations, nationalities and peoples”, could thus eventually be an alternative political project for the entire country of Ethiopia.
 
Introduction
 
 
Le 15 mai 2005 des élections générales, renouvelant le Parlement fédéral et les Conseils régionaux, ont eu lieu en Éthiopie. Cette consultation est la troisième du genre depuis la venue au pouvoir de l’Ethiopian People Revolutionary Front (EPRDF) en 1991. Selon les chiffres officiels, plus de 90 % des vingt-cinq millions d’Éthiopiens inscrits sur les listes électorales se sont rendus aux urnes. Cette mobilisation est sans précédent dans l’histoire des élections de la jeune fédération éthiopienne. Mais après une campagne électorale particulièrement animée et de forts taux de participation, la diffusion graduée des résultats a été accueillie par des troubles, en particulier dans la capitale Addis Abäba. La National Electoral Board of Ethiopia (NEBE) a du ainsi repousser l’annonce officielle des résultats et procéder à la vérification des votes dans certaines circonscriptions avant de proclamer la victoire de l’EPRDF. Selon les chiffres officiels, l’opposition a obtenu des scores honorables en particulier dans les villes ; la Coalition for Democracy and Unity (CUD) ayant même acquis une très large majorité des votes dans la capitale Addis Abäba.
À partir de ce constat des scores urbains positifs de l’opposition, nous proposons d’analyser les résultats de ces élections selon une approche géographique distinguant le rôle des villes dans la structure des votes d’une part, et la signification des votes du point de vue de l’émergence d’un nouveau paysage politique éthiopien, d’autre part. Nous commencerons par présenter les acteurs politiques et leur positionnement idéologique dans leur conception de l’Éthiopie ainsi que la singularité de la consultation de 2005 par rapport aux trois élections précédentes. Nous rendrons compte ensuite des résultats de ces élections en mettant en évidence le lien entre la hiérarchie des villes éthiopiennes et leur comportement électoral. La diversité du monde rural éthiopien sera envisagée au travers des votes qui s’y sont exprimés afin de considérer l’influence urbaine dans l’organisation territoriale actuelle ou héritée des pouvoirs antérieurs. Nous accorderons enfin notre attention aux raisons et aux significations de cette structure des votes, notamment de celui des villes, dans l’avenir politique du pays par rapport au projet constitutionnel d’une Éthiopie fédérale centrée sur des régions ethniques [2].
 
Les acteurs politiques et leur positionnement idéologique
 
 
Au dernier trimestre de l’année 2004, le gouvernement a fixé la tenue des élections générales au 15 mai 2005 tout en incitant les électeurs à s’inscrire sur les listes. Le début de ces inscriptions fut laborieux et ces consultations, comme les précédentes, ont semblé être marquées par le désintérêt du public. La date butoir de fermeture des listes fut même repoussée au 13 février 2005. Au début de l’année 2005, le souci majeur du pouvoir a été d’éviter une trop grande faiblesse de la participation aux élections, afin de légitimer le plébiscite à venir.
Les partis souhaitant prendre part au scrutin ont été invités à réunir les signatures et à se présenter soit en coalition soit sous leur nom propre. Le National Electoral Board of Ethiopia (NEBE) a ainsi recensé 76 partis politiques et trois coalitions dont l’EPRDF, la Coalition for Democracy and Unity (CUD), et l’United Ethiopian Democratic Forces (UEDF). Des formations politiques avec des assises régionalistes comme l’Oromo Federalist Democratic Movement (OFDM) et d’autres partis ont préféré se présenter sous leur propre bannière.
Le parti au pouvoir: l’EPRDF
L’Ethiopian People Revolutionary Front (EPRDF) a officiellement remporté ces élections 2005 en obtenant 327 sièges. Depuis sa venue au pouvoir en 1991, la question ethnique et ou régionaliste est considérée comme centrale dans la vie politique, l’organisation et la gestion territoriale de l’Éthiopie. Les anciens guérilleros du TPLF, qui forment le noyau dur de la coalition au pouvoir, ont en effet lutté pendant des décennies pour l’autonomie de leur région du Tegray. Ce mouvement et son ex-allié érythréen considéraient que l’État centralisateur éthiopien avait laminé les droits des différents peuples dans un creuset national uniformisateur qui ne bénéficiait qu’à l’ethnie dominante des Amharas ou des groupes amharisés. La Fédération actuelle rompt avec cette pratique de l’État-Nation en le remplaçant par l’union volontaire des nations, nationalités et des peuples, qui est le concept fondateur de la constitution de 1994 (FDRE, 1994). Ceci est à l’image de la composition de l’EPRDF, basée sur une coalition de quatre partis régionalistes. Actuellement, chacune de ces formations politiques est à la tête de la région autonome correspondante à savoir le Tegray, l’Amhara, l’Oroomiya et la Southern Nationalities Nations and People ou SNNP (cf. carte 1). Pour la gestion des régions peu peuplées de l’Afar, la Somalie, le Gambela, le Beni Shängul et Harär, l’EPRDF a favorisé la création et la venue au pouvoir de partis alliés d’inspiration ethnique. L’enracinement de la thématique ethnique dans le débat politique récent en Éthiopie est aussi lisible dans le nombre de partis politiques s’y référant. En effet, dans les 76 formations politiques, inscrites dans les registres de la National Electoral Board of Ethiopia, 58 se déclarent régionalistes.
Carte 1
La fédération d’Éthiopie
IMGIMGLa fédération d’ÉthiopieIMGIMF
Source : Bezunesh Tamru
Le CUD entre modernisme et nationalisme
La Coalition for Unity and Democracy (CUD) obtient officiellement 109 sièges au Parlement fédéral et devient ainsi le premier parti d’opposition. Coalition récente, elle est formée de quatre partis ayant comme point commun une volonté de remplacer à terme le système politique actuel par un régime plus unitariste. Si le concept d’une Éthiopie unie et la reconnaissance du droit de l’individu sont brandis par le CUD en opposition au fédéralisme ethnique de l’EPRDF, nous notons dans cette coalition d’opposition l’existence d’un legs régionaliste apporté par les héritiers de l’ancien parti de défense des Amharas. Sur la question économique, une ligne libérale est affichée par les ténors de la coalition. Au-delà des affichages de la campagne électorale, la coalition est formée par des courants avec des positions diverses : on y trouve aussi bien des anciens dignitaires du Därg [3], que des intellectuels et des nationalistes. Cette diversité, sensible dans les débats internes, a permis à la coalition de recueillir un large spectre d’électeurs notamment urbains.
L’UEDF : entre diversité idéologique et notabilité
Le United Ethiopian Democratic Forces (UEDF) compte trois partis d’audience régionale dans ses cinq composantes. Il a obtenu officiellement 52 sièges au Parlement fédéral et devient la seconde force d’opposition. Cette coalition est née de la volonté d’unir le plus largement possible toute l’opposition éthiopienne dans le pays et à l’étranger afin de constituer un front de refus face à l’EPRDF, fondé sur le dénominateur commun de s’opposer au pouvoir actuel. La coalition compte en son sein des partis politiques dont les objectifs sont des plus variés [4] ; et en dehors des cinq partis ayant été autorisés à participer aux élections, un grand nombre d’autres formations membres de l’UEDF militent à l’étranger. Une partie de l’UEDF ne remet pas fondamentalement en cause l’existence d’une fédération éthiopienne fondée sur des critères ethniques et ses partis régionalistes bénéficient d’un réseau de militants localement très implantés. Ceci confère à certains de ses dirigeants des statures de notables régionaux, ce qui peut les positionner durablement dans la scène politique éthiopienne.
L’OFDM : la nouvelle étoile dans la nébuleuse oromo
L’Oromo Federalist Democratic Movement (OFDM) a obtenu 11 sièges au Parlement fédéral ; c’est une formation très récente dirigée par le banquier Bultcha Dämäqsa. Ce parti est créé pour la défense du droit du peuple oromo et ne s’est présenté qu’en Oroomiya. Malgré sa jeunesse, l’OFDM a pu très vite se faire connaître et obtenir un score honorable. Pourtant, le programme de cette formation ne se différencie pas fondamentalement des autres défenseurs des oromos. L’OFDM, tout en soulignant sa volonté de rester au sein de la fédération, est favorable à un régime présidentiel avec un chef d’État élu au suffrage universel, il revendique aussi un bilinguisme national, amharique et oromo, et cite volontiers l’exemple du Canada. Son programme est fondé sur la possibilité de mieux favoriser les Oromo, le groupe le plus nombreux en Éthiopie (cf. tableau 1), par l’élection d’un président qui statistiquement ne peut être que l’un d’entre eux et par l’élévation de leur langue au statut d’idiome officiel.

Tableau 1
Les régions autonomes d’Éthiopie en 2004
Régions autonomesPopulation
Addis Abäba2 887 000
Afar1 359 000
Amhara18 626 000
Beni Shängul-Gumuz610 000
Derré Däwa Adminstration384 000
Gambela240 000
Harär190 000
Oroomiya25 817 000
Somalia4 218 000
Southern Nations Nationalities and People14 490 000
Tegray4 223 000
Total73 044 000
Source : CSA (2004).

 
L’émergence d’un vote urbain dans un pays rural
 
 
Depuis 1994, date officielle de l’instauration d’un régime parlementaire en Éthiopie, trois élections ont eu lieu. Les deux premières se sont caractérisées par une faible participation du public et une victoire aisée du parti au pouvoir. Ainsi, lors des consultations de 2000 et sur les 547 sièges à pourvoir, l’opposition n’en avait obtenu que 12. En 2005, beaucoup d’observateurs internationaux et locaux envisageaient donc une nouvelle victoire de l’EPRDF. Ces pronostics étaient fondés sur plusieurs hypothèses. La multiplicité des partis d’opposition et la disparité de leur programme empêcheraient l’émergence d’une force d’alternance crédible. Le parti au pouvoir conserverait une solide implantation dans les zones rurales qui représentent plus de 80 % des électeurs. Enfin, le manque de transparence et l’existence de fortes présomptions de fraudes dans les élections passées, conjuguées à la mainmise totale du pouvoir sur les médias audiovisuels, militaient en faveur de l’hypothèse d’une victoire aisée de l’EPRDF. Par rapport à ces pronostics, les résultats ont été très diversifiés dans les villes et dans leurs régions d’influence.
La ville dans l’organisation territoriale éthiopienne
L’histoire montre que la création de kätäma (villes garnisons) constituant un maillage de contrôle territorial (Gascon, 1994) est à l’origine d’une partie du réseau urbain actuel. Par la suite, le développement des voies de communication a permis l’essor sélectif des villes à fonction administrative. En effet, dans l’ensemble du territoire, les chefs-lieux de différents niveaux ont connu une bonne croissance, tandis que d’anciennes cités historiques ont périclité. La hiérarchie des fonctions administratives, servie par le réseau routier en étoile centré sur la capitale, est un facteur essentiel de la création du réseau urbain actuel. À la tête de ce réseau se trouvent la capitale Addis Abäba et la seconde ville Derré Däwa, constituées depuis 1991 en territoires propres relevant directement du gouvernement fédéral (Tamru, 2005). Depuis la naissance de la fédération, il existe neuf capitales régionales constituant le second niveau de l’armature urbaine (cf. carte 1). Ces dernières ont connu une bonne croissance en bénéficiant d’un transfert massif de compétences. Le troisième échelon dans la hiérarchie urbaine concerne les chefs-lieux de zones, correspondant souvent à des capitales des anciennes provinces (cf. carte 2). Cependant, l’Éthiopie contemporaine est encore caractérisée par un faible taux d’urbanisation de 16 % (CSA, 2004) et par la primauté de la capitale, ainsi Addis Abäba a une taille onze fois supérieure à celle de Derré Däwa (cf. figure 1).
Carte 2
Les principales villes d’Éthiopie
IMGIMGLes principales villes d’ÉthiopieIMGIMF
Source : Bezunesh Tamru
Figure 1
Les 20 premières villes d’Éthiopie en 2005
IMGIMGLes 20 premières villes d’Éthiopie en 2005IMGIMF
Source : Bezunesh Tamru
En dehors des deux villes principales, onze villes comptent plus de 100 000 habitants (cf. figure 1) dont trois capitales régionales actuelles à savoir : Nazreth (actuelle Adama), Mäqälé, Baher-Dar et Awasa (cf. carte 1). D’autres sont d’anciennes capitales de province comme Gondär, Däsié, Jimma et Harär (cf. carte 2), seules Derré Däwa et Däbrä-Zäit n’ont jamais joué un rôle administratif de premier plan. La primauté de la fonction administrative se lit aussi lorsque nous descendons dans le niveau des villes de plus de 50 000 habitants où l’on retrouve Awasa, Däbrä-Marqos, Assäla, Läkäpmté, Arba-Mensh qui étaient autant de chefs-lieux des anciennes provinces (cf. carte 2).
La taille des villes et leur comportement électoral
Le vote dans l’ensemble des villes éthiopiennes [5] est examiné pour mettre en évidence un lien entre la taille des cités et leur comportement électoral. Pour cela, les villes sont regroupées selon leur nombre d’habitants (Merlin et al., 2000) et des classes allant des métropoles aux petites villes ont été définies. Le tableau 2 indique la part de vote exprimé en faveur de l’EPRDF et de ses alliés ainsi que pour les partis de l’opposition.

Tableau 2
Les villes éthiopiennes de plus de 17 500 habitants et leur profil en pourcentage de vote en 2005
EPRDF *CUDUDEFOFDM
MétropolesPlus de 100 00025 %75 %0 %0 %
Grandes villesde 45 000 à 100 00033 %44 %23 %0 %
Villes moyennesde 30 000 à 45 00058 %16 %16 %10 %
Petites villes àvilles moyennesde 20 000 à 30 00046 %38 %12 %4 %
Petites Villesde 17 5000 à 20 00057 %7 %21 %15 %
*Au pouvoir et ses alliés.Source : National Electoral Board of Ethiopia, 2005.

À première vue, les résultats plaident pour l’existence d’une relation entre la taille des villes et leur comportement électoral et montrent qu’une plus grande faveur est accordée à l’opposition dans les cités importantes comme Addis Abäba.
Les faibles scores de l’EPRDF dans les grandes villes
À la veille des élections, tous les pronostics y compris au sein même du parti, prédisaient un assez mauvais score de l’EPRDF dans les grandes villes. Seuls les citadins du Tegray ont été unanimes dans leurs votes en faveur du TPLF. Partout ailleurs et aux lendemains des consultations, les prévisions se sont plutôt confirmées. Si de nombreuses grandes villes ont boudé le pouvoir, l’EPRDF a pu se maintenir dans des villes moyennes et semble même avoir obtenu de bons scores dans les petites villes.
Plusieurs raisons peuvent être évoquées pour expliquer la faiblesse d’ensemble des résultats urbains de l’EPRDF. La première est la méfiance mutuelle que nourrissent les villes et le pouvoir actuel. L’image politique de ce dernier repose avant tout sur ses racines rurales et sa défense des nations et des nationalités. Le melting pot urbain ne cadre donc pas avec le discours dominant de l’EPRDF, tandis que les citadins de leur côté ont souvent du mal à s’y reconnaître, même si ce pouvoir a montré une volonté de mieux s’investir dans les villes durant ces dernières années.
Ceci est particulièrement vrai à Addis Abäba où, depuis 2002, et la mise en application du nouveau schéma directeur, l’EPRDF en la personne du maire par intérim Arkäbä Eqwubaye a multiplié les projets d’aménagements, effort que les habitants d’Addis disent avoir apprécié. De la même façon, nombre de grandes villes ont appliqué des réformes municipales et ont changé leur équipe dirigeante. Il existait donc comme un vent de nouveauté dans les politiques urbaines qui aurait pu favoriser l’EPRDF, mais ce dernier n’a pas pu résister à l’usure du pouvoir dans la mémoire des citadins. La déroute électorale de l’équipe municipale d’Addis Abäba se justifie plus par son appartenance à l’EPRDF et par la politique nationale de ce dernier qu’en raison de ses propres actions.
Les résultats positifs recueillis par l’EPRDF dans certaines villes moyennes (cf. tableau 2) de la région Oroomya ou des Southern Nationalities Nations and Peoples ou SNNP (cf. carte 1) traduisent un phénomène différent : un réflexe de vote en faveur du pouvoir central par des populations urbaines qui traditionnellement se sentent plus proches de celui-ci que des populations rurales régionales.
Les votes contrastés des partis d’opposition dans le vote urbain
Il s’avère que le CUD a largement gagné dans les métropoles et en particulier à Addis Abäba (cf. tableau 2). Les votes sont un peu mieux répartis dans les grandes villes, chaque coalition y recueillant un pourcentage intéressant. Dans le groupe des villes moyennes, non seulement les scores de l’opposition sont faibles mais on constate aussi une assez grande dispersion des voix. Dans le groupe des villes moyennes à petites, les scores du CUD sont bons malgré une domination plus nette de l’EPRDF. Les petites villes semblent avoir peu voté pour le CUD, l’UDEF et l’OFDM y remportant des scores plus honorables.
L’examen détaillé des résultats ne permet pas d’établir une relation systématique entre taille des villes et choix électoral. En effet, à part le cas notable du niveau métropolitain, il est rare de voir la population d’une ville voter massivement pour un seul parti. Il existe une influence autre, celle du positionnement des différentes formations sur les questions identitaires. Ainsi, les positions régionalistes modérées des leaders locaux de l’UEDF ont séduit l’électorat urbain par leur refus de pousser le droit à l’autodétermination au stade de la sécession [6]. L’UEDF a donc recueilli la faveur de grandes villes oromo de plus de 50 000 habitants comme Läkäpmté ou Shashamäné. Ces villes ont la singularité d’être des lieux de recherches et de rencontres sur l’identité oromo tout en conservant le profil classique des autres grandes villes éthiopiennes en termes de diversité culturelle et religieuse. Ceci conduit à un vote urbain particulier cherchant à allier le respect de l’identité régionale et la volonté de demeurer dans une Éthiopie plurielle. L’OFDM a attiré le vote des petites villes oromo. Ces dernières, comme celles de tout le pays, sont des lieux où les opportunités d’emploi et de formation sont rares voire inexistantes. Ces espaces d’ennui et de manque de perspectives sont ainsi des lieux d’accumulation d’une jeunesse défavorisée très perméable à tout nouveau discours plus ou moins ouvertement irrédentiste.
 
L’influence des villes dans le vote rural en Éthiopie
 
 
Depuis les trois dernières élections, il est admis que le vote rural s’exprime en faveur de l’EPRDF au pouvoir. Pourtant, l’examen des résultats de la dernière consultation montre que ces affirmations mériteraient d’être nuancées. En effet, dans un pays où la population rurale représente 84 % des habitants, le parti au pouvoir et ses alliés ne remportent officiellement que 68 % des siéges du Parlement fédéral, ce qui signifie que l’érosion officielle des votes pour l’EPRDF n’est pas seulement un fait urbain.
Des campagnes surpeuplées
Si les maquisards du TPLF ont combattu le régime militaire du Därg les armes à la main, ils lui reconnaissent par contre le bénéfice d’une réforme agraire qu’ils considèrent comme bonne pour le pays et surtout pour les paysans. Les politiques sont pourtant conscients du grave problème du nombre toujours croissant des paysans sans terre (Yared Amare, 2000). En 1975, les paysans se trouvaient dans une situation massive de métayage et la priorité de la réforme était avant tout la protection du producteur. La loi de 1975 stipulait que tout foyer ayant abandonné la terre qui lui était attribuée en perdait définitivement le bénéfice. Ceci a eu pour effet pervers de favoriser l’immobilisation des paysans sur leur terre (Berhanu Nägga et al., 2003 ; Cour, 2003). La diminution de la taille des exploitations est la forme la plus visible de l’actuelle insécurité foncière. Pour les paysans, ce n’est pourtant pas la propriété du sol qui importe (EEA/EEPRI, 2002) mais la garantie temporelle dans l’exploitation. Les producteurs cherchent ainsi à diversifier leurs sources de revenus en pratiquant des migrations plus ou moins temporaires en ville ou dans les régions de cultures commerciales, ces interactions ville/campagne sont plus anciennes et plus marquées dans les zones proches des villes ou sous leurs influences.
La spécificité du vote rural dans les campagnes sous influence urbaine
Le concept de région urbaine est encore peu usité en Éthiopie, pourtant il n’est pas inconnu des aménageurs. Lors de la réalisation des schémas directeurs de la capitale et dès 1954, l’urbaniste britannique Sir Peter Abercrombie avait proposé la création des villes satellites. En 1984 puis en 1986, des schémas directeurs sont élaborés pour la capitale et se fondent sur l’idée maîtresse d’un vaste arrière-pays ou hinterland. Or, depuis 1991, l’Éthiopie vit sous un système fédéral avec des régions autonomes. Les limites de la région Oroomiya enserrent la ville d’Addis Abäba (cf. carte 1) et la sépare de facto de son arrière-pays. Ces limites administratives (Tamru, op. cit.), coupant dans le vif des arrière-pays, ont créé des problèmes et des tensions dans la gestion territoriale et le partage des ressources, pour autant elles n’ont pas freiné la croissance et surtout l’attraction exercée par les villes.
Pour tenter de savoir si ces zones sous influences urbaines possèdent un comportement électoral proche des profils urbains, nous avons sélectionné, parmi les wäräda pour lesquels les résultats étaient disponibles, les 35 wäräda que l’on peut considérer comme ruraux, c’est-à-dire où le taux d’urbanisation est inférieur à 3 % (cf. tableau 3).

Tableau 3
Les 34 wäräda les moins urbanisés d’Éthiopie et leur vote en 2005.
Taux d’urbanisationNombre de wärädaVote en faveur du parti au pouvoir et de ses alliésVote en faveur des partis de d’opposition
inférieur à 2 %2860 %40 %
de 2 à 3 %7100 %0 %
Source : National Electoral Board of Ethiopia, 2005.

Il est intéressant de noter que dans la tranche des wäräda de moins de 2 % de taux d’urbanisation, la part du vote en faveur de l’opposition est de 40 % tandis qu’elle est nulle dans les 7 wäräda ayant 2 à 3 % de populations urbaines. Ce résultat est à première vue contradictoire avec les prévisions d’une plus grande tendance des zones rurales à voter pour le pouvoir en place. Une première observation des wäräda ayant voté pour l’opposition rend compte d’un phénomène de notabilité. En effet, on y dénombre surtout des wäräda amhara ou guragé ruraux ayant voté pour le CUD et oromo ou hadiya s’étant exprimé en faveur de l’UEDF. Mais au-delà de ce phénomène de proximité ethnique avec les leaders de l’opposition [7], nous pouvons souligner la localisation de ces wäräda dans l’aire d’influence des grandes villes.
De 75 à 100 % des votes en faveur de l’opposition concernent des wäräda ruraux se trouvant dans l’aire d’influence d’une très grande ville (cf. tableau 4). Parmi les 8 wäräda ruraux ayant voté pour le CUD, cinq se situent dans l’ancienne province capitale du Shäwa (cf. carte 2) et un dans l’orbite de Baher Dar (capitale de l’Amhara), tandis que les 3 wäräda ayant voté UEDF se localisent tous dans le Shäwa. Cette constatation, même fondée sur un nombre restreint de wäräda, fournit un bon indice de la diversité du monde rural éthiopien.

Tableau 4
Les wäräda les moins urbanisés d’Éthiopie ayant voté pour l’opposition en 2005
Nombre de wärädaWäräda(dans l’aire d’influence d’une métropole)
Vote en faveur du CUD86
Vote en faveur de l’UEDF33
Source : National Electoral Board of Ethiopia, 2005.

 
Le vote urbain : quelle pertinence de lecture ?
 
 
La défaite urbaine de l’EPRDF s’étant confirmée dans bien des grandes villes éthiopiennes, ceci pose alors la question de l’existence d’une spécificité propre au vote urbain ou bien de la réalité d’un vote de rejet mieux exprimé en ville. Plusieurs hypothèses peuvent être avancées pour expliquer cette éventuelle relation entre les villes et les votes qu’elles présentent.
Le comportement électoral dans les villes : l’émergence d’une aspiration citadine ?
La majorité des grandes villes a voté en faveur du CUD, la diversité interne de cette coalition lui ayant permis de séduire un large spectre de citadins. Les nationalistes ont pu ainsi galvaniser les foules d’Addis Abäba en brandissant le concept d’ethnie éthiopienne [8] en opposition à celui de l’union des « nations » et des « nationalités » cher au pouvoir, tandis que les intellectuels trouvaient la faveur des franges plus modérées. À l’instar d’Addis Abäba, les habitants des grandes villes viennent de toutes les régions du pays et se reconnaissent plus volontiers dans cette identité « éthiopienne ». Le taux de scolarisation y est plus élevé, la presse libre est accessible, ainsi que d’autres médias comme les chaînes de radios internationales [9] ou la télévision par satellite, sans compter l’augmentation des cafés internet. Beaucoup de jeunes urbains considèrent qu’un départ à l’étranger (pays occidentaux ou monde arabe) est une solution intéressante pour leur avenir. Les établissements privés d’enseignement de langues étrangères et de formation à l’informatique sont ainsi très prisés. Les membres de la diaspora éthiopienne reviennent régulièrement et investissent dans l’immobilier des grandes villes. Ces facteurs peuvent par exemple être évoqués pour caractériser les populations d’Addis Abäba et des métropoles éthiopiennes, comme étant habitées par une aspiration politique unitaire pour le pays et, au-delà, en recherche d’une intégration à la sphère urbaine mondiale. En termes d’échelles territoriales, le succès du CUD dans les métropoles trouve son explication dans une recherche de modernité accrue et dans une croyance en une Éthiopie unie et commandée par les villes. Dans ce double positionnement des grandes villes, la question de la reconnaissance des droits des « nations » et des « nationalités » apparaît comme un archaïsme d’un autre âge dont beaucoup de citadins et surtout les jeunes ne souhaitent plus s’encombrer. Le discours du CUD sur le droit de l’individu et de la citoyenneté a donc trouvé une oreille attentive auprès de l’électorat métropolitain. En effet, de plus en plus de ménages urbains sont séduits par l’individualisme « moderne » face à des solidarités traditionnelles familiales ou claniques qu’ils ne peuvent ou ne veulent plus assumer. À part le rejet d’un EPRDF usé par quatorze années de pouvoir, le message du vote massif des grandes villes et de certaines villes moyennes en faveur du CUD indique le souhait de voir émerger une Éthiopie moderne, ayant sa place dans la mondialisation et où les droits de l’individu soient reconnus.
Mais le cas des villes moyennes à petites nous invite à plus de prudence dans ces analyses car les populations y ont été nombreuses à voter pour l’opposition. Deux constats peuvent cependant être faits. Le premier est que la hiérarchie urbaine est un assez bon indicateur pour expliquer des tendances générales dans le comportement électoral des villes. Le vote dans les métropoles montre ainsi un plus grand intérêt pour des thèmes d’ordre national, tandis que celui des autres niveaux est plus sensible aux problèmes régionaux ou locaux.
Les enjeux identitaires deviennent alors un facteur explicatif important pour comprendre le message d’une partie des résultats urbains. Lue à la lumière des interrogations régionalistes, la répartition des votes des villes de plus de 17 500 habitants (cf. tableau 2) révèle qu’en général, le niveau supérieur du réseau urbain éthiopien, notamment Addis Abäba, est peu sensible à la question ethnique. Si le second degré des grandes villes montre une répartition des voix plus équilibrée entre les formations politiques, une observation par parti montre que maintes villes oromo y ont voté soit en faveur de l’ONC (Oromo National Congress parti membre de l’UEDF), soit pour l’OFDM De la même façon, et même s’il réfute catégoriquement tout parti pris ethnique ou régionaliste, le CUD recueille la faveur de beaucoup de villes amharas ou amharisées. Le TPLF pour sa part a gagné tous les sièges dans son bastion du Tegray.
Le rôle des médias dans le vote urbain.
L’article 29 de la constitution de 1994 (FDRE, 1995) instaure la liberté de la presse en Éthiopie. Cependant et à part le cas notoire de la presse écrite où maints journaux peuvent librement exprimer leurs points de vue politiques, la radio et la télévision sont demeurées sous le contrôle strict du pouvoir. Dans un pays où 58,5 % de la population est illettrée (PNUD, 2004) et où la diffusion des journaux de la presse libre est très limitée, la liberté de la presse est donc demeurée un privilège accessible à la seule population urbaine et surtout aux habitants de la capitale. Peut-on alors parler du pouvoir des médias dans ces conditions ? La réponse semble nécessairement être non. Pourtant ce sont ces mêmes médias de la radio et de la télévision qui ont joué un rôle très important dans la transformation d’une population indifférente, voire résignée à voir se jouer un scrutin aux résultats prévisibles en un électorat très motivé.
Lors des dernières élections, des quotas d’accès aux médias gouvernementaux furent fixés afin que chacun des protagonistes puisse présenter son programme et l’Union européenne a financé une partie des frais de campagne des formations politiques. Cette élection commençait donc à avoir des allures très fair play en phase avec les recommandations des bailleurs de fonds sur la bonne gouvernance.
Les partis politiques ont choisi différentes méthodes pour exploiter leur temps de parole. L’EPRDF a présenté des spots télévisés très élaborés pour convaincre le public de son bilan positif. L’UEDF et d’autre partis ont privilégié un mode plus sobre avec un présentateur examinant de façon très critique les années de pouvoir de l’EPRDF et lisant leurs programmes. Le CUD a débuté par des spots télévisés censés montrer le terrible quotidien des citoyens. La campagne avançant, l’EPRDF comme le CUD ont changé de tactiques de communication pour privilégier le mode du discours très offensif, tandis que le reste des protagonistes est resté dans le registre du monologue. Si les auditeurs et les téléspectateurs ne furent pas insensibles à la présentation des programmes des différentes formations politiques, ils furent plus nombreux à être séduits par la médiatisation de leurs débats.
L’Inter African Group, ONG qui affiche comme mission l’avancée de la démocratie en Éthiopie, voire sur tout le continent africain, a organisé des débats télévisés en invitant les ténors du pouvoir, ministres ou présidents de région, et les grands noms de l’opposition à comparer leurs points de vue sur une série de thèmes. Les débats ont eu lieu les dimanches matin, la télévision et la radio nationale interrompant leurs programmes habituels pour les diffuser. Les débuts des débats ont été laborieux pour tous les protagonistes : ont été mis en scène des ministres agacés par des temps de paroles trop courts et des responsables de l’opposition peu habitués à faire passer leurs messages de façon efficace, et englués dans de longs discours théoriques.
Mais au fur et à mesure de l’avancée des débats, les représentants de l’opposition ont montré une meilleure adaptation à l’outil audiovisuel, tandis que les ministres s’enfermaient dans une rhétorique ancienne traitant les opposants de « ringards » et de « féodaux ». Les prises de parole très libres et la vivacité des débats ont recueilli une audience de plus en plus large dans les villes. Des thèmes allant des divers problèmes internes jusqu’aux affaires internationales ont été débattus pendant plusieurs semaines d’émissions quasi hebdomadaires. Soutenue par une presse libre déchaînée contre le pouvoir, l’opposition s’est montrée à chaque fois plus offensive en démontant un bilan mal défendu par des ministres habitués à des discours plus ampoulés. Au terme des débats, l’opposition semblait avoir marqué une avance décisive dans le choix des électeurs urbains, poussant le pouvoir à la défensive et à l’utilisation d’arguments sulfureux comme l’invocation systématique du génocide rwandais.
Le rôle de locomotive joué par les médias audiovisuels dans l’éveil du public à la politique fut suivi par celui de la presse écrite. Les journaux gouvernementaux appliquèrent avec rigueur les quotas d’accès à leurs colonnes pour les programmes de chaque parti. C’est surtout la vente des journaux de la presse libre, peu complaisante avec le pouvoir, qui a littéralement explosé. La campagne électorale de 2005 restera dans les annales politiques éthiopiennes pour avoir été celle qui a permis l’accès aux médias des partis d’opposition, mais aussi et surtout d’avoir été l’occasion de débats radiotélévisés très libres et ayant pesé dans la mobilisation et le choix de beaucoup d’électeurs, notamment urbains.
Organisation spatiale et messages du vote urbain
La carte 2 montre l’ancien découpage en provinces. La première chose qui frappe est la centralité de l’ancienne province du Shäwa dont le noyau est matérialisé par Addis Abäba. En y incluant la petite province de l’Arsi, se dessine la parfaite région capitale [10]. Le reste des provinces s’organise en cercles quasi concentriques autour de ce centre. Le réseau urbain actuel découle de cet ancien découpage, les plus grandes cités se trouvant dans le voisinage quasi immédiat des fortes densités de villes du Shäwa. Les exemples abondent pour illustrer nos propos, Däsié au nord, Däbrä Marqos au nord-ouest, Läkäpmté à l’ouest, Jimma au sud-ouest, Awasa au sud, Assela au sud-est (cf. carte 2), sans compter le chapelet des stations ferroviaires à l’est en direction de Derré Däwa. Dans un rayon de 500 km à vol d’oiseau de la capitale fédérale se localise la quasi-totalité de l’Éthiopie urbaine. Face à cette très forte polarisation de la capitale, des mécanismes répondant moins directement à l’attraction du Shäwa ont réussi à se maintenir. En effet, l’axe nord Addis Abäba - Mäqälé et l’axe nord-ouest Bahr-Dar - Gondär sont les entités qui ne semblent pas sous l’emprise directe de l’ancienne province capitale.
En examinant le rôle du vote urbain dans l’ensemble des scrutins exprimés en faveur de l’opposition, il apparaît que c’est non seulement dans les villes mêmes qu’il faut le considérer mais aussi dans les mécanismes d’attraction qu’elles exercent. Ceci explique en partie la raison du vote en faveur de l’opposition dans des wäräda avec des taux d’urbanisation inférieurs à 3 % et se localisant dans des aires d’influence urbaine de l’ex-province capitale du Shäwa. Ce comportement électoral pose et posera des questions redoutables au pouvoir en place et à son paradigme d’une fédération fondée sur le droit des nations et des nationalités. En effet, les villes les plus importantes sont assez éloignées de ce concept et servent de locomotives aux aires qu’elles commandent. Ce ne sont donc pas des isolats urbains mais de véritables régions urbanisées qui se désolidarisent de la vision posée par la constitution de 1994. Pourtant, le développement des aires urbaines et le dynamisme qu’elles peuvent insuffler, pourraient être un des atouts majeurs dans les nouvelles recompositions spatiales d’un territoire éthiopien apaisé.
Le message identitaire est loin d’être absent du vote en faveur de l’opposition dans les aires métropolisées comme l’ex-Shäwa, en particulier dans sa partie oromo. Dans les 147 sièges remportés par l’opposition dans le futur conseil régional de l’Oroomiya, 115 reviennent aux partis régionalistes. Quel que soit le pouvoir en place, il est urgent de poser les vraies questions concernant l’identité et l’intégration économique et politique de cette région dans l’espace éthiopien.
 
Conclusion
 
 
Les élections générales du 15 mai 2005 et la controverse autour de ses résultats sont loin d’être terminées, compte tenu par exemple des contestations à propos des fraudes et des vices de formes dénoncés par le CUD et l’UEDF. Dans un pays où l’influence des villes est considérée trop souvent comme négligeable, il nous paraît important de cibler le rôle du vote urbain. Tout au long de notre analyse, nous avons démontré que le comportement électoral urbain est un puissant révélateur des différentes échelles territoriales de contestation. Il existe ainsi une différence qualitative entre le vote exprimé dans les grandes villes soucieuses d’intégration internationale et de volonté sociétale individualiste, et celui des villes moyennes plus attentives à la reconnaissance de leur identité régionale dans leur avenir national.
Quelle que soit la taille de la ville considérée, le vote urbain ne peut être séparé de celui de son aire d’influence. Si les aménageurs tentent de planifier la ville comme entité régionale, les politiques ont trop tendance à la considérer en isolat. Cette différence d’appréhension d’échelle a conduit à des votes « surprise » en faveur de l’opposition dans des zones très rurales mais répondant à des logiques territoriales qui les intègrent à des aires urbaines.
À l’instar des villes qui peuvent être classées selon le message véhiculé par leur vote, il serait aussi tentant d’évoquer brièvement la différenciation territoriale d’ensemble que révèle ce scrutin comme piste de réflexions futures. L’hypothèse, certes classique, de l’émergence d’un territoire à deux vitesses pourrait ainsi être envisagée, avec en premier l’Éthiopie utile des villes et des campagnes intégrées. Celle-ci est très présente dans le débat politique national, soit par ses représentants propres, soit par les intérêts qu’elle symbolise. Son profil de vote est hétérogène mais avec un soutien en faveur de l’opposition assez affirmé. D’un autre côté survit une Éthiopie rurale et enclavée dans le sens où elle se situe loin de l’influence des villes et des voies de communication. Le profil de son vote est majoritairement en faveur de l’EPRDF ou de ses alliés. Le message de ce vote est difficile à décrypter. Il peut représenter une adhésion, une proximité ethnique, un désintérêt, une subordination et/ou une fraude. Cette Éthiopie du nomadisme et de l’extrême pauvreté rurale pourrait bien être celle où s’exprimeraient les irrédentismes violents. L’arrivée au pouvoir de l’EPRDF au début des années 1990 en est un bon exemple par la façon dont son noyau dur, le TPLF, avait investi les aires rurales du Tegray qu’Addis Abäba négligeait.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Berhanu Nega, Befekadu Degefe (ed.), (2003), The role of urbanisation in the Socio-Economic Development process, EEA : Ethiopian Economic Policy Research Institute, the Ethiopian Economic Association EEA, Addis-Abäba, 190 p.
·  Cour J.M., (2003), A demo-economic analysis of long term structural changes in Ethiopia, in: the Role of urbanization in the socio-economic development process edited by Berhanu Nega and Befakadu Degefe, EEA/Ethiopian Economic Policy Research Institute Addis-Abäba 2003, p. 29-74.
·  Ethiopian Economic Association/Ethiopian Economic Policy Research Institute (EEA/EEPRI), (2002), A research report on Land tenure and agricultural development in Ethiopia, Addis-Abäba, EEA/EEPRI, 157 p.
·  Federal Democratic Republic of Ethiopia (1995), The constitution of the federal democratic republic of Ethiopia, 142 p., Federal Negarit Gazeta, 1st Year n° 1, Addis Abäba 21st August 1995.
·  C.S.A (2004), Federal Democratic Republic of Ethiopia Central Statistical Authority, Ethiopia Statistical Abstract, January 2004, 397 p., Addis-Abäba.
·  Gascon A., (1994), Les bastides d’Éthiopie : les villes fortes de Menelik dans le sud de l’Éthiopie et l’urbanisation contemporaine, in: Antheaume et al. (ed.), Tropiques : lieux et liens, florilège offert à Paul Pelissier et Gilles Sautter, Paris, ORSTOM, p. 435-444.
·  Merlin P. et F. Choay, (2000), Dictionnaire de l’urbanisme et de l’aménagement, troisième édition, Paris, PUF, 902 p.
·  P.N.U.D., (2004), Rapport mondial sur le développement humain 2004 : la liberté culturelle dans un monde diversifié, Programme des Nations unies pour le Développement, Paris, Economica, 283 p.
·  Tamru B., (2005), Enclaves urbaines et stratégies territoriales en Éthiopie contemporaine, Espaces Populations Sociétés, 2005-1, p. 71-82.
·  Yared Amare, (2000), Rural poverty in two highlands communities of Norhern Shewa : a qualitative perspective, Institute of Development Research : IDR Working Paper n° 1, May 2000, 25 p., Addis-Abäba University.
 
NOTES
 
[1]Géographe, maître de conférences à l’Université Lyon2, CR1 détachée à l’IRD – UR environnement Urbain, Ambassade de France, S.C.A.C., P.O.Box 5554 Addis-Abeba, Éthiopie, tamru@ univ-lyon2. fr.
[2]Dans ce texte, nous n’aborderons pas les différentes acceptions sémantiques des termes ethnie ou région, nos références aux ethnies sont comprises dans le sens de nations, nationalities and people, tel que cela est posé dans la constitution éthiopienne.
[3]Terme amharique désignant le comité militaire ou junte qui a dirigé le pays de 1974 à 1991.
[4]Le programme de l’UEDF prévoit en cas de victoire une nouvelle assemblée constituante où siégeront tous les représentants de l’opposition actuelle quelles que soient leurs revendications.
[5]Identifier le vote urbain propre dans les chiffres donnés par circonscription étant impossible dans les circonscriptions peu urbanisées, seul le vote des villes dépassant 17 500 habitants a pu être identifié.
[6]Le droit des nations, nationalités et peuples à l’autodétermination, incluant le droit à la sécession, est clairement établi dans l’article 39 alinéa 1 de la constitution.
[7]À part le cas des deux grands leaders oromo et hadiya de l’UEDF ayant attiré beaucoup de voix dans leur région respective, on peut aussi souligner la présence d’un grand nombre d’amhara dans le leadership du CUD ainsi que de grandes figures guragé.
[8]L’un des dirigeants du CUD, Ledetu Ayyaléw, très populaire avant les événements d’octobre 2005, avait proclamé son appartenance à l’ethnie éthiopienne dans un débat télévisé.
[9]Les émissions en amharique de la Deutsche Welle ou de Voice of America sont très suivies.
[10]Ceci n’avait d’ailleurs pas échappé aux concepteurs de l’avant-dernier schéma directeur d’Addis Abäba, qui avaient attribué à ces deux provinces le rôle de régions programmes autour de la capitale.
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