Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2804149307
226 pages

p. 43 à 56
doi: 10.3917/afco.216.56

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Dossier « Pétrole »

no 216 2005/4

2005 Afrique contemporaine Dossier « Pétrole »

États-Unis, Inde, Chine : rivalités pétrolières en Afrique

François Lafargue  [1]
Quinze ans après la fin de la guerre froide, l’Afrique suscite de nouveau l’intérêt des grandes puissances. Les États-Unis, la Chine et l’Inde voient dans l’Afrique un véritable réservoir de matières premières énergétiques. Les États-Unis, actifs principalement dans le golfe de Guinée, observent avec méfiance l’intrusion de la République populaire de Chine, dont l’influence ne cesse de croître. Car, pour les États africains, Pékin est un partenaire commercial idéal, qui n’impose pas de conditions politiques particulières à ses fournisseurs et qui leur assure même un soutien diplomatique. Mais cette rivalité sino-américaine doit désormais tenir compte d’un troisième acteur, l’Inde, plus discret mais non moins déterminé. United States, China and now India have to cope with oil supplying issue. Both the USA and China aim at supervising gas wells and oil fields in Central Asia, but their rivalry concerns also Africa and South America. In Africa, thanks to a generous and intrepid commercial policy, China managed to get several oil fields in Angola, Soudan and Nigeria. But tension between China and USA should not put aside another main issue: USA can not any longer ignore flourishing India.
 
Introduction
 
 
Le dynamisme économique de l’Inde et de la Chine, comme la croissance soutenue des États-Unis ont provoqué une augmentation sensible de leur consommation de pétrole, responsable en partie de la hausse constante depuis plusieurs mois du prix des hydrocarbures. Ces trois puissances ont comme souci principal de trouver de nouveaux fournisseurs pour s’assurer un approvisionnement régulier et réduire leur dépendance à l’égard du Moyen-Orient, région désormais trop chaotique. La Chine en 2005 est devenue le deuxième consommateur mondial de pétrole, après les États-Unis mais devant le Japon. L’Inde pour sa part, sixième consommateur mondial de pétrole, devrait avant la fin de la décennie occuper le quatrième rang mondial. Avec 9,4 % des réserves mondiales de pétrole [2] et 11,4 % de la production mondiale, le continent africain suscite l’intérêt des États-Unis, de la Chine et de l’Inde. Cet article présente le rôle et la stratégie de ces trois principaux acteurs en Afrique.
 
Une diversification pétrolière compromise
 
 
En 2005, les États-Unis demeurent les premiers importateurs mondiaux de pétrole. Leur production nationale, la troisième mondiale (après celle de l’Arabie saoudite et de la Russie), ne suffit pas pour répondre à la demande nationale. Cette dépendance à l’égard de l’étranger traduit en premier lieu la vigueur de la croissance économique aux États-Unis et reste le reflet d’une politique dont la priorité n’est pas la réduction de la consommation mais la diversification de l’offre. La stratégie énergétique de Washington, ses enjeux et ses objectifs pour les prochaines années ont été définis et présentés dans un rapport rédigé sous l’autorité du vice-président américain Dick Cheney en mai 2001, Report of the National Energy Policy Development Group [3]. Le constat est préoccupant. Selon les auteurs, dans les vingt années à venir, la consommation de pétrole aux États-Unis augmentera de 33 %, et celle de gaz de 50 %.
Le rapport convient que les liens avec le Mexique et le Canada doivent être renforcés, mais il s’interroge sur les autres sources d’approvisionnement en pétrole. L’objectif principal reste de réduire la dépendance à l’égard du golfe arabo-persique, qui représente toujours 20 % des importations pétrolières américaines. Trois grandes zones se dessinent : l’Afrique, la Russie et la Mer Caspienne. L’exploration et l’exploitation en Russie et en Asie centrale sont entravées par plusieurs facteurs (péripéties juridiques de l’affaire Ioukos, instabilité dans le Caucase…). L’Afrique et plus précisément le golfe de Guinée [4] constituent donc l’une des priorités de Washington.
La présence de Bill Clinton en Afrique, au printemps 1998, avait marqué un infléchissement sensible de la politique américaine à l’égard de l’Afrique. Jusqu’au milieu des années 1990, l’indifférence restait l’adjectif le mieux approprié pour qualifier les relations entre les États-Unis et l’Afrique. Certes, les Américains n’hésitaient pas à rappeler certaines de leurs initiatives comme leur concours apporté à la création du Libéria en 1847, ou leur engagement en faveur des mouvements indépendantistes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Mais les chiffres comme les actes restaient éloquents. La part de l’Afrique dans le commerce des États-Unis s’élevait alors à 1 %. Néanmoins, ces dernières années, la politique américaine fait preuve d’une attention plus marquée à l’égard de l’Afrique comme en témoigne l’adoption du African Growth and Opportunity Act (AGOA), auquel à ce jour trente-quatre pays d’Afrique sub-saharienne ont adhéré.
Sur le plan énergétique, l’Afrique (plus particulièrement le Nigeria et l’Angola) constitue l’un des principaux fournisseurs en hydrocarbures des États-Unis. L’Afrique représente, en 2004, plus de 15 % des importations pétrolières des États-Unis, un poids comparable à celui de l’Arabie saoudite, leur premier fournisseur. Les sociétés pétrolières américaines ont investi dès le début du XXe siècle en Afrique. Chevron a effectué ses premiers forages en Angola dans les années 1930 et n’a jamais quitté le pays, même à l’époque de la guerre froide. Chevron Texaco mène aujourd’hui des opérations en Libye, au Cameroun, au Tchad et au Congo Brazzaville. Gulf Oil est présent en Angola, notamment à Cabinda depuis 1966. Et la levée des sanctions économiques américaines à l’égard de la Libye en février 2004 autorise le retour des investissements dans ce pays.
Pour les États-Unis, le pétrole africain présente plusieurs avantages :
  • les gisements off-shore dans le golfe de Guinée sont faciles à sécuriser et moins vulnérables à la menace terroriste. Et pour renforcer la surveillance de cette région, les États-Unis envisagent d’aménager une base navale à São Tomé et Príncipe ;
  • si le coût d’extraction de ce pétrole est plus élevé qu’au Moyen-Orient, ces gisements sont néanmoins plus proches des États-Unis : une semaine suffit à un supertanker pour relier le golfe de Guinée à New York ;
  • enfin, le pétrole du golfe de Guinée est un pétrole léger (comme le Bonny light), qui fournit des rendements élevés en essence, produit le plus demandé aux États-Unis (les États-Unis consomment un quart du pétrole brut utilisé sur la planète et la moitié de l’essence).
Toutefois, la plupart des pays producteurs de pétrole sont confrontés à des soubresauts politiques graves, et le Nigeria, fournisseur majeur (8,5 % des importations totales américaines), apparaît comme l’un des plus instables. Pour le moment, les États-Unis occupent une position privilégiée, le quart des exportations de pétrole des pays africains allant aux États-Unis (une proportion atteignant 40 % pour les exportations de l’Algérie). Mais cette stratégie de diversification se heurte aux appétits énergétiques de la Chine et de l’Inde. L’illustration de cette compétition sino-américaine en Afrique est sans nul doute la situation que l’on constate en Guinée équatoriale.
Petit pays de 500 000 habitants, la Guinée équatoriale a mis en valeur ses gisements pétroliers grâce au concours des sociétés américaines principalement Exxon Mobil, Chevron Texaco et Amerada Hess (qui exploite le gisement de Ceiba). Aujourd’hui, les États-Unis sont le principal partenaire commercial de la Guinée équatoriale, qui est devenue désormais le troisième producteur de pétrole d’Afrique sub-saharienne [5], derrière le Nigeria et l’Angola. Une ligne aérienne directe reliant Houston à Malabo a même été ouverte. La Guinée équatoriale est en 2003 le troisième récipiendaire des investissements américains en Afrique après l’Afrique du Sud et le Nigeria. Le président Théodore Obiang Nguema bénéficie d’un réel soutien de Washington depuis la découverte des gisements de Zafiro en 1995. Mais la Guinée équatoriale intéresse également la Chine qui entretient avec ce pays, depuis son indépendance en 1968, des relations étroites. La Chine est le troisième client de la Guinée équatoriale [6] (en lui achetant une part importante de sa production de bois) après naturellement les États-Unis et l’ancienne métropole, l’Espagne. Et la Chine multiplie les investissements sur place. Le président Obiang s’est rendu à quatre reprises en Chine depuis 1984. Une nouvelle route reliant la côte (depuis Bata) à la frontière orientale (Mongomo) du pays est en cours de construction avec l’assistance technique et financière de Pékin. En 2004, la Guinée équatoriale a exporté le tiers de son pétrole aux États-Unis et le quart en Chine. Les autres clients étant l’Espagne et Taiwan. La concurrence de la Chine, et dans une moindre mesure de l’Inde, pour exploiter ces gisements pétroliers dans le golfe de Guinée est désormais une réalité.
 
La Chine : acheteur ou prédateur ?
 
 
La Chine, huitième importateur de pétrole en 2000, puis au quatrième rang en 2003 après les États-Unis, le Japon et l’Allemagne devrait probablement occuper le deuxième rang mondial cette année. Ses importations, qui représentaient 27 % du total de la consommation de pétrole en 1999 puis 37 % en 2002, devraient atteindre 45 % en 2005. Cette dépendance énergétique est devenue une préoccupation majeure des dirigeants chinois [7] qui souhaitent voir leur pays jouer un rôle majeur dans le monde. Jusqu’en 1990, trois pays (l’Indonésie, le sultanat d’Oman et l’Iran) constituaient les fournisseurs principaux de la Chine. Mais la diversification des fournisseurs est désormais une obligation à cause de l’augmentation de la consommation de la Chine et de la raréfaction des réserves de l’Indonésie [8]. Tout naturellement, l’Afrique est devenue un terrain convoité, car depuis leur intervention en Irak, les États-Unis ont parachevé leur contrôle sur l’ensemble des pays du Moyen-Orient, à l’exception de l’Iran. Et les gisements de la Mer Caspienne s’avèrent décevants, ne devant représenter selon les estimations contradictoires qu’entre 2 % à 4 % des réserves mondiales. Pour la Chine, l’Afrique lui permet donc de réduire sa dépendance énergétique [9]. Aujourd’hui, la Chine est devenue le deuxième importateur de pétrole africain, après les États-Unis. L’Afrique représente aujourd’hui 25 % de son approvisionnement pétrolier, contre 15 % au milieu de la décennie 1980 (cf. tableau 2).

Tableau 1
Principaux fournisseurs en pétrole des États-Unis en 2003 (en % des importations américaines)
Arabie saoudite17,8 %
Mexique16,2 %
Canada16 %
Venezuela12,2 %
Nigeria8,6 %
Irak4,9 %
Angola3,7 %
Royaume-Uni3,7 %
Koweït2,1 %
Norvège1,8 %
Colombie1,7 %
Russie1,5 %
Équateur1,4 %
Gabon1,4 %
Algérie1,1 %
Autres5,9 %


Tableau 2
Principaux fournisseurs en pétrole de la Chine [10] en 2003 (en % des importations chinoises)
Arabie saoudite15,6%
Iran15%
Oman11,3%
Angola9%
Soudan7,7%
Yémen5,2%
Russie4,5%
Indonésie4%
Malaisie2,3%
Guinée équatoriale2,2%
Congo1,5%
Gabon1,2%
Cameroun1,1%
Algérie0,75%
Nigeria0,6%
Égypte0,3%
Autres17,75%

La visite du président Hu Jintao en Afrique (Égypte, Gabon, Algérie) en janvier 2004 s’inscrit dans cette volonté de diversification des fournisseurs en hydrocarbures. À Libreville, le président Hu Jintao et son hôte, Omar Bongo, ont signé un accord de prospection et d’exploitation de pétrole. La société pétrolière Total Gabon et la filiale de la Sinopec, Unipec, ont signé un contrat de vente à la Chine de pétrole brut gabonais d’un volume d’un million de tonnes pour l’année 2004. Les relations commerciales entre les deux pays s’amplifient. Pékin est désormais le troisième acheteur du pétrole gabonais, derrière les États-Unis et la France. Et plus de 60 % de la production forestière du Gabon est exportée en Asie, principalement vers la Chine. Pékin a également accordé à Libreville un don de 2 millions de dollars et un prêt sans intérêt de 6 millions de dollars pour son développement.
Au cours de ce même voyage, quelques jours plus tard à Alger, divers accords avaient été également conclus, notamment dans le domaine du pétrole. Entre l’Algérie et la Chine, les relations ont toujours été cordiales. Les liens commerciaux et techniques noués au lendemain de l’indépendance n’ont cessé de se renforcer. En Algérie, la China State Construction & Engineering Corporation (CSCEC), numéro un du BTP chinois, remporte fréquemment les contrats de travaux publics. Aujourd’hui, la Chine est le septième fournisseur de l’Algérie. La Sinopec a signé en 2002 un contrat de 420 millions d’euros pour développer le gisement de Zarzaïtine au Sahara. Dans cette coopération prévue pour une durée de 20 ans, la Chine financera 75 % de l’investissement contre 25 % pour l’Algérie. Ce gisement devrait offrir à la Chine entre 1,3 million et 2,5 millions de tonnes par an. Une autre société chinoise, la China National Oil & Gas Exploration doit également construire une raffinerie dans le désert algérien, près d’Adrar. Un marché remporté au détriment de la société américaine Petrofac.
La Chine est également de plus en plus présente dans l’exploitation pétrolière au Congo Brazzaville. En 2003, la Chine a importé de ce pays un million de tonnes de pétrole brut (1,5 % de ses importations pétrolières). Le pétrole est le premier produit d’exportation du Congo Brazzaville, dont l’exploitation est principalement assurée par la société Total. Le 23 février 2005, la Sinopec a signé un contrat lui permettant d’exploiter des gisements off-shore dénommés « marine 12 » et « haute mer C ».
La Chine ne néglige aucun fournisseur potentiel. La Sinopec a ainsi entrepris des recherches en Mauritanie et au Niger. Dans ce pays, deux contrats signés en novembre 2003 permettent la mise en valeur des gisements de Tenere et de Bilma. La CNPC (China National Petroleum Corporation) a évincé la société canadienne TG World Energy (TGWE) jusque-là présente. Mais après la plainte déposée par TG World Energy contre la CNPC, un accord à l’amiable a été signé en juillet 2004. TGWE obtient une compensation financière et reste associée à l’exploitation du gisement de Tenere, dans le cadre d’une société mixte constituée avec la CNPC, les Chinois détenant 80 % des parts contre 20 % pour TGWE. En Tunisie, la China National Chemicals Imports and Exports (Sinochem) a racheté les gisements détenus par la société norvégienne Atlantis. Et en Libye, en juin 2002, la Chine s’est engagée à construire pour un montant de 0,45 milliard de dollars, 528 km d’oléoducs et de gazoducs. En échange, la Chine a pu importer 1,3 million de tonnes en 2004. Mais trois pays suscitent l’intérêt particulier de Pékin, le Soudan, le Nigeria et l’Angola.
La Chine par le biais de la CNPC est présente au Soudan dans le cadre du consortium Greater Nile Petroleum Operating Company (GNPOC) dont elle détient 40 % des parts et qui exploite le bassin de Muglad. Au Soudan, l’entreprise a construit un oléoduc de 1500 km pour acheminer l’or noir du sud du pays jusqu’au terminal portuaire de Marsa al-Bashair près de Port Soudan au bord de la Mer Rouge. Le Soudan représenterait aujourd’hui à lui seul 7,7 % des importations pétrolières de la Chine.
Le Nigeria est maintenant l’un des pays convoités par Pékin. En avril 2005, les présidents Olusegun Obasanjo et Hu Jintao ont signé à Pékin un partenariat stratégique, prévoyant plusieurs domaines de coopération économique et énergétique. L’isolement diplomatique d’Abuja en 1995, et l’exclusion du Commonwealth après les élections frauduleuses ont laissé un souvenir amer. La Chine, premier fournisseur commercial du Nigeria, peut se révéler un soutien précieux. Et, de surcroît, la Chine soutient la candidature du Nigeria à un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Au Nigeria, la présence dans le secteur pétrolier de la Chine demeure pour le moment modeste, la Sinopec exploite les gisements de Stubb Creek (qui produit 0,2 million de tonnes par an).
En Angola, la Chine et les États-Unis se disputent également les ressources pétrolières. Les sociétés américaines sont présentes depuis plus de deux décennies, et aujourd’hui la moitié du pétrole angolais part aux États-Unis. Mais la Chine est devenue également un acteur majeur, achetant le tiers de la production du pays. En octobre 2004, la Chine en échange d’aides financières a obtenu le droit d’acquérir une participation de 50 % dans le bloc 18, détenu auparavant par le pétrolier Shell. Cette concession avait été cédée par Shell à la société indienne ONGC Videsh pour un montant de 600 millions de dollars, avant que le gouvernement angolais ne fasse jouer son droit de préemption. Pour remporter ce contrat, la Chine est parvenue à évincer l’Inde en proposant une aide financière de 2 milliards de dollars au gouvernement de Luanda, alors que la proposition indienne n’était que de 20 millions. Pour le moment, une vingtaine de projets d’infrastructures sont en cours, dont la reconstruction de la ligne de chemin de fer reliant le port de Lobito à la frontière orientale du pays.
Le 26 février 2005, le vice-premier ministre Zeng Peiyan a effectué une visite officielle et a conclu plusieurs contrats avec la Sonangol. Les relations s’approfondissent, ce que traduit l’octroi de l’exploitation du bloc 3/80 (situé au nord du pays à la hauteur de la ville de Soyo) à la Sinopec au détriment de Total qui se vit retirer sa licence d’exploitation. L’Angola rembourse son créancier par les exportations de pétrole.
Mais l’intrusion de la Chine en Afrique offre aux pays africains un nouvel horizon. La coopération pétrolière avec Pékin est fructueuse. La Chine offre son savoir-faire, sa main-d’œuvre, des prêts à taux réduits et des avantages financiers pour construire chez ses fournisseurs de matières premières des infrastructures. La Chine ne présente pas d’exigences politiques particulières, à la différence de la France et des États-Unis, et permet aux pays africains de conserver pleinement leur souveraineté. Pour entretenir des relations commerciales, la Chine demande uniquement la rupture de tout lien avec Taiwan, ce qui semble pour le moins être une exigence minimale. Mais ensuite, Pékin laisse les pays africains libres de leur vote à l’ONU, ne propose pas le déploiement de soldats sur leur sol et surtout s’abstient de toute leçon de démocratie à l’égard de ces gouvernements. Les pays africains, surtout ceux en délicatesse avec la communauté internationale, voient dans la Chine un soutien diplomatique leur permettant de se protéger de l’influence des États-Unis. Les relations entre la Chine et le Soudan en sont l’illustration. La Chine a menacé à plusieurs reprises en juillet puis en septembre 2004 d’utiliser son droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU, pour s’opposer à l’adoption de sanctions politiques et pétrolières contre le Soudan, à propos du conflit dans le Darfour. La résolution 1564 (qui menace Khartoum de sanctions pétrolières) a pu être adoptée grâce à l’abstention de la Chine, qui en échange avait obtenu un amendement du texte (notamment la gestion de la crise par l’Union africaine). La Chine s’est également abstenue lors de la saisine de la Cour pénale internationale par le Conseil de sécurité de l’ONU (avril 2005), afin de traduire en justice les responsables de crimes commis au Darfour. La coopération avec Pékin permet d’obtenir la livraison de systèmes d’armes. Pékin n’a pas hésité à vendre au Soudan des avions de combat F-7 (dérivés des Mig-21 soviétiques) en 1996 et des avions de transport Y-8 (dérivés des Antonov 26). Plus récemment, la Chine et l’Angola ont renforcé leur coopération dans le domaine militaire.
Néanmoins, le bilan de cette coopération sino-africaine paraît plus contrasté, comme le souligne Chris Alden, paraphrasant le titre du pamphlet de Shintaro Ishihara : « L’Afrique peut dire non » [11]. Les pays africains doivent exiger des relations économiques plus équitables avec la Chine, ne pas se contenter d’exporter leurs matières premières mais, en échange, bénéficier de transferts de technologie. Profitant de la crainte que peut susciter l’émergence de la Chine, l’Inde tente de proposer un partenariat plus équitable.
 
L’Inde : vers un partenariat équilibré
 
 
Le développement de la Chine ne doit pas faire oublier la croissance économique vigoureuse de l’Inde depuis près de cinq ans. Entre 1999 et 2004, le PNB de l’Inde a augmenté de 30 %. Ce décollage entraîne une augmentation sensible de la consommation d’énergie et plus particulièrement de pétrole. Et la situation de ce pays est déjà préoccupante.
Les réserves prouvées en pétrole de l’Inde sont faibles, estimées à 0,7 milliard de tonnes contre 2,3 milliards pour la Chine. La production n’a guère progressé depuis 1996 et avec 38 millions de tonnes ne représente que 22 % de celle de la Chine. Pour le moment, la consommation de pétrole reste sensiblement inférieure (de l’ordre de 40 %) à celle de la Chine. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette situation, comme le sous-développement plus marqué de l’Inde et plus particulièrement de son industrie, le parc automobile plus réduit, et le recours en priorité au gaz comme source d’énergie. Mais la demande de pétrole ne cesse de croître. En 2010, l’Inde sera selon toute vraisemblance le quatrième consommateur de pétrole du monde derrière les États-Unis, la Chine et le Japon [12]. L’Inde dépend déjà à la hauteur de 70 % de ses importations étrangères, une proportion devant atteindre 80 % en 2010 puis 87 % en 2020. Même si le gouvernement indien entend accélérer la prospection sur le territoire national, les possibles nouveaux gisements ne pourront satisfaire une consommation en augmentation régulière.
La société nationale, Oil and Natural Gas Corporation (ONGC), par le biais de sa filiale ONGC Videsh Limited (OVL), a multiplié les investissements à l’étranger (Équateur, Myanmar, île de Sakhaline en Russie [13]) et porte une attention plus particulière à la Mer Caspienne et à l’Asie centrale. Mais l’Inde a surtout noué depuis plusieurs années des relations étroites avec le Venezuela et l’Iran, provoquant ainsi le mécontentement de Washington. En échange de contrats pétroliers, l’Inde s’est engagée à améliorer le port de Chahbahar et à moderniser les sous-marins de classe Kilo de Téhéran comme ses avions Mig. Cette coopération s’est même traduite par des manœuvres navales conjointes en mars 2003. Mais sensible aux critiques formulées par les États-Unis, New Delhi a poursuivi sa diversification, se tournant vers l’Afrique ces deux dernières années.
ONGC détient depuis mars 2003 le quart du capital du consortium Greater Nile Petroleum Operating Company [14]. ONGC a également investi en Libye et détient une participation à la hauteur de 49 % dans les deux blocs NC-188 et NC-189, son associé, la Turkish Petroleum Corporation demeurant majoritaire. Le bloc NC-188 d’une superficie de 6558 km2 est situé à 250 km au sud de Tripoli dans le bassin de Ghadannes. Le bloc NC-189 est étendu sur 2088 km2 à 800 km au sud-est de Tripoli dans le bassin de Sirte. Sont également présents dans le bassin de Sirte, l’Indian Oil Corporation et Oil India Ltd, qui exploitent le bloc 086 (7087 km2). Enfin, ONGC est également présente en Côte d’Ivoire, où la prospection s’avère prometteuse, mais dans des volumes de production qui resteront probablement limités. Les Indiens mettent en valeur le bloc off-shore CI-112 (d’une superficie de 4116 km2) en association avec la Sinopec et la société américaine Vanco Energy. En mars 2005, ONGC Videsh associée à une société américaine IPR Energy Red Sea a obtenu le droit de prospection dans la région de Ramadan à proximité du golfe de Suez. ONGC, au début de l’année 2005, a manifesté sa volonté de racheter des gisements d’hydrocarbures en Algérie, détenus par la société canadienne First Calgary Petroleums.
À ce jour, l’Afrique ne représente que 20 % des importations pétrolières de l’Inde. Et cette quête d’énergie se heurte à trois obstacles principaux :
  • comme la Chine, l’Inde a investi dans les pays en délicatesse avec la communauté internationale, tels le Soudan ou la Libye, et envisage de mener des forages à Cuba et au Yémen. Mais l’Inde est confrontée à un véritable dilemme puisque sa politique étrangère vise depuis quelques années à se rapprocher des États-Unis (soutien à l’engagement américain en Irak et au combat contre l’islam radical [15], rapprochement avec Israël…) ;
  • à l’époque de Nehru, jusqu’à la fin des années 1960, l’image de l’Inde en Afrique demeura flatteuse. L’Inde participa de manière active au processus de décolonisation de l’Afrique. L’Inde fut l’un des premiers États à évoquer aux Nations unies la question de l’apartheid en 1946 puis, près de vingt ans plus tard, à décréter des sanctions contre la Rhodésie de Ian Smith. Mais une politique étrangère trop prudente ternit cette image. Car, à la différence de la Chine, l’Inde accorda toujours la priorité au maintien de ses relations avec l’Europe. L’Inde n’exprima guère de critiques contre la politique française sur le continent noir. L’Inde ne reconnut pas le GPRA en Algérie, tout comme elle ne condamna pas l’intervention militaire au Shaba en 1977. Pour de nombreux pays africains, l’Inde sur l’échiquier politique international a une image brouillée et de surcroît son influence diplomatique, loin d’égaler celle de la Chine, n’apporte pas une garantie solide contre les pressions occidentales. La méfiance des pays africains a été renforcée depuis l’adhésion de l’Inde à l’OMC en 1995. L’Inde, principal fabricant de médicament générique dans le monde, s’est engagée à respecter les brevets relatifs aux médicaments dans un délai de dix ans. Une mesure qui l’oblige à augmenter le coût de ses médicaments destinés en grande partie aux Africains ;
  • l’Inde reste enfin handicapée par le morcellement de son secteur pétrolier qui ne peut guère rivaliser avec ses concurrents américains et chinois. La société Indian Oil reste la première société pétrolière indienne (avec un chiffre d’affaires de 25 milliards de dollars, neuf fois inférieur à celui de BP et de moitié à celui de la Sinopec), puis viennent ONGC et Oil India limited.
L’Afrique ne représente qu’une part modeste du commerce de l’Inde, 4 % des importations de l’Inde [16] et 6 % de ses exportations. Les principaux partenaires commerciaux étant l’Afrique du Sud, l’île Maurice, l’Égypte, le Kenya et le Nigeria. Pourtant, à la différence de la Chine, l’Inde dispose d’un atout de premier plan : les fortes communautés indiennes vivant en Afrique.
La population indienne vivant en Afrique est estimée à près de deux millions de personnes dont la moitié en Afrique du Sud puis au Kenya, en Tanzanie, au Mozambique et à Madagascar. Ces communautés sont très actives dans le domaine commercial (au Kenya, 80 % du commerce du détail est contrôlé par les Indiens). À l’île Maurice, l’IOC a construit d’importantes infrastructures de raffinage. Mais les relations entre l’Inde et ses émigrants sont trop complexes [17] pour considérer qu’ils puissent devenir des relais de l’influence de l’Inde en Afrique. Consciente de ses faiblesses et de sa difficulté à rivaliser avec les États-Unis et la Chine en termes financier et politique, l’Inde propose une autre forme de coopération (dans le domaine médical et informatique comme le montre le projet Sofcomp) avec les pays africains. L’Inde privilégie les partenariats industriels et le transfert de technologie en faveur des pays africains. Une démarche appuyée par un engagement politique et militaire plus soutenu. New Delhi participe aux missions de maintien de la paix de l’ONU avec notamment près de 2 500 hommes déployés au Congo-Zaïre (un sixième des effectifs de la MONUC), et 1 500 hommes en Éthiopie (la moitié des effectifs de la mission UNMEE).
 
Conclusion
 
 
Cette présence des États-Unis, de la Chine et de l’Inde en Afrique souligne également l’affaiblissement du rôle des pays de l’Union européenne, qui importent pourtant plus de 70 % de leur consommation de pétrole. Hormis Total, les principales sociétés européennes comme BP ou l’italien ENI ne jouent qu’un rôle modeste en Afrique. La recherche de nouveaux gisements n’est pas considérée comme une priorité politique. Ce désintérêt peut s’expliquer de plusieurs manières. Pour les Européens, la hausse de la consommation en pétrole a un impact économique plus mesuré, grâce notamment à la mise en valeur d’autres formes d’énergie et à un réseau de transport public plus développé qu’aux États-Unis. Et contrairement à la Chine et aux États-Unis, l’Union européenne va s’approvisionner principalement en hydrocarbures en Russie. Ce pays et la Norvège fournissent en 2004 plus de la moitié des importations en pétrole et en gaz de l’Union.
L’Afrique se trouve donc désormais au cœur des préoccupations pétrolières des États-Unis, de la Chine et de l’Inde. Que fera l’Afrique de cette aubaine ? Cette présence même intéressée offre à l’Afrique plusieurs avantages, notamment en termes de construction d’infrastructures et de développement. Mais cette sollicitude vaut aux pays producteurs de pétrole une certaine indulgence quant à la nature de leurs institutions politiques, rarement démocratiques. La croissance économique sans précédent dans certains pays, comme l’Angola (13 % en 2004) ou la Guinée équatoriale, peut être l’occasion de lutter véritablement contre la pauvreté et d’amorcer un véritable développement économique avec l’appui de la Chine et de l’Inde.
 
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·  Vieth, W. (2003), “Vulnerability Poses a Threat to US Oil Security”, Los Angeles Times, n° 14.
 
NOTES
 
[1]Auteur d’une thèse en géographie portant sur l’Afrique du Sud. Il achève une autre thèse de Sciences politiques à l’Université Paris V consacrée à la dépendance énergétique de la Chine. Professeur de géopolitique à l’École supérieure de Gestion, il enseigne également à l’École centrale de Paris. Il vient de publier une Géopolitique de l’Afrique du Sud (Bruxelles, Complexe, 2005).
[2]La Libye, le Nigeria, l’Algérie et l’Angola détiennent 85 % des réserves de l’Afrique, BP Statistical Review of World Energy, 2005.
[3]http:// www. whitehouse. gov/ energy/ National-Energy-Policy. pdf.
[4]Le gouvernement américain se fixe comme objectif que la production du golfe de Guinée représente en 2015 25 % des importations nationales contre 15 % aujourd’hui.
[5]Entre 1997 et 2004, le volume de production de pétrole en Guinée équatoriale a été multiplié par près de six pour s’établir à 17,4 millions de tonnes par an, légèrement au-dessus de la production du Gabon (12 millions).
[6]Les principaux clients de la Guinée équatoriale sont les États-Unis (22,7 %), l’Espagne (20,3 %), la Chine (11,6 %) et le Cameroun (4 %).
[7]Rapport de l’Agence internationale pour l’énergie, China’s Worldwide Quest for Energy Security, 2000.
[8]De 1991 à 2004, la production de pétrole de l’Indonésie a diminué d’un tiers.
[9]Pour accroître le montant des réserves pétrolières qu’elle contrôle, la Chine encourage ses entreprises à racheter des sociétés pétrolières étrangères. En juillet 2005, la CNOOC a tenté de racheté la société pétrolière UNOCAL (Union Oil of California), très présente en Asie, notamment en Birmanie. Mais l’hostilité du gouvernement américain a obligé la CNOOC à renoncer à ce projet. Quelques semaines plus tard, la CNPC est parvenue plus facilement à racheter deux sociétés canadiennes, Petrokazakhstan, puis la filiale en Équateur d’EnCana.
[10]United nations Statistics division : http:// unstats. un. org/ unsd/ databases. htm.
[11]« China And “An Africa That Can Say No” », Daily Champion, 28 avril 2005.
[12]http:// www. eia. doe. gov/ oiaf/ ieo/ pdf/ appa1_a8. pdf.
[13]ONGC s’était même déclarée intéressée par le rachat d’une partie des actifs de Ioukos.
[14]Ce consortium fondé en 1997 réunit la CNPC (40 %), le malais Petronas/ Carigali (30 %) ONGC Videsh (25 %) et Sudapet (société soudanaise). ONGC a racheté la part détenue par le canadien Talisman qui s’est retiré du Soudan en mars 2003.
[15]L’Inde fut l’une des rares puissances nucléaires à approuver le projet américain de National Missile Defense (NMD), avec comme calcul que seul ce système pouvait la protéger de la Chine et du Pakistan.
[16]Source : Ministère du commerce indien.
[17]L’Inde ne reconnaît pas le principe de la double nationalité mais a instauré en 1991 le statut de NRI (Indiens non résidents) et de PIO (personne d’origine indienne). Ces statuts sont destinés à faciliter les investissements de la diaspora indienne en Inde. Mais, de manière générale, l’Inde n’accorde guère d’attention à ses ressortissants émigrés (a fortiori ceux de confession musulmane), notamment en Afrique. En 1972, l’Inde demeura passive quand Idi Amin Dada expulsa la communauté indienne d’Ouganda. L’Inde se refuse alors à condamner un autre pays du Tiers-Monde.
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