Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2804149307
226 pages

p. 5 à 7
doi: 10.3917/afco.216.05

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 216 2005/4

2005 Afrique contemporaine

Éditorial

Jean-Bernard Véron
Le dossier de ce numéro d’Afrique contemporaine et Développement est consacré au thème du pétrole en Afrique.
Abordant la problématique sous des angles variés, qui vont du géopolitique aux impacts en termes tant de développement économique et social que de fonctionnement des institutions, les dix articles qui le composent dressent un bilan contrasté de ces économies de rente insérées dans la mondialisation pour le meilleur et pour le pire.
Comme pour renforcer la pertinence du thème, l’Afrique et le pétrole font également la « une » de l’actualité. Ainsi, le Nigeria est tout à la fois le prochain « patron » de l’OPEP et le lieu de tensions croissantes autour de la question des retombées de l’exploitation pétrolière au profit des populations des zones d’extraction. La Mauritanie met en service ses premiers puits. Quant au Tchad, il entame une partie de bras de fer avec la Banque mondiale en remettant en cause les engagements pris sur l’emploi des recettes budgétaires produites par les gisements de Doba.
Indépendamment de l’issue de cet affrontement et du bien-fondé, ou non, des arguments des deux protagonistes, un tel bras de fer est intéressant sur de multiples plans. Il rappelle en effet la période des ajustements structurels des années 1980 et 1990 quand la Banque mondiale conditionnait ses concours à nombre de pays africains par l’adoption d’un modèle de gouvernance de l’État et de l’économie qui, d’une certaine manière, était une mise sous tutelle partielle de diverses politiques publiques. Mutatis mutandis, le dispositif de gestion des recettes pétrolières du Tchad correspond à une réduction de sa souveraineté quant à l’affectation des recettes en question.
Cet affrontement innove toutefois en ce sens qu’il s’inscrit dans un processus, plus vaste, de mise sous contrôle de la gouvernance des États faibles ou fragiles, qui n’est plus la simple imposition d’un mode de gestion libéral de la chose publique au nom de l’efficacité mais se fonde sur des concepts tels que la « sécurité humaine » ou le droit d’ingérence, actuellement très en cours dans la communauté des agences d’aide.
De ce point de vue, et c’est là le second élément intéressant, le cas tchadien est l’illustration d’une des deux modalités de création d’une gouvernance supranationale, tenue pour l’indispensable accompagnement de la mondialisation économique et financière. L’une, que l’on pourrait qualifier de traditionnelle, s’appuie sur des accords passés entre États souverains qui définissent, par la voie de traités internationaux, des normes, façons de faire et contraintes s’appliquant à tous et correspondant à une limitation volontairement consentie de leur souveraineté. L’autre, qui se nourrit notamment de la remise en ordre des pays en sortie de conflit ou de la reconstruction des États qualifiés de fragiles, est doublement asymétrique. En effet, la réforme de la gouvernance se fait alors dans le cadre d’une relation du fort au faible, et non plus entre égaux. D’autre part, le modèle de gouvernance envisagé est dans une très large mesure un modèle importé.
Le troisième élément, et cela n’est pas sans rapport avec le point précédent, touche tant à l’adéquation de cette « importation » avec le milieu d’accueil qu’à la probabilité que la greffe prenne durablement. Ainsi, et pour en revenir au dispositif de régulation de l’utilisation des recettes pétrolières du Tchad, la greffe s’inspire, pour partie au moins, de certains des principes qui gouvernent la gestion des revenus tirés par la Norvège de l’exploitation des hydrocarbures de la Mer du Nord. Or, les différences sont telles entre ces deux pays – dont l’un est un État-nation aux fondations solides et doté d’une économie opulente, et l’autre une création historique récente qui non seulement peine à se construire en tant qu’État et en tant que nation mais reste désespérément pauvre – que la transposition de ces principes peut paraître hasardeuse.
Enfin, le quatrième point porte sur le rapport au temps, ainsi qu’aux priorités qui en découlent, et ce de deux manières. La première, peu ou prou généralisable à l’ensemble du monde sous-développé, concerne la forte préférence pour le présent ou, pour le tourner autrement, la faible valeur actuelle de ce qui sera disponible dans l’avenir. À ce titre, dans un pays comme le Tchad où aucun besoin, qu’il soit économique, social ou politique, n’est aujourd’hui couvert de façon satisfaisante, la mise en réserve d’une partie des recettes pétrolières au profit des générations futures n’emporte pas immédiatement la conviction. La seconde manière, propre au Tchad dans la conjoncture politique qui est aujourd’hui la sienne, touche aux objectifs de survie immédiate d’un régime fragilisé. Ainsi, il est intéressant de noter que l’extension du domaine prioritaire d’utilisation de ces ressources vise en particulier les dépenses de sécurité.
Il semble donc que le thème du pétrole en Afrique amène à se poser des questions qui dépassent les réflexions habituelles sur les particularités d’une économie de rente et le « syndrome hollandais » qui lui est associé. La problématique sous-jacente renvoie en effet aux modes de régulation asymétriques qui accompagnent l’insertion dans la mondialisation tant de ces économies que des États et sociétés fragiles sur lesquels se penche la communauté internationale. Il est de ce fait au cœur des débats sur la pertinence et l’efficacité des interventions de ladite communauté dans le domaine de la gouvernance.
Outre le dossier en question, ce numéro d’Afrique contemporaine contient deux articles. L’un, sur la filière coton au Mali, explore la diversité des voies de sa réforme. L’autre, relatif aux récentes élections en Éthiopie, analyse finement les déterminants du choix des électeurs.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis