2006
Afrique contemporaine
Dossier « Agricultures familiales en Afrique sub-saharienne »
Le coton, moteur du développement et facteur de stabilité du Cameroun du Nord ?
Jean-Claude Devèze
[1]
L’action continue de la SODECOTON, principale structure du développement du Cameroun du Nord, a permis la diffusion d’un système de production coton-céréales auprès de 360 000 producteurs. Le caractère structurant de la filière coton a produit d’importants effets tant directs (production, emploi, revenu, alimentation) qu’indirects (infrastructures, développement local, lutte antiérosive, crédit agricole, organisation des agriculteurs). Mais les indices inquiétants s’accumulent et créent peut-être le terreau d’un conflit à venir que la filière coton ne peut seule prendre en charge.
On-going action by Sodecoton, the main development structure in the north of Cameroon, has made it possible to provide 360.000 farmers with a system of cotton-grain production. The structure provided by the cotton sector has had a number of important direct effects (on production, employment, income and nutrition) as well as indirect effects (on infrastructure, local development, the fight against erosion, farm credit and farmers’ organizations). But an increasing number of concerns threaten to engender a future conflict that the cotton sector alone will not be able to deal with.
Les provinces du Nord et de l’Extrême-Nord comptent plus de 3,6 millions d’habitants (estimation 1999), soit le quart de la population du Cameroun. Le taux de natalité y est aussi le plus élevé du Cameroun, ce qui conduit à penser que la population, en majorité rurale, y est en expansion, malgré de nombreux départs de jeunes.
La zone cotonnière du Cameroun couvre une grande part de ces provinces du Nord et de l’Extrême-Nord, excluant les zones septentrionales proches du lac Tchad (département du Logone et Chari). Il est donc important d’examiner le rôle du coton dans le développement rural et économique du Cameroun du Nord et celui de la Société de Développement du Coton (SODECOTON), principale société agro-industrielle de cette région, créée en 1974 (Devèze, 1996) pour poursuivre l’action de la Compagnie Française de Développement des Textiles (CFDT).
Une mission fin 2004, consacrée à étudier le devenir des agricultures familiales cotonnières du Nord-Cameroun, a servi de base au recueil des éléments de cet article. Celui-ci cherchera à montrer à la fois l’importance du système de production coton-vivrier et les limites de l’action de la SODECOTON face à des risques d’insécurité de diverses natures, puis il proposera une réflexion sur l’importance d’une mutation des agricultures familiales et d’une recomposition des forces sociales.
Carte 1
Les zones cotonnières au Cameroun du Nord
Source : DAGRIS.
Des agricultures où le système coton-céréales occupe une place importante
Le principal facteur de transformation de l’agriculture du Nord-Cameroun depuis 1950 a été l’introduction de la culture du coton, tout d’abord dans l’Extrême-Nord, à partir de Kaélé, puis sa descente vers le Sud jusqu’à la falaise du plateau de l’Adamaoua à partir des années 1980. Le système de production coton-céréales est présent chez 360 000 producteurs
[2], soit près de 90 % des exploitants de la zone (SODECOTON, 1999). Le coton occupe environ le tiers des surfaces cultivées en saison des pluies. Du fait de l’augmentation de la population, le système coton-céréales s’étend régulièrement, aux dépens des espaces pastoraux, sauf dans les bas-fonds et les zones à muskuwaari (sorgho de contre-saison) impropre à ce système. La culture d’arachide peut être importante dans certaines zones proches de Garoua ou de Touboro.
Pour la campagne 2003-2004, 208 000 hectares ont été cultivés en coton, avec pour 69 % des surfaces un précédent céréales
[3]. En outre, 41 000 hectares ont été cultivés en maïs de façon intensive et 81 000 hectares de sorgho de saison des pluies ont bénéficié d’un précédent coton. Il faut noter l’importance de l’emploi des herbicides (les trois quarts environ des surfaces cultivées) du fait des limites des recours possibles à la main-d’œuvre et/ou à la traction animale.
Les enquêtes du service de suivi-évaluation de la SODECOTON montrent que la sécurité alimentaire est mieux assurée dans les exploitations cultivant du coton que dans celles qui n’en cultivent pas, en particulier du fait de la mise en place d’un crédit intrants vivriers (maïs principalement) ; 40 % de leurs recettes monétaires agricoles proviennent du coton qui représente 20 % de leurs surfaces cultivées. De ce fait, une place importante est accordée aux céréales, en particulier au maïs, dont une partie est vendue. Les exploitations cotonnières qui ont les meilleures marges brutes
[4] à l’hectare sont celles qui possèdent des attelages : ces dernières bénéficient en sus du revenu des prestations de service rendues avec le matériel de culture attelée.
Les producteurs de coton, quand ils réussissent, achètent le plus souvent des animaux de traction, puis capitalisent dans du bétail bovin, en partie nourri à partir de tourteaux de coton. Parmi les éleveurs, en majorité M’bororos, certains sont devenus des agro-éleveurs, cultivant aussi du coton, d’autres restent des transhumants dont les troupeaux font fi des frontières.
Des agricultures familiales plus proches de la survie que de la maîtrise de leur avenir
Les agricultures familiales cotonnières du Nord, et encore plus de l’Extrême-Nord, restent encore fragiles. De petites exploitations (surface moyenne de 3 hectares) cultivent des parcelles cotonnières de faible taille (0,6 hectare de coton par exploitation), avec des rendements qui stagnent depuis 1987 autour de 1,2 tonne de coton graine à l’hectare. Elles sont faiblement équipées : seulement 35 % des exploitations ont des bœufs de trait et des charrues, 15 % un noyau d’élevage bovin leur permettant de renouveler sans achat leurs animaux de trait et de contribuer à moindre coût à l’entretien de la fertilité du sol, 6 % des charrettes. Elles dégagent des revenus faibles (marge brute moyenne de 150 000 francs CFA par hectare de coton), d’où des capacités limitées d’accumulation et d’investissement. Ce constat conduit à se poser la question du nombre d’entre elles qui sont touchées par le cercle vertueux de l’intensification (Freud, 1988).
Les agriculteurs sont encore en majorité non alphabétisés, ou peu formés pour ceux qui le sont, d’où des capacités d’adaptation et d’innovation encore réduites et des difficultés à lutter contre l’insécurité commerciale, juridique, foncière, faute d’une maîtrise de l’écrit. Ceci explique le manque de confiance d’une majorité d’agriculteurs qui attendent trop de l’extérieur et en particulier de la SODECOTON. De plus, dans beaucoup de domaines comme par exemple l’adoption du semis direct sous couverture végétale (SCV), la masse critique d’agriculteurs prêts à innover n’est pas encore atteinte. Les éleveurs, quant à eux, ont de plus en plus de mal à disposer de parcours ou de points d’eau ou à préserver les accès à ceux-ci du fait de la pression des agriculteurs qui étendent les superficies cultivées.
Cette fragilité des agricultures familiales est aussi liée à l’incertitude des cours des produits agricoles. Jusqu’à maintenant les variations de cours durant les campagnes et d’une année sur l’autre étaient importantes pour les vivriers et les produits de l’élevage, mais elles risquent aussi de plus en plus de concerner le coton, comme le montre la baisse du prix au producteur (on passe ainsi de 190 francs CFA/kg de coton graine en 2004-2005 à 170 francs CFA pour la campagne 2005-2006, ce prix comprenant une subvention de 20 francs CFA/kg provenant des réserves de l’OPCC
[5]). De plus, la qualité du coton ne s’améliore pas faute d’un effort cohérent et suivi en ce domaine.
Des impacts importants et variés de l’action de la SODECOTON
L’action dans la durée de la SODECOTON apparaît comme le principal moteur de la transformation des agricultures du Cameroun du Nord. L’implantation réussie du système de production coton-céréales a reposé sur la mise en place d’une filière coton intégrée de l’amont à l’aval et d’un crédit intrants et équipements gagé sur la commercialisation du coton graine, sur une gestion rigoureuse de la SODECOTON et sur des actions périphériques de développement confiées à cette dernière (liaison avec la recherche, ouverture et entretien de pistes rurales, appui à l’organisation professionnelle, soins vétérinaires pour les animaux de trait, etc.).
En dehors de l’action de la SODECOTON, il existe de multiples interventions en faveur du monde rural dans de nombreux domaines, mais aucune autre structure n’a eu les moyens d’avoir une action dans la durée et de proximité auprès de 400 000 paysans. L’Institut de recherche agronomique pour le développement du Cameroun peine à poursuivre ses expérimentations, en dehors de celles financées par la filière coton, et à diffuser ses résultats. Des institutions de micro-finance se sont implantées, mais leur poids en matière de crédit agricole reste limité (environ dix fois moins de crédits octroyés par eux que par la SODECOTON
[6]). Les comités diocésains de développement travaillent avec application sans que leur action soit encore quantitativement très marquante au stade actuel. De multiples ONG et associations interviennent aussi avec plus ou moins de pertinence et de cohérence. Enfin, l’action des services agricoles (soutenue par le Programme national de vulgarisation et de recherche agricole) a laissé peu de traces sur le terrain.
L’impact économique de la filière coton est incontestable, comme le montrent quelques données : la production de coton graine est passée de moins de 100 000 tonnes au début des années 1980 à plus de 250 000 tonnes pour la campagne en cours ; l’huile de coton couvre une part importante de la consommation de corps gras du nord du pays ; l’activité cotonnière génère 30 milliards de francs CFA de marge pour les producteurs après remboursement des intrants ; la SODECOTON a distribué ces dix dernières années dix milliards de dividendes à ses actionnaires et payé 74 milliards d’impôts et taxes, etc. En lien avec cet impact économique, on observe un impact social en matière d’emploi, de maintien des jeunes à la terre (Banque mondiale, 1987) et de réalisation d’infrastructures sociales. En revanche, la condition féminine ne semble pas s’améliorer nettement. Si le coton apporte un peu plus de sécurité alimentaire et monétaire à la famille, il reste en effet principalement une culture masculine : les hommes mobilisent les femmes et les jeunes filles pour la récolte et aussi le semis et les sarclages.
L’impact institutionnel est important en matière de structuration des producteurs : il existe plus de 1 800 groupements de base regroupés dans le cadre de l’OPCC. Cette dernière, créée en 2000, a accumulé près de 10 milliards de fonds de réserve et 7 milliards pour participer à la privatisation future de la SODECOTON. Ce début d’autonomie financière donne une marge de manœuvre croissante à l’OPCC vis-à-vis d’une SODECOTON qui a tardé à jouer le jeu de la responsabilisation professionnelle.
L’impact en matière d’infrastructures de transport et d’aménagement du territoire est aussi fondamental si l’on considère d’une part les investissements réalisés en lien avec la SODECOTON comme les pistes et ouvrages de franchissement et leur entretien, et, d’autre part, les zones aménagées pour accueillir dans le Sud-Est Bénoué 15 000 migrants venus de l’Extrême-Nord avec l’appui de l’Agence Française de Développement (Devèze et Madaule, 1992).
L’impact environnemental, en lien avec la gestion des terroirs, repose surtout sur les actions d’amélioration et de restauration de la fertilité des sols, entreprises depuis 1992 : 70 000 hectares ont bénéficié de la lutte antiérosive dans le cadre du projet Développement « paysannal » et gestion des terroirs (Madaule, 2000) et 50 000 hectares, à la fin 2004, dans le cadre du projet Eau-Sol-Arbre. Un bilan environnemental complet de l’action de la SODECOTON selon les régions reste à faire ; en particulier, au sud de Garoua, des questions se posent sur les conditions dans lesquelles de nouvelles zones de culture se sont implantées et sur le résultat des pratiques visant à préserver la fertilité des sols selon le degré de sécurité foncière.
Des risques importants et des limites au développement dans une région en difficulté
La baisse des cours mondiaux du coton fibre a engendré, pour la campagne 2004-2005, un fort déficit pour la SODECOTON (près de quinze milliards de francs CFA) ; ces cours faibles ont entraîné la baisse du prix d’achat aux producteurs, alors que le coût des intrants augmente, accentuant ainsi les risques monétaires ; ceci ralentit le processus d’intensification du système de culture coton-vivrier et donc remet en cause l’intérêt de la culture du coton.
Les leaders de l’OPCC pour leur part peuvent être fragilisés s’ils ne trouvent pas les bonnes solutions aux multiples problèmes auxquels ils sont confrontés, comme celui de la fixation du prix du coton et des intrants en période défavorable. Il leur faut trouver une stratégie compréhensible par la base, reposant sur une vision de l’avenir de la petite agriculture familiale, et acceptable par le partenaire SODECOTON…
Le sujet de la privatisation de la SODECOTON est relancé régulièrement par les institutions de Bretton Woods qui ne perçoivent pas toujours les risques
[7] d’introduction d’intérêts particuliers plus soucieux de rentabilité à court terme que de développement et de sécurisation des fonctions d’appui aux producteurs. C’est pourquoi la participation des producteurs de coton à cette privatisation peut être un élément important pour éviter toute dérive comme par exemple le démantèlement de la SODECOTON. Il faut espérer qu’il sera possible d’améliorer les performances de la filière en conférant plus de pouvoirs aux producteurs, comme le proposent la direction de la SODECOTON et l’OPCC. Reste la question d’y impliquer plus le secteur privé (Goreux et Macrae, 2002), au sein duquel les investisseurs potentiels sont nombreux : actionnaires de référence comme DAGRIS, grands commerçants camerounais, firmes internationales de négoce, filateurs locaux ou étrangers, etc.
Sur le plan politique, le sentiment de délaissement des provinces du Cameroun du Nord par le pouvoir central, alors qu’elles avaient été plus assistées par le passé, peut entraîner des rancœurs et incompréhensions. Ainsi la dégradation de la desserte aérienne et l’absence d’axe goudronné performant isolent le Nord ; la vétusté de la ligne de chemin de fer, qui dessert seulement Ngaoundéré, augmente les coûts et les risques en matière d’approvisionnement de la filière coton.
Par ailleurs, la généralisation de heurts entre migrants et autochtones, entre ethnies de religions différentes, est redoutée par les autorités. Pour certains auteurs (Ousman et al., 2002), « l’avenir du Nord-Cameroun se joue sur son devenir religieux ». Ils s’interrogent sur la montée en puissance des Foulbé au Nord du Cameroun, en lien avec l’islamisation, et sur l’influence des courants intégristes.
Les appréciations divergent sur le rôle des autorités traditionnelles foulbé depuis leur conquête de la plaine de la Bénoué au XIXe siècle et la mise en place d’un pouvoir régional fort partagé entre plusieurs lamidats. Le rôle des lamibé (chefs des lamidats) musulmans comme facteur de contrôle de la paix sociale et de l’influence d’imams islamistes radicaux est mis en avant par les partisans de la stabilité des pouvoirs en place. En revanche, des chercheurs (Ndembou, 2000) dénoncent la situation d’insécurité des agriculteurs (dont des migrants venant de l’Extrême-Nord, en grande partie chrétiens) qui ne peuvent désobéir à la hiérarchie foulbé pour bénéficier d’un développement promu par l’État ; ce dernier ne les protège pas contre les « arbitrages » des lamibé en matière de conflits (foncier, dégâts dus aux animaux, etc.) et contre leurs prélèvements financiers indus, comme celui de la zakat (impôt musulman « de charité »).
Une défiance envers les autorités traditionnelles et les administrations locales (Ousman et al., 2002) s’instaure. S’y ajoute un sentiment d’insécurité en raison de la précarité des droits fonciers et des pressions de tout ordre exercées par les détenteurs du pouvoir. Cette insécurité peut aussi être physique du fait de l’action des coupeurs de route (Courade, 2000) ou dans le cadre de conflits que l’État semble ne plus vouloir ou pouvoir contrôler à cause des multiples collusions locales.
Un autre facteur important d’évolution est la poursuite du mouvement migratoire des habitants des zones surpeuplées de la province de l’Extrême-Nord, et maintenant des régions proches de Garoua, vers les zones moins peuplées au sud de la province du Nord. La pression démographique y augmente rapidement du fait de l’interdiction de s’installer dans les parcs nationaux et les aires protégées qui divisent en deux les zones agricoles de la province du Nord. Ce « gel » de 43 % des terres de la province du Nord est considéré comme abusif par les agriculteurs et les éleveurs. Se posent en effet déjà des problèmes de concurrence pour l’accès à la terre et aux pâturages, qui risquent encore de s’aggraver du fait de nouveaux engagements des autorités en faveur de l’agrandissement des aires protégées.
Ainsi, les conflits fonciers entre agriculteurs et éleveurs, entre autochtones et migrants, entre défenseurs des aires protégées et riverains de celles-ci, se multiplient alors que les arbitrages et les médiations locales deviennent de plus en plus aléatoires du fait de la délégitimation de l’administration et de la prédominance des intérêts particuliers sur l’intérêt général. Faute de politique articulée en matière d’aménagement du territoire régional, de gestion des terroirs et des ressources naturelles ainsi que de sécurisation du foncier, la situation ne peut que se dégrader. On peut se demander si le pouvoir central est conscient des risques liés à cet état de fait.
Par ailleurs, le Cameroun est malheureusement un pays où la grande et la petite corruption se sont généralisées et où la justice ne fonctionne pas équitablement. Ce mal touche aussi le Nord, y rendant de plus en plus difficile un travail entre agents et acteurs honnêtes, même pour la SODECOTON qui fait preuve jusqu’à maintenant d’exemplarité.
Prévenir de futurs conflits
[8] dans une région où le peuplement est dense et le croît démographique soutenu, où les migrations non contrôlées sont importantes, où les facteurs de tension se multiplient, apparaît désormais prioritaire et urgent. La faiblesse de la croissance ne permettra plus de faire face longtemps à tous ces problèmes, d’autant plus que les possibilités d’absorption des migrants par les villes sont limitées. D’où l’importance de réunir les conditions nécessaires à la transformation indispensable de ces agricultures, mais aussi au développement et à l’aménagement de l’ensemble de la région, en privilégiant les centres secondaires.
Réunir les conditions pour favoriser la sécurisation et la mutation de l’agriculture
Les alternatives au système de production coton-vivrier pour développer l’économie ne sont pas évidentes. Les filières oignon et porc ont montré ces dernières années un certain dynamisme en cherchant à accroître les volumes produits et les ventes dans les grandes villes de Sud. Dans d’autres secteurs, les marges de progrès sont encore plus aléatoires : l’élevage transhumant est peu susceptible d’apporter des emplois nouveaux ; les prix des céréales sont très sensibles à toute surproduction ou pénurie ; les conditions pour développer le tourisme ne sont pas réunies ; les commerçants investissent plutôt dans le sud du pays, etc. Les agricultures cotonnières du nord restent jusqu’à maintenant un facteur primordial de stabilité dans une région sensible sur le plan politique. Mais cette réussite, fragile, ne peut trouver un prolongement que dans une stratégie plus globale de développement rural régional (Ousman et al., 2002).
Le premier moteur de transformation des agricultures familiales reste la SODECOTON, mais celle-ci devra achever de sortir d’une organisation pyramidale, avec à la base le planteur comme simple exécutant des consignes venant d’une direction qui cherche à sauvegarder la filière coton dans un contexte difficile. Les modes d’intervention autoritaires passés ont maintenu trop longtemps les producteurs et leurs organisations dans une situation de dépendance qui les a mal préparés à comprendre la remise en cause des pratiques anciennes et à prendre leurs responsabilités (Legile, 2002). Les problèmes rencontrés par la SODECOTON, comme celui de l’amélioration de la qualité du coton, peuvent conduire à sortir d’une approche classique de l’encadrement qui a montré ses limites
[9]. Les premiers éléments allant en ce sens sont la prise d’autonomie progressive des organisations de producteurs et la place croissante des actions d’animation. Le projet Développement paysannal et gestion des terroirs, le projet Eau-Sol-Arbre et la structure mixte OPCC/SODECOTON d’appui à la professionnalisation ont favorisé la mise en place d’interventions concertées, sur des bases contractuelles. De même, les premières tentatives de mise en place d’un nouveau conseil à l’exploitation ou de commercialisation d’un coton de qualité à travers le commerce équitable suscitent l’intérêt des producteurs.
Plus généralement, il faut libérer les initiatives des agriculteurs en leur redonnant confiance (Legile et Giraudy, 2004). Pour cela, il faut sortir d’une attente d’assistance de l’extérieur dans tous les domaines, susciter les initiatives, encourager l’innovation, passer d’une logique de la contrainte à une logique du contrat. Parmi les possibilités de changement déjà en germe sur le terrain, citons les voies suivantes qui apparaissent comme très prometteuses :
- sortir du cadre étroit des recettes techniques à la parcelle en mettant en place un conseil à l’exploitation, reposant sur la résolution des principaux problèmes rencontrés, par une meilleure gestion et programmation des activités en matière de conduite des cultures, une organisation permettant d’assurer la sécurité alimentaire, une maîtrise de la fumure et des traitements, une association de l’agriculture et de l’élevage (Dugué, 2002), etc. ;
- s’appuyer sur l’expérimentation du semis direct sous couvert végétal (SCV)
[10] pour diffuser cette nouvelle façon de cultiver, permettant de passer de la charrue à la charrette et d’assurer l’amélioration de la fertilité des sols ;
- lier alphabétisation, avancées techniques et conseil de gestion à l’exploitation ;
- responsabiliser progressivement les groupements de producteurs en matière d’approvisionnement, de commercialisation, de gestion et les aider à établir des stratégies réalistes.
Une autre manière d’aborder le problème du développement rural du Nord est d’essayer d’en présenter les enjeux
[11] :
- sécurisation des agriculteurs (droits d’accès et d’usage des ressources naturelles, dont les sols ; accès aux biens publics comme l’éducation, la santé, la justice ; accès au financement ; infrastructures de communication);
- renforcement des capacités des agriculteurs, de leurs organisations et de leurs partenaires afin qu’ils puissent maîtriser les changements et améliorer la gestion de chaque entité (parcelle, troupeau, exploitation, terroir, organisations de producteurs, filière) ;
- amélioration de la compétitivité des diverses filières et de leur organisation ;
- accentuation des efforts pour trouver des équilibres agro-sylvopastoraux durables et pour améliorer la base productive ;
- enrichissement du tissu institutionnel (par exemple organismes de crédit, de services, d’approvisionnement, de commercialisation), ce qui permettrait à la SODECOTON de recentrer son action sur la fonction agro-industrielle ;
- articulation des actions de développement agricole avec le développement communal et régional, en s’appuyant sur la Mission d’Étude et d’Aménagement du Nord. Une des priorités serait la reprise de l’accompagnement des migrations
[12] dans le cadre d’une politique de responsabilisation conjointe des autorités traditionnelles, des communes et des administrations en matière d’installation de nouveaux agriculteurs.
Encadré 1 – Gestion des exploitations et des terroirs et Semis sous Couvert Végétal (SCV)
Le SCV est expérimenté avec succès au Cameroun sur deux sites de recherche. Des essais en milieu paysan, à partir de l’utilisation des résidus de récolte en céréales et de l’introduction de plantes de couverture sur des parcelles clôturées, confirment l’intérêt de rentrer dans un cercle vertueux d’amélioration de la fertilité et de meilleure utilisation de l’eau à la parcelle.
C’est aussi une source de changement sur l’exploitation qui doit s’organiser en conséquence, s’équiper en charrettes et en semoirs adéquats, revoir rotations et assolement, etc. Des calculs économiques doivent être faits pour vérifier l’intérêt de ce changement technique majeur, source de mutations pour les agricultures familiales.
Dans une phase ultérieure, il s’agira de gérer l’ensemble d’un terroir avec les agriculteurs et les éleveurs, déterminant les zones de SCV entourées de haies, les espaces pastoraux, les couloirs de passage des animaux, les lieux d’abreuvement, les actions antiérosives, les implantations d’arbres, les seuils à construire pour retenir l’eau, les possibilités éventuelles d’installation de migrants, etc. Dans ce contexte, le droit de vaine pâture devra évoluer, avec l’appui des pouvoirs publics, vers l’établissement de contrats entre agriculteurs et éleveurs et la sécurisation de parcours dans les zones peu ou pas cultivées à ce jour.
L’expérimentation du SCV apporte une nouvelle approche des manières de cultiver, permettant de passer de la charrue à la charrette, d’assurer l’amélioration de la fertilité des sols, d’introduire les cultures fourragères (il s’agit par exemple au Mali d’augmenter « l’offre fourragère »), de repenser la mise en valeur et l’organisation des terroirs et de refaçonner des paysages.
L’évolution de l’intervention de la SODECOTON auprès des agriculteurs doit être étudiée avec soin, en concertation avec l’OPCC et les autorités, pour réussir la sécurisation et la mutation des agricultures familiales en zone cotonnière (Devèze, 2004). Devra être prise en compte la difficulté d’améliorer la productivité d’une multitude d’agriculteurs très divers. Même si l’option est prise de privilégier les actions en faveur des producteurs efficients de demain (produisant 2 tonnes de coton graine de qualité à l’hectare, innovant, gérant, s’équipant, améliorant la fertilité des sols, diversifiant les sources de revenu), il faudra aussi gérer les transitions pour les agriculteurs en difficulté ou devant migrer du fait de la pression foncière.
Vers une recomposition des forces sociales ?
La SODECOTON a été un élément fondamental du développement agricole du Cameroun du Nord et elle doit continuer son action en la transformant dans le cadre d’un nouveau partenariat avec les producteurs. La question qui est posée est donc celle d’une recomposition des forces sociales et de l’émergence d’une société civile, d’une part à travers l’évolution de rapport entre agriculteurs et SODECOTON, mais plus largement entre les divers acteurs du développement rural dans le Nord. Le numéro 214 d’Afrique contemporaine a attiré l’attention sur les risques liés à l’insatisfaction de la jeunesse rurale (Chauveau, 2005) et sur l’importance de traiter de façon responsable migrations et rentes foncières. Ceci renvoie aussi à la capacité du pouvoir politique de recréer un climat de confiance, ce qui suppose la reconquête de valeurs et de normes trop souvent bafouées par lui (Courade, 2000).
Ni la SODECOTON, ni le secteur coton, ni les agriculteurs ne peuvent relever à eux seuls ces défis. En revanche, le fait que les agriculteurs soient réellement partie prenante des décisions les concernant au côté des autorités traditionnelles ou communales, des administrations et des acteurs économiques sera fondamental pour trouver des compromis durables entre forces sociales sur la base d’intérêts réciproques dans la durée. C’est non seulement le développement, mais la stabilité du Nord-Cameroun qui sont en jeu.
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AFD (2005), Perspectives économiques et financières des pays de la zone franc, projections Jumbo 2005-2006, Agence Française de Développement, Paris.
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Banque Mondiale (1987), Évaluation d’impact économique et social des programmes de développement cotonnier au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et au Togo, BM, rapport n° 6878.
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Chauveau, J.-P. (2005), « Les jeunes ruraux à la croisée des chemins », Afrique contemporaine, n° 214, p. 15-35.
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Courade, G. (2000), Le désarroi camerounais. L’épreuve de l’économie-monde, Karthala, Paris.
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Devèze, J.-C. et S. Madaule (1992), Évaluation rétrospective du projet Sud-Est Bénoué, Agence Française de Développement, Paris.
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Devèze, J.-C. (1996), Le réveil des campagnes africaines, Karthala, Paris.
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Devèze, J.-C. (2004), « Les agricultures familiales entre survie et mutations », Afrique contemporaine, n° 210, p. 157-170, Agence Française de développement, Paris.
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Dugué, P., Vall, E., Lecomte, P., Klein, H.-D. et D. Rollin (2004), « Évolution des relations entre l’agriculture et l’élevage dans les savanes d’Afrique de l’Ouest et du Centre », OCL, vol. 11.
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Freud, C. (1988), Quelle coopération ? Un bilan de l’aide au développement, Karthala, Paris.
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Goreux, L. et J. Macrae (2002), Réformes des filières cotonnières en Afrique sub-saharienne, République Française, Banque Mondiale.
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Legile, A. (2002), « GP cotonniers du Nord-Cameroun : favoriser la responsabilisation collective », in: Jamin et Boukar, Actes du colloque PRASAC.
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Legile, A. et F. Giraudy (2004), Évolution du Conseil de Gestion au Bénin, rapport PADSE.
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Madaule, S. (2000), Évaluation rétrospective du projet Développement Paysannal et Gestion des Terroirs, Agence Française de Développement, Paris.
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Ndembou, S. (2000), « Rapports de domination et extension de l’insécurité : les migrations kirdi en zone foulbé », in: G. Courade, Le désarroi camerounais, Karthala, p. 219-234, Paris.
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Ousman, H., Seignobos, C., Teyssier, A. et J. Weber (2002), Éléments d’une stratégie de développement rural pour le Grand Nord du Cameroun, Ministère de l’Agriculture du Cameroun, SCAC.
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Severino, J.-M. (2004), « L’aide de l’après-guerre », Le Monde, 14 décembre 2004.
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Sodecoton, Rapports annuels, rapports du service suivi-évaluation, rapports du projet Eau-Sol-Arbre.
[1]
Agronome, Agence Française de Développement.
[2]
Cf. l’annuaire statistique de la cellule suivi-évaluation de la SODECOTON pour 1998-1999 (malheureusement les dépouillements permettant de suivre les évolutions dans le temps ne sont pas disponibles).
[3]
Culture pratiquée l’année précédente.
[4]
Cette marge brute est la plus élevée dans le Sud-Est Bénoué, région d’installation de migrants disposant de surfaces cultivables importantes et bénéficiant d’une meilleure pluviométrie que dans l’extrême Nord.
[5]
Organisation de Producteurs de Coton du Cameroun.
[6]
Sur le plan du crédit, la SODECOTON en 2003 avait octroyé 17,5 milliards de prêts (en énorme majorité pour les intrants coton, mais aussi 2,7 milliards pour les intrants vivriers et 347 millions pour le matériel agricole).
[7]
L’introduction d’intérêts privés camerounais lors d’une privatisation improvisée en 1997 (Courade, 2000) privilégiant leurs dividendes à court terme devrait inciter à la prudence les partisans des privatisations.
[8]
Cf. à propos de l’importance de la prévention des conflits, l’article de Jean-Michel Severino, « L’aide de l’après-guerre », dans
Le Monde, 14 décembre 2004.
[9]
Contradiction entre les consignes anciennes portant sur la propreté de champs sans arbres et sur la nécessité du labour alors que les techniques agro-écologiques introduites préconisent de laisser la matière organique sur la parcelle, de ne plus labourer, de préserver certains arbres…
[10]
L’adoption de cette technique en milieu paysan reste délicate vu sa complexité, la pénibilité du démarrage si l’on doit apporter de la matière organique de l’extérieur, le coût que représente la clôture des parcelles…
[11]
Un excellent document de septembre 2002, intitulé « Éléments d’une stratégie de développement rural pour le Grand-Nord Cameroun », réalisé pour le compte du ministère de l’Agriculture du Cameroun et de la Coopération française, propose des axes stratégiques et des actions à engager pour mieux comprendre le fonctionnement des sociétés et territoires, pour impliquer les acteurs dans les choix de développement et les former et informer, pour sécuriser les individus et leurs biens, pour équiper le territoire, pour sécuriser les conditions de production, pour valoriser la biodiversité, enfin pour coordonner et piloter la mise en œuvre.
[12]
Au milieu des années 1980, la politique était de réserver des espaces cynégétiques et d’accompagner les migrations vers les espaces disponibles de la province du Nord.