Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-5116-6
232 pages

p. 159 à 172
doi: 10.3917/afco.217.0159

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Dossier « Agricultures familiales en Afrique sub-saharienne »

no 217 2006/1

2006 Afrique contemporaine Dossier « Agricultures familiales en Afrique sub-saharienne »

Éléments pour une refonte des politiques agricoles en Afrique sub-saharienne

Alain Felix  [ 1]
Peut-on parler de politiques agricoles dans des pays qui disposent de moins en moins des instruments correspondants ? Ce ne sont pas les innombrables recommandations de la communauté internationale, intégrant de multiples objectifs et domaines d’intervention, qui vont favoriser la définition de priorités propres à chaque pays. Établir une souveraineté alimentaire, réduire la pauvreté malgré les distorsions de concurrence, promouvoir des agricultures durables, telles pourraient être les bases de nouvelles politiques agricoles. Is it really possible to talk about agricultural policies in countries that have fewer and fewer adequate instruments? The countless recommendations made by the international community that include multiple objectives and areas of intervention will not be what is required to effectively define each country’s specific priorities. Establishing nutritional sovereignty, reducing poverty despite competition-induced distortions, promoting sustainable agriculture – this is what could lay the foundations for new agricultural policies.
 
Introduction
 
 
Parler de politiques agricoles, de soutien, d’appui, d’encadrement et de protection des paysanneries d’Afrique sub-saharienne peut sembler provocateur aujourd’hui. On a dans bien des pays du sous-continent démantelé les caisses de stabilisation (marketing boards), supposées garantir les prix des cultures d’exportation, ainsi que les rares systèmes de péréquation des prix du riz. Les subventions aux intrants (engrais, pesticides et insecticides) ont quasiment partout disparu comme les distributions gratuites de semences améliorées aux agriculteurs. Les sociétés de développement régionales ont été liquidées ou privatisées, même si elles étaient encore rentables. Les sociétés gérant des aménagements hydrauliques se sont hâtées de « transférer » à des groupements paysans la charge de l’entretien de ceux-ci, etc. Que reste-t-il aujourd’hui des services de formation, de vulgarisation et de recherche agricoles ? Quelles sont les capacités de régulation des services de l’agriculture et de l’élevage dans le domaine foncier ou de la circulation des troupeaux pour ne pas parler des prix alimentaires ou des stocks vivriers de sécurité ? Le « désarmement douanier » n’a-t-il avant tout permis au blé américain et européen, aux volailles aux hormones congelées et aux bas morceaux de viande de concurrencer le sorgho sahélien, les « poulets bicyclette [2] » ou la viande de zébu ?
Ce remède de choc a-t-il eu pour effet de relancer la production familiale, de rendre plus compétitifs les petits exploitants qui constituent encore l’essentiel des 60 % d’agriculteurs africains ? Si une certaine reconquête du marché alimentaire urbain s’est réalisée avec les dévaluations (franc CFA notamment), les cultures d’exportation ont toujours des difficultés à trouver preneur sur le marché mondial. Le cacao, le café, le thé, le coton africains perdent des parts de marché face à des pays tiers du Sud ou occidentaux et arrivent rarement à rémunérer les millions de petits producteurs qui y travaillent avec leur famille.
En 40 ans, la part de l’Afrique dans le commerce international a diminué de plus de moitié. Les exportations de l’Afrique sub-saharienne représentent moins de 1 % des échanges mondiaux. Elles sont très peu diversifiées et reposent sur quelques produits de base peu transformés (agricoles notamment), ce qui les rend extrêmement sensibles aux variations des marchés. Les échanges régionaux restent faibles, mêmes dans les espaces organisés [3].
Contrairement à l’ensemble du monde où l’extrême pauvreté a légèrement régressé entre 1990 et 1999, la population d’Afrique sub-saharienne vivant avec moins de 1 dollar par jour est passée de 241 à 315 millions. Aujourd’hui, 65 % de la population vit au-dessous du seuil d’extrême pauvreté et 87,5 % avec moins de 2 dollars par jour. Cette pauvreté, ainsi que l’insécurité alimentaire, sont principalement rurales. Et la population agricole représente toujours plus de 60 % de l’emploi total dans la cinquantaine de pays sub-sahariens.
 
Les recommandations internationales sont contradictoires face à cette situation
 
 
Dans le cadre des réflexions relatives à la mise en œuvre des objectifs du millénaire pour le développement (OMD), qui concernent directement le secteur rural à travers la réduction de l’extrême pauvreté et la faim (OMD n° 1) et la promotion du développement durable (OMD n° 7), un consensus existe pour considérer que le développement agricole est à la base de la croissance économique dans les pays les plus pauvres et dans ceux où la faim persiste (pourtant, les aides publiques à l’agriculture des PED ont diminué de moitié entre 1983 et 1997 [4]), que l’amélioration de la production des petites exploitations familiales et la préservation de leurs ressources naturelles productives sont fondamentales pour lutter contre la pauvreté et la faim, la pauvreté chronique constituant, elle-même, un facteur de dégradation de l’environnement. Ce phénomène auto-alimenté de régression enferme les pays dans des « pièges de pauvreté » dont ils ne peuvent sortir.
Les recommandations de la communauté internationale qui ressortent des nombreuses réunions tenues ces dernières années [5] intègrent une multiplicité d’objectifs et de domaines d’intervention, traduisant la complexité des problèmes à traiter, mais sans priorités réelles. Elles sont formulées en termes très généraux qui facilitent le consensus [6], chacun pouvant facilement défendre des positions contradictoires dans une panoplie très complète. Qui plus est, elles ne mettent pas l’accent sur les révisions de politique ou de pratique que pourraient poser ces objectifs, tant pour les PED que pour les pays donateurs et les agences d’aide.
Parmi ces recommandations, touchant à l’agriculture et au développement rural, on peut signaler l’importance donnée à la promotion de politiques agricoles « judicieuses » et à la poursuite de l’ouverture commerciale, en réduisant les sources de distorsions de la concurrence.
 
Les exemples venus du Nord et de pays émergents
 
 
Toutes les agricultures du monde, aujourd’hui performantes, se sont construites pour satisfaire leur marché domestique dans un cadre de protection tarifaire et de soutien des revenus des producteurs. Ce fut le cas de la Politique Agricole Commune dans les années 1960-1970, plus récemment de la Corée, de l’Inde… Ces politiques se sont appuyées sur une batterie d’instruments comprenant notamment des prix minimum garantis, une organisation des marchés et des mécanismes de régulation (gestion de stocks, gel de terres…), des dispositifs d’approvisionnement et de financement incluant de nombreuses formes de subventions, etc. Ces politiques, malgré leur coût élevé, ont assez bien réussi à accompagner la concentration des populations en milieu urbain. Elles ont également abouti à la production de surplus dont l’écoulement sur le marché mondial a également été subventionné.
Aujourd’hui, les politiques agricoles du Nord ont pour objectif de faire baisser les prix aux producteurs aussi bas que nécessaire pour les rapprocher des cours mondiaux afin de favoriser leur compétitivité internationale. Elles tendent à éliminer progressivement tous les instruments de régulation des marchés pour laisser jouer plus ou moins librement la concurrence. Ceci a pour principales conséquences :
  • l’augmentation des subventions publiques pour compenser les pertes de revenus des producteurs [7] ;
  • une stagnation globale des revenus agricoles, la transformation des agriculteurs en « assistés [8] et la poursuite de la disparition des petites exploitations ;
  • des profits accrus pour les firmes agro-alimentaires qui s’approvisionnent à bas prix et ne répercutent pas systématiquement ce bonus aux consommateurs [9] ;
  • la recherche de rendements de plus en plus élevés, au détriment de la qualité des produits, de la protection de l’environnement et du maintien de la biodiversité.
Par ailleurs, elles n’ont pas répondu aux attentes de leurs concepteurs. Une étude, financée par l’ONG Oxfam et réalisée par l’Agricultural Policy Analysis Center de l’Université du Tennessee [10], montre que depuis 1996 (date du changement de la politique agricole des Etats-Unis) les exportations des huit principales productions sont restées stables et que les superficies totales cultivées n’ont pas évolué. Elle confirme que, face à une demande généralement peu élastique, l’offre des produits agricoles ne s’autorégule pas. En fait, ni les consommateurs, ni les producteurs ne jouent le jeu du marché, les premiers en augmentant leurs achats, les seconds en réduisant leur production, quand les prix baissent et vice-versa.
Les producteurs essaient plutôt de compenser leurs baisses de revenus en utilisant de nouvelles technologies qui augmentent leur productivité et contribuent, à leur tour, à la baisse des prix. Les systèmes de production des pays du Nord engagés dans cette course à la productivité, fondée sur l’utilisation massive et incontrôlée d’engrais, de pesticides, d’eau, d’irrigation et d’une mécanisation de plus en plus sophistiquée et puissante, ne constituent certainement pas des modèles d’agriculture durable. On peut sans doute dire la même chose de ceux des pays du groupe de Cairns [11], dont l’avantage semble résider dans l’utilisation de vastes espaces, encore peu exploités [12].
 
Les limites de la libéralisation des échanges
 
 
La poursuite de l’ouverture commerciale reste un objectif fondamental de la communauté internationale. Elle est censée, selon les modèles classiques, apporter un bénéfice global important à l’économie mondiale. La part de ce gain revenant aux PED, en particulier aux plus pauvres, est largement controversée (Perrin et Filipiak, 2003), et l’on peut se demander dans quelle mesure le libre jeu du marché est susceptible de contribuer à l’atteinte des OMD.
Le commerce international des produits agricoles présente quelques caractéristiques aux conséquences importantes. Les cours mondiaux des produits agricoles sont sur un trend de décroissance constant traduisant les gains de productivité de l’agriculture. Mais ces gains de productivité sont réservés à la trentaine de millions d’actifs bénéficiant de mécanisation et chimisation lourdes, puis, dans une moindre mesure, aux quelques 700 millions touchés par la « révolution verte » (réalisée autour de semences à haut potentiel avec l’emploi de l’irrigation, une forte utilisation d’intrants, la culture attelée ou la petite motorisation). Ils ne concernent pas 500 millions de producteurs, en culture traditionnelle manuelle, qui restent marginalisés [13].
Au-delà de cette tendance générale, les prix mondiaux des produits agricoles sont soumis à une grande instabilité qui est néfaste pour l’économie des pays fortement dépendants de leurs exportations agricoles. Elle entraîne d’importants dysfonctionnements dans les filières de production et accroît particulièrement les risques des producteurs et la vulnérabilité des plus faibles.
La part de la production échangée sur le marché mondial est faible pour beaucoup de produits agricoles (céréales notamment). C’est un marché de surplus où les prix sont bas et, le plus souvent, inférieurs aux coûts de production. Les cours mondiaux ne devraient donc pas être considérés comme la référence du marché puisqu’ils ne résultent pas d’une confrontation globale de l’offre et de la demande réelles.
Les subventions aux agricultures des pays du Nord [14] accroissent les distorsions des marchés. Rappelons simplement que les pays de l’Union européenne versent pour chaque bovin, en moyenne, 2,20 dollars par jour, soit plus que le revenu journalier dont dispose la moitié de la population mondiale. Le bas niveau des prix ne permet pas aux paysans les moins productifs d’obtenir des revenus décents et d’investir pour améliorer leur productivité. Il constitue donc un facteur de pauvreté et de dépendance alimentaire.

Tableau 1
Estimation en milliards d’euros et pourcentage du PIB du montant annuel total du soutien à l’agriculture selon l’OCDE (1998 et 2000)
PAYS19982000
NOUVELLE-ZÉLANDE
en milliards d’euros0,20,2
% du PIB0,30,3
AUSTRALIE
en milliards d’euros1,61,3
% du PIB0,50,3
CANADA
en milliards d’euros4,16,3
% du PIB0,80,8
ÉTATS-UNIS
en milliards d’euros81,795,8
% du PIB10,9
UNION EUROPÉENNE
en milliards d’euros118,7119,4
% du PIB1,51,3
JAPON
en milliards d’euros56,859,1
% du PIB1,51,4

Les asymétries de marchés sont renforcées par la concentration des firmes dans le commerce et la transformation des matières premières agricoles. Le renforcement des normes sanitaires et phytosanitaires pour l’accès aux marchés des pays développés constitue des contraintes supplémentaires pour les PED (OCDE, 2001).
Dans ces conditions, peu de pays pauvres, africains en particulier, paraissent en mesure de profiter de la libéralisation des échanges. À de rares exceptions près (cacao en Afrique de l’Ouest, coton, café en zones d’altitude d’Afrique de l’Est et, peut-être, arachide), ils ne disposent pas de réels avantages comparatifs pour la plupart des grandes productions agricoles [15]. La concurrence ne peut être égale entre des agriculteurs du Sud et du Nord qui ont des écarts de productivité de 1 à 1 000 (ou plus). Le système actuel des échanges internationaux décourage les productions agricoles des pays en développement et les conduit à être de plus en plus tributaires des importations de céréales, viande et lait. Selon la FAO, les importations nettes de céréales des PED seraient ainsi multipliées par 2,5 d’ici 2030.
Aux effets pervers de cette instabilité des marchés mondiaux s’ajoutent les nombreuses contraintes pesant sur les marchés locaux : mauvais état des voies de communication, entraves diverses à la libre circulation, asymétrie des relations entre producteurs et acheteurs avec des situations de monopsones ou d’oligopsones [16] favorisant la captation de rentes, manque de systèmes d’information sur les marchés… Les producteurs des zones marginales, éloignées ou enclavées, sont les plus défavorisés par cette situation qui augmente les coûts de transactions [17] ; ils renchérissent leurs approvisionnements et réduisent la valeur nette de leurs productions. Il convient d’ajouter à ces contraintes l’étroitesse de beaucoup de marchés nationaux, le pouvoir d’achat limité des consommateurs et la concurrence des importations de produits subventionnés du Nord (céréales, bas morceaux de volailles, etc.).
Dans leur organisation actuelle, les marchés des produits agricoles, à quelque niveau qu’ils se situent, ne fonctionnent pas dans le sens de la réduction de la pauvreté et de l’amélioration de la sécurité alimentaire des plus démunis. Dans un système ouvert les agricultures des pays les plus pauvres ne peuvent lutter face aux écarts de productivité avec celles des autres régions du monde et aux distorsions de concurrence liées aux diverses formes de subventions (quelle que soit la couleur de la boîte de l’Organisation Mondiale du Commerce dans laquelle elles sont rangées). Elles sont donc vouées à disparaître ou à subsister à la marge.
 
Quelles bases pour de nouvelles politiques agricoles en Afrique ?
 
 
Élaborer une politique agricole, c’est d’abord réintroduire les interventions publiques de l’État dans l’orientation, la coordination ou la régulation du comportement des acteurs privés qui sont les véritables maîtres d’œuvre et décideurs dans ce secteur. Cela ne peut donc se faire que dans un processus interne de négociations, permettant d’aboutir à des compromis acceptés par la majorité des acteurs du secteur et qui préservent au mieux l’intérêt collectif. L’intervention de la puissance publique peut être légitimée par des objectifs qui transcendent ceux des opérateurs économiques de base, tels que la stabilité sociale, l’emploi, l’aménagement du territoire, le traitement des inégalités et la redistribution des richesses, la préservation d’une certaine indépendance, etc. Elle doit aussi permettre de corriger les défaillances des marchés et d’anticiper des évolutions liées aux changements sociaux (croissance démographique, urbanisation).
Elle peut parfaitement s’inscrire dans la perspective de réalisation des OMD en privilégiant trois orientations : établir une souveraineté alimentaire, réduire la pauvreté des agriculteurs et promouvoir des activités agricoles durables.
Établir une souveraineté alimentaire
La politique agricole est d’abord une politique alimentaire. Les pays pauvres n’ont pas grand-chose à échanger sur les marchés internationaux. Ce n’est pas en exportant des produits dont les cours chutent régulièrement et sont soumis à de grandes variations qu’ils pourront assumer le poids croissant de leurs importations alimentaires et des autres biens nécessaires à leur développement [18]. La « souveraineté alimentaire » implique une reconquête des marchés alimentaires locaux, soit à l’échelle nationale, soit à une échelle supranationale commune à des pays de niveaux de productivité comparables. C’est sur ces marchés que les producteurs les plus pauvres pourront le plus facilement écouler leurs éventuels surplus. C’est l’existence d’un marché intérieur solide et porteur qui assurera à l’agriculture la base à partir de laquelle elle pourra se développer et se diversifier.
La majorité des pays développés ne sont pas réellement prêts à supprimer les soutiens à leur agriculture. Devant les distorsions qui en résultent sur les marchés mondiaux, il serait tout à fait justifié que les PED mettent en place des marchés communs régionaux avec des niveaux de protection d’autant plus élevés que leur écart de productivité avec les agricultures modernes est plus important. Les PED, tout particulièrement les pays pauvres d’Afrique, ont été très mal préparés et ont mal négocié leurs accords commerciaux dans le cadre de l’OMC. Ils sont aujourd’hui face à des engagements qui condamnent leur agriculture. Il est parfaitement hypocrite de prôner la sécurité alimentaire et la lutte contre la pauvreté sans les autoriser à renégocier ces accords ; la communauté internationale, qui n’a pas grand-chose à y perdre (vu les volumes concernés, la faible solvabilité des acheteurs…), se grandirait en les aidant à le faire.
Réduire la pauvreté des agriculteurs
L’agriculture est une activité naturellement soumise à des aléas importants. Les producteurs gèrent le plus souvent leurs risques en minimisant leurs investissements à court, moyen et long terme. Ceci a de nombreuses conséquences néfastes : agriculture de type minier prédatrice des potentialités naturelles, tendance au retrait du marché des exploitations, stagnation ou déclin de la productivité, accroissement de la vulnérabilité et, finalement, marginalisation-exclusion de l’économie de marché.
Les politiques agricoles doivent d’abord viser à augmenter et à sécuriser les revenus des agriculteurs, en réduisant les risques liés à leur activité principale : la production. Elles doivent aussi faire en sorte que le plus grand nombre d’agriculteurs bénéficient de ces améliorations. Sur ce plan, les politiques agricoles ont des limites dans leur efficacité. Elles devront être relayées ou complétées, pour les populations les plus marginalisées, par des mesures sociales.
Comment sécuriser la réduction des risques ?
Les débouchés et les prix
Les deux aspects sont intimement liés. Pourtant, les producteurs préfèrent toujours une garantie d’achat, même à des prix peu élevés, à des fluctuations imprévisibles de ces derniers qui affecteraient fortement leurs revenus. Pour eux, l’idéal est une garantie d’achat totale à prix fixé. Une telle garantie peut être très coûteuse pour l’État, car elle incite à des excédents de production. Son application n’est envisageable qu’assortie de formes de limitation de l’offre, par des quotas qui s’avèrent complexes à mettre en place et à gérer. Toutefois, elle permet d’enclencher un cycle vertueux de capitalisation, d’investissements productifs, d’améliorations techniques, qui induit un développement économique global et contribue à la réduction de la pauvreté. L’exemple des filières coton d’Afrique francophone en est l’illustration.
Cette sécurisation peut passer, pour les grandes filières d’exportation, par des mécanismes d’atténuation de la volatilité des cours mondiaux [19]. Pour les filières d’intérêt local, la sécurisation des débouchés et des prix peut, au-delà des systèmes de protection, passer par des contrats commerciaux entre les acteurs des filières (producteurs et commerçants ou transformateurs). Cette agriculture contractuelle demande un environnement législatif convenable et implique une bonne organisation des producteurs pour éviter de les rendre trop dépendants des firmes agro-alimentaires [20].
Les moyens de production
L’intervention publique est indispensable dans la définition et la mise en application de règles permettant de garantir aux producteurs un droit, sur le long terme, pour l’exploitation des terres et, dans certaines situations, pour disposer de l’eau nécessaire à l’irrigation. Cette sécurisation conditionne une bonne utilisation et une gestion conservatrice du patrimoine productif. En raison de la diversité, de la complexité et de la « sensibilité politique » des questions foncières, il n’existe pas de modèle d’organisation de portée universelle ; en particulier, les systèmes « modernes » de droits individuels, cessibles et héritables, ne sont pas une panacée. Une approche très fine de ces problèmes est nécessaire, fondée sur une bonne connaissance des pratiques existantes et sur une large concertation avec toutes les parties concernées pour vérifier l’acceptabilité sociale des solutions envisagées. La mise en application des politiques foncières et leur suivi doivent être très largement décentralisés pour impliquer les collectivités territoriales et la société civile.
Les fonctions d’approvisionnement du monde rural, ainsi que la surveillance et les contrôles de qualité des produits, relèvent essentiellement du secteur privé et professionnel. Il appartient surtout à l’État de définir une réglementation et de la faire appliquer. Les groupements paysans ont ici un rôle éminent à jouer et leur professionnalisation doit être en conséquence soutenue.
Faciliter l’accès aux financements est une des bases des politiques agricoles. La modernisation de l’agriculture familiale nécessitera des interventions publiques pour adapter les conditions des crédits à la rentabilité réelle des investissements financés et les assortir de systèmes d’assurances couvrant les aléas et risques de la production. Bien que les systèmes de subventions présentent de nombreux défauts, ils ne doivent pas être considérés comme tabous et font partie de la panoplie des instruments d’incitation que les États doivent pouvoir utiliser dans des conditions particulières (plantations pérennes, améliorations foncières lourdes, aides ciblées à l’évolution des structures d’exploitations…).
Promouvoir des activités agricoles durables
Pour subsister, les paysans en situation de survie sont amenés à désinvestir et à consommer le capital environnemental. Il en résulte une baisse des potentialités du milieu qui rend leurs activités de moins en moins productives, de plus en plus risquées et qui les entraîne dans une spirale de paupérisation. Peu de nouvelles techniques d’agriculture durable ont été produites et seule l’agro-écologie apporte aujourd’hui quelques espoirs. D’importants efforts restent à faire dans le domaine de la recherche-innovation, de l’information, de la formation et du conseil pour trouver des réponses adaptées aux différentes problématiques de dégradation des espaces agricoles et de l’environnement.
Les agriculteurs veulent vivre correctement de leur activité chez eux [21]. Cette revendication est d’autant plus légitime que, dans beaucoup de pays, l’urbanisation ne crée pas des emplois à la mesure de l’exode rural. Elle suppose de favoriser le développement des agricultures paysannes, fondées sur des exploitations familiales. Ce type d’unités de production a largement démontré dans le monde (où il est dominant), sa capacité à contribuer à la sécurité alimentaire, à la croissance économique et aux exportations, à la création-stabilisation d’emplois, à la bonne gestion des ressources naturelles, aux équilibres territoriaux et à la stabilité politique et sociale. De plus, il permet, plus que d’autres, une réduction des inégalités et une distribution plus équitable des fruits de la croissance [22].
L’amélioration des conditions de vie en milieu rural se fera au travers de programmes de développement rural au sens large (pour l’accès aux services de base, le désenclavement, l’électricité ou la téléphonie rurale, etc.) et de décentralisation, développant de nouvelles formes de pouvoirs locaux et de relations entre l’État et les populations. Les politiques agricoles en complément viseront à promouvoir et à renforcer les compétences des agriculteurs par des actions de formation et de conseil, et la structuration ainsi que la professionnalisation des organisations de producteurs, pour mieux les impliquer dans la définition et la mise en œuvre des politiques les concernant.
La compétitivité des productions est l’élément principal de la « durabilité » économique de l’agriculture. Elle s’impose autant pour les produits d’exportation que sur les marchés régionaux. Pour l’améliorer, les politiques agricoles doivent favoriser l’organisation des filières, afin de les rendre plus performantes, et appuyer des programmes contribuant à l’amélioration de la productivité des agriculteurs, ce qui renvoie à la recherche, aux conseils, aux approvisionnements en intrants… Elles doivent aussi promouvoir une différenciation des prix d’achat des produits en fonction de leur qualité.
Les agricultures modernes bénéficient, le plus souvent, de transferts de ressources provenant d’autres secteurs. En Afrique sub-saharienne, l’ajustement structurel a entraîné une dégradation considérable des services publics à l’agriculture, y compris dans les domaines régaliens (recherche, statistiques, veille sanitaire, formations et conseils…). Sans aides publiques importantes et régulières, les producteurs africains ne seront pas en mesure de payer les services dont ils ont besoin pour combler leurs retards et répondre au défi de la croissance démographique et urbaine. Les bailleurs de fonds doivent les y aider.
L’Afrique des trois premières décennies des Indépendances avait connu des politiques agricoles peu performantes dans la mesure où elles se méfiaient des capacités d’innovation et d’adaptation des agriculteurs familiaux et où les systèmes de subvention soutenaient les citadins politiquement remuants plutôt que les producteurs ne pesant pas sur l’échiquier politique. On avait ainsi parlé de « biais urbain ». Les politiques d’ajustement structurel des années 1990 ont mis à bas les quelques embryons de politique agricole du sous-continent au nom de la libération des échanges et de la restauration de la compétitivité avec les résultats atterrants que l’on connaît. La lutte contre la pauvreté remet au centre la notion de politique agricole associée à celle de filets sociaux de sécurité, une politique différente de celle des indépendances dans son contenu technique comme politique. Les conditions de mise en œuvre de cette stratégie se heurtent cependant à des obstacles importants : le protectionnisme des grands pays agricoles du Nord, qui n’est pas prêt de disparaître, la faible représentation politique des paysans qui ne pèsent que peu sur les régimes en place, les difficultés des États africains repliés sur une souveraineté nationale et donc étroite à passer à des ensembles viables. Les alternatives ne sont pourtant pas légion. Raison de plus pour cheminer dans la direction indiquée.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1]Ingénieur-agronome, division du développement rural et de l’agro-industrie, Agence Française de Développement.
[2]Poulets élevés traditionnellement en brousse africaine.
[3]Ils représentent seulement 10 % du commerce des pays de l’UEMOA (FMI). Encore faut-il y ajouter les échanges informels, autour du Nigeria par exemple, qui devraient augmenter cette statistique.
[4]OCDE/CAD – Aide à l’agriculture – décembre 2001.
[5]On peut notamment se référer aux manifestations les plus récentes : conférences internationales sur le financement du développement (Monterrey, mars 2002) et sur le développement durable (Johannesburg, septembre 2002), sommets du G8 (Évian, 2003 ; Gleneagles, 2005), Assemblée générale des Nations unies (New York, 2005).
[6]Le « diable étant », comme on le sait, « dans les détails ».
[7]Elles ont triplé aux États-Unis durant la décennie 1990.
[8]Les subventions publiques représentaient 47 % des revenus nets des agriculteurs américains en 2001. Dans l’Union européenne, elles leur sont supérieures pour les céréales, les oléagineux et oléo-protéagineux, les viandes bobines et ovines (cité par J. Berthelot).
[9]La part de la matière première dans le prix payé par les consommateurs est d’ailleurs très réduite dans les pays du Nord.
[10]« Repenser la politique agricole des États-Unis : changer la donne pour assurer des revenus aux agriculteurs du monde entier », étude réalisée en 2003 par D.-E. Ray, D.-G. De La Torre Ugarte et K.-J. Tiller (http:// www. confederationpaysanne. fr/ article. php3? id_article= 130).
[11]Grands pays exportateurs disposant de vastes surfaces agricoles souhaitant la fin des subventions en Europe, aux États-Unis et au Japon. Ils sont menés par l’Australie, le Canada et l’Argentine.
[12]Qui serait donc une consommation, sans renouvellement de leur fertilité naturelle.
[13]Ces éléments, ainsi que ceux qui suivent, sont repris de diverses interventions de M. Mazoyer, professeur émérite à l’INA-PG.
[14]Le chiffre habituellement cité pour les pays de l’OCDE est de 350 milliards de dollars par an.
[15]Par exemple, l’Amérique centrale prend peu à peu la place de l’Afrique sur les marchés européens de la banane et de l’ananas.
[16]La classification des différents marchés se fait essentiellement en fonction du nombre de vendeurs et d’acheteurs en présence. Le tableau traditionnel de Stackenberg illustre cette diversité des marchés que l’on peut rencontrer. Quand il y a un grand nombre d’offreurs face à un seul acheteur, nous avons affaire à un monopsone, et face à quelques acheteurs, à un oligopsone.
[17]Issus des travaux des économistes néo-institutionnalistes, les coûts de transaction correspondent aux coûts de recherche et de négociation d’un contrat avec un partenaire économique. Ils englobent les coûts résultant de la recherche d’informations sur le prix, la qualité et la disponibilité de biens et de services, la recherche d’acheteurs et de vendeurs potentiels ainsi que celle d’informations utiles sur leur comportement et leur fiabilité, les négociations, la signature de contrats, le suivi des partenaires contractuels, la mise en application des contrats, la protection des droits de propriété. Les agents économiques arbitrent entre les coûts de production et de transaction propres aux différents arrangements contractuels possibles (relation purement marchande, intégration dans une organisation fondée sur des principes hiérarchiques, formes intermédiaires…). En Afrique sub-saharienne, ces coûts sont considérables pour des raisons matérielles (émiettement des transactions, enclavement, etc.) mais aussi en raison de la dimension socio-anthropologique de la relation marchande, en raison de la « dilatation » du temps de la négociation et de la difficulté à trouver des garanties hors des relations clientélistes…
[18]La FAO estime que le déficit alimentaire des PED pourrait être multiplié de 3 à 5,5 fois, d’ici 2025.
[19]Cf. les propositions présentées par l’aide française au forum de l’Union européenne-Afrique sur le coton – Paris, 5-6 juillet 2004, fondées sur trois dispositifs complémentaires de lissage des prix : le premier géré par les organisations de producteurs, le second, interprofessionnel, au niveau des filières nationales, le troisième analogue à un système de réassurance au niveau régional, avec des concours des aides internationales.
[20]Cf. les productions « intégrées » de volailles ou de porcs qui présentent cependant bien des inconvénients pour des paysans soucieux de leur autonomie.
[21]Atelier du ROPPA sur la politique agricole commune de l’UEMOA-Ouagadougou, octobre 2001.
[22]En raison des interdépendances entre croissance et redistribution, elles sont donc plus efficaces pour réduire la pauvreté.
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