Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-5116-6
232 pages

p. 217 à 229
doi: 10.3917/afco.217.0217

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Actualité africaine

no 217 2006/1

2006 Afrique contemporaine Actualité africaine

Les enfants des rues, l’État et les ONG : qui produit l’espace urbain ?

Les exemples de Yaoundé (Cameroun) et d’Antananarivo (Madagascar)

Marie Morelle  [ 1]
À Yaoundé et à Antananarivo, les enfants des rues sont de plus en plus nombreux et de plus en plus visibles. Les autorités paraissent largement ignorer ce phénomène, se contentant de quelques démonstrations de force la veille d’un grand événement international. Pendant ce temps, les ONG se multiplient et investissent le champ de la politique sociale. La question est alors de savoir en vertu de quelles valeurs et de quelles normes elles agissent et pour quel projet urbain. In Yaounde and Antananarivo, street children and families are in ever-increasing numbers and become more visible. The authorities ignore them most of the time, except when an international event takes place. Meanwhile NGOs grow in number and play an increasing role in social policies. What are the values and norms that guide them and for what kind of urban project?
Des sans-abri occupent les espaces publics des villes africaines. Le phénomène, très ponctuel avant les années 1980, a pris une soudaine ampleur sous l’effet de la crise socio-économique. À Yaoundé, des enfants vivent en permanence dans la rue, devenue leur source de revenus et leur principal lieu de sociabilité. À Antananarivo, aux côtés de ces enfants des rues isolés, existent des familles entières. Le plus souvent, les premiers ont subi des violences domestiques les poussant à fuir leur domicile. Quant aux familles, elles ont perdu leur logement (chômage, dépenses de soin imprévues, alcoolisme, veuvage) et ne trouvent aucune activité stable. Sans revenu, elles ne peuvent s’acquitter d’un loyer et restent à la rue.
Les deux capitales nationales abritent environ 1,5 million d’habitants. Au Cameroun, les enfants des rues sont moins d’un millier à déambuler dans la ville de Yaoundé. À Antananarivo, le nombre de sans-abri est à peine plus élevé, oscillant entre 1 000 et 2 000 personnes environ (chiffre sans doute sous-évalué [2]). En dépit du malaise né de leur présence dans des espaces souvent très fréquentés, commerciaux ou de loisirs, nous pourrions conclure, à la vue de ces effectifs, à un phénomène urbain très localisé et minoritaire.
Pourtant, la rue ne constitue guère un espace neutre et fait l’enjeu de multiples appropriations. Elle révèle des logiques d’acteurs très variées. Les enfants et familles de rue y voient un espace utilitaire où tenter de vivre et de survivre par le biais de petites activités informelles, voire de petits actes délictueux. Offrant leur intimité à la vue de tous les passants, la rue devient aussi pour ces enfants et familles, l’espace à territorialiser : celui dont on tire une manière d’être au-delà de la question de l’avoir et des « maigres » possessions, un ultime refuge. Mais aussi celui par lequel les habitants et les autorités vont définir tel individu comme étant de la rue, avec tout le poids de la stigmatisation et de la peur que cela sous-tend.
Face à ces personnes de la rue, justement, les habitants adoptent des stratégies d’évitement, oscillant entre sentiment de compassion et attitudes de rejet. Les autorités hésitent moins à entrer dans l’affrontement, menaçant, raflant, emprisonnant parfois. Les espaces publics, centraux notamment, constituent une scène de représentation pour le pouvoir. La ville-capitale doit être la vitrine d’un État moderne et fort, et non d’un État faiblement institutionnalisé, rongé par les réseaux clientélistes dont les rues « encombrées » et « débordées » seraient l’image véritable.
C’est pourquoi les autorités déclenchent des opérations ponctuelles à l’encontre des enfants et familles de rue, à l’occasion d’événements politiques et culturels (sommet France-Afrique de 2001 à Yaoundé, Jeux de la francophonie en 1997 à Antananarivo). Il s’agit de « nettoyer » la rue le temps de la visite d’un chef d’État, etc. Les sans-abri sont littéralement enlevés de la voie publique sans qu’aucun débat quant à leur statut dans la ville ne soit ouvert. Ils n’ont pas le droit à la ville. Au mieux, le temps de quelques mois ou quelques années, y sont-ils tolérés (ignorés).
Ces actes posent la question de l’existence et du sens d’une politique sociale au sein des États concernés. Qui gère la rue et comment ? Les opérations de « déguerpissement » pourraient démontrer combien le pouvoir en place reste sensible à l’édiction de certaines normes par la communauté internationale quant aux droits humains et à la réduction de la pauvreté. La violence des rafles incite plutôt à conclure à une sensibilité de façade, principalement à des fins de communication.
Cependant, face à l’inaction ou à la colère des autorités, un autre groupe d’acteurs voit le jour : les ONG. Leurs logiques spatiales et sociales interfèrent dans la production de l’espace urbain et de la société. Se substituent-elles à l’État ? Au nom de quel projet, en vertu de quels normes et droits, et en définitive pour quelle ville ?
Nous souhaitons croiser les regards de l’État et des ONG afin de mieux cerner les dynamiques socio-politiques à l’œuvre dans deux villes africaines, prises en étau entre les « désordres » des enfants, familles de rue, habitants et les ordres en définitive multiples, du pouvoir central à ceux de la globalisation. Au-delà de l’assistance humanitaire, il ne peut être question de simple charité face à des enfants et des familles dont la marginalité l’emporte sur la pauvreté et dont la non-intégration en ville permet aussi aux citadins de justifier leur propre existence urbaine.
 
L’État contraint ? Ou la contrainte de l’État ?
 
 
Les Affaires sociales possèdent-elles une existence politique dans le champ national au-delà des injonctions des agences internationales ? Aux demandes des enfants et familles, rares sont les assistantes sociales à répondre. Inexistants sont les éducateurs de la fonction publique. Face aux corps abîmés se dressent souvent les hommes en uniforme.
Si la réponse sécuritaire, au mieux celle de la sécurité, se substitue à la réponse sociale, que conclure des intentions des États ? Ce désir d’ordre humanitaire émane d’une sphère exogène et ne semble provoquer sur le long terme, au mieux, que le désintérêt du pouvoir en place.
Un désir extérieur d’ordre
Les États malgache et camerounais ont ratifié diverses conventions sur les droits de l’homme et de l’enfant. Chaque capitale abrite en son sein les sièges de grandes agences onusiennes, telles l’UNICEF ou le PNUD, venues avec leurs exigences de gouvernance, de réduction de la pauvreté et de respect des « droits humains ».
Au fil des rapports de ces grandes institutions, il a été question d’enfants de la rue, d’enfants en situation difficile puis très difficile, thématique englobant un public toujours plus large, comme si moins de 1 000 enfants occupés à survivre dans la rue ne pouvaient représenter une problématique en soi.
Déjà, la confusion entre enfants des rues et enfants dans la rue (ces derniers travaillent dans la rue mais rentrent dans leur foyer la nuit venue) avait permis d’évoquer plusieurs milliers d’individus au lieu de quelques centaines, situation plus favorable au recueil de fonds auprès des bailleurs. Et jusqu’à aujourd’hui, diverses petites ONG de quartier, à Antananarivo en particulier, jouent sur cette confusion, en dépit des exigences très divergentes de chacune des catégories d’enfants. Ceux des rues sont en rupture avec leur famille. Ils s’exposent à la nuit, au froid, à la violence. Leurs itinéraires urbains se muent souvent en trajectoires : ils perdent leur statut de simples enfants, ils adoptent malgré eux celui de délinquants. Les enfants dans la rue ne vivent pas avec ce déséquilibre affectif. Ils sont encore de la ville. Ils y habitent, ils appartiennent à une famille, à une communauté.
Outre ces querelles de chiffres et de définitions, il semble évident que le phénomène reste trop « marginal » pour soulever l’émotion d’un public : la population locale est elle-même très vulnérable aux effets urbains de la crise et l’opinion internationale est trop éloignée et très rapidement lassée. Ne restent que des réunions au sommet où sont discutées des thématiques plus vastes que celles des enfants des rues.
Dans ces conditions, l’État ne semble guère contraint à la mise en place d’une politique sociale complète, sur le phénomène des enfants et familles des rues en particulier. Le pourrait-il dans un contexte de restrictions budgétaires également imposées de l’extérieur et spécialement du FMI ?
L’absence de contrôle
Le Cameroun subit une succession d’ajustements structurels depuis les années 1980, dont les effets négatifs (au moins d’un point de vue social) s’ajoutent à ceux de la récession économique internationale. Cependant, comme le souligne X. Durang (2003), le pays « reste un très mauvais élève en matière de politique sociale. L’initiative 20/20 (consacrer 20 % du budget national aux services sociaux de base) adoptée à Copenhague en 1995 permettrait de lutter réellement contre la pauvreté si elle était appliquée. Sur l’ensemble des pays africains, le Cameroun consacre ainsi un budget à ces services qui s’avère être proportionnellement le plus faible : il n’est que de 4 % contre 20 % au Niger ou 21 % en Ouganda (PNUD et UNICEF, 1998). »
Dans un tel contexte, les ONG ont pu s’emparer d’un champ libre où l’État intervient peu (ou pas). Mais souvent, la plupart se sont révélées être des organisations fictives. Leur seul but est de récolter de l’argent au Cameroun et à l’étranger. Certaines viendront en aide à des enfants, orphelins plus qu’enfants de la rue. D’autres se contentent de s’enrichir sans mener la moindre action. S’il nous est difficile de quantifier le phénomène, nous pouvons au moins souligner à quel point l’image des ONG en a pâti. Lors de nos enquêtes en 2002 et en 2004 à Yaoundé [3], de nombreux habitants pointaient du doigt le phénomène humanitaire, estimant les ONG en grande majorité fictives et centrées sur le seul intérêt du fondateur. Du silence de l’État aux malversations de quelques-uns, telle est la représentation du champ social à Yaoundé sur la question de l’enfance et de la rue.
En outre, au Cameroun, le pourcentage de la population vivant avec moins de 1 dollar par jour atteint environ 20 % (source : Banque mondiale). Quelle politique sociale adopter et vis-à-vis de qui ?
Les enfants des rues sont moins considérés comme des pauvres que comme des marginaux. Ils sont à la frontière de la ville. Ils ont quitté leurs quartiers. Ils ne se définissent plus par un habitat et un « habiter » qui leur conféreraient le statut de citadin. Ils vivent dans l’espace public. Ils ne respectent plus la norme citadine. La ville qu’ils parcourent et qu’ils maîtrisent se concentre par bien des aspects dans les espaces les plus modernes, des grandes artères commerciales aux luxueux hôtels et boîtes de nuit à la mode. Mais les enfants et familles connaissent aussi l’envers de la ville : les prostituées, les petits trafics, le cannabis, les lieux de recel, les ivrognes de fin de nuit…
Aussi, les rares programmes sociaux auxquels participe l’État camerounais oscillent-ils entre prévention et répression. À Yaoundé, en 2002, un centre de jour ouvre, codirigé par la Croix Rouge belge et le ministère des Affaires sociales (MINAS).
« Les parties conviennent d’un objectif quantitatif annuel évalué à la prise en charge globale de 150 enfants des rues. […] Ces enfants s’entendent comme : enfants en rupture plus ou moins totale avec le milieu familial, âgés de six à dix-huit ans, exclus de la famille pour des raisons structurelles profondes (remariage, divorce, décès, pauvreté extrême). L’action privilégie, sans exclusion, la prise en charge des enfants des rues satisfaisant à certains critères : être âgé de moins de 14 ans, avoir vécu moins de 12 mois dans la rue et ne pas avoir consommé de drogues dures, ne pas avoir de passé carcéral [4]. »
À en croire l’article de cet hebdomadaire camerounais, il serait extrêmement facile de s’occuper des enfants des rues, d’autant plus qu’avec de tels critères de sélection, il n’en viendrait quasiment aucun au centre d’écoute. Les enfants passent des années dans la rue. Certains, arrivés vers l’âge de 12 ans, y sont toujours à 25 ans ! Le recours aux drogues, sans être systématique, est très répandu, de la colle que l’on « sniffe » à la consommation de cannabis. Quant au vol, la tentation est chaque jour plus grande dans la rue. Cela donne de l’argent, pour manger mais aussi pour séduire une fille, porter des baskets, un beau jean, bref se donner l’illusion d’être quelqu’un d’autre. Par la suite, les séjours successifs en prison enferment chaque fois un peu plus l’enfant dans ce statut de voleur.
Ainsi, certains programmes sociaux possèdent les mêmes réflexes que ceux de leurs confrères des forces de l’ordre, ceux de condamner les enfants par avance et d’en faire des captifs de la rue. Le tout en se donnant bonne conscience et en arguant de quelques réalisations (parfois gérées par des personnes de bonne foi et de bonne volonté). S’occuper des anciens de la rue n’est certes pas chose aisée, les personnels se découragent et sélectionnent en définitive les plus petits, ceux qui ont encore une faible expérience de la rue.
Enfin, la constante féminisation des Affaires sociales, l’un des rares ministères dirigé par des femmes, tend à placer ces questions hors du champ du politique. Pourtant, les enfants des rues de Yaoundé ne manquent pas que de dons et d’affection. Rares sont ceux qui finissent une journée sans avoir le ventre vide. Mais ce qu’ils subissent en premier lieu, ce sont souvent les violences policières, ce qui interroge l’action du ministère de la Défense et de l’Administration territoriale. De l’État contraint de l’extérieur, nous passons à l’analyse de sa propre contrainte intérieure. Les politiques sociales sont cantonnées à quelques opérations de communication. En 2000, à la veille du sommet France-Afrique, il est demandé au MINAS de « vider » les rues. Dans la hâte, des trains sont affrétés et les enfants envoyés dans les régions septentrionales du pays, beaucoup d’entre eux en étant originaires. Un an après, ils étaient de retour dans les rues de la capitale…
La rue institutionnalisée ?
La situation à Madagascar diffère sensiblement de celle du Cameroun. À Antananarivo, un grand nombre d’ONG bien réelles, actives et déclarées, ont ouvert un centre d’écoute ou d’hébergement.
Si la majorité obtient facilement un accord de siège, s’il peut arriver que des groupes de travail ONG – ministère de la Population (équivalent d’un ministère des Affaires sociales) – communauté urbaine d’Antananarivo soient régulièrement mis en place pour faciliter le dialogue et la prise de décisions, les relations peuvent s’avérer extrêmement tendues. Les ONG ne sont pas toujours les bienvenues. Certes, leur action est reconnue d’intérêt général par les habitants comme par les autorités. Elle soulage ces dernières de certaines de leurs responsabilités. Néanmoins, les ONG heurtent aussi les pratiques et représentations urbaines habituelles.
Travailler directement dans la rue auprès de sans-abri dont la présence est vécue comme une « dégradation » de la capitale peut déranger. Certains de nos interlocuteurs au ministère ont parlé d’une « institutionnalisation » de la rue. Apporter écoute, soins, aides dans diverses démarches administratives peut être perçu comme une manière de rendre la rue supportable et de reconnaître légitime cette appropriation des espaces publics.
Pour beaucoup de Tananariviens, notamment de vieille souche urbaine, les enfants et familles de rue ne sont que des paysans migrants. Ils ont échoué en ville. Ils doivent la quitter et rentrer. Au-delà, ces discours témoignent d’une vision particulière de l’espace urbain dont le périmètre devrait se restreindre à la colline originelle sans intégrer la plaine rizicole voisine, pourtant largement urbanisée aujourd’hui et intégrée aux limites administratives. Colline dont les familles andriana [5] sont propriétaires, tandis que la plaine reste le domaine des descendants d’esclaves.
Dans les faits, la réalité est plus complexe. Les enfants ont souvent vu le jour dans les périphéries de la ville, parfois dans les limites mêmes de l’agglomération. Ils ne connaissent rien à la campagne et leur expérience de la rue les ancre davantage à la ville. Ils évoluent dans le centre-ville, mendient devant les cinémas, regardent la télévision dans les bars. Ils aiment cet univers de lumière artificielle, les vitrines des arcades commerciales et leurs derniers produits importés. Leur origine sociale en termes de caste leur est soit inconnue, soit reste taboue. Elle n’influence en rien leur organisation sociale et spatiale au sein de la rue.
Mais si les habitants font preuve de compassion à l’égard de la souffrance d’autrui, ils n’accordent pas facilement le statut de Tananarivien. Ainsi, certaines actions des ONG sont-elles fortement remises en cause.
« Des ONG interviennent uniquement dans les rues. Intervenir dans les rues et institutionnaliser la rue, on est tout à fait contre. Il faut réinsérer les gens dans des centres, dans leurs quartiers, dans des familles ou dans des villages. C’est là qu’il faut articuler les différentes actions des ONG au lieu d’institutionnaliser la rue comme si c’était un droit de vivre dans la rue. Les enfants des rues sont devenus des professionnels de la rue. Avec le nombre d’ONG qui intervient, ils connaissent par cœur les différents centres. Tel centre fait ceci, tel centre à telle heure, il donne cela. Ils sont devenus des professionnels de la rue et ils trouvent un certain confort à vivre dans la rue ».
(un haut responsable du ministère de la Population, Antananarivo, mai 2003)
Cet avis pointe du doigt l’absence, parfois avérée, de concertation d’une ONG à une autre. Les enfants savent effectivement où se rendre pour manger, pour dormir, pour se laver avant d’aller mettre sur pied de petits trafics de savon et de vêtements récupérés ici et là, éléments qui facilitent leur vie dans la rue mais de manière en définitive très éphémère. S’il manque parfois un effort de coordination d’une ONG à une autre, les déclarations des autorités tendent parfois à dénoncer une hypothétique complaisance des familles et enfants vis-à-vis de la rue. Menaçant l’ordre public, ceux-ci se voient accuser de manière globale d’être oisifs, incontrôlables et inutiles dans une ville qualifiée de « saturée ». En découle le désir de mise au travail, mais de préférence à la campagne.
Trop d’associations humanitaires se retrouvent alors cantonnées à travailler à l’échelle de l’individu, sans jamais pouvoir engager ouvertement une réflexion sur des phénomènes culturels et politiques touchant à l’identité urbaine, à la question de l’Autre et évoquant les pouvoirs et les tabous en jeu dans la ville.
 
La position des ONG
 
 
Les actes des ONG s’avèrent plus complexes qu’il n’y paraît. Leurs impacts sociaux dépassent la question du don et de l’assistance. Les choix du site, d’héberger des sans-abri, d’intervenir ou non dans la rue ne sont pas neutres. Les dynamiques spatiales revêtent une dimension sociale que nous proposons d’analyser.
Le droit à la ville : l’exemple d’Antananarivo
À Antananarivo, certains projets restent très célèbres bien qu’ambigus. L’ONG Akamasoa, fortement médiatisée autour de la personnalité du père Pedro (à l’échelle nationale comme internationale), revient dans toutes les bouches. Celui-ci a été l’un des premiers à se pencher sur la situation des sans-abri d’Antananarivo, en 1989, à Andralanitra, la décharge municipale où quelques années auparavant la municipalité avait amené de force les sans-abris de la capitale. Un village a été construit pour reloger les familles démunies vivant des fouilles des poubelles de la ville. Trois autres ont suivi, tous en banlieue d’Antananarivo.
La population concernée a atteint une telle ampleur que quelques personnalités politiques relayées par des journalistes ont fortement stigmatisé cette action, dénonçant la création de ghettos de délinquants à la porte de la ville.
Le directeur général du redressement social estime en outre qu’un centre comme celui du Père Pedro n’est pas viable. « Ce centre abrite 15 000 personnes, ce qui équivaut au nombre de population d’une ville. Des brigands se terrent actuellement à Akamasoa à l’insu du père Pedro. Une enquête policière est en cours. De plus, si un jour le père Pedro n’était plus là, ce centre serait une vraie bombe pour le voisinage [6]. »
Jusqu’à ce jour, l’attitude des Tananariviens reste ambiguë. S’ils sont satisfaits de la prise en charge des sans-abri, ils semblent aussi soulagés de ne pas avoir à les croiser jour après jour dans leur ville, mieux de les savoir hors de cette dernière dans des « villages » où ils ne sauraient se rendre. En fait, pour beaucoup, rien n’a évolué dans leur perception négative des enfants et familles de rue.
Si l’action de cette association ne peut qu’être louable au niveau de l’individu, en ce sens qu’elle fournit un accès aux besoins les plus essentiels (logement, santé, éducation), elle ne fait que renforcer la barrière sociale érigée entre les « marginaux » et les habitants. Elle ne propose pas une (ré)intégration urbaine. Elle laisse peser les stigmates de la rue sur les personnes relogées, toujours hors-la-ville. Nous restons dans l’idée d’un rejet, voire d’un enfermement des gens de la rue en périphérie, au-delà des polémiques et provocations de certaines déclarations. Ici, la distanciation spatiale renforce les distances sociales. Elle donne une lecture partisane de l’espace urbain. En entendant sortir de la rue les enfants et familles qui y vivent, l’ONG les intègre dans l’exclusion. Elle les positionne dans la décharge, en marge de la ville. Elle marque négativement l’espace et les individus (Séchet, 1996 : 174).
La rue, une école de la vie ?
À Yaoundé, les ONG en présence, moins nombreuses, ont multiplié les sites au plus près des enfants. La question prend moins une dimension spatiale. Cependant, elle continue d’interroger le projet urbain, l’ordre et les normes citadines.
Il est louable de chercher à réintégrer un enfant dans sa famille, à défaut de lui fournir une formation pour qu’il puisse exercer un métier légitimé et louer une chambre. Malheureusement, du fait souvent d’un manque de moyens mais aussi du faible bagage scolaire des enfants, les activités professionnelles proposées sont limitées : mécanicien, menuisier, couturier… et ne les attirent pas. L’offre dépasse la demande. Le vol puis le recel d’un téléphone portable offre un revenu supérieur à celui attendu à l’exercice d’un de ces métiers.
Les enfants de Yaoundé évoluent dans une « économie du risque » (Durang, 2003), qui n’est pas propre au seul univers de la rue. Leurs pratiques et représentation se calquent largement sur celles des habitants, également vulnérables et prêts à s’exposer à la mort pour gagner un peu d’argent pour se nourrir, se soigner, bref, paradoxalement, exister.
Les enfants s’inscrivent dans un cercle culturel plus large que celui de la rue, puisant dans l’imaginaire et les pratiques de la jeunesse urbaine en général (modes musicales et vestimentaires communes). Un rapprochement entre les pratiques de l’État et celles des enfants est également possible. Le pouvoir en place prend dans la ville de quoi se maintenir. Les opérations de contrôle et les actions d’assainissement sont les moyens de convaincre l’électorat et de s’enrichir : en redistribuant un terrain, en accordant un marché public, en arrêtant un opposant. De la même manière, à un échelon inférieur, les pratiques des forces de l’ordre relèvent de la prédation. Comme les enfants, les policiers et les militaires ont une vision utilitariste de l’espace urbain. Les enfants des rues cherchent le maximum en un rien de temps. « On bouffe » là où l’on peut quand on peut. Dans un contexte généralisé de corruption que chacun subit et que beaucoup tentent de tourner à leur profit, les enfants ne font que s’aligner sur le modèle du feyman, la figure de l’escroc qui s’enrichit brutalement et le montre. Si la ville des enfants est une « autre » ville, cette dernière accueille justement le « double » de l’État, son ombre.
La séparation entre formel et informel n’est pas pertinente au niveau de l’État ni de la rue. « Chacun se cherche ». Jusque dans le moindre service de l’administration, on peut faire établir un faux acte de naissance, acheter le résultat d’un concours, sans compter les grands dysfonctionnements de la police, de la justice, des affaires sociales et du système de santé. C’est cela qui fait dire que tout est faux, même le vrai (Mbembe, 1996).
Les enfants des rues brûlent leur vie. Leurs pratiques de la ville et leurs représentations quotidiennes tiennent de la négation de la mort et de la prise de risques perpétuelle. Mais cette « économie du risque » ne les distingue pas des autres habitants, prêts par exemple, à se jeter sur un wagon-citerne renversé pour en retirer l’essence au risque d’une explosion et pour gagner un peu plus d’argent quand il en manque sans cesse (catastrophe de Nsam à Yaoundé, le 14 février 1998, relaté par Durang, 2003 : 399). Tandis que les enfants sont captifs de la rue, les habitants sont devenus captifs de leurs quartiers à moins d’endurer de longues marches dans la ville, les transports urbains étant désormais inaccessibles à la majorité. Les rythmes de vie des enfants ne parviennent pas non plus à nous surprendre quand les habitants achètent jour après jour quelques morceaux de manioc, se nourrissant au gré des tombées d’argent. Les enfants des rues deviennent l’expression permanente d’un modèle dominant qui concerne autant les propriétaires de Mercedes que les classes moyennes qui tentent de sauver la face par une voiture et une villa ou que ceux « d’en bas » qui « ajustent » au jour le jour. Le recours au jeu et à la ruse est incessant (Bayart, 1997 : 152). L’État est le premier à ne plus différencier le domaine public du domaine privé. Pourquoi nier ou rejeter la présence des enfants des rues en les mettant dans une marge finalement plus que discutable ?
Les « politiques sociales » s’expriment sur le temps court : bidonvilles rasés à Antananarivo, opérations militaires à Yaoundé pour quadriller la ville, casser les étals des vendeurs à la sauvette, rafler les enfants, les enfermer. En outre, ces « opérations coup de poing » sont rarement le fait des Affaires sociales. Au mieux, le pouvoir central leur demande de coopérer. Il faut vider la rue, vider la ville.
Quant aux ONG, elles semblent guidées et influencées par des normes, globalisées certes, mais surtout d’inspiration occidentale. Leurs actes sont marqués par leur lecture exogène des situations. À défaut, elles restent dépendantes du bon vouloir des gouvernements qui peut les placer sous la menace d’une expulsion. Les ONG ne forment pas une entité unique : en témoignent les adaptations qu’elles connaissent localement et les motivations variées qui leur sont prêtées.
Des droits humains aux droits de l’homme, de l’assistance au militantisme, il est utile de décoder les pratiques en présence et d’y resituer notamment la figure du pauvre et du marginal, celui que l’on entend le plus rarement, pour comprendre les enjeux et les logiques en présence dans le mouvement de production de l’espace urbain et de la société. Les entretiens sont l’occasion pour les enfants et familles de rue de se situer à leur tour, et indépendamment de tout autre discours, dans la ville.
Par ailleurs, la dérive du social vers le sécuritaire ouvre l’analyse sur la création d’un ordre public et interroge sur la place des droits de l’homme. Les forces de l’ordre (policiers et militaires), spécialement à Yaoundé, sont les interlocuteurs « privilégiés » des enfants des rues. Il devient alors nécessaire de se demander qui sont ces personnes en uniforme, ces corps mis en scène pour positionner et faire plier les autres corps, tous usagers d’un même espace en déliquescence, victimes et responsables de ces jeux de corruption, de clientélisme et d’arbitraire, maintes fois dirigés par l’État et par ceux qui l’incarnent.
Le rôle des habitants n’est pas à ignorer non plus, selon qu’ils sont les acteurs d’actions spontanées et irréfléchies (justice populaire et lynchage) ou d’organisations plus construites (comité de défense des quartiers).
Au-delà des débats salutaires sur l’occidentalisation des questions de développement et d’humanitaire, les droits de l’homme n’ont sans doute pas à fluctuer d’une culture à une autre (Héritier, 1996). Chaque groupe ne peut-il arriver par les détours de sa propre histoire aux partages de mêmes valeurs et à la reconnaissance de l’humanité de chaque être humain sans passer par la seule médiation d’ONG, parfois devenues des « organisations de moralisation du monde » (Bourdarias, Hours et Le Palec, 2003), quand elles ne se contentent pas de faire de la simple charité ?
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1]Docteur en géographie, Université Paris I Panthéon Sorbonne, Laboratoire Prodig.
[2]UNICEF, Ministère de la population, Recensement des sans-abris à Antananarivo, Antananarivo, 1998, inédit. Il est extrêmement difficile de se fier à un quelconque recensement des sans-abri d’Antananarivo, certains ne prenant en compte que les enfants, d’autres les familles dormant à même la rue, quelques-uns y ajoutant les familles vivant dans des bidonvilles très précaires. Quelques rapports ont adopté une démarche par échantillonnage sans disposer d’une base fiable à partir de laquelle construire et évaluer cet échantillon statistique. Rares sont ceux à avoir effectué des enquêtes régulières sur une année aux mêmes endroits afin de saisir la mobilité de la rue.
[3]Dans le cadre d’un doctorat de géographie, préparé à l’Université Paris I Panthéon Sorbonne, Laboratoire PRODIG.
[4]La Nouvelle Expression, 21 juin 2002.
[5]Il existe trois castes à Madagascar : les nobles (les Andriana), les hommes libres (les Hova) et les descendants d’esclaves (les Mainty). Notons également que le terme de « caste » est parfois contesté, certains auteurs préférant parler de groupes statutaires ou de pseudo-castes. Nous ne souhaitons pas ici mener une discussion sur le choix des mots afin de ne pas nous éloigner du thème de notre article.
[6]« Lutte contre la pauvreté : les villages communautaires renaissent », Les médias demain, n° 514, 20 février 1997, p. 30.
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Il existe trois castes à Madagascar : les nobles (les Andri...
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