Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-5116-6
232 pages

p. 5 à 7
doi: en cours

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no 217 2006/1

2006 Afrique contemporaine

Éditorial

Jean-Bernard Véron
Un temps enfant chéri des agences d’aide, l’agriculture africaine ou, plus exactement, le petit exploitant familial fut ensuite abandonné au motif qu’il n’aurait pas su tirer parti des milliards d’euros déversés par ces mêmes agences plusieurs décennies durant. On lui préféra le succès plus clinquant des économies émergentes d’Asie ou d’ambitieux programmes planétaires, tels celui des Objectifs du millénaire pour le développement jugés plus capables de mobiliser la communauté internationale dans la lutte contre la pauvreté.
Fort bien, mais les faits sont têtus et aujourd’hui la moitié des pauvres du monde sont justement ces 400 ou 500 millions de paysans africains. Les voici donc qui, du Sommet du G8 à Gleneagles en juillet dernier aux Assemblées des Nations unies de l’automne passé, reviennent en cour. Ce retour des paysanneries sur le devant de la scène, certes encore timide, est la raison d’être du dossier central de la revue consacré ici aux « Agricultures familiales en Afrique sub-saharienne ».
Les neuf articles qui le composent explorent une problématique singulièrement complexe. D’un côté, ils font ressortir les défis auxquels sont confrontées ces agricultures. Parmi ceux-ci l’accent est mis d’une part sur la fragilisation de la base de ressources naturelles sur lesquelles elles s’appuient, faute que l’intensification des processus de production aient suivi l’accroissement de la population et, d’autre part, sur les conséquences de leur insertion dans la mondialisation. De ce double point de vue, les agricultures africaines font face à de difficiles transitions. Qui plus est, les solutions ne sont pas toutes entre leurs mains, loin s’en faut. En effet, il ne saurait y avoir d’amélioration significative du sort des paysans sans une augmentation de leurs revenus et donc de la productivité de leur travail, ce qui suppose une réduction de leur nombre, laquelle butte sur la faible capacité d’absorption des autres secteurs d’activité économique.
Mais, d’un autre côté, ces mêmes agricultures, que l’on a trop fréquemment présentées comme archaïques et figées, font preuve de capacités assez remarquables de résilience et d’adaptation. Résilience et adaptation qui d’ailleurs vont de pair, car le paysan africain est obligé d’innover pour tirer le meilleur parti d’un environnement souvent chiche en ressources et soumis à de forts aléas climatiques. De ce point de vue, les articles sur l’élevage transhumant au Tchad, la recherche d’alternatives aux pratiques de défriche-brûlis, le développement de l’arboriculture ou l’association agriculture-élevage mettent en lumière l’inventivité de ces paysanneries, en particulier pour gérer le risque dans des contextes incertains.
Cette capacité d’adaptation aux conditions naturelles se double d’une vraie aptitude à saisir les opportunités de marché, lorsqu’il s’en présente. Ainsi, les articles sur le rôle des échanges dans la sécurisation alimentaire en milieu rural ou sur le développement de la culture de l’oignon au Niger pour exportation vers le Nigeria fournissent la preuve, s’il en fallait une, que l’agriculture paysanne est loin d’être cantonnée à la production d’auto-subsistance pour le noyau familial. Mais ces mêmes articles font également ressortir que cette relation au marché induit une montée des inégalités ainsi que la marginalisation d’une frange non négligeable de la paysannerie tombée dans des trappes de pauvreté dont elle parait incapable de sortir par ses propres forces.
Pour trouver et mettre en place des solutions adéquates, ces paysanneries comptent avant tout sur elles-mêmes, mais le durcissement des contraintes, du fait soit de l’explosion démographique soit de l’insertion sur un pied d’inégalité de l’Afrique dans la mondialisation, change progressivement la donne, élargit le champ des actions nécessaires et implique d’autres acteurs. Au nombre de ceux-ci l’État et les organisations paysannes ont un rôle éminent à jouer comme l’illustrent les articles d’une part sur les filières coton au Mali et au Cameroun et, d’autre part, sur l’émergence d’une profession agricole organisée qui sait maintenant faire entendre sa voix jusque sur les tribunes de l’Organisation Mondiale du Commerce.
Mais, en la matière, la difficulté est double. S’agissant de l’État, il a dû, impécuniosité aidant et après deux décennies d’ajustement structurel, réduire à peu de chose le soutien qu’il apportait vaille que vaille à l’agriculture. En outre, il manque de l’autorité morale et technique, des capacités ainsi que des appuis extérieurs nécessaires pour concevoir des stratégies de développement rural, les décliner en politiques agricoles cohérentes avec la finalité poursuivie et les mettre en œuvre dans la durée, ce qui appelle, entre autres, une plus grande maîtrise du rythme et des modalités d’ouverture sur l’extérieur.
En ce qui concerne les organisations paysannes et bien qu’elles aient fait, en un laps de temps relativement court, des progrès étonnants, elles restent très imparfaitement implantées dans le monde rural. De plus, elles sont encore à se chercher et balancent entre différents rôles qui ne sont pas nécessairement compatibles tels le syndicalisme agricole, la fonction de porte voix politique des campagnes et le partenariat avec les acteurs économiques opérant à l’amont et à l’aval des activités agricoles proprement dites. Interlocuteurs sans doute incontournables à terme, elles sont aujourd’hui plus souvent écoutées qu’entendues.
Outre ce dossier central, le présent numéro comprend plusieurs articles de varia. Les uns, dans le prolongement de travaux antérieurs sur la crise ivoirienne dont Afrique Contemporaine a rendu compte, explorent le rôle positif des autorités traditionnelles dans la gestion des conflits ou les problèmes de réinsertion des populations burkinabè déplacées par la violence. D’autres traitent de la relation entre les enfants des rues et l’espace urbain qui est leur lieu de vie, ainsi que du renouveau de l’artisanat textile traditionnel en pays Mossi.
Le prochain numéro de la revue proposera un dossier sur le thème des conflits et du développement, tout à la fois nouveau paradigme de l’aide et recherche de la pierre philosophale.
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