2006
Afrique contemporaine
Dossier « Agricultures familiales en Afrique sub-saharienne »
Résilience des communautés rurales face à la crise écologique et foncière du Sahel
L’exemple de la vallée d’Arewa (Niger central)
François Fauquet
[1]
Alain Morel
[2]
Au Niger, la région d’Arewa a souffert, comme de nombreuses régions sahéliennes, des sécheresses catastrophiques de 1973 et de 1983-1984, et elle continue à subir actuellement de plein fouet la famine qui sévit dans le centre et l’est du pays. Par ailleurs, le doublement de la population au cours des 25 dernières années a entraîné une importante extension des cultures avec, pour corollaire, une saturation des terres cultivables et une diminution de la couverture végétale. Cela a provoqué des réactions en chaîne sur les autres composantes de l’écosystème, en particulier l’aggravation des phénomènes érosifs et d’importantes perturbations du régime hydrologique local. En réponse à la crise écologique et foncière, les agro-pasteurs de la vallée d’Arewa ont ajusté leurs systèmes de production avec un fort accroissement des cheptels, de la culture d’oignons et de l’arboriculture fruitière. Ces stratégies spéculatives entraînent toujours des formes de recomposition sociale.
In Niger, the Arewa region, like many other Sahelian regions, suffered from the catastrophic droughts of 1973 and 1983-1984, and is currently strongly affected by a famine which is raging in the center and east of the country. In addition, the doubling of the population over the last 25 years has led to crop increase, the result of which has been the saturation of arable land and the thinning of plant cover. This has had a knock-on effect on other parts of the ecosystem, and has notably led to a worsening of erosion and to major disturbances in the local hydrological system.
In response to the ecological and land crisis, the farmers of the Arewa valley have modified their production systems, increasing the amount of livestock they raise and growing more onions and fruit.
These speculative strategies always have an impact on the make-up of society.
La vallée d’Arewa se situe dans l’arrondissement de Madaoua au sud de la région de Tahoua, à environ 80 kilomètres de la frontière nigériane, pays avec lequel les échanges commerciaux sont très importants (cf. figure 1). Elle appartient à une des plus grandes zones de production agro-pastorale du Niger. Incisée dans la bordure orientale des plateaux de l’Ader Doutchi, elle rejoint la basse vallée de la Tarka dont elle est un des principaux affluents. S’allongeant sur environ 30 kilomètres, elle présente, de l’amont vers l’aval, différents faciès morpho-pédologiques et différentes conditions hydrodynami-ques, d’où une certaine diversité des systèmes d’exploitation.
Dans cette vallée cohabitent Haoussas, Touaregs et Peuls et les différents modes d’agro-pastoralisme qui les singularisent. Les Haoussas, largement majoritaires, appartiennent essentiellement à l’ethnie Gobiraoua. Les Touaregs Kel Gress sont majoritaires dans un seul village, celui de Galma, qui compte environ 3 000 habitants. Les Peuls constituent une minorité disséminée dans les différents villages. Au total cela représente environ 40 000 personnes, soit une densité de population d’un peu plus de 110 habitants par km2.
La vallée d’Arewa est incluse dans la zone d’intervention du projet Asapi
[3], qui a succédé au Projet Basse Vallée de la Tarka, débuté en 1992. Elle a donc bénéficié dans ce cadre d’opérations diverses de mise en valeur et de lutte contre l’érosion.
Le caractère semi-aride du climat sahélo-soudanien induit une très inégale répartition des pluies dans le temps et dans l’espace. Les fluctuations pluviométriques constituent pour les paysans une « règle » avec laquelle ils composent depuis toujours, en cherchant à limiter les risques, à réduire leur dépendance vis-à-vis des aléas, dans un système de pensée où les caprices de la pluie « prennent sens dans une relation de l’homme au sacré » (Roussel et Luxereau, 1997). Si la moyenne annuelle des pluies ces 50 dernières années est d’environ 430 millimètres, il n’est tombé que 150 millimètres d’eau en 1973 alors qu’en 1999 la volume des précipitations a dépassé 675 millimètres (source : station météorologique de Madaoua).
Cette région a connu depuis le début du XXe siècle de nombreuses sécheresses et famines. Par deux fois au cours des dernières décennies, en 1973 et 1984, de graves difficultés pluviométriques ont provoqué des situations alimentaires catastrophiques. En 2005, une nouvelle crise très médiatisée, mais qui n’a rien d’exceptionnel, vient d’atteindre cette vallée. Comme le dit J.-P. Guengant (2005), « les systèmes d’alerte et le recours à l’aide d’urgence » semblent aujourd’hui inadaptés. N’y a-t-il pas d’autres solutions à apporter pour répondre au déficit chronique de la production céréalière ?
Ainsi la vallée d’Arewa nous intéresse parce qu’elle reflète une situation qui tend à se généraliser sur l’ensemble des zones humides du Niger, alors que leur mise en valeur et le développement de la petite irrigation sont au cœur des préoccupations nationales. La forte pression foncière, la saturation de l’espace agricole et l’apparition de nouveaux modes d’exploitation sont en effet des caractéristiques communes à beaucoup de vallées sèches sahéliennes. Les « bas-fonds », autrefois faiblement mis en valeur, sont devenus au cours des cinquante dernières années des lieux de convergence des flux et des ressources, des pôles de développement mais aussi des espaces fragiles où des enjeux parfois divergents se cristallisent.
Comme partout au Sahel, d’importantes transformations écologiques et sociales ont donc modifié en profondeur les activités de production, leur organisation spatiale, les perceptions et les stratégies paysannes. Ces mutations de nature diverse affectent en premier lieu la base productive (la végétation, les sols, les ressources en eau), mais il s’agit également, dans un contexte de forte croissance démographique, de transformations foncières (saturation des espaces cultivables, morcellement des terres et spéculation), sociales (évolution des structures familiales), économiques (insertion dans les réseaux marchands, accès à l’épargne et aux micro-crédits) et d’évolutions liées aux politiques de l’État et des services décentralisés. La conjonction de ces différents facteurs oriente les productions, les logiques d’occupation du sol et les conditions de leur mise en valeur. Ce sont des référentiels complexes qui, implicitement ou de manière construite, influent sur les stratégies et les prises de décision, que celles-ci soient spontanées ou réfléchies, internes au monde rural ou le fruit d’interventions extérieures. Par ailleurs, ces mutations, toutes liées les unes aux autres, ne se résument pas à un simple processus de dégradation ou de déclin. Certaines traduisent au contraire des capacités de réaction ou d’adaptation du monde rural face à des situations de crise.
Nous focaliserons donc notre attention sur les logiques et les habitudes des producteurs. Ceux-ci doivent en permanence faire face à l’incertitude climatique et à la fragilité du milieu physique, en procédant à des ajustements économiques et sociaux souvent influencés par des facteurs exogènes comme la législation foncière, les structures des filières et des marchés ou encore le désengagement progressif de l’État.
S’intéresser aux dynamiques des systèmes productifs dans la durée et à leur efficacité en y intégrant une part de la complexité des changements écologiques et sociaux permet de s’émanciper d’une vision catastrophiste à court terme, d’apporter un autre éclairage sur la situation actuelle et de dégager des pistes de réflexion pour le développement durable de la région.
Carte 1
Cartes de localisation du secteur d’étude au Niger
Réalisation : François Fauquet.
Carte 2
Secteurs d’arrondissement de Madaoua
Réalisation : François Fauquet.
Carte 3
Vallée d’Arewa
Réalisation : François Fauquet.
La vallée d’Arewa présente une grande diversité d’unités paysagères et de terroirs. Les plateaux parfois recouverts d’un voile sableux ont un certain intérêt pour la céréaliculture pluviale. Ils constituent un
impluvium qui influe sur le ravinement des versants qui le bordent. Ces derniers, bosselés, en gradins, portent des sols minéraux bruts : ils sont entaillés de griffes d’érosion et de ravines. Au pied des versants, les glacis, lorsqu’ils ne sont pas cuirassés, constituent une part importante des terres cultivables ; ils portent les cultures de céréales. Enfin au bord du kori
[4] les basses terres alluviales ou bas-fonds, appelées localement
fadama, étaient autrefois cultivées en décrue ; elles sont aujourd’hui le support d’importantes cultures d’oignons mais sont menacées par des phénomènes d’ensablement et par le sapement des berges du kori.
Ces unités écologiques à la micro-topographie complexe n’ont pas de secrets pour les paysans qui savent, par exemple, mettre à profit de petites cuvettes argileuses ou de petites couvertures sableuses mobiles qu’ils piègent à l’aide de branches ou de tiges de mil. Les cordons de pierres sèches, le paillage des sols à l’aide de tiges de mil, ou l’épandage de branches dans les champs exposés et les ravines menaçantes sont des techniques de protection et de conservation des sols très anciennes. Cette mosaïque paysagère est fragile, instable, souvent remaniée par la déflation éolienne, le sapement ou les divagations du kori et les paysans ont par conséquent toujours composé avec cette vulnérabilité de leurs terroirs.
Néanmoins, la pression des activités humaines ces cinquante dernières années a considérablement renforcé l’instabilité du milieu et les phénomènes érosifs se sont intensifiés. De nombreux facteurs d’ordre démographique, foncier, socio-économique et politique ont interféré avec l’évolution des ressources naturelles.
Les graves déficits pluviométriques des années 1973 et 1984, qui ont provoqué des situations alimentaires catastrophiques sans doute pires que celle que la région vient de connaître en 2005, ont incité les paysans à adopter des pratiques nouvelles. En effet, en réaction à ces épisodes de crises majeures et pour nourrir une population sans cesse croissante, les parcelles de culture pluviale se sont étendues au cours des décennies 1970 et 1980 à toutes les terres encore vierges de la vallée. Un second mouvement d’extension des surfaces agricoles en direction des hauts glacis et des plateaux a eu lieu vers le milieu des années 1990, ce qui a progressivement abouti à une situation de saturation foncière. Ce modèle extensif de cultures pluviales a atteint ses limites. La jachère a progressivement disparu, contribuant à l’appauvrissement chimique des sols. Cela s’est traduit par la stagnation des rendements des céréales au cours des trente dernières années. Dans le même temps, l’augmentation des besoins en bois d’œuvre et en bois de combustion a entraîné un recul sensible de la couverture végétale. L’observation des photos aériennes de 1956, 1975 et 1992 montre nettement la disparition des « brousses en tirets » à la surface des plateaux, la forte régression des formations réticulées des modelés dunaires et des groupements ripicoles
[5]. Le parc arboré s’est largement disséminé au fil des ans et ne compte plus aujourd’hui que quelques poches de densité plus élevée. Cette diminution du couvert ligneux n’a pas entraîné pour autant un affaiblissement de la biodiversité. Si les groupements végétaux, par leur fonctionnement spécifique, résistent mal aux impacts anthropiques, les ligneux présentent, en tant qu’individus, de bonnes capacités de régénération naturelle. Certaines espèces se sont certes raréfiées comme
Adansonia digitata ou
Sclerocarya birrea, mais d’autres espèces telles que
Prosopis juliflora,
Eucalyptus calmadulensis,
Azadiracta indica (le neem),
Euphorbia balsamifera ont été introduites au cours des dernières décennies pour lutter contre l’érosion ou fournir du bois de feu et de construction. Le cortège floristique s’est finalement dans l’ensemble plutôt enrichi au cours du temps.
La diminution de la couverture ligneuse a eu par contre des conséquences désastreuses sur l’hydrodynamique générale de l’écosystème en aggravant les processus d’érosion. Elle a globalement généré un déficit de l’infiltration aux dépens des phénomènes de ruissellement à l’échelle de tout le bassin versant. Cela se manifeste dans les terroirs par des phénomènes de ravinements plus intenses, une exposition accrue des sols à la déflation éolienne et surtout de fortes perturbations du régime hydrologique. Autrefois, comme en témoignent les paysans des différents villages, les écoulements lents permettaient des épandages de crues laminaires propices aux cultures de décrue. Celles-ci étaient alors axées sur la production de manioc, de patates douces, de blé ou de sorgho. Mais on assiste aujourd’hui à des écoulements brutaux, rapides, générant d’importants phénomènes de sapement et des crues dévastatrices, causant notamment la mort de plusieurs personnes à Galma Koudawatché en 1994 et la perte de terres cultivées. Les eaux qui arrivent maintenant dans le lit du kori sont beaucoup plus chargées en sédiments qu’auparavant, entraînant l’ensablement de portions de terrasses alluviales fertiles. Une autre conséquence majeure du déficit d’infiltration, induit par la raréfaction du couvert végétal, est la baisse régulière de la nappe phréatique qui alimente pourtant les cultures irriguées de saison sèche. Ces dernières ont connu un essor important après la sécheresse de 1983, dans le cadre de leur promotion par les services agricoles, puis avec l’appui financier du projet de la basse vallée de la Tarka à partir du début des années 1990. Elles sont axées essentiellement sur la production d’oignons (violet de Galmi). Les oignons étaient déjà cultivés en décrue par les paysans de la vallée d’Arewa dans les années 1950, mais occupaient une place assez marginale dans les systèmes de production, contrairement à d’autres vallées de l’Ader, comme celle de Tamaské, qui sont connues pour avoir été, dès le début du XXe siècle, d’importants centres de production. Le développement de ces cultures maraîchères irriguées est concomitant avec la crise de l’agriculture pluviale et la diminution des épandages réguliers en nappes sur les terrasses.
Ainsi, les imbrications entre les changements écologiques et les changements de pratiques sont très étroites. On constate que le dynamisme des communautés rurales répond à la survenance de nouvelles contraintes du milieu physique, et réciproquement. Cet essor des cultures d’oignons, qui représente un apport financier conséquent, constitue l’une des mutations les plus profondes qu’ont connues les systèmes agro-sylvo-pastoraux. C’est l’une des premières formes d’intensification des cultures dans la vallée d’Arewa, régie par des stratégies individuelles, en opposition avec la culture commune de céréales.
Face à la raréfaction des ressources végétales, la sylviculture du neem (Azadirachta indica), ou dogo yaro en haoussa, s’est répandue dans les jardins de la vallée. C’est aujourd’hui le bois de consommation courante pour les villageois ; les gaules du neem sont l’objet d’un commerce important sur le bord de la route nationale qui relie la vallée à l’axe Birni’n Konni-Maradi. Les neems sont plantés en bordure des jardins dans les fadama, où l’on cultive aussi des manguiers, des citronniers, et des Moringa Oleifera. L’arboriculture fruitière est assez florissante, notamment dans le village d’Arewa dont elle est devenue une spécialité.
L’arboriculture fruitière et la sylviculture du neem sont également apparues peu après la sécheresse de 1983 : elles sont une autre forme d’exploitation à caractère intensif, dont les stratégies spéculatives sont affirmées. De la même façon que les oignons sont destinés à l’exportation vers Abidjan, Lagos ou Cotonou, les mangues sont exportées via des réseaux de marchands et de transporteurs vers la Lybie ou l’Algérie.
L’apparition de nouveaux modes d’accès à la terre, qui peut être désormais achetée, louée ou mise en gage, est également l’une des mutations majeures qu’a connue la vallée d’Arewa. Ce changement de statut de la terre interfère avec des phénomènes de recomposition sociale. Les structures familiales élargies traditionnelles, les liens lignagers et le travail en commun des terres constituent quelques-uns des fondements de la société haoussa. Cependant, les fils aînés revendiquent de plus en plus souvent leur désir d’indépendance et y accèdent d’autant plus facilement que les cultures maraîchères, l’arboriculture fruitière, l’élevage ou même l’exode vers les villes offrent des possibilités nouvelles d’enrichissement. Les familles qui regroupaient autrefois les membres de trois ou quatre générations ont disparu. De nouvelles formes d’individualisme coexistent avec une vision communautaire de la société. L’islam, qui représente une donnée majeure de la modernité, valorise cette notion de destin individuel par opposition aux croyances traditionnelles. En outre, les jeunes qui migrent dans les grandes villes du Nigeria ou à Niamey sont confrontés à d’autres modèles de société qui s’opposent d’une certaine façon à la vie villageoise.
Les inégalités sociales se creusent et ce sont souvent les mêmes paysans qui cumulent les avantages : importante disponibilité foncière, équipement matériel, accès aux intrants, emploi de main-d’œuvre… Ces inégalités sociales préexistaient puisque le mode de répartition traditionnel des terres par héritage a, par exemple, toujours favorisé les fils aînés, mais elles sont aujourd’hui beaucoup plus marquées. On assiste d’une certaine façon à un début de structuration de la société en classes et à un début de remplacement de l’identité communautaire et ethnique par l’identité économique et sociologique.
Certains facteurs liés au marché de la sous-région favorisent ces changements sociaux. La forte fluctuation du prix des céréales et leur tendance générale à la hausse défavorisent les paysans les plus pauvres. Ils sont bien souvent obligés d’acheter au prix fort en période de soudure, comme cela a été le cas au printemps 2005. À l’inverse, le marché du bétail, particulièrement porteur compte tenu de la forte demande nigériane et de l’offre élevée dans l’arrondissement de Madaoua, offre des possibilités à ceux qui possèdent d’importants troupeaux d’accroître leurs revenus. De la même façon, la position dominante qu’occupe l’oignon violet de Galmi sur le marché d’Abidjan ou de Lomé offre de belles perspectives d’exportation pour ceux qui possèdent des terres de fadama. Sur le marché nigérian, il concurrence même les oignons locaux pourtant abondants.
L’évolution globale des systèmes agro-sylvo-pastoraux dans la vallée d’Arewa est donc la résultante d’interactions complexes entre des changements écologiques et sociaux. Elle ne peut être résumée à la seule dégradation écologique, d’autant plus que nulle part dans le monde un développement agricole significatif n’a pu avoir lieu sur la seule base des ressources naturelles. Par ailleurs, nous pourrions reprendre, pour le cas de la vallée d’Arewa, une formule tirée du livre Afrique 2025 : quels futurs possibles pour l’Afrique au sud du Sahara ? (Collectif Futurs Africains, 2003) : « Chaque paysan a eu plus de bouches à nourrir que son grand-père n’en avait eues et a réussi, dans une large mesure, à les nourrir. » La famine qui touche aujourd’hui cette région n’est malheureusement pas la première, la terrible conjonction d’invasions acridiennes exceptionnelles et d’une pluviométrie déficitaire au cours de la campagne 2004-2005 ayant, il est vrai, fait subir un lourd préjudice aux populations. Cependant, cela ne doit pas occulter les ressorts de l’économie informelle, les capacités des paysans à procéder à de nouveaux ajustements et les perspectives qui s’offrent à eux au lendemain de cette crise.
Au vu de la situation actuelle, nous envisageons ces perspectives autour de trois questions centrales et nous proposons quelques orientations, parmi d’autres possibles, en vue d’y répondre. Certains de ces outils sont entre les mains des paysans et d’autres entre les mains des structures qui leur apportent un appui, qu’il s’agisse des collectivités locales ou des projets d’aides internationaux.
Comment assurer la conservation et la gestion efficiente des ressources environnementales ?
Les ressources primaires à la base des systèmes productifs (eaux, sols, végétation) sont en proie à d’importants phénomènes d’érosion et de dégradation. Leur gestion rationnelle est donc un axe stratégique prioritaire en vue d’assurer la durabilité des pratiques. La lutte contre la dégradation de l’environnement dans toute la basse vallée de la Tarka a été soutenue grâce à l’appui financier considérable de deux projets financés par l’Union européenne, le Projet Basse Vallée de la Tarka (PBVT) et le programme ASAPI (Aide à la Sécurité Alimentaire par la Petite Irrigation). Concrètement, les travaux d’aménagements anti-érosifs ont consisté à associer sur les versants et les plateaux des dispositifs mécaniques et des dispositifs biologiques. Les dispositifs mécaniques sont d’une part des ouvrages d’interception du ruissellement (demi-lunes, tranchées forestières et banquettes) et, d’autre part, des dispositifs d’écrêtage (murets, diguettes et seuils en pierres sèches). L’objectif a été de favoriser les processus d’infiltration aux dépens du ruissellement pour piéger les sédiments, éviter le ravinement et permettre une meilleure recharge de la nappe phréatique.
Les dispositifs biologiques complètent ces dispositifs mécaniques. On distingue trois types d’opérations : les reboisements « en plein », la régénération naturelle ou assistée et les semis d’herbacées. Ces opérations répondent à un double objectif : la protection des sols et une exploitation raisonnée de ces nouvelles ressources biologiques, en particulier pour le pastoralisme.
En vue d’assurer la durabilité et la pleine efficacité de ces aménagements, ils sont accompagnés de diverses mesures de gestion. De nombreuses expériences ont suffisamment montré dans le passé que la phase de gestion est au moins aussi importante que les réalisations elles-mêmes. Ces mesures ont visé la mise en défens des sites nouvellement aménagés, l’entretien régulier des aménagements, la gestion de l’accès aux ressources après régénération.
Ainsi ont été mis en place, dans les villages ayant bénéficié de ces aménagements, des comités de gestion sous la « bienveillance » de la commission foncière d’arrondissement. Leur rôle est d’assurer un gardiennage, de créer des règles d’accès aux ressources et d’instaurer un système d’amendes en cas de fraudes. Ces comités de gestion sont renforcés par les services des eaux et forêts, qui assurent indépendamment un rôle de surveillance. Globalement, chacun semble jouer son rôle, même s’il existe évidemment des fraudes. À observer l’état de la végétation et la présence de nombreux rejets sur les versants et les plateaux, dix ans après les premiers travaux, on peut dire que ces reboisements sont une réussite. Cependant, même une période de dix ans représente une durée relativement courte et les efforts en matière de gestion et de respect des règles d’exploitation doivent être soutenus dans les années à venir.
En plus de l’aménagement des versants, des plantations de haies vives à Euphorbia balsamifera le long de cordons pierreux dans les champs font rempart à la déflation. Parallèlement, des plantations de Prosopis juliflora permettent de lutter contre le sapement des berges. Il serait intéressant que ces aménagements soient prolongés dans la partie aval de la vallée, car ils ne concernent actuellement que sa partie amont.
Comment améliorer la productivité des activités ?
Face à une croissance démographique qui ne semble pas s’infléchir et dans un contexte où le modèle de production extensif se heurte à la saturation des espaces cultivables, les paysans n’ont d’autre choix que de trouver les voies de l’intensification agricole. Des stratégies de diversification sont également possibles, cependant elles impliquent dans la plupart des cas un degré élevé d’intensification. Améliorer les rendements d’une manière plus globale est un second objectif prioritaire.
L’amélioration de la productivité dans la vallée d’Arewa passe, comme dans la plupart des régions sahéliennes, par une amélioration de la fertilité des sols, ce qui induit une utilisation combinée et suffisante d’intrants internes et externes. L’efficience de l’apport d’engrais chimiques est en effet renforcée par les méthodes traditionnelles telles que le paillage ou l’apport de fumure animale. L’utilisation d’intrants internes et les techniques de fertilisation traditionnelles ont tendance à être de plus en plus valorisées par les paysans, mais l’approvisionnement en engrais minéraux et en produits phytosanitaires demeure aléatoire. Il serait intéressant de pérenniser à cet effet le système de micro-crédit qui existe actuellement (cellule Yarda) car il a montré certaines réussites tangibles.
L’intégration des systèmes de cultures et d’élevage est l’un des processus clefs du développement durable en milieu sahélien. Les deux activités interagissent l’une sur l’autre par des apports mutuels bénéfiques. L’agriculture apporte des compléments fourragers de bonne qualité nutritive (fanes de niébés, feuilles d’oignons, tiges de mil…) notamment en saison sèche lorsque les ressources sont limitées. Réciproquement, l’application de fumier sur les terres cultivées améliore la teneur en matière organique. Ces deux activités sont en compétition pour les ressources de base (terre, eau, main-d’œuvre et capital) mais les sous-produits de l’un sont exploités comme intrants de l’autre, comme l’illustre la figure 2.
Figure 2
Diagramme relationnel des activités de culture et d’élevage
Source : K. Sissoko et al., in « Intensification agricole au Sahel », 1998, p. 541.
Le développement de la culture attelée, encore très marginale dans la vallée d’Arewa, apparaît comme un processus essentiel pour optimiser cette intégration entre agriculture et élevage. Cette dernière permettrait en effet des gains substantiels de temps et de productivité, notamment en allégeant les contraintes en main-d’œuvre pour les cultures en saison des pluies.
Comment valoriser la production ?
Il s’agit pour les paysans de la vallée d’Arewa d’augmenter les revenus issus de la vente de leurs produits. Les principaux produits agricoles sont soumis à des fluctuations de prix importantes, liées aux flux commerciaux, aux stratégies des gros commerçants ou aux politiques économiques. Une meilleure organisation de la commercialisation peut ainsi être envisagée comme un autre axe stratégique.
La valorisation de la production doit être améliorée par de meilleures conditions de stockage, en particulier pour l’oignon. La construction en 2000 d’une unité de stockage moderne de 20 tonnes à Madaoua par le groupe Geres a montré qu’il était possible de réduire considérablement les pertes qui atteignent souvent la moitié de la récolte dans les abris traditionnels. L’organisation des paysans en groupements pour vendre leur production à meilleurs prix aux gros commerçants est également une option à encourager. De même, dans un contexte où la petite économie informelle semble de plus en plus active, de simples transformations artisanales des produits agricoles peuvent créer des possibilités de réaliser des plus values.
Les mutations à venir reposent donc pour beaucoup sur l’investissement en capital au niveau des exploitations. Le recours à des intrants externes, à de nouveaux équipements, à de nouveaux aménagements anti-érosifs ou à de nouvelles infrastructures, supposent des financements importants. La fin du projet ASAPI est de mauvais augure puisqu’il apportait un soutien important aux producteurs, notamment pour l’achat d’intrants. La décentralisation récente ouvre la voie à des nouvelles formes d’organisation rurale mais, en raison du désengagement de l’État, elle pourrait tout autant se transformer en un nouveau piège administratif et financier. La pérennisation du système de micro-crédit en place depuis plusieurs années est une ouverture possible et ses responsables tentent actuellement d’agir en ce sens. Mais, à moins que n’interviennent de nouvelles aides publiques conséquentes, ce sont pour beaucoup les ressorts de l’économie informelle, les dynamiques économiques internes et les échanges commerciaux avec le Nigeria qui peuvent permettre l’intensification des systèmes de production et l’amélioration générale des conditions de vie.
·
Bernier, X., Faret, L. et A. Morel (1995), « Les régions de limite des cultures pluviales du Niger : un espace en crise », in: Au contact Sahara Sahel – Milieux et Sociétés du Niger – R.G.A., coll. « Ascendance », vol. II, p. 149-158.
·
Alpha Gado, B. (1993), Histoire des famines au Sahel, L’Harmattan, Paris.
·
Breman, H., Sissoko, K. et al. (1998), L’intensification agricole au Sahel, Karthala, coll. « Économie et Développement », Paris.
·
Courade, G. (2003), « Quel avenir pour l’Afrique sub-saharienne ? », Conférences et débats de l’Université de Perpignan.
·
Fauquet, F. (2005), Dynamiques des ressources environnementales et mutations des systèmes agro-sylvo-pastoraux en milieu tropical semi-aride : le cas de la vallée d’Arewa (Niger central), Thèse de doctorat de l’Université Joseph Fourier – IGA.
·
Futurs Africains (2003), Réflexion collective du PNUD, Afrique 2025 : quels futurs possibles pour l’Afrique au sud du Sahara ?, Karthala - Futurs africains, 195 p., Paris-Abidjan.
·
Guenguant, J.-P. (2005), « Niger : combien de famines encore ? », Le Monde, 19 août 2005.
·
Mortimore, M. (2001), « Synthèse sur les évolutions à long-terme dans la région de Kano-Maradi, 1960-2000 » ; Michael Mortimore et al., Drylands Research Working Paper, n° 39.
·
Roussel, B. et A. Luxereau (1997), Changements écologiques et sociaux au Niger, L’Harmattan, Paris.
·
Saïdou, H. (2004), « Une décentralisation inachevée au Niger », Télescope, vol. 11, n° 3.
·
Thuiller, F. (1998), « Étude des possibilités de stockage en frais de longue durée. Conception et réalisation d’un magasin de stockage et de conservation de l’oignon dans la zone de Madaoua GERES », Niger.
[1]
Doctorant et géographe, Institut de Géographie Alpine, Laboratoire Territoires, Université Joseph Fourier, Grenoble. Courriel :
francoisfauquet@ yahoo. fr.
[2]
Professeur émérite, géographe, Institut de Géographie Alpine, Laboratoire Territoires, Université Joseph Fourier, Grenoble. Courriel :
Alain. Morel@ ujf-grenoble. fr.
[3]
Appui à la Sécurité Alimentaire par la Petite Irrigation.
[4]
Le terme
haoussa désigne un oued.
[5]
Qui habite dans les stations des rives des cours d’eau.