Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2804151174
230 pages

p. 195 à 197
doi: 10.3917/afco.218.0195

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Actualité africaine

no 218 2006/2

2006 Afrique contemporaine Actualité africaine

Élections municipales en Afrique du Sud : le perceptible recul de l’ANC

Thierry Vircoulon  [1]
Pour de très mauvaises raisons, les élections locales passent souvent inaperçues alors qu’elles révèlent beaucoup au plan politique. Les élections municipales sud-africaines en mars dernier ne font pas exception à la règle. Bien que remporté très largement et sans surprise par l’ANC (avec près de 70 % des suffrages), ce second scrutin municipal démocratique comporte quelques enseignements précieux pour la compréhension et l’avenir de ce pays.
En Afrique du Sud, depuis 1994, les élections ne sont pas une bataille pour le pouvoir mais une bataille pour la représentation. Etant le « parti de la libération », l’ANC a accumulé suffisamment de capital politique dans la population majoritaire pour ne pas être politiquement menacée pendant encore plusieurs mandats. De ce fait, ce qui importe à chaque scrutin n’est pas tant le résultat du parti au pouvoir que le résultat de l’opposition. Or, force est de constater que le principal mouvement d’opposition (l’Alliance Démocratique-AD) accroît progressivement son espace politique. De loin la première force d’opposition, l’AD a obtenu au plan national 13,6 % des votes tandis que le second parti d’opposition (l’Inkatha) a « culminé » à 4,2 %. La progression électorale de l’AD lui a permis de reprendre le contrôle de la troisième ville du pays, Le Cap, dont Helen Zille est désormais le nouveau Maire, élue avec 42,45 % des suffrages. Cette courte victoire [2], dans une ville toujours très disputée en raison de la composition raciale de sa population, résulte des bons scores de l’AD dans les townships métis du Cap. Une fois de plus, l’électorat métis a décidé du résultat du scrutin et voté majoritairement pour l’AD, malgré une alternative politique issue de ses rangs en la personne de la très médiatique députée Patricia de Lille [3]. Le Cap constitue une victoire très symbolique pour l’opposition car celle-ci ne dirigeait plus aucune grande ville depuis la perte de cette cité en 2002, à l’issue d’un revirement d’alliance politique. Au Cap, le vote du 2 mars apparaît comme une véritable sanction de la gestion municipale de l’ANC. Il est vrai que la Mother City a toujours été un dilemme politique pour l’ANC qui, en matière de développement, est mise en demeure d’arbitrer entre les besoins des townships métis et africains et de gérer la lutte de pouvoir interne entre ces populations jusque dans sa section provinciale [4].
Mais, outre le retour du Cap à l’opposition, ce scrutin a surtout révélé des fissures dans la base populaire de l’ANC. Des candidats indépendants ont émergé dans plusieurs townships : dans la province du KwaZulu-Natal, des élus locaux mécontents de l’Inkatha mais aussi de l’ANC se sont regroupés en une nouvelle formation politique, la Convention Démocratique Nationale (NADECO) ; trois syndicats traditionnellement favorables à l’ANC n’ont pas appelé à voter pour le parti de Nelson Mandela ; et le mécontentement populaire a même donné lieu à un boycott des élections dans le township de Khutsong à la frontière des provinces du Gauteng et du NorthWest. Motivé par un problème strictement local (l’intégration de Khutsong à la province du NorthWest alors que ses habitants souhaitent être intégrés à la riche province du Gauteng), ce boycott électoral dans un township est le premier du genre depuis 1994 et il est révélateur du mécontentement populaire qui, depuis deux ans, s’exprime dans les townships des grandes villes parfois violemment (manifestations, blocages de routes, saccages des maisons des élus, etc.). Ces bidonvilles créés par l’apartheid sont encore des concentrations de pauvreté (manque d’emplois, de logements, d’eau et d’électricité, etc.) et redeviennent depuis peu des foyers de contestation populaire. Le développement étant dévolu aux collectivités locales depuis la décentralisation opérée en 2000, les élus locaux sont mis en accusation par la population et la direction de l’ANC. Les affaires de corruption locale se multipliant, l’ANC a décidé, durant cette campagne électorale, de renouveler 60 % de ses conseillers municipaux après le suffrage. Couplée à des visites de terrain où le président Thabo Mbeki a pu constater l’impopularité des élus locaux, cette annonce n’a cependant pas suffi à convaincre la base populaire. La sphère politique locale subit de front un mécontentement populaire croissant qui, pour l’heure, sanctionne seulement une décentralisation inefficace mais pourrait bien se tourner plus tard vers le leadership national.
 
NOTES
 
[1]Ancien conseiller à l’ambassade de France à Pretoria, tv78@ wanadoo. fr
[2]Au conseil municipal du Cap, l’AD a 90 sièges et l’ANC 81. Des alliances avec les petits partis ont donc été conclues de part et d’autre et le rapport de forces politiques reste très équilibré.
[3]Originaire du Cap, Patricia de Lille est une députée métisse qui s’est fait connaître en dénonçant des affaires de corruption dans les contrats d’armement signés en 1998 par le gouvernement. Elle a fondé son propre parti, les Démocrates Indépendants, et joue les free riders de la politique sud-africaine.
[4]L’histoire de l’ANC dans la province du Cap occidental est celle d’une lutte incessante entre ses cadres métis et africains.
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