2006
Afrique contemporaine
Note de lecture
The White Man’s Burden
[*], William Easterly
Jacques Giri
Le sous-titre de ce nouveau « fardeau de l’homme blanc », Why the West’s efforts to aid the rest have done so much ill and so little good, dit clairement qu’il s’agit d’un ouvrage soutenant la thèse que l’aide au développement est inefficace et même nuisible. Il n’est pas le premier à soutenir cette thèse et on peut parier qu’il ne sera pas le dernier. L’originalité de celui-ci est qu’il émane d’un professeur d’économie à la New York University qui a été de 1985 à 2001 Senior economist à la Banque mondiale, donc d’un ex-membre du sérail de l’aide. À ce titre, il mérite attention.
On peut résumer ainsi l’argumentation de William Easterly. La majeure partie de l’aide est conçue et gérée par ce qu’il appelle des « planificateurs ». Hier, ils élaboraient et mettaient en œuvre des plans pour promouvoir le développement ; aujourd’hui, la mode a changé, mais ils font toujours des plans pour éliminer la pauvreté. Une quinzaine d’années après la mort du Gosplan soviétique et en dépit de l’échec patent de l’économie planifiée, les planificateurs sévissent toujours. La dernière grande idée des donneurs d’aide, à savoir se fixer les Objectifs du Millénaire et proclamer que le doublement de l’aide est nécessaire pour les atteindre, en est bien la preuve. Or la réalité est tellement complexe que personne ne dispose de suffisamment d’informations pour élaborer un plan de développement qui ait une chance de réussir.
Aux planificateurs, il oppose ceux qu’il appelle les « chercheurs », ceux qui cherchent des solutions concrètes aux problèmes que les gens rencontrent chaque jour sur le terrain et cherchent à améliorer leur vie. L’aide donnée à la suite de leur recherche a des chances d’être efficace.
Cette thèse est, selon les bonnes habitudes des ouvrages anglo-saxons, illustrée par un bon nombre d’exemples de projets qui ont réussi (peu) et de projets qui ont échoué (beaucoup). Mais, en dépit de l’expérience accumulée par son auteur, de la vigueur avec laquelle il soutient sa thèse et d’un style souvent percutant, le moins qu’on puisse dire est qu’il ne convainc pas complètement.
Il ne convainc pas entièrement et il irrite car, à des constats sur lesquels on peut être facilement d’accord et à des analyses éclairantes, se mêlent d’autres analyses qui restent superficielles et des interprétations pour le moins contestables.
Que le big push, c’est-à-dire un gros effort d’aide, dans lequel nombre de penseurs de l’aide depuis Rostow et son best seller (The Stages of Economic Growth, 1960) ont vu le moyen de sortir les sociétés de la stagnation et de déclencher le processus de développement, n’ait généralement pas conduit aux résultats attendus, c’est un constat que l’on peut faire. Et que, en dépit de cela, les grands de ce monde continuent à croire dans ses vertus puisque le G8 a proposé de doubler l’aide à l’Afrique, c’est un autre constat, navrant, que l’on est obligé de faire. Easterly explique très clairement pourquoi les hommes politiques ne peuvent agir autrement.
Easterly, en bon économiste néo-libéral, croit aux vertus du marché, tout en indiquant, assez discrètement, ses limites. Mais il explique aussi très clairement dans un chapitre intitulé You can’t plan a market pourquoi il est si difficile de passer d’une économie planifiée à une économie de libre concurrence.
En revanche, Easterly se veut rigoureux dans ses démonstrations, mais il ne l’est pas toujours : les bras tombent quand il nous présente un graphique montrant l’évolution de l’aide à l’Afrique et de la croissance du continent de 1970 à 2000, constate que la croissance chute quand l’aide augmente et prétend illustrer ainsi l’inefficacité de l’aide. C’est le genre de conclusion contre lequel mon professeur d’économie nous mettait en garde dans sa première leçon. Sans doute Easterly n’a-t-il jamais entendu parler de la chute des cours des matières premières ni de la montée des violences qui ont ensanglanté l’Afrique.
Il concède que, dans le domaine de la santé, les planificateurs ont obtenu plus de succès que dans d’autres domaines, en revanche il souligne leur échec à empêcher l’extension du sida en Afrique. Mais son analyse des causes de cet échec demeure étonnamment superficielle. La prévention, seule stratégie efficace dans ce domaine, écrit-il, n’a pas été à la hauteur des moyens mis en œuvre par les donneurs d’aide. Certes, mais pourquoi en a-t-il été ainsi ? On chercherait en vain dans son ouvrage, par exemple, une allusion aux obstacles dus aux Églises ou à ceux qui peuvent provenir des sociétés africaines elles-mêmes.
Il critique vertement les prêts d’ajustement structurel du FMI, mais sa critique porte plus sur la manière dont il ont été conçus et mis en application que sur les principes qui les ont inspirés. Dans ce domaine aussi, son analyse ne va pas au fond des choses.
L’aspect positif de l’aide dispensée par les planificateurs est à peine abordé dans cet ouvrage. Si l’Afrique a énormément changé depuis le temps des indépendances, même si beaucoup de pays africains n’ont guère avancé dans la voie du développement, n’est-ce pas grâce notamment aux changements souvent spectaculaires intervenus dans les infrastructures, les services de santé et l’éducation, changements qui ont été rendus possible par les aides extérieures plus ou moins bien planifiées ? Et si les tigres asiatiques ont connu le développement que l’on sait, n’a-t-il pas été précédé par un effort des aides extérieures qui ont contribué à en construire les bases ?
Easterly croit au développement qui naît de la base. Il a probablement raison, mais l’idée n’est pas tout à fait neuve. Beaucoup d’ONG des pays du Nord mais aussi des pays du Sud ainsi que des agences d’aide publique ont essayé de la mettre en œuvre depuis plusieurs décennies, avec des succès pas toujours probants. On attendait une réflexion un peu plus approfondie sur ce point. Bien des projets émanant des intéressés eux-mêmes ou élaborés en étroite concertation avec eux se sont heurtés à des blocages venant de l’intérieur des sociétés et n’ont pas eu le succès escompté. Easterly appartient à cette catégorie d’économistes qui a beaucoup sévi à la Banque mondiale et dans d’autres agences d’aide et qui raisonnent comme si l’économie était une discipline qui se suffisait à elle-même et n’avait pas à être polluée par des considérations sur les structures et les modes de fonctionnement des sociétés. Comme il le dit lui-même, les communautés humaines sont des systèmes fort complexes et il est bien dangereux de prétendre agir sur elles en ne prenant en compte qu’un seul de leurs aspects, que l’on soit « planificateur » ou « chercheur ».
Le professeur Easterly ne limite pas à la seule aide au développement les méfaits de l’Occident. Il sort du champ de l’économie et étend sa réflexion aux diverses interventions occidentales, du colonialisme à « l’impérialisme post-moderne » inclus. D’après lui, ces interventions, anciennes et récentes, seraient elles aussi responsables de la situation des pays aujourd’hui les moins développés. On peut penser avec lui que les politiques proposées, pour ne pas dire imposées, par la Banque mondiale et le FMI dans les dernières décennies du XXe siècle n’ont pas vraiment aidé à leur développement. Mais, le moins qu’on puisse dire est que ses critiques manquent de nuances. En ces temps où il est beaucoup question de colonialisme, d’esclavage et de repentance, est-il permis, par exemple, de rappeler que, à la fin du XIXe siècle, une fraction très importante de la population africaine vivait dans l’esclavage, un état pas toujours horrible mais quand même fort peu enviable, et que la colonisation l’a libérée ?
Le lecteur, préoccupé par les problèmes du développement, qui se plongera dans l’ouvrage d’Easterly y trouvera des choses dignes d’intérêt, y compris une réflexion sur le futur de l’aide occidentale. Probablement y trouvera-t-il aussi quelques, et peut-être de nombreux, sujets d’agacement et restera-t-il sur sa faim. L’auteur a sans doute voulu faire un ouvrage facile à lire, accessible à un large public qui n’est pas familier avec les problèmes de l’aide et il y a réussi. Mais il est permis de penser que ce choix n’impliquait pas nécessairement d’en éluder des aspects essentiels.
Si le lecteur en a le courage, il pourra lire, parallèlement à l’ouvrage d’Easterly,
The End of Poverty: Economic Possiblities for Our Time
[**], le livre de Jeffrey Sachs qui est le directeur du
Millenium Project des Nations unies et un ardent planificateur au sens que lui donne Easterly. Celui-ci le critique abondamment et sévèrement. Le rapprochement entre les deux ouvrages montre que, au début du XXI
e siècle et en dépit de l’expérience accumulée au cours du dernier demi-siècle, il y a encore beaucoup de matière à réflexion dans le domaine de l’aide au développement des pays les moins avancés.
[*]
The Penguin Press, New York, 2006, 448 p.
[**]
The Penguin Press, New York, 2005, 416 p.