2006
Afrique contemporaine
Dossier « Sécurité et développement »
Conflits armés, insécurité et trappes à pauvreté en Afrique
Philippe Hugon
[1]
L’Afrique connaît une baisse de la conflictualité depuis le début du XXIe siècle, mais elle demeure le continent où le nombre de victimes, du fait des conflits armés, est le plus élevé. Dans un contexte de mondialisation et de fin de la guerre froide, les conflits armés ont changé de nature. Il y a débat pour savoir quel rôle jouent les facteurs économiques à côté d’autres déterminants, quelles sont les conséquences économiques des conflits et comment prévenir les conflits et en gérer les sorties. Cet article analyse l’interdépendance entre les trappes à conflits, l’insécurité et les trappes à sous-développement avant de dégager quelques pistes d’action.
In Africa we observe a reduction of the number of conflicts since the beginning of the 21st century but Africa is still the continent where the conflicts and number of victims are the most important in the world. In a context of globalisation following the end of cold war, the nature of conflicts has changed. How do economic factors and underdevelopment explain wars? What are the economic consequences of conflicts? This article analyzes the links between conflicts traps, insecurity and underdevelopment traps, and then proposes some possible actions.
« La véritable liberté publique ne peut avoir lieu que lorsque la sécurité des personnes est assurée. »
Montesquieu
Alors que le développement est un processus long et endogène, l’Afrique est le continent des conflits, de l’urgence et des tsunamis silencieux. Les questions de sécurité sont devenues prioritaires. La sécurité est l’état d’un sujet (individuel et collectif) qui s’estime non menacé ou dispose de capacités de réponses face à des dangers réels ou anticipés. Elle est un bien public mal assuré du fait de la faiblesse, voire de la disparition des forces de police, d’armées et de justice garantissant le respect des droits civils et politiques. L’insécurité prend des formes multiples, dont les plus extrêmes sont les conflits armés. Ceux-ci diffèrent selon leur intensité, leur durée et leur extension territoriale. Ils peuvent être infranationaux, internationaux ou régionaux.
L’Afrique est devenue le continent où le nombre de victimes du fait des conflits armés est le plus élevé au monde, même si on note un certain recul de la conflictualité (cf. tableau 1).
Tableau 1
Importance des conflits africains (1990-2004)
1990-1994 (moyenne) 1995-1999 (moyenne) 2000-2004 (moyenne) 2004 (moyenne) T G Te T G Te T G Te T G Te Afrique 7 6 2 7 7 1,4 9 6 1,2 5 5 1 Monde 25 20 14 24 13 10 20 12 9 19 11 8 % 28 30 14 29 53 14 45 50 13 26 45 12 statistiques de l’UCDP (Uppsala Conflict Data Program) cités par SIPRI (2005, p. 122). T : total ; G : gouvernement ; Te : territoire.
Depuis 1990, 19 conflits majeurs africains ont été localisés dans 17 pays, dont un seul « classique », c’est-à-dire opposant deux États (Éthiopie-Érythrée). La baisse du nombre des conflits majeurs en Afrique entre 1990 et 1997 a fait place à une reprise entre 1998 et 2000 (11 conflits par an), puis à une réduction depuis 2001 (cinq conflits par an en moyenne). En 2006, le spectre des conflits continue de hanter la République démocratique du Congo (RDC), la Côte d’Ivoire, la Somalie, l’Érythrée et l’Éthiopie ainsi que le Darfour, avec une extension au Tchad voisin. S’expliquant largement par le sous-développement et par l’exclusion, les conflits sont, à leur tour, des facteurs d’insécurité et de sous-développement traduisant l’existence de cercles vicieux et de trappes à sous-développement et à conflits.
Certains conflits sont à la fois gouvernementaux et territoriaux (à l’image du Soudan en 2004).
Nous examinerons successivement (I) le rôle des trappes à pauvreté dans l’explication des conflits et (II) inversement le rôle des conflits dans le sous-développement, avant de proposer (III) quelques pistes d’action permettant de lier sécurité et développement.
Les conflits armés en Afrique au regard des trappes à pauvreté
Selon plusieurs auteurs, aux conflits idéologiques des anciennes guerres fondées sur des doléances auraient succédé des conflits davantage prédateurs et captateurs de rentes ayant une dimension ethnique (Collier, Hoeffler, 2000). Cette thèse de la nouveauté des conflits armés et du rôle des facteurs économiques est controversée (Ballantine, Sherman, 2003 ; Kalivas, 2001 ; Marchal et Messiant, 2002). Elle aurait le tort à la fois d’agréger des conflits de natures différentes et de penser la rupture alors qu’il y aurait continuité historique.
Les conflits armés sont des catastrophes anthropiques. Il y a risque systémique dans la mesure où il y a interdépendances entre facteurs pluriels, où les réponses des agents conduisent à accroître la crise à un niveau collectif et où les régulations sont défaillantes. En outre, les phénomènes peuvent faire tâche d’huile à une échelle infranationale ou transfrontalière.
Ce risque systémique résulte de la combinaison de quatre facteurs :
Structurels
De sous-développement, caractérisés par la vulnérabilité et par l’exposition au risque des populations ayant une faible résilience du fait d’une insuffisance de disponibilité, de défaillances de marchés, d’absence de droits et de capacités ou de dysfonctionnement dans l’allocation des ressources.
Chocs conjoncturels, exogènes ou endogènes
Liés à des événements subits et subis conduisant à une forte perturbation du système et à une propagation non régulée.
Institutionnels et politiques
Caractérisés par des absences ou des défauts de prévention (cellule de veille, systèmes d’alerte) et de régulation, par une instrumentalisation (des jeunes sans emploi, du religieux ou de l’ethnicité).
Informationnels
La crise paroxystique répond toujours à une défaillance de l’information et à de la propagande portée par les pouvoirs et les medias.
L’enchaînement des facteurs de conflictualité
Les conflits armés, notamment africains, résultent de l’enchevêtrement de plusieurs facteurs (culturels, sociaux, politiques, militaires, géopolitiques) ayant chacun leur propre temporalité. Ils mettent en jeu une pluralité d’acteurs, d’alliances et de mobiles. Leur explication implique des approches pluridisciplinaires : sociologique (action violente des masses, propagande, désinformation de la presse, campagnes génocidaires) ; politique (antagonismes entre puissances rivales, conflits de pouvoirs, jeux des représentations et replis identitaires réifiés, instrumentalisation du religieux) ; économique (intérêts économiques, modes de financement des conflits) ; psychologique (théories du conflit fondées sur le couple frustration-agression ; la pulsion de mort devient pulsion de destruction de l’autre) ; militaires (défaillances des forces de sécurité, trafics d’armes). La cause initiale peut être mineure alors qu’une fois déclenchés, en l’absence de régulation et de prévention, les conflits violents peuvent devenir incontrôlables. En outre, la violence engendre la pauvreté, l’exclusion et l’absence d’institutions, qui elles-mêmes nourrissent les conflits.
On note une réactualisation de conflits ancestraux. L’histoire de l’Afrique, dans la longue durée, est caractérisée par la violence des conquêtes, des guerres et des razzias. De nombreux conflits africains contemporains réactualisent des conflits ancestraux, parfois instrumentalisés par les pouvoirs (éleveurs versus agriculteurs, réseaux commerçants islamisés versus créoles ou natifs, populations arabisées versus négro-africaines) tout en résultant de crises – économique, sociale, environnementale ou politique – actuelles.
L’instrumentalisation du religieux joue un rôle. L’intégrisme religieux s’est substitué dans certains États au nationalisme ou au socialisme comme projet de sociétés. L’Afrique est peu concernée par ces épisodes « à la Huntington », même si les conflits internes au Soudan, au Nigeria, voire entre l’Érythrée et l’Éthiopie, peuvent être considérés en partie comme des conflits entre chrétiens et musulmans. Il existe, en revanche, des réseaux islamistes, plus ou moins liés à la nébuleuse Al-Qaeda, implantés dans la Corne de l’Afrique (Soudan, Somalie, voire au Sahara). L’Islam noir s’appuie sur le terreau de la pauvreté, de l’exclusion et des frustrations et joue un rôle redistributif, (Ngoupandé, 2003). Il en est de même pour les églises messianiques ou évangélistes. En RDC, l’église kimbanguiste joue un rôle important. En Côte d’Ivoire, comme au Nigeria, les mouvements pentecôtistes témoignant de la confusion entre la morale, le religieux et le politique et affrontent une montée en puissance des instrumentalisations du religieux par les imams du Nord.
Les facteurs politiques sont évidemment essentiels. L’inégalité d’accès aux postes de responsabilité ou aux services de base et la compétition pour le pouvoir et ses ressources créent des tensions entre groupes sur des bases identitaires, notamment ethnolinguistiques. Certains États faillis n’ont plus le contrôle de leur territoire ni du respect des lois et des règles (cas de la RDC, de la Somalie, voire de la Côte d’Ivoire). Plusieurs sociétés sont caractérisées par des proto-États et par des citoyennetés embryonnaires. Les groupes au pouvoir accaparent les postes et le capital économique au nom de la « zaïrianisation » ou de l’« ivoirisation ». Les diasporas, les conglomérats ou les puissances régionales s’appuient sur ces factions. L’État africain postcolonial se caractérise le plus souvent par sa faiblesse, menant au quasi-effondrement d’institutions telles que l’armée. Il est en outre faiblement connecté à une société civile peu affirmée. La faillite du modèle étatique postcolonial, à laquelle s’est ajoutée la dévalorisation de l’État par l’idéologie libérale, ont conduit à des fractionnements territoriaux et à une montée en puissance de factions s’appuyant sur des identités claniques, communautaires, ethniques ou religieuses. Les institutions demeurent, ainsi, largement subverties par un système patrimonial personnel s’appuyant sur des complicités extérieures. Les conflits se situent dans des contextes de défaillances des États (failed, failing, fragile, rogue states) (Châtaigner, Gaulme 2005). Rarement interétatiques (le conflit entre l’Éthiopie et l’Érythrée constitue l’exception), soit ils opposent des régions (en Côte d’Ivoire, en Ouganda, au Soudan), soit ils caractérisent des sociétés décomposées ou implosées (RDC, Libéria, Sierra Leone, Somalie).
La plupart des conflits africains ont une dimension régionale. Ils sont intra-nationaux et transfrontaliers par le biais des États, des milices se déversant des pays voisins et des contagions régionales de groupes ethniques à cheval sur plusieurs pays. Le Zimbabwe a été ainsi impliqué dans la guerre de la RDC pour s’opposer au leadership de l’Afrique du Sud. Le conflit du Libéria et de la Sierra Leone s’est déplacé vers la Côte d’Ivoire par le biais des jeunes combattants en déshérence. Les pays voisins de la Côte d’Ivoire sont impliqués dans la guerre civile qui a abouti à la partition de facto du pays. Les affrontements au Darfour ont fait tache d’huile au Tchad, du fait des interférences réciproques de ce pays et du Soudan chez le voisin, au point de jeter les bases d’un conflit régional. Les conflits génèrent des flux de réfugiés dans des pays limitrophes qui alimentent avec des effets de retour des conflits régionaux. Le génocide rwandais et les flux de réfugiés ont conduit à un développement des conflits en RDC. Certains conflits concernent le contrôle de territoires et la délimitation des frontières (cas de Badmé et de l’accès à la mer pour l’Éthiopie en Érythrée).
Le poids spécifique des facteurs économiques et des trappes à sous-développement
La question se pose de savoir quel est le poids spécifique des facteurs économiques et du sous-développement dans l’explication des conflits et dans le processus d’engrenage et de propagation non régulée qui les caractérisent. La guerre doit être financée et peut avoir pour motivation la captation de richesses. Les conflits sont favorisés par le sous-développement économique, le chômage des jeunes, la pauvreté et l’impossibilité pour les États d’assurer les fonctions régaliennes de sécurité
[2]. Quatre-vingts pour cent des PMA ont connu des conflits depuis quarante ans et un revenu par tête deux fois supérieur divise par deux le risque de guerre (World Bank, 2003).
Dans leur modèle théorique qui fonde leurs tests empiriques, Collier et Hoeffler (2000) se placent dans le cadre utilitariste de Grossman (1991). Ils opposent la rébellion, forme de criminalité organisée caractérisée par l’avidité (greed), au gouvernement supposé légitime et recevant les doléances (grievance). “To get started, rebellion needs grievance, whereas to be sustained it needs greeds”. Les variables les plus significatives sont économiques. Les conflits sont d’autant plus probables que le niveau de revenu par tête est faible, que la part des matières premières est importante dans les exportations et que le pays est polarisé autour de deux grands groupes ethniques.
Ces facteurs ont été depuis affinés et complétés. La nature des matières premières est centrale et les ressources du sous-sol, notamment les hydrocarbures, sont davantage facteurs de conflictualité que les matières premières agricoles (Bannon, Collier, 2003). Les questions de crédibilité des pouvoirs et de mesures redistributives vis-à-vis des groupes exclus sont centrales pour expliquer les conflits (Azam, 2000). De nombreuses études consacrées à l’Afrique ont cherché à spécifier les facteurs économiques de conflictualité (Annan, 1998 ; Elbadawi, Sambanes 2000 ; Hugon, 2003 ; Nour Abdel Lotif, 1999). Selon les tests d’Anyawu (2002), les principaux facteurs explicatifs des guerres civiles africaines sont le faible taux de croissance du PIB, l’importance des ressources naturelles, la durée de la paix, le fractionnement social et le nombre d’habitants.
Si toutes les guerres n’ont pas une explication économique, toutes ont besoin de financement. Les économies africaines demeurent dominées par des logiques de rentes où l’enrichissement résulte davantage de la captation de richesses que de leur création. Les conflits autour de la captation de la rente font intervenir une pluralité d’acteurs nationaux, régionaux et internationaux, privés et publics qui ne sont pas réductibles aux seuls rebelles prédateurs. Ils peuvent tenir aux gaspillages de la part de gouvernements non légitimes ou d’oligopoles privés internationaux. Les guérillas, rebelles ou soldats perdus, vivent de soutiens extérieurs, de prédation sur les productions ou sur les aides extérieures ou de captation des ressources naturelles. Les économies de guerres fermées financées sur ressources locales diffèrent des économies de guerre ouvertes conduites par des guérillas bénéficiant de financements extérieurs et de sanctuaires politiques ou militaro-humanitaires (Jean Ruffin, 1996). Il y a généralement enchevêtrement de ressources locales, régionales et internationales. L’Unita de l’Angola s’est appuyée sur le sanctuaire militaire de Namibie, et s’est financée par le commerce des diamants. La possibilité de mobiliser des jeunes est d’autant plus forte que le chômage est généralisé, que les jeunes sont non scolarisés et que l’« autre », c’est-à-dire l’étranger, est perçu comme prenant les emplois ou captant les richesses.
Les richesses naturelles, essentiellement du sous-sol, permettent le financement des conflits (le nerf de la guerre) tout en en étant un des principaux enjeux. On peut ainsi différencier en Afrique les guerres liées aux rentes pétrolières (Angola, Congo, Soudan, voire Tchad), au diamant (Angola, Côte d’Ivoire, Libéria, Sierra Leone, RDC), aux métaux précieux (or, coltan
[3] à Bunia en RDC), aux narcodollars, aux enjeux fonciers (Burundi, Côte d’Ivoire, Darfour, Rwanda), au contrôle de l’eau (pays riverains du Nil) ou à des ressources forestières. Les avantages économiques attendus de la guerre civile sont le pillage, la protection moyennant rémunération, les profits liés au commerce des armes, des aliments ou des narcodollars, l’exploitation de la main-d’œuvre (capture d’esclaves), le contrôle des terres, le vol de l’aide étrangère ou les appropriations des combattants « se payant sur la bête ». Le pétrole est ainsi un des enjeux forts de la guerre, pour un continent qui détient 8 % des réserves mondiales d’hydrocarbures et qui est une source de diversification des approvisionnements et de contrôle des réserves par les compagnies étrangères.
Dans un contexte d’anarchie, de non-respect des règles et d’absence de contrôle territorial, de nombreuses activités deviennent très lucratives. Dans un tel contexte, les firmes les plus compétitives sont celles qui disposent d’un système propre de sécurité (les multinationales), qui savent gérer l’anarchie et entretenir des relations avec les factions en présence ou qui ont un lien avec l’économie mondiale criminelle. On voit ainsi apparaître (Châtaigner, 2004) un nouveau commerce triangulaire, où l’Afrique exporte illégalement vers les pays occidentaux des matières premières non transformées, où les pays d’Europe de l’Est exportent vers l’Afrique des armes et des mercenaires et où se nouent entre les pays de l’ouest et de l’est de l’Europe des relations financières plus ou moins occultes. Dans de telles circonstances, on ne souhaite pas nécessairement la fin des hostilités, afin de pouvoir continuer à se partager les rentes.
Les effets économiques de l’insécurité et des conflits armés
Les conflits conduisent à une destruction ou à une dévalorisation du capital physique (infrastructures, équipements), du capital humain ainsi que du capital social qui repose sur la confiance, les règles ou les réseaux de relations. Les comparaisons internationales montrent que les guerres font chuter le revenu par tête de 15 %, amputent de deux points le taux de croissance et conduisent à une fuite des capitaux frappant en moyenne 20 % des actifs.
Les dépenses militaires n’ont pas d’effets d’entraînement et d’innovations dans la mesure où, exception faite de l’Afrique du Sud, l’Afrique sub-saharienne est importatrice d’armes. Les conflits ont également des impacts transfrontaliers négatifs, impacts que malheureusement les statistiques, élaborées dans des cadres nationaux, saisissent fort mal. La guerre peut en outre avoir un coût élevé en termes de dépenses militaires et d’endettement extérieur, mais dans la plupart des cas les technologies militaires employées sont simples, et donc peu onéreuses.
Le rôle des conflits dans la faible croissance économique des pays africains
Il est évident que les conflits réduisent la croissance économique et qu’inversement de nombreux pays sortant de conflits connaissent une croissance rapide, de type rebond (Mozambique, Rwanda). Ces relations statistiques sont toutefois peu significatives en termes de sortie de trappes à sous-développement. Un pays en conflit peut connaître une croissance si ses ressources stratégiques sont protégées (cas des enclaves pétrolières), alors que le sous-développement s’accroît en termes d’éducation, de santé ou d’aménagement du territoire. Dans la mesure où les matières premières du sol ou du sous-sol constituent le moteur de la croissance, où les économies de rente utilisent peu de capital physique et humain, une décapitalisation peut ne pas entraver la reprise de la croissance. La perte de confiance peut être, en revanche, plus décisive pour les investisseurs potentiels.
Les travaux sur le risque-pays introduisent comme déterminants, à côté des risques financiers et de l’environnement des affaires, les risques politiques (cf. Credit Risk International). L’insécurité et les risques de guerre sont une explication importante du faible investissement étranger en Afrique (1 % des investissements directs mondiaux), alors que les taux de retour du capital sont les plus élevés du monde (29 % pour les filiales des firmes américaines).
Dans le cas de la Côte d’Ivoire, le conflit est largement financé par le cacao au sud et le coton et le diamant au nord. La crise politico-militaire a fait chuter, depuis septembre 2002, le taux annuel de croissance du PIB de l’ordre de trois à quatre points. Le niveau des exportations et des recettes fiscales a toutefois été à peu près préservé. La région d’Abidjan, qui regroupe 80 % de l’appareil de production, a été sécurisée. On note, toutefois, une perte durable de confiance, des délocalisations d’entreprises, un démantèlement du réseau de PME-PMI (suite aux évènements de novembre 2004), un financement de la guerre se faisant par ponction sur les paysanneries, un arbitrage des dépenses publiques aux dépens de l’investissement, une accumulation des arriérés intérieurs et extérieurs. Ces effets se feront sentir à terme. De plus, les indices de pauvreté se sont fortement accrus et certaines régions sont particulièrement touchées, notamment le Nord (crises cotonnières, déscolarisation).
Le coût humain des guerres
Celui-ci est considérable. On estime que les conflits entre 1945 et 1995 ont fait plus de six millions de morts dans neuf pays totalisant 160 millions d’habitants (Soudan, Éthiopie, Mozambique, Angola, Ouganda, Somalie, Rwanda, Burundi, Sierra Leone). Avec ses 13 millions de déplacés internes et ses 3,5 millions de réfugiés, l’Afrique est deux fois plus mal lotie que l’Asie, dont la population est pourtant cinq fois plus nombreuse (Commission pour l’Afrique, 2005). Ce sont les pays limitrophes des zones de guerre qui sont les plus touchés par les flux de réfugiés. Ainsi en Guinée, pays frontalier de quatre pays en conflits (Libéria, Sierra Leone, Guinée Bissau et Côte d’Ivoire), on estime le nombre de réfugiés à hauteur du dixième de la population. Or, seuls les camps de réfugiés sont pris en charge par la communauté internationale, alors que l’essentiel des personnes déplacées sont prises en charge au sein des réseaux familiaux.
Le coût humain est également très élevé en termes d’handicapés (cf. les mines anti-personnelles en Angola ou les mutilations à grande échelle auxquelles procédaient les troupes de Charles Taylor au Liberia et en Sierra Leone), de développement des maladies transmissibles (notamment sida du fait des viols), de malnutrition et de famines. Ce sont en effet principalement les pays en conflit qui connaissent des famines. Ainsi, les seigneurs de la guerre cherchent parfois à éliminer les groupes opposants en les affamant, soit, comme en Somalie, en détruisant les récoltes paysannes, soit en pillant ou bloquant l’aide alimentaire. Dans le cas de la famine éthiopienne de l’an 2000, il y a eu la combinaison d’une sécheresse longue (trois années sans pluie), du coût de la guerre avec l’Érythrée, de l’attentisme des autorités éthiopiennes aux dépens des nomades de l’Ogaden et des difficultés logistiques induites par les conflits. Plus généralement, les blocus alimentaires ont souvent été utilisés comme une arme.
Le débat quant aux effets de long terme des conflits armés
La temporalité de la mondialisation n’est pas la même que celle du développement économique et des trajectoires socio-historiques de construction des États nations. Les sociétés africaines se trouveraient sur des trajectoires longues traduisant un temps historique déconnecté du temps mondial. La guerre serait, selon certains auteurs, un moyen de former les États, de réaliser une accumulation primitive et de jeter les fondements d’une accumulation productive ultérieure (Bayart et al., 1997). Les États nations européens se sont largement constitués grâce à la guerre, selon l’adage : « L’État fait la guerre, la guerre fait l’État. »
On peut, au contraire, considérer que les guerres africaines sont des facteurs essentiels de décomposition des États et de sous-développement économique, non seulement en raison des destructions des hommes ou des biens qu’elles entraînent, mais du fait de l’insécurité dans laquelle se trouvent les agents économiques. Elles conduisent à généraliser les migrations et les réfugiés. Elles participent de la prolifération des maladies telles le sida ; elles fragilisent les droits de propriété ou restreignent l’accès aux services sociaux de base. Ainsi, les trappes à conflit et à sous-développement s’auto-entretiennent. Dans un univers mondialisé, on ne peut prendre pour hypothèse que le retrait des anciennes puissances coloniales laisse le champ libre à une histoire africaine déconnectée du temps mondial. Les guerres sont également un indice de l’affairisme et du clientélisme qui lie l’Afrique au monde extérieur, parfois selon des relations de type mafieux.
Le coût de la prévention et de la gestion des sorties de conflit
Les guerres ont un coût élevé pour la communauté internationale. La commission Carnegie a estimé à 200 milliards de dollars le coût pour la communauté internationale des sept principales guerres menées dans les années quatre vingt-dix, sans compter le conflit du Kosovo. Ceci représente, sur la période considérée, trois fois le montant annuel de l’aide au développement. En outre, une fraction croissante de cette dernière est consacrée aux actions de sécurité et de maintien de la paix, aux aides humanitaires d’urgence, ainsi qu’à la reconstruction en sortie de crise, ce qui ampute d’autant l’aide au développement stricto sensu.
Les actions possibles liant prévention des conflits et développement économique
Les conflits surgissent quand il y a défaillance des systèmes de décision, c’est à dire de prise de risque dans un univers incertain qui coordonne les informations-désinformations, les représentations et les actions. Les acteurs concernés peuvent être négatifs (pro-crise), passifs (subir), réactifs (pompier), pré-actifs (anticiper), proactifs (agir pour provoquer ce qu’on désire) ou interactifs (agir en interrelations avec les événements). Les interventions doivent en général combiner divers leviers d’action.
Les actions diplomatiques et militaires
La sécurité ne peut évidemment pas être le fruit des seules mesures qui s’en prennent aux manifestations, et non aux causes de la violence et des conflits. Les moyens sont diplomatiques et vont de la négociation (médiation) aux sanctions (embargo, sanction contre les responsables). Ils sont militaires par la présence de forces armées ou l’usage de la force. Ils sont politiques par le respect des accords signés et la mise en œuvre de réformes touchant aux racines de la conflictualité. Ils sont financiers en compensant les pertes de ceux qui désarment et cherchent à se réinsérer dans une économie de paix. Ces actions ne peuvent être viables que si les causes structurelles et les facteurs profonds en termes de pauvreté, d’exclusion, d’inégalités régionales, de non-respect des règles démocratiques, de non-transparence des circuits économico-politiques ou d’insertion dans une économie mondiale criminelle sont éradiqués.
La diplomatie qui demande temps, habileté et parole crédible, ne supprime pas les causes profondes des conflits, mais elle peut les prévenir et atténuer leurs conséquences. Elle contribue à civiliser les relations internationales. Le droit humanitaire des conflits armés et les nombreuses conventions internationales sont toutefois relativement démunis face aux nouveaux conflits. L’action humanitaire de terrain pallie en partie cette défaillance. Le rôle de médiateur, de tiers garant du respect du contrat social doit être également assuré en cas d’États défaillants par des organisations internationales ou régionales, voire des puissances étrangères.
Les actions prioritaires concernent le désarmement, la démobilisation et la réinsertion des combattants, la reconstruction de l’administration et le rétablissement de l’État de droit. Ces actions sont menées par une pluralité d’acteurs tels que les militaires, les organisations humanitaires et les opérateurs de l’aide. Elles concernent aussi une action sur certaines des causes profondes des conflits, notamment par le biais du contrôle des ressources naturelles, comme dans le cas de l’Initiative de Transparence des Industries Extractives, préconisée par la Commission pour l’Afrique.
La mobilisation d’une pluralité d’acteurs régionaux et internationaux
On observe des médiations de chefs d’État, telles que celles des présidents Omar Bongo ou Thabo Mbeki. La CEDEAO, avec l’ECOMOG (Groupe de la CEDEAO pour le contrôle et la mise en œuvre du cessez-le-feu), a obtenu des résultats significatifs au Libéria, en raison notamment du rôle du Nigeria. La Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) est intervenue en RDC et l’Afrique du Sud, membre de cette organisation depuis 1994, joue un rôle de diplomatie de plus en plus affirmé. L’Union africaine tend à jouer un rôle croissant dans la résolution des conflits, et tout dernièrement en Côte d’Ivoire. Néanmoins, elle manque globalement de moyens financiers et de capacité logistique, comme on le constate au Darfour.
Ces actions régionales sont d’autant plus nécessaires que les conflits sont largement transfrontaliers et produisent des phénomènes de contagion. À elles seules, les relations bilatérales sont donc souvent inadaptées.
Une redéfinition des principes et des pratiques de l’aide
L’aide publique au développement a été affectée par la priorité donnée à la sécurité, à l’urgence et l’humanitaire. Les bailleurs de fonds financent la reconstruction des États, mais en se spécialisant selon les secteurs, le plus souvent aux dépens d’une vision cohérente. Les critères d’affectation de l’aide selon des conditionnalités ex ante ou selon les résultats (« bons élèves ») contredisent les priorités de reconstruction et de restauration des fonctions minimales des États, quand ceux-ci sont faillis ou fragiles. La conception britannique du DFID visant à réserver un traitement spécial à cette catégorie d’États paraît plus réaliste que celle des États-Unis, qui mettent en avant le traitement au cas par cas et privilégient les critères de bonne gouvernance.
L’existence d’États faillis ou fragiles conduit à modifier les principes de l’aide et de ses priorités (Châtaigner, 2004 ; Véron, 2004). Les conditionnalités fondées sur des critères ex ante (ou ex post sur la base des résultats constatés) perdent de leur pertinence dans un système chaotique de catastrophe, de priorité à l’arrêt des conflits et à la reconstruction de ces États. Il s’agit, au contraire et de manière concertée entre bailleurs, de fournir les ressources permettant aux États d’assurer les fonctions régaliennes minimales et ceci, à tout le moins au départ, indépendamment des critères de bonne gouvernance, d’équilibre financier et de croissance économique. Ce traitement spécial, qui diffère de celui accordé aux PMA en paix, s’impose vis-à-vis des pays risquant de tomber dans un conflit (failing state), confrontés au conflit ou sortant du conflit (recovering state).
La mise en place de systèmes d’information, du jeu démocratique et d’une citoyenneté
Le rôle de l’information est essentiel pour prévenir ou circonscrire les conflits. Du fait de la dissémination des conflits, depuis la fin de la guerre froide, ou des lieux de crises, les zones de « chaos bornés » sont devenus des terrae incognitae.
On peut considérer que la démocratie représentative et participative est la forme de gouvernement qui limite les conflits à la condition de ne pas la réduire au multipartisme ou à la liberté des medias qui peut être irresponsable. L’essentiel concerne les jeux de contre-pouvoirs et la constitution d’une société civile forte, complémentaire d’un État lui-même fort. La construction de la démocratie interdit la décalcomanie. Elle doit au contraire s’appuyer sur les institutions traditionnelles et les modes de résolution des conflits qui vont avec. La réconciliation est devenue un des moyens de traiter après coup les traumatismes nés de l’extrême violence, (cf. la Commission vérité et réconciliation en Afrique du Sud, les accords de paix signés au Burundi ou au Soudan).
La régulation d’un « monde sans loi »
Les actions internationales ne peuvent être légitimées et efficaces que si, parallèlement, la mondialisation libérale et le désordre économique mondial qui en résulte sont régulés, et que si les circuits mafieux internationaux, les off-shore financiers, les trafics d’armes et les liens entre corrupteurs et corrompus font l’objet de contrôle. Dès lors que la plupart des conflits africains sont reliés aux circuits criminels internationaux, la régulation d’un « monde sans loi » (de Maillard, 1998) est au cœur de la prévention et de la régulation de la conflictualité.
Les mesures souhaitables supposent des systèmes de normes et de règles. Les domaines vont du contrôle des off shore à celui des produits illicites (drogues), ou de ceux qui sont licites mais entre les mains de maffias, et également du commerce des armes. Pour cela, une coopération internationale est incontournable. À ce titre, l’accord de Kimberley concernant la traçabilité des diamants de la guerre est un exemple à transposer. Il en est de même des moratoires sur l’importation, l’exportation et la fabrication des armes légères signé par huit pays du Sahel et le Soudan en mars 1997, ou sur le programme d’échange armes contre développement de la CEDEAO.
La politique redistributive et les politiques de développement
Dans la mesure où la guerre renvoie en partie à des intérêts économiques, des mécanismes compensatoires et des gardes-fous vis-à-vis des changements dans les mécanismes redistributifs s’imposent. Réduire le coût d’opportunité de la guerre pour les jeunes suppose qu’ils reçoivent une formation scolaire qui structure leurs esprits, des activités qui les occupent et des symboles qui les motivent. Une politique de prévention suppose également que les mécanismes redistributifs en faveur des minorités soient instaurés sous formes par exemple de quotas, d’accès à l’éducation et à la santé. À terme, la prévention des conflits passe par des politiques de développement améliorant disponibilité et accessibilité grâce aux progrès de productivité, à des politiques de redistribution, au renforcement des capacités des agents (par exemple par l’accès au crédit) et de soutien des initiatives populaires. En conclusion, l’éducation des jeunes, le passage d’économies de rente à des économies de paix créant de la valeur ajoutée et des opportunités d’emploi sont des facteurs essentiels de réduction des risques de conflits.
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Annan, K. (1998), The causes of conflict and the Promotion of Durable Peace and Sustainable Development in Africa, Department of the Secretary General of the Security Council, United Nations, New York.
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[1]
Philippe Hugon, professeur émérite Paris X Nanterre, IRIS ;
philippehugon@ neuf. fr.
[2]
Nous résumons dans cette partie l’analyse développée notamment dans Hugon (2003-2006).
[3]
Note de la rédaction : Également connu sous le nom d’« or gris », le coltan (colombite-tantalite) est un minerai contenant deux minéraux associés, la colombite et la tantalite ; le tantale, extrait de la tantalite, est un excellent conducteur d’électricité, facilement malléable et très résistant à la corrosion, fort prisé dans la fabrication de composants électroniques, principalement de condensateurs.