Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2804151174
230 pages

p. 85 à 100
doi: 10.3917/afco.218.100

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Dossier « Sécurité et développement »

no 218 2006/2

2006 Afrique contemporaine Dossier « Sécurité et développement »

Au-delà du blues colonial

Un nouveau cadre international pour la sécurité africaine

François Gaulme  [*]
La stabilité et la sécurité du continent africain semblent toujours aussi difficiles à atteindre. Dix ans après le génocide rwandais, en dépit d’indéniables efforts diplomatiques et d’accords de paix bien souvent aussi rapidement oubliés que signés, de très larges abcès de fixation demeurent (la Côte d’Ivoire, la RDC et les Grands lacs, les conflits désormais imbriqués du Soudan et du Tchad). Plusieurs événements majeurs, dégageant peu à peu un chemin identifiable de redressement, ont permis d’esquisser une pratique s’appuyant sur des principes généraux en vue du traitement international de ces crises africaines multipliées. Le Document final du Sommet mondial de New York (16 septembre 2005) en est une illustration. C’est aussi la vocation de la Peace-Building Commission (PBC) des Nations unies lancée en 2006. Stability and security on the African continent remain elusive. A decade after Rwanda’s tragic genocide and despite concrete diplomatic efforts and many peace agreements, which seem to be as quickly forgotten as they are signed, trouble continues across Africa from Cote d’Ivoire, DRC and the Great Lakes to the embroiled conflicts in Sudan and Chad. Still, a number of recent international initiatives have outlined practical measures for finding a global solution to the numerous crises in Africa. Meeting in New York City, the 2005 World Summit issued a final document (16 September, 2005) that is but one of the latest examples which is analyzed in this article. The summit gave also the way to the creation of the UN’s Peace Building Commission.
 
Introduction
 
 
La stabilité et la sécurité du continent africain semblent toujours aussi difficiles à atteindre. Dix ans après le génocide rwandais, le drame du Darfour et l’impuissance internationale à son sujet le rappellent. Dans la dialectique des volontés qui caractérise la stratégie, l’équilibre international de la Guerre froide a fait place, en Afrique, à l’irruption des volontés locales, que les puissances extérieures et les organismes internationaux n’avaient pas su prévoir. Une réaction internationale tardive et aux effets inégaux peut cependant s’appuyer sur un nouveau cadre d’action, défini lors du Sommet mondial de septembre 2005 à New York, qui a permis l’apparition consistante de la notion de peace building. Celle-ci impliquant dès lors les pratiques de l’aide au développement dans les actions de stabilisation puis de construction d’une paix durable, à côté des composantes diplomatiques et militaires classiques.
Dans une intervention au franc-parler caractéristique, Pierre Messmer, ancien Premier ministre mais aussi, en l’occurrence, dernier gouverneur général de l’Afrique occidentale française (AOF), déclarait lors d’une conférence intitulée « La politique de sécurité de la France en Afrique » organisée à Paris en juillet 2003 : « Nous ne sommes pas sortis des crises africaines ni des interventions extérieures en Afrique ». En ancien élève de l’École nationale de la France d’Outre-Mer, il avait justifié cette conclusion en affirmant auparavant qu’en Afrique, « traditionnellement, le pouvoir s’organise […] soit sur […] les ethnies soit sur les empires […] et que, dès lors que les empires [africains ou coloniaux] n’existent plus […] le problème de l’Afrique devient très difficile à régler en ce qui concerne la sécurité, parce que les nations africaines n’existent pas. » (Messmer, 2004, p. 42-43).
 
Une stabilisation problématique
 
 
De fait, trois ans après ces propos, force est de constater que la stabilité et la sécurité du continent africain sont décidément plus difficiles à atteindre que la couverture électronique de l’ensemble de la planète, elle-même problématique, tout particulièrement en Afrique. Dix ans après le génocide rwandais, l’opinion internationale – quoique fortement mobilisée, une fois de plus, dans les pays occidentaux, notamment anglophones – n’a pu que se rendre à l’évidence des limites effectives de ses pressions face à un nouveau drame qui se développe au Darfour, dans l’ouest du Soudan, susceptible d’atteindre une ampleur similaire. Très vite, il apparut clairement que la communauté internationale n’avait pas encore tiré toutes les conséquences pratiques du drame du Rwanda ni même celles de la tension durable de la région des Grands Lacs. Elle était incapable de stopper les massacres récurrents de ruraux africains exercés par des moyens pourtant rudimentaires. Blocages diplomatiques au niveau du Conseil de sécurité et faiblesse des moyens de maintien de la paix sur le terrain se conjuguent encore pour confirmer cette amère impuissance tout aussi insupportable moralement aujourd’hui qu’hier.
Au-delà de reportages trop parcellaires et d’inévitables, mais déformantes, priorités médiatiques, ce que révèle l’analyse plus attentive et plus globale de la situation actuelle de l’Afrique sub-saharienne est sans doute plus préoccupant encore. En dépit d’indéniables efforts diplomatiques et d’accords de paix bien souvent aussi rapidement oubliés que signés, demeurent ce qu’on pourrait appeler de très larges abcès de fixation, à l’évolution irrégulière mais aux effets durables sur le développement économique et, plus encore, humain. Il s’agit essentiellement, à l’Ouest, de la zone englobant la Côte d’Ivoire et dont le détonateur fut le conflit régional du Liberia voisin, dès 1990 ; au Centre, de la RDC et des Grands lacs, embrasés à la même époque, et enfin, plus au Nord, des conflits désormais imbriqués du Soudan et du Tchad, dont les origines remontent à l’aube de leurs indépendances respectives, il y a un demi-siècle.
Ce constat peut laisser croire que l’Afrique est immobile ou, pire, qu’elle s’enfonce chaque décennie un peu plus dans une spirale de violence suicidaire, comme le diagnostique S. Smith (Smith, 2003) bien qu’il soit contredit par d’autres spécialistes (Clapham, 2005, p. 276). La tendance à ce que l’on appelle en France l’« afro-pessimisme » n’est pas nouvelle. Dès les débuts de la Ve République, elle s’est exprimée avec brio sous la plume de René Dumont, sans doute en réaction à un optimisme officiel excessif quant aux possibilités réelles d’une région qu’on appelait encore à cette époque « l’Afrique noire » et à propos de laquelle on opposait volontiers une « modernité » plus ou moins porteuse de révolutions (marxistes ou non) à une conception assez sommaire d’une « tradition », elle-même polarisée entre une intemporalité « précoloniale » et une histoire « coloniale », généralement réduite à moins d’un siècle. De fait, la partie sub-saharienne du continent africain, qui n’avait éprouvé que de manière marginale les effets des bouleversements politiques et culturels successifs du monde méditerranéen (empires égyptien, perse, puis macédonien et romain ; christianisation puis islamisation), avant d’avoir été, dans la seconde moitié du xxe siècle, pour ainsi dire catapultée dans un brusque et large flux qui devait aboutir à la « globalisation » actuelle, au sein de laquelle les spécificités locales n’ont plus de place qu’en s’adaptant, seules ou ensemble, et souvent non sans difficultés.
L’ONU accueillant, presque dès sa naissance, d’anciens territoires coloniaux dans la nouvelle communauté internationale des États-nations de l’ère wilsonienne – bien différente du simple concert européen qui, du traité de Westphalie au congrès de Vienne, avait élaboré les règles fondamentales de la diplomatie moderne – devenait autant le symbole que l’un des théâtres principaux de cette transformation radicale de la scène mondiale. Au début des années 1960, une vague massive de nouveaux États africains avait signifié, peu après l’indépendance du Soudan (ex-anglo-égyptien), du Ghana (ex-Gold Coast britannique) et l’affaire du canal de Suez (1956) que le reflux du colonialisme européen devait être l’un des traits marquants de la fin du xxe siècle.
 
La Guerre froide : une dialectique des volontés défavorable à l’Afrique
 
 
La fin progressive du système de colonisation européenne au sud du Sahara devait s’effectuer entièrement dans la conjoncture internationale dite de la Guerre froide, marquée par la confrontation entre l’Est et l’Ouest, qui resta prédominante en dépit d’initiatives a posteriori peu efficaces visant à sortir de cette logique bipolaire (mouvement des « non-alignés », défis chinois envers l’URSS et français envers les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN). En effet, la dernière accession à l’indépendance d’une ancienne colonie européenne, celle de la Namibie le 21 mars 1990, précède de plus d’un an et demi la disparition de l’URSS en décembre 1991. Dans ce contexte bipolaire, les trois décennies qui ont permis de parachever la disparition du système colonial européen en Afrique, et dont deux premières furent les plus importantes, ont été marquées par des tentatives de contrôle et de limitation des désordres qui suivent habituellement la chute des empires. Cette maîtrise s’effectuait dans le cadre des confrontations Est-Ouest en tant qu’elles impliquaient un équilibre politique au sein de l’ONU bien différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. Il faut garder à l’esprit ce trait fondamental pour comprendre la nature des solutions qui avaient été recherchées alors, aussi bien que leurs limites et leurs œillères conceptuelles.
La fameuse « théorie des dominos » est très significative des caractéristiques de cette époque disparue. Les nouveaux « États-nations », dont la cohérence était plus formelle qu’effective au moment des indépendances (leurs frontières n’ayant été tracées qu’au regard des préoccupations des colonisateurs et souvent sans grande considération pour les réalités humaines), ont été traités comme des pièces que manipulaient à l’envi les acteurs principaux de la Guerre froide (États-Unis, URSS, France, Chine). On décrivait ces manœuvres et ces alliances binaires dans un vocabulaire diplomatique convenu et pour ainsi dire figé depuis le xviie siècle n’ayant guère changé depuis Richelieu : celui correspondant à l’intérêt national et supérieur de grandes puissances régissant l’équilibre du monde. Le dernier avatar de ce système international supposant un rapport de type westphalien entre les États, caractéristique d’un modèle d’évolution politique assez récent et élaboré en Europe occidentale, se définissait autour de ce statut particulier (encore assez neuf, bien qu’il rappelât d’une manière plus fixiste la Sainte-Alliance) de membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU.
Pour autant, les États africains n’étaient évidemment pas en réalité de simples dominos disposés sur le tapis vert de la vie internationale. Au contraire, ils montrèrent immédiatement qu’ils savaient jouer admirablement des rivalités effectives ou virtuelles entre les puissances, retrouvant ainsi les réflexes de certains chefs locaux face au système colonial naissant. Sous les apparences d’un relatif effacement de l’Afrique, que certains dénonçaient comme étant très largement le produit d’un « néo-colonialisme » envahissant, se développait une véritable relation stratégique de « dialectique des volontés » (Beauffre, 1998, p. 34) du faible vers le fort où les conflits d’intérêts bien réels s’exprimaient sous les apparences de maintien d’une paix armée. C’était là tout l’esprit de l’époque de la Guerre froide.
La nature profonde de cette relation stratégique entraînait le recours, pour le faible (le « jeune » État africain comme on disait alors), à une tactique où, très conscient de sa faiblesse en moyens matériels, faute de « développement » économique et social (et souvent aussi de force démographique et territoriale dans des pays « balkanisés », comme disait L. S. Senghor), il ne maintenait à flot son indépendance relative qu’en jouant en permanence des contradictions entre les puissants et en gardant sans cesse deux ou trois grandes alliances internationales au feu.
Ce jeu diplomatique très particulier (et inédit dans le cadre du système international néo-wilsonien développé après la Seconde Guerre mondiale) devait marquer profondément les relations de l’Afrique sub-saharienne avec le reste du monde. La réputation d’inconsistance (idéologique ou culturelle) et de duplicité, qui affecte encore aujourd’hui les États africains, plus d’une décennie après la disparition des rivalités Est-Ouest, vient de cette situation.
Un autre trait majeur de la période d’intégration de l’Afrique indépendante au sein de la vie international consiste en l’intervention massive de l’ONU dans ses affaires. Ses résultats furent au départ catastrophiques. La mort du secrétaire général, Dag Hammarskjöld, dans un accident d’avion, au cœur d’un conflit qui s’était amplifié de 1960 à 1964, symbolisait l’échec de ce nouveau modèle international qui n’avait pas se rendre crédible, même après la création d’une organisation continentale, l’OUA (Organisation de l’unité africaine) en 1963. Comme le soulignait l’ambassadeur américain au Kenya de l’époque, William Attwood, cette crise « révélait brutalement et spectaculairement aux yeux du monde entier la faiblesse et l’impuissance de l’Afrique nouvellement indépendante » où les Blancs faisaient toujours ce qu’ils voulaient, comme par le passé (Arnold, 2005, p. 89). Une telle situation devait perdurer une trentaine d’années, si du moins l’on entend par « Blancs » les puissances occidentales, mais aussi l’URSS et ses alliés et enfin, le gouvernement pratiquant l’apartheid de Pretoria dans la mesure où il n’était pas modéré par des protecteurs de Washington dont le degré de réticence correspondait aux vicissitudes de leurs relations avec les Soviétiques.
D’une manière très particulière, quoique blessée profondément par sa décolonisation dramatique, la France – seule des deux principales puissances coloniales encore visiblement intéressée par l’Afrique : la politique africaine de la Grande-Bretagne ayant quasiment disparu pendant la décennie séparant la fin de la guerre du Biafra des négociations sur l’indépendance du Zimbabwe – participait activement à ce maintien d’un ordre en Afrique venu du dehors. La France est la seule ancienne puissance coloniale à avoir pu maintenir au sud du Sahara, dans le cadre d’accords spécifiques, des troupes dites « prépositionnées », c’est-à-dire ne dépendant pas de gouvernements où elles stationnaient. Ainsi elle put apparaître bien souvent, et se considérer non sans naïveté, comme un véritable « gendarme de l’Afrique ». À ce titre, et en dehors des accords de défense passés avec ses anciennes colonies, elle intervient militairement, jusque dans l’ancien Congo belge devenu le Zaïre de Mobutu, et établit un réseau politique de type clientéliste très personnalisé sur le continent : signes opposés de ce système particulier, les amis devenus ennemis furent renversés (Bokassa en 1979), les ennemis devenus amis réintégrés (Sékou Touré en 1977). Cependant, son influence effective dans le domaine de la sécurité ne s’étendait guère au-delà de la sphère francophone.
Dans les autres régions, la tension véritable mettait aux prises l’Est et l’Ouest, qui s’affrontaient de manière contrôlée, de façon à ne pas faire basculer l’ordre international, sur les ruines fumantes de l’empire portugais ou de celui du Négus éthiopien.
La Chine, elle, poussait ses pions et ses alliances particulières dans les deux camps, par des moyens économiques (chemins de fer, barrages) ou encore par la consolidation d’ordre symbolique (stades, maisons du Parti) des nouveaux pouvoirs africains à parti unique, qu’ils soient considérés comme « progressistes » (Tanzanie, Zambie) ou bien comme pro-occidentaux et très liés aux Américains et aux Français (Zaïre de Mobutu).
Au cœur de ces rapports de force tempérés par la ruse, les nouveaux dirigeants africains obtenaient des succès pour leurs pays, dont certains étaient de pure apparence (comme le montre l’instabilité profonde d’un continent où pullulaient les coups d’État), mais d’autres plus solides (à l’image du développement d’une économie longtemps très performante en Côte d’Ivoire). Cependant, la dialectique stratégique de confrontation des volontés ne leur permettait de triompher des grandes puissances qu’indirectement dans leur quête de l’équilibre continental. L’échec de l’OUA en termes de sécurité, évident dès sa création du fait de son impuissance dans la crise congolaise, empêcha la création d’un instrument sécuritaire proprement africain de maintien de la paix, d’un autre côté la gestion de l’ONU révélait les limites d’un traitement multilatéral de ces problèmes, plus encore en termes d’intervention militaire que d’action diplomatique.
Tout devait changer, et brutalement, après la fin de la Guerre froide.
 
L’intrusion des volontés stratégiques africaines et ses conséquences
 
 
L’irruption des volontés africaines fut soudaine et, en fin de compte, inattendue ; tout le contraire à vrai dire d’un processus comme cette décolonisation ordonnée qu’avait réussie la France entre l’élaboration de la loi-cadre Deferre en 1956, dégageant l’autonomie interne, et les indépendances effectives de 1960.
Face à la montée du nouveau phénomène, aucune attitude de témoin-visionnaire pas même par Harold McMillan lors de sa tournée africaine et son discours du Cap de 1960 (Arnold, 2005, p. 48-49). Personne, y compris au niveau multinational suprême, celui de l’ONU, ne vit venir la question. Le secrétaire général des Nations unies de 1982 à 1992, le péruvien Perez de Cuellar, n’avait pas été conduit à s’impliquer en profondeur dans les questions africaines durant sa carrière au sein de l’organisation. Son expérience concernait plutôt Chypre ou l’Asie (Afghanistan, Pakistan). Au début du mandat suivant, pour la première fois dévolu à un originaire du continent africain, l’Égyptien Boutros Boutros-Ghali, des pionniers des interventions ciblées de peace-keeping, comme la Britannique Margaret Anstee, devaient buter rudement sur les réalités du terrain. En Angola tout d’abord (avec le retour à la guerre civile à la fin de 1992 après l’interruption du processus électoral), elle éprouva combien les sorties de guerres civiles africaines dans des pays de taille démographique assez modeste (pas plus de 10 millions d’habitants) pouvaient recéler de pièges et de difficultés cachées à première vue (souvent liées aux imbrications régionales des conflits internes).
Quant à la communauté internationale, placée d’une manière presque inattendue sous une domination unipolaire, (car personne n’avait anticipé un effondrement aussi rapide de l’URSS et de son empire), elle avait une autre préoccupation, celle de la démocratie. Mettre fin au système des partis uniques, assurer ainsi une gestion responsable et démocratique des États africains (ce que la Banque mondiale commençait à appeler la « bonne gouvernance ») paraissait non seulement à portée de main, mais sans grand danger. Les premiers désordres consécutifs à la destruction d’un ordre autoritaire, ceux de Somalie, furent traités avec un optimisme aussi inconsidéré et irréfléchi que l’entrée dans la Première guerre mondiale en Europe. Personne ne vit le piège et les difficultés à venir. Le nom même de l’intervention internationale, lancée par des États-Unis dictant leur loi au Conseil de sécurité, « l’Opération Restore Hope », est significatif de cet aveuglement. Plutôt que d’apporter « espoir » pour l’Afrique et louange pour les États-Unis, l’opération généra une telle confusion et un fiasco militaire américain si prononcé que le président Clinton, peu après son arrivée au pouvoir, décidait de ne plus envoyer de soldats américains sur le sol africain.
Pendant toute une décennie qu’on pourrait caractériser comme celle d’une déconstruction politique et économique, les crises africaines ont été traitées au coup par coup ; la vocation de négociateurs de biens des chefs d’État africains (notamment de ceux qui aspiraient à la reconnaissance accrue d’un statut de « doyen » ou d’« ancien » par une sorte d’aggiornamento des traditions immémoriales du continent permettant aussi d’esquiver les effets des nouvelles normes démocratiques) [1] n’a fait qu’accentuer ce phénomène délétère. Alors que la situation financière et les résultats économiques des pays sub-sahariens faisaient l’objet d’études généralisées et de plus en plus systématiques, au rythme même des interventions renouvelées des institutions de Bretton Woods, les conflits armés ne furent d’abord regardés que comme des accrocs à la renaissance de la vie démocratique, suivie elle aussi avec beaucoup plus d’attention. Les plus soucieux de l’avenir prévisible de l’Afrique sub-saharienne insistaient désormais sur sa « marginalisation » dans l’ordre international, du fait de la fin des enjeux et des rivalités liés à la tension Est-Ouest, dont ne pouvaient plus jouer les chefs d’État. La nouvelle logique des tensions internationales se nouant autour des problèmes du Proche-Orient et se substituant à l’ancienne tension Est-Ouest, demeurait encore peu visible, quoique bien réelle au sud du Sahara (Gaulme, 1997), avant même le 11 Septembre 2001. La mondialisation économique se produisait dans des conditions défavorables à l’Afrique, mais ce n’est qu’au tournant du millénaire que des chercheurs spécialisés, en tout premier lieu Paul Collier avec ses analyses macro-économiques pionnières sur le lien entre conflit et non-développement à la Banque mondiale, mirent un accent prioritaire sur la dérive des guerres civiles en tant que telles en Afrique (Collier et al., 2003).
Dans les analyses de type universitaire, les dysfonctionnements des États africains furent alors abordés parfois indirectement, sous l’angle de la criminalisation et de la privatisation ou patrimonialisation du domaine public avant de l’être sous celui de la sécurité, c’est-à-dire celui d’une dérive pourtant caractéristique, au sud du Sahara, des convergences nouvelles entre ambitions politiques et activités guerrières (tardivement identifiées comme warlord politics, voir Reno 1998), et ceci du fait de l’analyse de conflits extérieurs à l’Afrique. Certains allèrent alors jusqu’à envisager la possibilité d’une sorte de partage des rôles entre économies de guerre et activités pacifiques, dans une conception à long terme de la « formation des États et de l’accumulation économique ». Il s’agit d’un scénario où « des zones de discorde et de guerre, propices à certaines activités délictueuses, » seraient « susceptibles de s’avérer économiquement complémentaires par rapport à des pôles d’apparence respectable. » (Bayart, Ellis et Hibou, 1997, p. 13 et 15).
La réalité est allée bien au-delà de ces hypothèses : l’économie de guerre et de prédation s’est développée comme une énorme tache en Afrique entre 2000 et 2005, avec l’expansion de guerres civiles imbriquées à dimension régionale. Comme le soulignait déjà l’analyse que nous venons de citer sur la « formation étatique », un tel développement n’était pas dû seulement à une logique purement privée de prédation. Au-delà de l’intérêt des classes dirigeantes affairistes, autant par nécessité que par goût, de petits États enclavés, sans avenir dans la compétition économique mondialisée, mais disposant d’un avantage comparatif en termes de valeur et de disponibilités militaires, ont un intérêt objectif à appuyer leur essor sur le fait de guerre, bien qu’ils contredisent ainsi les principes les plus fondamentaux de l’ordre international depuis 1945, qui ne légitiment qu’une compétition pacifique entre les États.
Un anti-modèle prussien imprègne depuis dix ans les réalités géo-politiques au sud du Sahara. C’est ainsi qu’au temps de ses percées diplomatiques et militaires les plus brillantes (en s’appuyant en particulier sur l’administration Clinton) certains désignèrent rapidement le président Museveni, comme « le Bismarck de l’Afrique ». Depuis l’affadissement à tous égards des performances de l’Ouganda, c’est le Rwanda qui demeure sans doute le cas d’école d’un choix de développement fondé sur la capacité guerrière dans le cadre, pourrait-on dire, d’une diversification économique maximale et soigneusement engagée. L’anti-modèle peut d’ailleurs, en se canalisant, se transformer de l’intérieur en modèle, pour peu qu’il se redéploie, comme on en constate aujourd’hui un timide essai au Darfour, dans des activités « licites » (pour reprendre l’expression du temps de la Traite négrière) : c’est-à-dire celle du maintien de la paix au service d’un organisation régionale ayant désormais des ambitions dans le peace-keeping ; d’ailleurs l’Union africaine ayant succédé à l’OUA, au tournant du millénaire, s’est dotée de nouveaux instruments dans le domaine de la sécurité.
Ceux-ci permettent à l’organisation continentale d’intervenir dans un État membre de l’Union dans des circonstances exceptionnellement graves (crimes de guerre, génocide, crimes contre l’humanité) selon le chapitre IV de la nouvelle Charte. Pourtant, comme on l’a remarqué (Arnold, 2005, p. 959), ce principe ne porta pas à conséquence en RDC (ex-Zaïre) face à ce que certains ont décrit comme une sorte de « Première Guerre mondiale » de l’Afrique centrale, en raison de son caractère foncièrement régional.
Dans les faits, l’explosion des volontés stratégiques africaines rompant avec les habitudes de l’équilibre Est-Ouest, peu ou prou maintenu sur le continent sous forme d’un agencement global d’alliances croisées et multiples, rendit d’emblée extrêmement difficile une réponse internationale concertée, qui aurait été unanime dans ses décisions et efficace dans ses actions lors de l’avènement des crises sub-sahariennes. C’est la leçon principale de l’échec américain en Somalie. C’est dans ce contexte que peut se comprendre l’événement majeur de la dernière décennie du xxe siècle en termes de sécurité comme de droits de l’homme en Afrique : le génocide rwandais de 1994. Aujourd’hui encore, une partie de ses causes et des responsabilités collectives et individuelles qui y sont liées reste mal connue et sujet à polémiques. Au-delà du difficile recueil d’informations objectives, ces lacunes sont surtout relatives aux effets de la conjoncture mondiale en Afrique sub-saharienne, quelques années après la chute du mur de Berlin. Cette région vécut alors une extraordinaire multiplication simultanée des ambitions locales, des complicités étrangères publiques ou privées et des moyens et équipements militaires (armes légères, mais aussi mortiers, missiles, etc.) passant par des réseaux toujours plus nombreux et complexes. Or, personne n’avait su, pas plus chez les grandes puissances qu’à l’ONU ou à l’OUA, anticiper cette sorte d’appel d’air massif et brutal poussant les feux d’une violence africaine à la fois alimentée par les frustrations issues d’une démocratisation trop souvent en trompe-l’œil et inadaptée à des sociétés plurielles, et qu’entretenue par la disponibilité des armes [2] et la montée des économies clandestines. À la charnière de l’économique et du politique, nul n’avait imaginé non plus qu’en quelques années, parfois en quelques mois, une libéralisation qui semblait nécessaire au redressement d’États que l’on commençait à qualifier d’« effondrés » dans des analyses universitaires américaines (celles de William Zartman principalement) dût déboucher finalement sur le chaos et la généralisation de l’impunité de fait pour les crimes de toutes sortes (économiques, financiers et de sang).
 
Les principes d’un ordre juste : la primauté du Sommet mondial de 2005
 
 
Face à l’irruption des nouvelles volontés stratégiques africaines, celles d’États « interventionnistes », mais celles aussi d’« entrepreneurs de guerre » et de warlords de tout calibre (certains ne dépassant pas le contrôle d’un village ou d’un canton), le monde extérieur et tous ceux qui, à des degrés divers (dans les instances étatiques, les institutions régionales et les organisations plus ou moins formelles de la société civile), étaient préoccupés de la stabilité et de la sécurité d’ensemble du continent ne sont pas restés indifférents ou passifs. Plusieurs événements majeurs, dégageant peu à peu un chemin indentifiable de redressement, ont permis d’esquisser non pas une méthode étroitement formalisée, mais une pratique s’appuyant sur les principes généraux en vue du traitement international de ces crises africaines multipliées.
Certes, entre commentateurs, analystes (principalement universitaires) et praticiens, on reste encore loin d’un consensus. Au contraire, la méfiance envers le rôle des États-Unis n’a fait que se renforcer ces dernières années, suite à l’intervention américaine en Irak et du fait de ses conditions. Pour résumer très rapidement les plus radicales de ces dissensions et critiques, on pourrait les résumer par la crainte d’une nouvelle éruption de fièvre colonialiste, venue cette fois non pas d’Europe occidentale mais des États-Unis, qui aurait pris une forme à la fois unipolaire (la volonté de la super-puissance américaine) et multilatérale (les institutions internationales gravitant autour de l’ONU et soupçonnées d’être plus ou moins manipulées par la Maison-Blanche et ses alliés). Ces sentiments recoupent le courant dit « alter-mondialiste » qui, d’un autre côté, non pas stratégique mais économique et social, s’attaque au néo-libéralisme triomphant.
De telles craintes sont à l’opposé du point de vue avancé par certains de ceux qui ont joué un rôle direct dans la dernière phase de la colonisation européenne en Afrique et ne ressentent à cet égard aucune nostalgie. Ainsi, Pierre Messmer, dans l’intervention citée plus haut, déclarait encore à propos de l’Afrique : « Les empires, il n’en est plus question, parce qu’aucun des pays d’Europe ou d’Amérique ne songe à reconstituer un empire colonial et parce que, en Afrique, aucun pays africain n’a les moyens ni n’aurait la possibilité – compte tenu des réactions qui se manifesteraient – de construire un empire […] » (Messmer, 2004, p. 42-43). Des analyses récentes ont souligné qu’une interprétation qui verrait dans le « nouvel interventionnisme libéral » visant une pax africana une preuve de ce que, « d’une certaine manière, l’illusion impériale était de retour » leur paraissait « trop réductrice » (Marchal et Banégas, 2005, p. 5-6).
De fait, hormis quelques voix liées à l’entourage de Tony Blair (comme le relèvent aussi Marchal et Banégas, 2005, p. 7, note 1), exprimées à l’acmé de l’intervention britannique en Sierra Leone et sans grande portée depuis, personne ne réclame plus aujourd’hui (fût-ce à mots couverts) de retour à un principe d’ordre colonial externalisé, pas même dans les institutions financières internationales, qui sont presque quotidiennement accusées de ne pas respecter la souveraineté des États auxquels elles viennent en aide. Le recours au concept d’ownership (« appropriation ») par le pays bénéficiaire est sans conteste très « formaliste » (to pay lip service) par rapport à la pratique réelle, comme l’a récemment révélé un rapport de l’IPA (International Peace Academy, 2006, p. 4) mais, comme le suggère ce même rapport (p. 7) « des progrès sont indispensables pour mieux traiter de la sorte une difficulté majeure du développement. »
Par delà les illusions rétroactives (qui peuvent avoir, particulièrement en France, une résonance redoutable, tant son lien à l’Afrique est devenu une sorte d’obsession nationale mettant en jeu sa propre histoire) et le blues colonial, c’est bien un nouvel ordre mondial qui se construit en Afrique. Les principes et les réalisations du temps de la colonisation, inadaptés aux réalités du xxie siècle, mais aussi moralement contestables en raison de leur caractère foncièrement oppressif et irrespectueux de la liberté humaine, ne sauraient dégager la préfiguration de ce qui s’élabore. Comme cela a été souligné récemment à propos des perspectives de sortie de crise au Liberia, un contrôle international rendu indispensable par la faillite absolue de l’État local devra dégager des formes inédites de trusteeship, qui ne consisteraient pas en les protectorats de jadis car ils devront être compatibles avec la liberté africaine, et respecter de celle des citoyens plutôt que les responsables corrompus (Ellis, 2005).
C’est dans ce cadre général qu’il convient d’apprécier des développements proprement sécuritaires, qui sont loin cependant d’être achevés, car leur tâche est, littéralement, immense.
La référence de cet axe de réflexion et action est sans aucun doute le Document final du Sommet mondial publié à New York le 16 septembre 2005. Ce texte, sans équivalent dans l’histoire de l’ONU – et même dans celle de la diplomatie internationale – est le produit direct des discussions du High Level Panel on Threats, Challenges and Change constitué en 2003 par le secrétaire général Kofi Annan et qui marquera durablement son deuxième mandat (Prins, 2005). Les difficiles négociations entre États qui l’ont suivi, menées par Jean Ping, ministre des Affaires étrangères gabonais alors président de l’Assemblée générale de l’ONU, ont porté en particulier sur les questions relatives à la souveraineté nationale et à la définition du terrorisme. Le résultat final n’a pas édulcoré les principales dispositions en termes de sécurité collective et de sortie de crise. La principale conséquence immédiate pour l’Afrique en est que la « formation des États et l’accumulation économique » ne se feront nullement dans un vide de réglementations et de principes internationaux qui laisserait le champ libre aux plus aventureux et, comme le cas de l’ancien président libérien Charles Taylor le rappelle, aux plus cruels.
L’un des traits majeurs de ce Document est la confirmation définitive de l’accompagnement nécessaire du peace-keeping traditionnel par un peace-building qui concerne au premier chef l’Afrique équatoriale en tant que lieu privilégié des États « fragiles » qu’il y a lieu de reconstruire et parfois même de construire. C’est le sens de la création de la Peace-Building Commission (PBC) au sein de l’ONU, dont le nom officiel français, « Commission de consolidation de la paix » (CCP), traduit très mal la vocation. Sa tâche consiste à assurer le relai entre la sécurité militaire classique, examinée dès l’origine dans le cadre du Conseil de sécurité, et l’aide au développement, qui joue un rôle devenant pour ainsi dire « immédiat » (pour reprendre cette notion statutaire du Saint-Empire), parallèlement à l’action diplomatique proprement dite et à l’assistance humanitaire, dans les relations internationales modernes. Ce besoin d’édification justifie la référence à une notion de « sécurité humaine » – restant pour autant à définir en Assemblée générale – dans le paragraphe 143 du Document final, soit presque immédiatement trois autres, les paragraphes 138 à 140, intégrés dans une section portant sur le « devoir de protéger les populations contre le génocide, les crimes de guerre, le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité », lequel fut âprement mis en question au nom du respect des souverainetés nationales, mais finalement intégré au texte fondamental.
Dans ce même passage sont aussi précisées les relations entre les différentes instances internationales. Il y est mentionné dans ce jargon lourd et répétitif mais consensuel des déclarations onusiennes, que les États membres de l’ONU se déclarent, « prêts à mener en temps voulu une action collective résolue, par l’entremise du Conseil de sécurité, conformément à la Charte, notamment son chapitre VII, au cas par cas et en coopération, le cas échéant, avec les organisations internationales compétentes, lorsque ces moyens pacifiques [pour aider à protéger les populations du génocide, des crimes de guerre, du nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité] se révèlent inadéquats et que les autorités nationales n’assurent manifestement pas la protection de leurs populations contre le génocide, le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité. » (paragraphe 139 du Document final).
Le retour sur la situation au Darfour et son traitement international, évoqués au début de cet article, rappelle avec évidence qu’il y a loin de la coupe aux lèvres : l’intervention de l’Union africaine a révélé ses limites. Même financé par l’Union européenne, le relais d’une force africaine par des Casques bleus se heurte à l’hostilité du Soudan, le secrétaire général de l’ONU dénonce régulièrement, mais en vain, la détérioration de la situation des populations concernées, la contagion du conflit vers le Tchad n’est pas stoppée définitivement et la réflexion sur l’aspect régional du conflit demeure dans l’ensemble très insuffisante.
Dans la recherche effective d’une solution, impuissance et blocages au niveau du Conseil de sécurité ne sont qu’un problème parmi d’autres, dans la mesure où, en termes de stabilisation de ce point focal de tension régionale qu’est devenu à son tour le Darfour (après les Grands Lacs pour l’Afrique centrale et les monts Nimba pour celle de l’Ouest), une réaction adéquate ne peut venir exclusivement des Nations unies. Comme l’ont prouvé de leur côté les exemples de la Sierra Leone en 2000 puis de la RDC (Ituri) en 2003, les Casques bleus doivent parfois être relayés et soutenus en urgence par des forces plus efficaces et déterminées, qui seraient mises à disposition des intérêts communs, encore aujourd’hui, par les anciennes puissances coloniales. Le recours à de telles solutions n’est pas l’expression d’une tentation de retour du colonialisme, il est la conséquence de la recherche de l’efficacité militaire. Celle-ci exige une connaissance approfondie du terrain et des hommes et bénéficie considérablement de l’unité effective du commandement, ainsi que de pratiques disciplinaires et opérationnelles et des modes d’entraînement et d’intervention forgés par un moule unique. Tel est l’apport particulier de ce type de contingents dans la sécurisation d’un pays, comme on a pu le constater naguère en Sierre Leone, avec l’intervention britannique, et en République centrafricaine, avec la française (Gaulme, 2001). Toutefois, cette efficacité n’est réalisable qu’au gré un climat spécifique, comme l’ont montré depuis 2002 certains épisodes de la crise ivoirienne, rejoignant les leçons analogues issues de la crise congolaise du début des années 1960.
En outre, de telles interventions dans un cadre strictement national présentent des limites effectives tant qu’elles sont restreintes au cadre exclusivement local. La régionalisation des tensions sécuritaires n’est guère prise en compte, ni par les acteurs bilatéraux, ni par le système de l’ONU ou les institutions de Bretton Woods. C’est pourquoi le traitement dans un cadre purement national du « DDR » (Désarmement, démobilisation, réinsertion) a présenté dans l’ensemble des résultats catastrophiques, malgré les sommes engagées et une sorte de consensus sur l’inadéquation des méthodes actuelles.
La liste des déficiences sécuritaires de tous ordres est longue, y compris dans l’abus occasionnel du recours à la force. Chaque pas (particulièrement celui de la réforme des armées nationales) nous rappelle la longueur du chemin à parcourir tant pour l’Afrique que pour ses partenaires extérieurs. Rétrospectivement, les crises des années 1990 ne furent traitées avec guère plus de succès que celles des années 1960, et ce malgré l’expérience acquise. La question du suivi effectif des accords de paix finit généralement par se poser presque partout au bout de quelques années. Ceci est vrai y compris pour le pacte national au Mali, qui devait mettre fin au conflit touareg et qui fut souvent considéré comme un modèle de négociation aboutie, avec une authentique volonté interne. Les incidents de Kidal, en mai 2006, ont brutalement rappelé que, là aussi, le feu couvait sous la cendre. Finalement, bien des leçons n’ont tout simplement pas été tirées, ni par les parties en présence ni par ceux qui les appuient de l’extérieur.
Cependant, l’impulsion première est donnée. Il n’est pas nécessaire d’être Aristote pour savoir que rien n’arrive jamais sans ce premier moteur. Désormais, au sud du Sahara, les règles du jeu sécuritaire sont bien posées, en vue d’un avenir qui ne soit pas une simple répétition plus ou moins déguisée de la situation coloniale de jadis, ni le résultat erratique produit par les obsessions éphémères des administrations américaines successives, y compris celle de ce « terrorisme » décidément mis à toutes les sauces par celle de G.W. Bush. En termes sécuritaires et après le Sommet mondial de 2005, beaucoup plus préoccupé de la réalité des enjeux sécuritaires que la Déclaration du millénaire, elle-même trop étroitement économique et quantitative dans son mode de fixation des objectifs de développement, qui n’avait pas su discerner certaines conditions objectives avant le 11 Septembre, l’Afrique sub-saharienne entre bien dans le xxie siècle. Et elle y entre avec enfin l’espoir de ne pas y voir triompher seulement, et en toute impunité, la force brutale des aventures individuelles ou celles de mouvements plus foncièrement destructeurs encore parce que plus vastes agissant tout autant sous l’empire des passions sociales et des haines culturelles.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Bayart, J.-F., Ellis, S. et B. Hibou (1997), La criminalisation de l’État en Afrique, Paris, Éditions Complexe.
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·  Clapham, C. (2005), « Introduction » au numéro spécial sur l’Afrique sub-saharienne, International Affairs, n° 81-2, p. 275-279, mars.
·  Collier, P. et al. (2003), Breaking the Conflict Trap. Civil War and Development Policy, Washington, éd. World Bank-Oxford University Press.
·  Gaulme, F. (2001), « Intervenir en Afrique ? Le dilemme franco-britannique », Note de l’IFRI, n° 34, Paris, IFRI, octobre.
·  Gaulme, F. (1997), « Les nouveaux dominos africains », Études, n° 3874, octobre, p. 293-302.
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·  International Peace Academy (2006), The Security Development Nexus: Research Findings and Policy Implications, New York, février.
·  Marchal, R. et R. Banégas (2005), « Interventions et interventionnisme en Afrique », introduction thématique au numéro spécial « Pax africana ? le nouvel interventionnisme libéral », Politique africaine, n° 98, juin, p. 5-20.
·  Prins, G. (2005), “Lord Castlereagh’s return: the significance of Kofi Annan’s High Level Panel on Threats, Challenges and Change”, International Affairs, mars, n° 81-2, p. 373-391.
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NOTES
 
[*]Chargé de mission, Agence française de développement (AFD), Paris ; professeur associé à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr-Coëtquidan ; chargé d’enseignement à l’Institut catholique de Paris.
[1]D’où l’obsession pour leurs prérogatives dans ce domaine de dirigeants hostiles au modèle démocratique, comme Mobutu ou Eyadéma, par opposition à des attitudes comme celles de Nyerere et Mandela, pourtant tout aussi « anciens » à tous égards.
[2]Pour les armes légères, la tendance paraît bien être celle d’une « prolifération continue » (Vines, 2005, p. 341). La situation pour les armes lourdes est moins connue.
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