Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2804151182
210 pages

p. 119 à 135
doi: 10.3917/afco.219.0119

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Actualité africaine

no 219 2006/3

2006 Afrique contemporaine Actualité africaine

Nigeria : paradoxes de l’abondance et démocratisation en trompe-l’œil

Daniel C. Bach  [1]
Dresser un bilan de la gestion du Nigeria par les équipes civiles au pouvoir depuis 1999 revient d’abord à souligner le contraste entre une volonté de réforme que nul ne conteste et la poursuite d’un cycle de délitement de la cohésion politique et territoriale du pays. Les résultats tangibles dont peuvent se prévaloir le président Obasanjo et son équipe relèvent d’abord de l’évolution de la conjoncture pétrolière internationale et des excellents rapports tissés avec la communauté internationale. À l’intérieur du pays, les ambitions affichées par l’administration Obasanjo peinent à se concrétiser, qu’il s’agisse de la lutte contre la corruption ou de l’amélioration de la vie quotidienne des Nigérians. La situation quasi-insurrectionnelle dans le delta du Niger fait figure de condensé explosif de problèmes face auxquels l’administration fédérale continue à révéler son impuissance. La contestation de plus en plus radicale des fondements du fédéralisme nigérian va désormais de pair avec un délitement du contrôle territorial et une contestation de l’éthique développementale et séculaire de l’État. Derrière les crises à répétition, c’est la transformation du Nigeria en un pays sans État qui se profile. Since 1999, the management of Nigeria by elected civilian offers a striking contrast between unquestionable attemps to improve the country’s governance and the weakening of political and territorial cohesion. The tangible results claimed by President Obasanjo and his team can be largely attributed to the growth of the global oil economy and strong relations developed with the international community. On the domestic front, the declared goals of the Obasanjo administration –to fight corruption and improve the daily life of Nigerians– have yet to be achieved. The quasi-insurrection in the Niger delta offers an explosive microcosm of the problems faced by the federal administration, which continues to reveal its impotence. The increasingly hostile dispute over the framework of Nigerian federalism has converged with territorial conflicts and disagreements about development ethics and secular control of the State. Behind all of these cross currents is the transformation of Nigeria into a stateless country.
Depuis son accession à l’indépendance le 1er octobre 1960, le Nigeria a connu une vie politique particulièrement agitée. Quatre chefs de l’État de cette ancienne colonie britannique sont morts alors qu’ils étaient au pouvoir, le pays a été confronté à six putschs et à de multiples tentatives avortées, il a traversé une guerre civile et subi au total trente années de régime militaire. Les périodes durant lesquelles des régimes civils élus ont été en place font en outre figure de parenthèses peu reluisantes : la première République (1960-1966) fut plongée dans un cycle de crise du fait d’un état de guerre civile latent dans la région occidentale à partir de 1964. Une décennie et demie plus tard, la seconde République (1979-1983) se révélait rapidement totalement gangrénée par l’explosion de la corruption et du népotisme. L’intervention des militaires en décembre 1983 était accueillie de ce fait favorablement dans l’opinion, un sentiment vite oublié étant donné les années de plomb qui allaient suivre (Amuwo et al., 2001). Dans un environnement international profondément transformé par la fin de la guerre froide, des espoirs considérables ont surgi lorsqu’en mai 1999, un retour à un régime civil élu est intervenu. Alors que se profilent d’importantes échéances électorales en 2007, la quatrième République n’a pas répondu aux attentes de changement. Qui plus est, le développement d’un état de crise quasi permanent dans certaines parties du pays alimente des revendications qui ont pour point de convergence une contestation des fondements du fédéralisme nigérian.
Le bilan du retour du Nigeria à un régime élu, de type présidentiel et les ambitieux projets de réforme affichés par l’administration fédérale (le pays est divisé en 36 États et 774 collectivités locales) sont difficiles à dissocier de la forte personnalité de Olusegun Obasanjo. Initialement élu en 1999 et réélu pour un second mandat en 2003, Obasanjo se préparait d’ailleurs à être candidat pour un troisième mandat lors des élections présidentielles de 2007. En mai 2006, une majorité de députés de la chambre fédérale des représentants a toutefois brutalement mis fin aux supputations sur le sujet en votant, malgré des pressions et incitations financières diverses, contre le projet visant à amender la constitution. Lors de sa prise de fonction, le 29 mai 1999, Obasanjo bénéficiait d’une aura incontestable à l’intérieur du pays au regard de son engagement politique durant les années de dictature [2] et d’une image internationale extrêmement positive [3]. Son élection avait en soi été le reflet d’une équation toute personnelle, profondément atypique dans le paysage politique nigérian : élu avec 62,6 % des suffrages, Obasanjo avait obtenu des soutiens massifs dans le Sud-Est chrétien et le Nord musulman, tout en étant boudé par les électeurs de sa propre région d’origine – le Sud-Ouest Yoruba – où on ne lui pardonnait pas ses bons rapports avec le Nord et ses représentants au sein de l’establishment militaire [4].
 
Un bilan peu probant
 
 
Le Nigeria est le premier producteur de pétrole du continent africain et le 11e producteur mondial, avec une production moyenne théorique de 2,5 millions de barils par jour qui pourrait être portée à 3 milliards fin 2006 selon les sources officielles nigérianes [5]. En dépit des revenus considérables que le Nigeria tire de ses ressources pétrolières depuis trois décennies [6], le pays figure parmi les 27 États les plus pauvres de la planète (2004) selon l’index de développement humain des Nations unies. On estime qu’au cours des 25 années écoulées, les revenus de la population ont décliné de 1,5 % par an en moyenne. Près de 70 % de la population vit avec moins d’un dollar par jour. De fait, selon un rapport de la Banque mondiale d’octobre 2004, 80 % des revenus du pétrole ne bénéficient qu’à 1 % des 140 millions d’habitants que compterait le Nigeria. Loin de remédier à cet état de fait, la dérégulation du marché pétrolier, engagée par l’administration Obasanjo, a donné aux Nigérians le sentiment d’une remise en cause de l’un des rares bénéfices tangibles de la manne pétrolière, un prix du pétrole à la pompe subventionné et, de ce fait, particulièrement bas. La politique macro-économique prudente mise en œuvre par le gouvernement dans un contexte d’accroissement significatif des recettes pétrolières à partir de 2003 a été, de manière générale, particulièrement mal perçue par les Nigérians. C’est pourtant elle qui a largement contribué à la conclusion avec le Club de Paris d’un plan d’apurement de la dette du Nigeria (30 milliards de dollars US) en contrepartie du paiement de 12 milliards de dollars.
Carte 1
États et groupes géo-ethniques de la fédération nigériane
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Source : Revue Pouvoirs, n° 104, p. 118, 2003.
Dès son investiture en mai 1999, le président Obasanjo s’était montré soucieux de se démarquer des aspects les plus encombrants du soutien que lui avait apporté l’establishment du Nord [7]. Malgré quelques initiatives spectaculaires, il allait également se montrer d’une grande prudence dans la mise en œuvre de son programme phare, la lutte anti-corruption. Présentée comme une initiative emblématique, la loi anti-corruption adoptée en 2000, a eu pour effet la création de l’Independent Corrupt Practices Commission (ICPC), un organe conçu en s’inspirant de l’expérience de Singapour en matière de lutte contre la corruption. L’ICPC a toutefois été doté de pouvoirs plus restreints du fait d’amendements imposés par les députés et sénateurs [8] et, de ce fait, ses actions ont été particulièrement timorées – durant toute la durée du premier mandat de Obasanjo, une seule condamnation fut prononcée par un tribunal, celle du président d’un gouvernement local. Sur un autre registre, les difficultés rencontrées par l’administration Obasanjo pour recouvrir les fonds placés en Europe par la famille Sani Abacha ont pris valeur de symbole de l’impunité de fait dont la grande corruption a pu continuer à se prévaloir.
Ce sont les menaces de sanctions internationales brandies par les membres du Groupe d’action financière (GAFI) qui ont à ce jour eu les effets les plus tangibles sur la mise en œuvre d’instruments de lutte contre la grande corruption. Votée sans grande difficulté en décembre 2002-janvier 2003 les mesures visant à lutter contre le blanchiment d’argent et la grande criminalité n’ont alors suscité aucune inquiétude particulière au sein des assemblées. Une fois l’Economic and Financial Crimes Commission (EFCC) mise en place, ses larges pouvoirs se sont avérés aussi redoutables [9] que contestés du fait de leur instrumentalisation aux dépens des adversaires de la présidence dans un certain nombre de cas [10].
Bien que sa position se soit quelque peu améliorée, le Nigeria continue de figurer dans le groupe des dix États les plus corrompus de la planète selon l’index de perceptions de Transparency international (2006 : 302). À l’intérieur des 36 États, tout contrôle de la gestion des fonds dont disposent les gouverneurs et les officiers publics demeure largement illusoire du fait de l’immunité accordée aux gouverneurs par la constitution de 1999 [11]. Les progrès accomplis depuis l’époque où le Nigeria rivalisait avec le Bangladesh pour la dernière place du classement ne doivent pas pour autant être ignorés. En janvier 2005, le procès en cours martiale de plusieurs amiraux de la marine nigériane a mis en cause l’implication de la marine nigériane dans le détournement de tankers pétroliers en collaboration avec des réseaux de trafiquants internationaux. La volonté du président Obasanjo de rompre avec la culture de l’impunité qui entoure habituellement les détournements de fonds au Nigeria, a donné lieu à un flux sans précédent d’initiatives et déclarations. Le gouvernement nigérian a été le premier à signer l’Extractive Industries Transparency Initiative (EITI), qui vise à introduire une plus grande transparence dans la gestion des ressources pétrolières. Durant le premier semestre de l’année 2005, Obasanjo s’est également montré particulièrement soucieux d’améliorer l’image du pays alors que ses demandes persistantes de remise de dette entraient dans une phase finale de négociation avec les membres du G-8 et le Club de Paris [12]. Diverses personnalités, parmi lesquelles deux ministres fédéraux et l’inspecteur général de la police, ont ainsi été démises de leurs fonctions et traduites devant l’ICPC. Le président du Sénat, Adolphus Wabara, a également été contraint de démissionner après que le président l’eût publiquement accusé d’avoir été rétribué pour que le Sénat accroisse la dotation budgétaire du ministère fédéral de l’Éducation.
En juin 2005, Mallam Nuhu Ribadu, le président de EFCC, estimait à 220 milliards de livres sterling les sommes gaspillées ou détournées entre l’accession du Nigeria à l’indépendance et le retour à un régime civil en 1999 (Blair, 2005 : 1 et 11). Rendue publique à la veille de la discussion du plan d’action pour l’Afrique au sommet de Gleneagles, cette estimation semble avoir surtout eu pour objet de marquer les esprits pour souligner la volonté de rompre avec le passé. La déclaration du président de l’EFCC venait aussi rappeler que lutter contre le caractère endémique de la corruption ne peut être qu’une affaire de longue haleine [13].
Le bon achèvement de la renégociation de la dette nigériane et les progrès accomplis en matière de lutte contre le blanchiment et en matière de libéralisation de l’économie ont finalement été jugés suffisamment probants pour que le GAFI retire le Nigeria de sa liste des « Pays et Territoires Non Coopératifs » en juin 2006 [14]. Cette étape venait à peine d’être franchie que le transfert brutal du Dr Ngozi Okonjo Iweala, l’emblématique ministre des Finances du Nigeria, vers le ministère des Affaires étrangères, puis sa démission du cabinet le 3 août 2006, sont venus rappeler la fragilité des politiques engagées. Alors que se profilent des échéances électorales empreintes de fortes incertitudes pour l’administration Obasanjo, logiques politiciennes et clientélistes semblent prendre le pas sur les politiques de réforme précédemment affichées. Le retournement de la conjoncture pétrolière internationale, la montée en puissance des exportations de gaz et l’attrait porté au golfe de Guinée par une kyrielle de nouveaux acteurs (Chine, Corée du Sud, Inde, Malaisie) pourraient bien constituer une invite à renouer avec les dérives rentières propres à la période 1973-1981, une époque que le président Obasanjo a pourtant bien connue puisqu’il était alors à la tête de l’État (1975-1979).
L’instauration de la Quatrième République a initialement eu pour effet un rétablissement de la liberté des médias, parallèlement au rétablissement de mécanismes, institutions et procédures que les militaires avaient mis sous le boisseau, voire systématiquement détruits ou détournés de leurs fonctions. Là aussi, toutefois, les grandes ambitions affichées en matière de rétablissement de l’État de droit se heurtent à de fortes contraintes. La Commission présidée par le juge Oputa et chargée d’enquêter sur les violations des droits de l’homme depuis 1966 n’a jamais pu imposer l’audition des principaux responsables de ces violations. Si un travail remarquable n’en a pas moins été accompli, les conclusions et recommandations formulées sont restées, pour l’heure, lettre morte du fait de procédures judiciaires engagées par les militaires afin de contester la légitimité de cette initiative. Dans la pratique, le rétablissement d’un état de droit demeure largement formel étant donné le délabrement institutionnel profond consécutif à des années de restrictions financières et de gestion arbitraire par les militaires. Le retour à un régime civil a également engendré de nouvelles formes d’insécurité, liées au redéploiement d’activités criminelles, mais aussi à la violente décompression de revendications et tensions intercommunautaires ou religieuses précédemment contenues par la répression. En 2002, l’inspecteur général de la police nigériane, dressait la liste d’une soixantaine d’explosions de violence durant les trois premières années du régime civil. Deux ans plus tard, on estimait que les affrontements entre chrétiens et musulmans dans l’État du Plateau, au centre du Nigeria, avaient occasionné un millier de morts, plus de 500 blessés et quelque 250 000 réfugiés temporaires [15]. Les conflits entre milices rivales dans le delta du Niger et la région de Port Harcourt entretiennent, quant à eux, une spirale ininterrompue de violences, qui confine à l’insurrection (International Crisis Group, 2006b). La situation dans le delta du Niger fait plus que jamais figure de condensé explosif de problèmes propres à l’ensemble du pays, qui s’y cristallisent dans un contexte de forte médiatisation internationale. On y repère d’abord les conséquences d’une paupérisation de la population, du fait de l’étendue de la corruption et du développement d’activités criminelles liées au détournement des flux pétroliers. À ceci s’ajoute une dégradation des éco-systèmes de la région qui demeure inégalée dans le monde. Les carences de l’État, dont les représentants se servent de la loi plus qu’ils ne l’appliquent, ont pour conséquence l’absence de procédures de médiation crédibles, le recours à la violence et son instrumentalisation à des fins privées. La proximité physique des champs et campements liés à l’exploitation pétrolière, l’expansion des services de protection privés et la circulation massive d’armes ne font qu’aggraver la situation. Loin de contribuer à réduire les sources d’affrontement, le retour à la démocratie a créé des effets de levier en donnant aux milices et gangs l’occasion de proposer leurs services aux politiciens de tous bords. Au début du mois d’août 2006, la pression des milices et activistes divers sur l’activité des compagnies pétrolières (y compris à travers une banalisation des enlèvements de personnel des compagnies) et le sabotage régulier d’installations dans le delta du Niger contribuaient à donner l’image d’une situation quasi insurrectionnelle. La crédibilité internationale et les ressources de l’État fédéral s’en ressentaient très directement, alors que la production pétrolière était amputée d’environ 800 000 barils par jour, soit plus de 30 % des capacités de production du pays.
 
Un État en quête de légitimité
 
 
Pour la grande majorité des Nigérians, les dividendes de la démocratie font pâle figure au regard des milliers de morts et de blessés enregistrés depuis 1999, parallèlement à une explosion des flux de déplacés et de réfugiés internes. Loin de contribuer à garantir la sécurité des populations, l’intervention de la police et des forces armées reste synonyme d’exactions supplémentaires, de tortures et d’exécutions extrajudiciaires. Bien que celles ci soient publiquement dénoncées par le président Obasanjo lui-même, ce dernier n’a pas été épargné par les critiques depuis sa réélection dans des conditions contestées en avril 2003. Le président Obasanjo a alors obtenu 61,94 % des suffrages (soit 11 millions de voix de plus que son principal opposant, l’ex-général Buhari) à l’issue d’élections marquées par des fraudes, des mesures d’intimidation et des violences particulièrement importantes dans les États du Sud et du Sud-Est du pays [16]. Validés par la communauté internationale, les scrutins n’en ont pas moins été vivement critiqués par ses observateurs [17]. Vivement contesté à l’intérieur du Nigeria, le résultat des scrutins a puissamment contribué à stimuler la violence qui continue d’affecter la vie politique des États où les fraudes furent les plus massives [18]. Évoqué à diverses reprises, le spectre d’un retour du Nigeria à un régime militaire demeure improbable. Les violences qui minent la démocratisation n’en suscitent pas moins un climat favorable aux anciens généraux qui, tels Muhammed Buhari et surtout l’inusable Ibrahim Babangida [19], n’ont fait aucun mystère de leur intention de tenter leur chance à l’occasion des élections présidentielles de 2007.
Dans les 12 États musulmans du Nord du Nigeria, c’est à travers la réintroduction d’un code pénal fondé sur la charia que l’impuissance de l’État fédéral et l’étendue du discrédit des vertus développementales assignées à la démocratisation se manifestent [20]. Là comme ailleurs, le déficit de légitimité de la jeune démocratie nigériane encourage la valorisation de stratégies régionalistes, religieuses et identitaires. Des organisations telles que l’Arewa Consultative Forum dans le Nord, Afenifere dans le Sud-Est Yoruba, ou Ohanze Ndigbo dans le Sud-Est Igbo tendent ainsi à se substituer aux cadres formels d’expression de la vie politique que sont les partis politiques et les procédures institutionnelles. Au sein des États de la Fédération, l’émergence, parfois à l’instigation des gouverneurs, de milices ethno-religieuses privées (Ooduwa People’s Congress dans le Sud-Ouest, Bakasi Boys dans le Sud-Est, Egbesu Boys dans le delta du Niger) traduit également, sur un autre registre, le discrédit qui entoure la police et l’autorité de l’État fédéral en général. Ces milices privées qui défient sans vergogne le pouvoir d’Abuja sont, selon les circonstances, employées par des groupes de commerçants, des autorités traditionnelles, les gouvernements de certains États, mais aussi par des hommes d’affaires et des politiciens. Les milices agissent également pour leur propre compte. Censées pallier les carences de la sécurité publique, elles véhiculent ainsi l’apparition de nouvelles formes d’insécurité et une criminalisation de la vie publique de certains États (Harnischfeger, 2003 : 23-49 ; Human Rights Watch, 2002).
 
L’attente d’une nouvelle donne constitutionnelle
 
 
Les pressions en vue d’une refonte de la constitution nigériane n’ont cessé de s’amplifier depuis le début de la IVe République. Au désir de certains de voir le pays se doter d’un texte fondateur démocratiquement négocié [21], s’ajoutent des demandes contradictoires de révision, dans un contexte général de prise de conscience des effets pervers des institutions et procédures en place. De fait, l’architecture constitutionnelle du Nigeria continue de reposer sur des mécanismes de codification de l’accès au pouvoir conçus au début des années 1970. On avait alors entrepris de répondre aux revendications autonomistes en tirant parti de l’afflux d’une manne pétrolière qui paraissait inépuisable. Ceci est à l’origine de ce que l’on peut considérer comme les quatre piliers fondateurs du fédéralisme nigérian : la multiplication, par redécoupages successifs, du nombre des États et collectivités locales ; une redistribution des ressources indépendante de la capacité à générer des revenus internes ; l’adoption du principe du caractère fédéral afin de garantir une gestion consensuelle du pays ; enfin et surtout, le clivage entre populations indigènes et allogènes.
Décidé en 1967, le premier exercice de redécoupage généralisé des Régions (alors au nombre de quatre) en États a eu pour objet de réduire la domination exercée par les trois grands conglomérats géo-ethniques qui rassemblent près de la moitié de la population totale du Nigeria [22]. La pression des circonstances – la région orientale venait de proclamer sa sécession – avait seule permis d’imposer à la toute-puissante région Nord sa division en six États. Le mouvement était lancé et n’a fait que s’amplifier par le biais de redécoupages successifs des entités territoriales existantes. De nos jours, l’existence de 36 États et de 774 collectivités locales (local governments) contribue à un rééquilibrage de la géopolitique interne du Nigeria au profit de groupes dits minoritaires – leur population est souvent supérieure à celle des États francophones avoisinants.
L’afflux des recettes tirées du pétrole s’est avéré essentiel pour financer l’explosion des coûts engendrée par la création de nouvelles infrastructures et institutions. Ceci s’est révélé d’autant plus aisé que, jusqu’au début des années 1980, les élites civiles et militaires du pays ont considéré que la spectaculaire montée en puissance des recettes pétrolières constituait une source de revenus quasiment inépuisable. Reflétant l’esprit de l’époque, le chef de l’État nigérian, le général Gowon, déclarait ainsi que le problème du Nigeria n’était pas de manquer de revenus pétroliers mais de parvenir à les dépenser. La création de nouveaux États a donc très rapidement pris l’allure d’un instrument de régulation des revendications d’autonomie ou d’accès aux ressources de l’État. En dépit d’une certaine prise de consciences des inconvénients de la balkanisation interne croissante du pays, des pressions n’ont cessé de s’exercer en vue de la création de nouvelles entités. Depuis 1999, dans plusieurs États, les assemblées ont engagé un bras de fer avec l’administration Obasanjo du fait de la création de collectivités locales supplémentaires [23].
Second pilier du fédéralisme nigérian, le principe du caractère fédéral est censé éviter tout contrôle exclusif du pouvoir fédéral au profit de l’un des grands conglomérats géo-ethniques ou par un petit nombre d’États. Inscrit dans toutes les constitutions depuis 1979, le principe stipule que le président de la Fédération doit obtenir, pour être élu au premier tour, la majorité des voix dans les deux tiers des États. Des dispositions similaires sont applicables aux suffrages que les gouverneurs doivent recueillir auprès des collectivités locales qui composent les États. Cette approche n’a pas peu contribué à la transformation des partis politiques en des machines électorales dont le succès tient à leur capacité à tisser des alliances à l’extérieur de leurs aires d’ancrage géo-ethniques. La nécessité de susciter un maximum de ralliements a également eu pour effet d’évacuer définitivement des débats toutes les questions susceptibles d’entraîner une polarisation sur des bases politiques, ethniques ou religieuses. De manière plus ou moins formalisée, le champ d’application de la doctrine du caractère fédéral n’a cessé de s’étendre. Elle est devenue, selon les cas, synonyme de pondération des emplois, de régulation de l’accès aux attributions de contrats ou de rotation des fonctions et gratifications. L’État ou la collectivité locale d’origine doivent être pris en compte pour la répartition des fonctions au sein des partis politiques, les nominations présidentielles, la composition du cabinet fédéral (au moins un ministre doit être originaire de chacun des 36 États) et des cabinets des gouverneurs. Depuis 1999, la doctrine du caractère fédéral est aussi censée s’appliquer à la composition du corps des officiers et autres rangs des forces armées, au recrutement dans les administrations et organes de la fédération. De manière similaire, chacun des États de la fédération est constitutionnellement tenu de prendre en compte la « diversité de la population » des collectivités locales. Une instance nouvelle, la Commission du Caractère Fédéral, a pour mission de veiller à la bonne mise en œuvre de la codification du principe.
Dans la pratique, la doctrine du caractère fédéral est appliquée de manière nébuleuse, au gré des accommodements et interprétations recherchés. Ceci engendre des frustrations et contribue à entretenir le sentiment, largement partagé au sein des élites du pays, que le champ d’application de la doctrine devrait être élargi et plus précisément codifié. L’incitation au communautarisme que véhicule la doctrine du caractère fédéral tendrait presque à faire oublier que son intérêt premier réside souvent dans les ressources auxquelles elle donne accès. De fait, la doctrine du caractère fédéral contribue à entretenir une culture de la distribution des prébendes que stimule la collecte centralisée des revenus tirés du pétrole ou du gaz naturel.
L’inflation des recettes pétrolières au début des années 1970 a d’abord incité le gouvernement nigérian à accorder peu d’importance aux notions de coût et de productivité lors de la création de nouveaux États. Le pouvoir militaire a ainsi pu donner suite aux revendications autonomistes tout en consolidant son emprise par le biais de transferts de compétences. Le processus a toutefois engendré des dérives profondes car l’actuelle formule de répartition des ressources de la fédération, bien que remaniée à de très nombreuses reprises depuis la fin des années 1960, continue de reposer sur des critères déconnectés des ressources internes des États et collectivités locales. En vertu de la clé de répartition des revenus entre les différents échelons d’autorité, Abuja doit reverser près de la moitié des revenus fiscaux aux gouvernements des États et des collectivités locales. Ceci s’avère particulièrement problématique pour la mise en œuvre des politiques de discipline fiscale et de libéralisation préconisées par l’ambitieux programme de lutte contre la pauvreté, la National Economic Empowerment and Development Strategy (NEEDS) – que complètent des stratégies spécifiques aux États, les SEEDS. La remise en question de la culture redistributive et prébendière qui imprègne depuis bientôt quatre décennies les rapports centre-périphérie au sein de la fédération constitue en ce sens une révolution. Pour l’heure, l’actuel mode de répartition des ressources continue d’alimenter les demandes de création de nouvelles entités territoriales. À ceci s’ajoute la revendication par les États sur lesquels se trouvent les gisements pétroliers d’un retour aux logiques de transfert direct de revenus qu’ils considèrent leurs [24].
C’est sur l’établissement d’une différenciation entre citoyens nigérians considérés comme des indigènes dans un État (ou une collectivité locale) et ceux dits allogènes que repose la mise en œuvre de la doctrine du caractère fédéral. L’indigénéité, définie à partir de la seule prise en compte des liens du sang (jus sanguinis), est censée éviter tout détournement des quotas et autres règles de répartition qui, conformément à la doctrine du caractère fédéral, sont censés assurer leur allocation équitable. L’absence de prise en compte de critères de résidence (jus soli) s’avère toutefois source de discriminations profondes. Fréquemment établis dans des quartiers spécifiques (tels les sabon gari dans le Nord), les « non-indigènes » sont plus que jamais perçus comme des citoyens de seconde zone depuis le retour à un régime civil. Ils sont une proie toute désignée lorsque la valorisation du communautarisme par des politiciens en quête d’électorat les conduit à adopter une rhétorique populiste et démagogique. Sujets à des discriminations pour l’accès aux emplois, mais aussi aux services de santé et à l’éducation, ils se transforment en otages quand des violences viennent à éclater localement ou dans une autre partie du pays. La situation est d’autant plus dramatique dès lors que les non-indigènes s’avèrent être également des citoyens sans État (stateless) du fait de leur incapacité à trouver trace (dans le cas de migrations anciennes) ou à faire la preuve matérielle (sous la forme d’ un certificat d’indigéneité) de leur « appartenance » à tel ou tel État (Human Rights Watch, 2006 : 22).
Pour tenter de régler certains de ces dysfonctionnements, 400 personnalités nigérianes se sont retrouvées à Abuja à l’initiative du président Obasanjo pour établir une liste de recommandations destinées aux assemblées fédérales. À l’issue de cinq mois de travaux (février-juin 2005), la National Political Reform Conference (NPRC) a remis six volumes et 187 recommandations au président Obasanjo. Parmi les propositions de révision constitutionnelle figure l’introduction d’un statut d’indigène après dix années de résidence dans un État. Il est également proposé de reconnaître formellement une division du pays en six zones géopolitiques entre lesquelles la rotation des candidatures à la présidence serait organisée dans le cadre d’une alternance Nord-Sud [25]. La NPRC a toutefois achevé ses travaux dans un contexte de crise car les délégués originaires des États producteurs de pétrole (la zone dite Sud-Sud par opposition aux zones Sud-Est et Sud-Ouest) avaient décidé de boycotter les travaux de l’assemblée. Le 14 juin 2005, ils avaient considéré inacceptable la proposition, retenue par les autres délégués, de porter de 13 à 17 % la part des revenus du pool fiscal leur revenant directement. Les délégués des régions productrices du delta du Niger, après avoir demandé un contrôle total sur les ressources issues de leurs États, avaient auparavant accepté de « réduire » leurs prétentions à 25 % pour l’immédiat et, à l’issue d’une série d’augmentations annuelles, 50 % au bout de cinq ans. C’est peu dire que cette formule, si elle venait à être mise en œuvre, aurait des implications dramatiques pour les États non pétroliers et le fonctionnement de la Fédération en général [26].Une réponse favorable à ces demandes reviendrait à plonger le pays dans le chaos car aucun des autres États de la fédération (hormis celui de Lagos) ne pourrait faire face à un tel effondrement de ses ressources. Ceci ne contribuerait pas pour autant à résoudre les problèmes de corruption, de dégradation de l’environnement écologique et de pauvreté dans le Delta.
 
Un État pivot…
 
 
Alors que se profilent les échéances électorales de 2007, les acquis dont peuvent se prévaloir le président Obasanjo et son équipe relèvent d’abord de ses excellents rapports avec la communauté internationale. Le président nigérian est parvenu à obtenir un accord des créanciers du Club du Paris sur la dette nigériane ; les bailleurs de fonds internationaux, qui avaient quasiment interrompu leurs programmes d’aide au Nigeria, s’y réengagent massivement depuis 2003. À ceci s’ajoute une conjoncture pétrolière internationale haussière qui a permis au Nigeria, de tirer parti d’une politique macro-économique prudente pour engranger de substantiels surplus de revenus [27].
Fort d’un pedigree dont peu de dirigeants africains peuvent se prévaloir, le président Obasanjo a érigé le Nigeria en participant incontournable à toutes les grandes initiatives internationales, qu’il s’agisse du Nepad, du plan d’action du G-8, des opérations des Nations unies dans le monde, ou encore du renouveau de l’Union africaine. Désireux de donner du Nigeria l’image d’un État respectueux du droit international, Obasanjo a également veillé au respect de la décision de la Cour internationale de Justice sur la péninsule de Bakassi [28]. Alors que les ressources pétrolières du Golfe de Guinée confèrent à la sous-région un intérêt géopolitique renforcé, le Nigeria y fait plus que jamais figure d’État pivot. La stabilité, voire à l’inverse la déstabilisation du pays par des problèmes internes, constituent des éléments clés de toute analyse de la vocation de la sous-région à fournir une part accrue des approvisionnements nord-américains et chinois.
La régionalisation des conflits a également transformé en l’espace d’une décade l’Ouest africain, une zone parmi les plus stables du continent africain jusqu’en 1990, en un foyer de tension et en un laboratoire pour l’expérimentation des nouveaux modes de résolution des conflits. Dans le mélange d’interventionnisme des puissances extra-africaines (Grande-Bretagne en Sierra Leone, France en Côte d’Ivoire) et de mise en place de mécanismes régionaux de prévention et de règlement des conflits, le Nigeria fait également figure d’État pivot. Pays hôte de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), le pays contribue de manière décisive à l’expérimentation d’une architecture sous-régionale en matière de sécurité qui reste sans équivalent dans les autres sous-régions du continent.
 
… au devenir incertain
 
 
Le militant nigérian des droits de l’homme Kayode Fayemi dressait il y a quelques mois un bilan sans concession du retour du Nigeria à la démocratie en évoquant une « transition sans transformation ». Ce faisant, il résumait une opinion largement partagée par nombre de Nigérians alors que se profile le terme du second et dernier mandat du président Olusegun Obasanjo. De fait, dresser un bilan de la gestion du pays par celui-ci et son administration revient d’abord à souligner le contraste entre une volonté de réforme que nul ne conteste et la poursuite d’un cycle de délitement de la cohésion politique et territoriale du pays. Les ambitions affichées demeurent tout aussi peu probantes en ce qui concerne la lutte contre la pauvreté et l’amélioration de la vie quotidienne de la population. Les budgets de la Fédération restent l’objet de querelles procédurières incessantes, souvent motivées par des conflits d’intérêts personnels. Elles ont pour effet un ralentissement, mais aussi un enlisement de nombre de réformes affichées. Les préoccupations des députés et sénateurs se résument encore trop souvent à une négociation des conditions d’accès aux ressources du national cake nigérian. Rien n’indique à cet égard que la lutte anti-corruption, dont les manifestations concrètes sont encore récentes, soit en passe d’imposer l’adoption de nouvelles régles d’éthique au sein de la classe politique. Les échéances électorales de 2007 feront figure de test des progrès accomplis. En dépit de la situation de crise chronique observée dans le delta du Nigeria, le scénario d’un « effondrement pur et simple du Nigeria », évoqué lors de l’exercice de brain storming organisé à l’instigation de l’agence nationale de sécurité américaine en janvier 2005 (National Intelligence Council, 2005 : 16), demeure peu vraisemblable. Le scénario inquiétant qui pourrait être en train de se dessiner ne relève pas tant d’une « libanisation » que d’une dynamique de « latino-américanisation ». À l’instar de ce que l’on observe depuis plusieurs décennies dans les grands États d’Amérique latine, Abuja devrait alors apprendre à adapter ses ambitions de réformes et de lutte contre la pauvreté en composant avec un environnement domestique dont le contrôle lui aurait échappé. L’unité du Nigeria perdurerait, mais irait de pair avec sa transformation en un pays sans État (Bach, 2006).
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Amuwo, K., Bach, D. et Y. Lebeau (Eds) (2001), Nigeria during the Abacha Years (1993-1998), Ibadan/Bordeaux, IFRA/CEAN.
·  Bach, D. (2003), « Application et implications de la charia : fin de partie au Nigeria », Pouvoirs, n° 104, p. 107-127.
·  Bach, D. (2006), “Inching Towards a Country Without a State: Prebendalism, Violence and State Betrayal in Nigeria”, in: Christopher Clapham, Jeffrey Herbst and Greg Mills (eds), Africa’s Big States, Johannesburg, Witwatersrand University press, p. 47-79.
·  Blair, D., “£220bn Stolen by Nigeria’s Corrupt Rulers in Abuja”, Daily Telegraph, Londres, 25 juin, p. 1 et 11.
·  Catan, T. et M. Peel (2003), “Bogus Websites, Stolen Corporate Identities: How Nigerian Fraudsters Steal Millions From Western Banks”, The Financial Times, n° 3, mars, p. 1 et 11.
·  Chryss, J. (2006), “Police Team-Ups Beat Nigeria’s Scammers”, BBC News, 6 août. http:// news. bbc. co. uk/ 2/ hi/ business/ 5245742. stm
·  Enweremadu, D. (2003), The Struggle Against Corruption in Nigeria: The Role of the National Anti-Corruption Commission in Nigeria Under the Fourth Republic. Bordeaux, Institut d’Études Politiques, Mémoire de DEA, multigr.
·  GAFI, 2005, « Pays et territoires non coopératifs », sur le site internet http:// www. oecd. org/ fatf/ (accès 15 octobre 2005).
·  Harnischfeger, J. (2003), “The Bakassi Boys: Fighting Crime in Nigeria”, Journal of Modern African Studies, n° 41, 1, p. 23-49.
·  Human Rights Watch (2002), “Nigeria; the Bakassi Boys: The Legitimisation of Murder and Torture”, New York, HRW, n° 14, 5(A).
·  Human Rights Watch (2004), Nigeria’s 2003 Elections: The Unacknowledged Violence, New York, juin.
·  Human Rights Watch (2006), “‘They Do Not Own This Place’. Government Discrimination Against ‘Non-Indigenes’ in Nigeria”, avril, vol. 18, n° 3(A). http:// hrw. org/ reports/ 2006/ nigeria0406/
·  International Crisis Group (2006a), “Nigeria’s Independent History: Want in the Midst of Plenty”, Africa Report, n° 113, 19 juillet. www. crisisgroup. org/ library/ documents/ africa/ west_africa/ 113_nigeria_want_in_the_midst_of_plenty. pdf
·  International Crisis Group (2006b), “The Swamps of Insurgency: Nigeria’s Delta Unrest”, Africa Report, n° 115, 3 août. www. crisisgroup. org/ home/ index. cfm? l= 1&id= 4310
·  Maier, K. (2000), This House has Fallen, Midnight in Nigeria. New York, Public Affairs.
·  National Intelligence Council (2005), Mapping Sub-Saharan Africa’s Future, A conference Report, Washington, NIC, mars.
·  Shaw, M. (2002), “West African Criminal Networks in South and Southern Africa”, African Affairs, n° 101, p. 291-316.
·  Thomas, S. et C. Sudharshan (2002), “Poverty in a Wealthy Economy: The Case of Nigeria”, IMF Working Paper, WP/02/114, Washington.
·  Union européenne (2003), Election Observation Mission Final Report, Bruxelles.
 
NOTES
 
[1]Directeur de recherche du CNRS (Centre d’étude d’Afrique Noire) et professeur à l’Institut d’Études Politiques de Bordeaux. Auteur de plusieurs ouvrages et de nombreux articles sur le Nigeria. Voir www. cean. u-bordeaux. fr/ pubcean/ bach. html.
[2]Engagé dans l’armée à l’âge de 18 ans, Obasanjo s’y était fait une réputation en tant que commandant de la division des troupes fédérales qui, en prenant la ville d’Owerri, mit effectivement un terme à la tentative de sécession de la région orientale, la défunte République du Biafra (mai 1967-janvier 1970). Nommé chef de l’État après l’assassinat du général Murtala Mohammed, dont il était le second, Obasanjo fut le premier militaire nigérian à conduire jusqu’à son terme le transfert du pouvoir à un régime civil élu. Le régime civil mis en place le 1er octobre 1979 allait brutalement prendre fin en décembre 1983, des militaires ayant repris le pouvoir. Durant les seize années suivantes, les critiques de plus en plus ouvertes de Obasanjo à l’égard des violations des droits de l’homme des juntes successives lui ont valu d’être emprisonné en 1995 par le général Sani Abacha (1993-1998). Libéré à la suite de la mort aussi soudaine que mystérieuse de ce dernier, le 8 juin 1998, Obasanjo annonçait publiquement qu’il était devenu un baptiste fervent et décidait de se porter candidat lors de l’élection présidentielle de février 1999.
[3]Obasanjo s’est d’abord fait apprécier dans le Commonwealth, au sein duquel il fut un membre actif du groupe de contact avec l’Afrique du Sud, formé dans les années 1980. Proche de Jimmy Carter et de sa Fondation, Obasanjo a également été membre du conseil consultatif de Transparency international.
[4]Confronté à un candidat à la présidence également originaire du Sud-Ouest Yoruba, l’ancien ministre des Finances Olu Falae, Obasanjo avait bénéficié d’un soutien financier et logistique actif de l’establishment militaire du Nord nigérian, soucieux de favoriser l’élection de l’un des siens.
[5]Les réserves prouvées du Nigeria étaient estimées en janvier 2005 à 35,2 milliards de barils et devraient atteindre 40 milliards de barils en 2010. Ces réserves sont modestes au regard de celles de gaz naturel, largement inexploitées, et estimées à 4,474 tcm, soit un tiers des ressources du continent africain. Faute d’infrastructures, le Nigeria procède actuellement au torchage de 40 % de sa production de gaz.
[6]Les revenus (essentiellement d’origine pétrolière) du Nigeria pour la seule période 1970-1990 auraient atteint 200 milliards US dollars (Thomas et Sudharshan, 2002 : 4).
[7]Lors des primaires puis de la campagne électorale, Obasanjo avait été financièrement soutenu par le général Ibrahim Babangida, à la tête de l’État de 1985 à 1993, mais aussi et surtout responsable de l’annulation de la victoire de Moshood Abiola à l’issue des élections présidentielles du 12 juin 1993. Cette décision et diverses autres manœuvres de « IBB » (également surnommé « Maradona » par les Nigérians) visant à retourner à son profit la transition vers un régime civil élu allaient plonger le pays dans une spirale de crise (International Crisis Group, 2006a).
[8]La Commission n’est pas habilitée à engager des poursuites. Elle ne peut non plus enquêter sans qu’une plainte ait été déposée devant les tribunaux. Il est enfin impossible de s’intéresser à des activités délictueuses commises antérieurement au 13 juin 2000, date de l’adoption de la loi. L’atténuation du projet de loi initial n’a pas empêché les deux assemblées fédérales d’engager un bras de fer avec le président pour tenter de vider la loi de tout contenu, à la veille des élections de 2003 (Enweremadu, 2003).
[9]Les réseaux criminels nigérians se sont fortement internationalisés lors du contre-choc pétrolier du début des années 1980. Ils avaient alors tiré parti du délitement de la situation interne du Nigeria pour négocier des situations de quasi-impunité à divers échelons du système fédéral. Il en est résulté un spectaculaire développement d’activités aussi bien liées au trafic de drogue qu’à des arnaques financières. Mondialement célèbres, ces dernières sont connues au Nigeria sous le nom de « 419 », une référence à l’article du code pénal nigérian réprimant l’escroquerie. Elles impliquent l’envoi de courriers (ou d’e-mails) avec utilisation de fausses adresses, identités, voire contrefaçons de sites Internet, afin d’appâter les futures victimes. Celles ci sont incitées à expédier des marchandises, voire à s’impliquer financièrement dans des opérations visant au transfert de fonds illégalement acquis et bloqués au Nigeria. Les réseaux se sont depuis quelques années redéployés pour opérer également à partir de l’Afrique du Sud (Shaw, 2002 : 291-316 ; Catan et Peel, 2003 : 1 et 11 ; Chryss, 2006).
[10]Accusé d’être directement impliqué dans une sombre affaire de commissions perçues par un membre du Congrès américain, le vice-président nigérian Atiku Abubakar, s’avère également être candidat à la succession de Obasanjo, avec lequel ses relations sont de ce fait devenues particulièrement tendues.
[11]Interpellé en Grande-Bretagne pour blanchiment d’argent, le gouverneur de l’État du Plateau, Joshua Dariye, n’a pu être poursuivi au Nigeria où il est demeuré en fonction. Dans l’État de Bayelsa, en décembre 2005, une procédure d’impeachment a été utilisée pour démettre de ses fonctions le gouverneur qui s’était enfui de Grande-Bretagne après y avoir été mis en examen pour blanchiment d’argent.
[12]Le 21 juin 2006, le Club de Paris a donné acte au Nigeria de l’apurement de sa dette, conformément aux termes de l’accord conclu en octobre 2005.
[13]En juillet 2005, l’ICPC n’était parvenu à faire condamner que deux des 85 personnes contre lesquelles elle avait engagé des poursuites. Le président de l’ICPC n’hésitait pas à voir dans ces résultats décevants un reflet de la corruption au sein du système judiciaire.
[14]Le Nigeria subissait depuis 2000 les effets négatifs (auprès des agences de notation et lors des évaluations risques pays) de la recommandation 21 du GAFI préconisant une « attention particulière » de la part des institutions financières en relation avec « des personnes physiques et morales… résidant [au Nigeria] ». Le pays, s’il « persiste à ne pas appliquer ou à appliquer insuffisamment les recommandations du GAFI », était également menacé de sanctions financières (GAFI, 2005).
[15]Le 17 mai 2004, devant l’incurie du gouverneur et les débordements du conflit dans les États avoisinants, le président Obasanjo avait proclamé l’état d’urgence pendant six mois.
[16]Dans le Sud-Est du pays, tous les gouverneurs du People’s Democratic Party, le parti présidentiel, furent réélus (Human Rights Watch, 2004).
[17]Les rapports des observateurs du Commonwealth et de l’Union européenne étaient en effet extrêmement critiques. Le rapport de l’UE, fruit du déploiement de 100 observateurs indépendants de l’UE durant toute la période des élections (étalées sur plusieurs semaines), est tout à la fois le plus exhaustif et le plus critique. Il conteste tout particulièrement le déroulement des scrutins du 19 avril (assemblées fédérales) et du 3 mai (gouverneurs des États et président de la Fédération). Il conclut à propos de ces derniers que « dans nombre d’États les standards minima pour une élection démocratique n’ont pas été atteints ». Le rapport a répertorié 105 décès provoqués par des violences électorales mais souligne « que le niveau de la violence électorale était bien inférieur à ce qui avait été craint », étant donné l’utilisation massive de gangs pour intimider les électeurs ou les membres de la commission électorale lors des scrutins (Union européenne, 2003 : 2 et 28-29).
[18]L’État d’Anambra, dans l’Est du Nigeria, a été plongé dans un chaos grandissant depuis l’élection frauduleuse du gouverneur Chris Ngige (originaire du même parti que Obasanjo) en 2003. Un conflit entre ce dernier et son « parrain » (selon l’expression employée au Nigeria), l’homme d’affaires Chris Uba, s’est soldé par la destruction des bâtiments de l’Assemblée de l’État en novembre 2004. Plus de deux ans après l’élection d’avril 2003, le tribunal électoral de l’État d’Anambra a créé une source de confusion supplémentaire en invalidant, le 18 août 2005, l’élection du gouverneur Ngige au profit de son principal opposant.
[19]Ibrahim Babangida avait été contraint de quitter le pouvoir en août 1993 après avoir interdit la publication des résultats de l’élection présidentielle du 12 juin 1993. Il avait alors mis un terme à ce qui aurait dû être l’ultime étape d’un processus de transfert du pouvoir engagé depuis 1985. En annulant l’élection de Moshood Abiola, un homme d’affaires Yoruba de religion musulmane qui avait rassemblé la majorité des suffrages, Babangida plongeait le pays dans une crise politique que son successeur, le général Abacha, n’allait qu’accentuer du fait d’une politique d’élimination de toute opposition, destinée à préparer son autosuccession (Maier, 2000).
[20]L’application de la charia dans le Nord nigérian est enracinée dans une tradition historique ancienne, revitalisée au début du xixe siècle par le mouvement de réforme et de purification de l’islam engagé par Usman dan Fodio à travers la jihad et l’instauration du califat de Sokoto (Bach, 2003 : 107-127).
[21]La seule constitution nigériane qui n’ait pas été assujettie à validation par le colonisateur ou les militaires est celle de 1963. Il s’agissait toutefois d’un simple toilettage du texte de 1960, destiné à transformer le pays en une République au sein du Commonwealth.
[22]Il s’agit des Hausa-Peul, dans la région Nord du pays, des Igbo dans le Sud-Est et des Yoruba dans l’Ouest. Les données sur l’importance de ces groupes procèdent d’extrapolations, de vives controverses ayant entouré les résultats de tous les recensements organisés depuis l’indépendance.
[23]L’État de Lagos a porté le nombre de collectivités locales de 20 à 37.
[24]La Constitution de 1999 a introduit une revalorisation significative (2,5 % à 13 %) de la part des ressources du compte commun de la fédération (distributable pool account) qui revient aux États pétroliers, mais ceci n’a en rien apaisé les revendications.
[25]On compte six États par zone et trois zones au Nord comme au Sud.
[26]Le pétrole compte pour 70 % dans les recettes fiscales du Nigeria, fournit 98 % des revenus à l’exportation et contribue pour 40 % à son PNB.
[27]Le budget 2004 avait été établi sur la base d’une estimation du prix du baril à 24 dollars US, tandis que celui de 2005 prévoyait un baril à 30 dollars.
[28]En dépit de l’impopularité profonde d’une décision qui remontait à 2002, Obasanjo a imposé un retrait des troupes fédérales, prélude au transfert officiel de la péninsule aux autorités camerounaises le 21 août 2006.
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