2006
Afrique contemporaine
Actualité africaine
L’Inde en Afrique : logiques et limites d’une politique
François Lafargue
[1]
Depuis son indépendance en 1947, l’Inde a toujours entretenu des relations étroites avec le continent africain, plus particulièrement avec l’Afrique orientale. Mais depuis le début du XXIe siècle, ces relations s’amplifient. Cette politique africaine vise principalement à assurer l’indépendance énergétique du pays et à conforter l’Inde dans son statut de puissance mondiale. La diplomatie indienne entend promouvoir un véritable partenariat avec les pays africains, favorisant leur développement économique. Mais l’omniprésence de la Chine risque de contrarier les ambitions de New Delhi.
India and the African continent are currently celebrating the renewal of their partnership. For India, Africa is a source of energy resources, and for the African states, India is an ideal commercial and technological partner. But India-African relationships may come into conflict with the interests of China.
Si la présence de la Chine en Afrique fait désormais l’objet de fréquentes publications
[2], le rôle de l’Inde sur le continent noir ne suscite pas autant d’intérêt. Or, depuis son indépendance en 1947, l’Inde a toujours entretenu des relations étroites avec les pays d’Afrique de l’Est (comme le Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie), où vivent des communautés indiennes nombreuses. Maintenant son influence s’élargit à l’ensemble du continent et particulièrement à l’Afrique de l’Ouest. Si les deux principaux objectifs de New Delhi en Afrique sont d’élargir son influence commerciale et d’accéder à de nouvelles sources d’approvisionnement en hydrocarbures, l’Inde poursuit également une autre ambition, promouvoir un partenariat étroit avec les pays africains dans l’esprit de Bandung toujours célébré, afin d’accroître son influence internationale. Pour contrer l’ascendant de la Chine, New Delhi souligne sa volonté de coopérer et d’agir en faveur du développement de l’Afrique. Cette sollicitude de l’Inde comme d’ailleurs de la Chine suscite de nombreuses interrogations. L’essor de l’Asie sera-t-il réellement profitable à l’Afrique ?
L’Inde et le Continent noir : les retrouvailles ?
Dès son indépendance en 1947, l’Inde de Nehru manifeste une réelle attention à l’Afrique, apportant son soutien aux mouvements indépendantistes, notamment en relayant leur combat aux Nations unies
[3]. Nombre de dirigeants africains comme Kwame Nkrumah au Ghana, Julius Nyerere en Tanzanie ou Kenneth Kauda en Zambie s’inspirèrent des principes de non-violence défendus par le Mahatma Gandhi pour mener leur combat en faveur de l’émancipation. Et dès 1946, l’Inde fait adopter par l’Assemblée générale des Nations unies, la résolution 44 condamnant la ségrégation envers les Hindous établis en Afrique du Sud
[4].
En 1964, le gouvernement indien définit le programme de coopération économique et technique
[5] destiné à offrir une assistance à de nombreux pays du Tiers Monde. Mais dès la fin des années 1960, l’influence de l’Inde en Afrique s’amenuise. Le Mouvement des non-alignés est paralysé par les querelles idéologiques
[6]. L’Afrique devient alors un lieu de confrontation entre l’Occident, l’Union soviétique et la Chine, dont l’Inde est progressivement écartée. Une marginalisation accélérée par le refus de New Delhi, de livrer des armes aux mouvements révolutionnaires combattant en Afrique. La Chine n’a pas les mêmes scrupules et, dans les années 1970, apportera une aide militaire en Angola à Jonas Savimbi à la tête du mouvement UNITA (Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola). À la même époque, Pékin soutiendra le combat de Robert Mugabé pour l’indépendance de la Rhodésie du Sud, alors que Moscou aide un mouvement rival, celui de J. Nkomo. De même en 1978, lors de la guerre contre l’Ouganda, le matériel militaire chinois assurera la victoire de la Tanzanie de Julius Nyerere
[7]. La passivité de l’Inde s’explique également par sa position délicate. New Delhi a toujours encouragé l’assimilation des communautés indiennes dans leur pays d’accueil
[8]. Mais au début des années 1970, en Ouganda comme en Tanzanie
[9], une politique de nationalisation de l’économie entraîne la spoliation des commerçants et chefs d’entreprises indiens. L’Inde peut difficilement promouvoir une entente avec ces États, même si elle se refuse à condamner ces expropriations au nom de l’amitié avec l’Afrique. Les deux guerres contre le Pakistan en 1965 puis en 1971 vont ensuite lui aliéner le soutien de certains pays musulmans comme l’Égypte. Ensuite, pendant plusieurs années, l’Inde confrontée à ses propres difficultés intérieures (perte de l’allié soviétique, échec de son modèle économique autarcique, poids de la dette extérieure…) doit limiter ses ambitions en dehors de ses frontières. Mais le début du XXI
e siècle marque une implication plus soutenue de l’Inde en Afrique. La présence de New Delhi s’articule autour de trois objectifs, commerciaux, énergétiques et politiques.
La place de l’Inde dans le commerce international reste faible, de l’ordre de 1 % contre 7 % pour la Chine. Le continent africain représente 4,6 % du commerce de l’Inde, avec comme principaux clients, l’Afrique du Sud (plus du tiers des exportations indiennes à destination de la zone) et le Nigeria. Les échanges bilatéraux connaissent une hausse sensible
[10] depuis cinq ans, mais restent près de cinq fois inférieurs au montant du commerce sino-africain. En 2004, l’Inde a dégagé un excédent commercial de 1,3 milliard de dollars avec le continent africain. L’Inde livre à ses clients africains des biens d’équipements (machines-outils, tracteurs…) et leur achète des matières premières agricoles et des hydrocarbures. L’intérêt manifesté par l’Inde à l’égard de l’Afrique se révèle à travers les projets économiques et industriels.
Tableau 1
Le commerce entre l’Inde et l’Afrique en 2004-2005
[11]
| Principaux partenaires commerciaux | Part dans le commerce de l’Inde | Part dans le commerce de l’Inde en Afrique |
| Afrique du Sud | 1,65 % | 35,8 % |
| Nigeria | 0,34 % | 7,4 % |
| Côte d’Ivoire | 0,13 % | 2,9 % |
| Sénégal | 0,12 % | 2,8 % |
| Afrique de l’Est | 0,7 % | 15 % |
| Afrique du Nord | 0,7 % | 15,7 % |
Source : François Lafargue.
De 1996 à 2003, l’Afrique (principalement le Soudan et l’île Maurice) a reçu 20 % des investissements indiens à l’étranger
[12]. L’Inde reste très présente en Afrique australe et orientale, et a été, en 2004, le deuxième fournisseur de la Tanzanie après l’Afrique du Sud, et son premier client, et le troisième fournisseur de l’Ouganda
[13]. Candico, manufacture de textile de New Delhi a ouvert une usine en Tanzanie, les sociétés pharmaceutiques Ranbaxy et Dr Reddy’s distribuent leurs médicaments génériques en Afrique de l’Est. L’Inde est le premier fournisseur de molécules génériques de l’Afrique, un marché délaissé par les laboratoires occidentaux car peu rentable.
Le groupe Tata a des filiales dans toute la région (en Zambie une usine d’assemblage de véhicules, en Ouganda des plantations de thé, en Afrique du Sud une usine de ferrochrome à Richard Bay au Kwazoulou Natal…). Depuis son indépendance en 1964, les relations sont toujours restées très étroites avec la Zambie où Indira Gandhi s’est rendue à deux reprises (1970 puis 1976). La coopération est économique (récemment en 2004, l’entreprise indienne Vedanta Ressource est devenue l’actionnaire majoritaire de la société minière Konkola, le premier producteur de cuivre du pays) et politique (avec la formation d’officiers zambiens en Inde). À l’île Maurice, l’opérateur téléphonique indien Mahanagar Telephone Nigam a développé ses activités, en utilisant une nouvelle technologie de transmission hertzienne des données. Enfin, les tracteurs indiens Sonalika tracent leurs sillons au Zimbabwe et en Afrique du Sud.
Dans le cadre du
Commonwealth, l’Inde participe aux programmes éducatifs et de développement de dix-huit pays africains. La proximité linguistique et culturelle avec les pays anglophones d’Afrique orientale et australe facilite cette coopération bilatérale. New Delhi peut s’appuyer sur les fortes communautés indiennes, près de deux millions de personnes vivant en Afrique orientale
[14] et australe et plus particulièrement en Afrique du Sud, au Kenya et en Tanzanie. Ces minorités servent souvent d’intermédiaires pour les entreprises indiennes souhaitant investir dans cette région. En Ouganda, les entreprises du secteur agro-alimentaire comme
House of Dawda (plantations de coton et de thé) sont en grande partie entre les mains de la minorité indienne. Si ces communautés ont conservé leur religion (musulmane ou hindouiste) et pratiquent pour la plupart l’endogamie, leurs liens avec New Delhi se sont au fil des décennies distendus (sentiment d’abandon après les indépendances, volonté de ne pas être accusé de double allégeance, faible implication économique de l’Inde en Afrique jusqu’aux années 2000…).
Mais l’intérêt de l’Inde pour l’Afrique ne se limite plus à l’Afrique de l’Est. New Delhi a élargi son influence à l’Afrique francophone, plus particulièrement au Sénégal et à la Côte d’Ivoire. Avec Abidjan, les relations économiques ne cessent de s’amplifier, marquées par l’ouverture de l’ambassade de la Côte d’Ivoire en Inde (1998). L’Inde achète en Côte d’Ivoire de l’huile de palme, du bois en grumes et surtout de l’anacarde. L’Inde, qui assure près du tiers de la production mondiale d’anacarde
[15], en est également le premier importateur. L’anacarde est transformé en Inde puis exporté en Europe et aux États-Unis sous diverses formes, notamment la noix de cajou. La coque de la noix de cajou contient également une résine toxique utilisée dans l’industrie comme lubrifiant. Fortes de ce savoir-faire, les sociétés agro-alimentaires indiennes comme Olam Ivoire
[16] ont massivement investi en Côte d’Ivoire. Désormais, ce pays est le troisième producteur mondial d’anacarde, après l’Inde et la Tanzanie. Ces investissements indiens visent à réduire la dépendance à l’égard des fournisseurs traditionnels africains, comme la Tanzanie et le Mozambique, dont le volume des exportations fluctue de manière trop importante. Mais les capitaux indiens sont principalement destinés à l’acquisition de matériel agricole et non à la construction d’usines de transformation de l’anacarde, qui reste effectuée en Inde, là où la main-d’œuvre est d’un coût très compétitif et mieux formée.
Ce commerce bilatéral a pris un nouvel essor grâce aux projets de coopération comme Focus Africa et Team-9. Le programme Focus Africa a été lancé en 2002 et concerne aujourd’hui 24 pays d’Afrique. Cette initiative vise à coordonner l’action des chambres de commerce et des banques indiennes afin d’accroître les investissements, notamment dans les domaines informatique, scientifique et médical en Afrique. En Tanzanie, l’aide technologique de New Delhi a permis d’améliorer les rendements de production de riz et de maïs.
Le
Team-9 (Techno-economic approach for Africa-India program) associe l’Inde à huit pays d’Afrique de l’Ouest, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Ghana, la Guinée Bissau, la Guinée équatoriale, le Mali, le Sénégal et le Tchad. L’Inde s’engage à accorder à ses partenaires des crédits pour un montant de 500 millions de dollars sous forme de matériels et de transferts de technologie. Le Sénégal a pu faire l’acquisition de machines-outils pour l’agriculture. Le projet
Team 9 a aussi permis à la société publique SOTRA (Société des transports abidjanais) d’obtenir de la part de l’Inde un crédit de 21,8 millions de dollars destiné à financer l’acquisition de 400 autobus auprès de Tata, dont la livraison s’étalera jusqu’en avril 2007. L’Inde est maintenant le premier client du Sénégal (achetant 15 % de ses exportations) et le deuxième investisseur au Ghana. Le groupe Mittal s’est vu confier au début de l’année 2006, le projet de mise en valeur des mines de fer de la région de Falémé au sud-est du Sénégal
[17]. Associé à la Société des mines de fer du Sénégal oriental (Miferso), Mittal s’est engagé à construire un port minéralier à Bargny dans les environs de Dakar, et une ligne de chemin de fer reliant le port aux gisements de Falémé. Toujours dans ce pays, l’Inde détient le tiers du capital des industries chimiques du Sénégal. La société indienne Rites étudie également, depuis avril 2005, le projet de réhabilitation de la ligne de chemin de fer reliant les trois principales villes, Ziguinchor, Dakar et Tambacounda. Mais, dans cette région d’Afrique de l’Ouest, les relations les plus étroites ont toujours été entretenues avec le Ghana. Dès 1961, Nehru rendit visite à Kwame Nkrumah, alors chantre du panafricanisme. Le partenariat entre Accra et New Delhi concerne aujourd’hui le domaine médical, industriel et agricole. De nombreuses entreprises indiennes privées et publiques sont présentes au Ghana comme Ircon (infrastructures ferroviaires) ou les laboratoires pharmaceutiques, Torrents et Dr Reddy’s. La moitié des médicaments importés au Ghana viennent d’Inde.
New Delhi a également participé à l’aménagement du Centre ghanéo-indien « Kofi Annan », qui doit permettre le développement des nouvelles technologies de l’information en Afrique de l’Ouest.
Pourtant en dépit de ces multiples projets, la politique africaine de l’Inde est marquée par de nombreuses déconvenues. Par rapport à la Chine, les moyens financiers et politiques dont dispose New Delhi sont plus limités. L’Inde contrairement à la Chine ne peut envoyer en Afrique des milliers de coopérants travaillant pour des salaires dérisoires, quand il ne s’agit pas parfois de prisonniers de droit commun. À plusieurs reprises, la presse africaine a dénoncé l’emploi de cette main-d’œuvre, sans rencontrer un grand écho
[18]. La Chine contrairement à l’Inde a un atout : son siège permanent au Conseil de sécurité, lui permettant de protéger les pays en délicatesse avec la communauté internationale comme l’Angola, le Soudan ou le Zimbabwe.
Pour se distinguer de la Chine, perçue fréquemment comme un prédateur se contentant d’importer des matières premières, l’Inde a insisté sur la qualité de la coopération avec ses fournisseurs, soulignant que sa présence allait contribuer au développement de l’Afrique. Mais consciente de ces critiques, la Chine, n’entend plus apparaître comme le soutien de régimes autocratiques et à son tour développe une politique de coopération en apportant une aide matérielle et technique aux pays africains. Au Ghana, dans les environs d’Accra, a été inaugurée une entreprise commune, DanAdams, réunissant le laboratoire pharmaceutique chinois Dapong et l’entreprise ghanéenne Adams pour fabriquer des antirétroviraux destinés à soigner les malades atteints du Sida. En 2005, la Chine a été le premier investisseur au Ghana devant l’Inde. À Abidjan, des Ivoiriens sont associés à travers la société de fabrication de matériel agricole, Yitwo, avec des investisseurs chinois. À l’île Maurice, traditionnelle zone d’influence de l’Inde (qui a été en 2005 le premier investisseur étranger), le gouvernement encourage également la venue d’investisseurs chinois. La Chine a d’ailleurs déjà construit plusieurs infrastructures comme le stade Anjalay à Belle-Vue et plusieurs logements… Lors de leurs visites en Afrique, ni Hu Jintao en avril 2006, ni Wen Jiabao, deux mois plus tard, ne sont allés au Soudan, pourtant fournisseur de premier plan de la Chine (qui lui livre 10 % de ses importations totales). Un geste d’apaisement envers les Occidentaux mais également vers les autres États africains comme le Tchad, qui jugent la présence de la Chine en Afrique comme un ferment de déstabilisation.
Si la concurrence entre l’Inde et la Chine est réelle, les deux pays évitent néanmoins une confrontation directe. Les relations bilatérales se sont améliorées, comme l’illustre l’apurement des contentieux frontaliers, lors de la visite de Wen Jiabao en avril 2005 en Inde. Pékin et New Delhi semblent décidés à s’entendre, en exploitant conjointement des gisements d’hydrocarbures comme au Soudan ou en Côte d’Ivoire. Une entente sans doute très temporaire. Pour le moment, la croissance de l’Inde est fondée sur des activités à forte valeur ajoutée et à faible intensité de main-d’œuvre comme l’informatique, les centres d’appel et la pharmacie. Une situation bien différente de celle de la Chine. La demande indienne en matières premières comme le cuivre ou le fer reste donc encore stable. Mais l’Inde commence déjà à investir dans le secteur minier. En mars 2006, l’indien Global Steel a décidé d’investir 400 millions de dollars au Zimbabwe pour rénover les installations de la société Zimbabwe Iron and Steel Company (Ziscosteel) et assurera la gestion de l’entreprise pendant vingt ans. Avec le développement industriel de l’Inde, les tensions pour l’accès aux matières premières devraient s’exacerber.
En outre, l’Inde doit également tenir compte des appétits énergétiques du Japon, de Taiwan et de la Corée du Sud, présents à des degrés divers en Afrique. Récemment en mars 2006, la Corée du Sud, 5e importateur mondial de pétrole, est parvenue à obtenir les droits d’extraction des blocs 321 et 323 au Nigeria, au détriment de l’Inde. La Corée du Sud participera également à la construction d’un gazoduc reliant le delta du Niger à la capitale Abuja. Sans nul doute, la recherche de nouvelles sources d’hydrocarbures constitue l’une des motivations essentielles de la politique de l’Inde en Afrique.
Dans l’ombre de la Chine, l’Inde connaît également une croissance économique vigoureuse. Depuis 1990, le revenu par habitant en Inde a augmenté de 50 %. Ce dynamisme conjugué à un accroissement démographique soutenu
[19], entraîne une augmentation sensible de la consommation d’énergie et plus particulièrement de pétrole. La situation du pays, déjà préoccupante, ne cesse de s’aggraver. Pour le pétrole, l’Inde dépend déjà à la hauteur de 75 % de ses importations étrangères. Une proportion devant atteindre 80 % dès 2010, et probablement 95 % en 2030. À cette date, l’Inde sera selon toute vraisemblance le quatrième consommateur de pétrole du monde derrière les États-Unis, la Chine et le Japon. Le parc automobile suit la hausse du niveau de vie, un million de véhicules neufs ont été vendus l’an passé (trois fois moins qu’en Chine), un chiffre qui devrait être multiplié par trois avant 2015. Même si le gouvernement indien entend accélérer la prospection sur le territoire national, les éventuels nouveaux gisements ne pourront satisfaire une consommation en augmentation régulière. Pour le moment, les réserves en pétrole de l’Inde (principalement situées dans l’Assam et le Gujarat), représentent 0,5 % des réserves mondiales
[20], une proportion trois fois plus faible que celles de la Chine.
La société nationale Oil and natural gas corporation (ONGC), par le biais de sa filiale ONGC Videsh Limited (OVL), a multiplié les investissements à l’étranger (en Syrie, au Vietnam et dans l’île de Sakhaline en Russie) et porte une attention plus particulière à la mer Caspienne et à l’Asie centrale. New Delhi a poursuivi sa diversification en se tournant vers l’Afrique ces deux dernières années. Le continent noir représente aujourd’hui 20 % des importations pétrolières de l’Inde contre 70 % pour la région du Moyen-Orient (principalement l’Arabie saoudite, le Koweït, l’Irak et les Émirats arabes unis).
L’Inde à l’image de la Chine a commencé à investir dans des États soumis à des sanctions internationales, où les sociétés occidentales sont absentes. En Libye
[21], ONGC en août 2002 s’est associé (à la hauteur de 49 %) avec une société turque (Tpoc) pour exploiter deux gisements, les blocs 188 et 189 dans les bassins de Ghadames au sud de Tripoli et dans celui de Sirte au nord-est du pays.
Au Soudan, ONGC a profité du départ de la société Talisman, confrontée aux critiques des organisations humanitaires nord-américaines, pour lui racheter ses parts au sein du consortium
Greater Nile Petroleum Operating Company (GNPOC). ONGC détient donc depuis mars 2003 le quart du capital du consortium
[22] qui exploite les champs de Heglig et Unity et s’est vu confier la construction et l’exploitation d’une raffinerie à Port Soudan. Une autre entreprise indienne, Videocon, a signé en juin 2005 un premier accord avec le gouvernement soudanais, lui permettant de mener des forages
off-shore. Puis l’Inde a élargi à toute l’Afrique sa prospection en hydrocarbures.
En mars 2006, ONGC a obtenu le droit de mener des recherches géologiques dans la zone économique exclusive de l’île Maurice. En septembre, Hindoustan Petroleum Corporation (HPC) a acheté 67 % du capital de Kenya Petroleum Refinery. Installée à Monbassa, cette raffinerie, l’une des plus importantes de la région, a une capacité de production de 80 000 barils par jour et alimente le Kenya, l’Ouganda et le nord de la Tanzanie.
En Afrique centrale, ONGC en association avec Oil India et deux autres sociétés indiennes (Marvis et India oil corporation) a fait son entrée au Gabon en novembre 2005, obtenant des permis de prospection pour le champ de Shakthi d’une superficie de 3 760 km2, situé entre Lambaréné et Ndjolé.
En Afrique de l’Ouest, la présence de l’Inde dans le secteur des hydrocarbures se limite pour le moment à la Côte d’Ivoire, à la Guinée Bissau et au Ghana.
En Côte d’Ivoire, si les prospections pétrolières commencèrent dès la fin des années 1960, la mise en valeur des champs d’hydrocarbures s’est longtemps révélée décevante. Plusieurs exploitations ont été arrêtées par manque de rentabilité à la fin des années 1980, comme le gisement Espoir (bloc CI 26) en 1986, ou Bélier (au large de Grand Bassam). La Côte d’Ivoire demeure un producteur modeste assurant une production de 54 000 barils par jour (trois fois plus qu’en 2001). Mais la cadence de production s’accélère avec la mise en valeur de nouveaux gisements comme celui de Baobab (à 65 kilomètres au large d’Abidjan). Et l’appréciation du baril de pétrole comme l’amélioration des techniques de forage en eaux profondes ont permis de réduire les coûts de production, incitant plusieurs entreprises à remettre en activité certains puits. Le gisement Espoir a été rouvert en 2002. ONGC s’est implanté dès 1999 en Côte d’Ivoire, signant un accord avec Petroci (la société pétrolière nationale ivoirienne) relatif au droit d’exploitation du gisement bloc CI 112 (situé à l’ouest du pays). Les Indiens mettent en valeur ce bloc off-shore (d’une superficie de 4 116 km2) en association avec la société chinoise, Sinopec et l’américain Vanco Energy. ONGC détient 23,5 % du gisement CI 112, Oil India 11,5 % contre 30 % pour Vanco, 30 % pour la Sinopec et 5 % pour Petroci. En octobre 2004, ONGC et la société Ghana National Petroleum Corporation (GNPC) ont signé des accords de prospection au large des côtes du Ghana. Enfin, en Guinée Bissau, HPC envisage de mener des prospections dans deux blocs off-shore, Sinapa et Esperanca.
Dans le golfe de Guinée, dans la zone de développement commun
[23] gérée par le Nigeria et Sao-Tomé, ONGC en association avec le britannique Equator, a obtenu des droits d’exploitation dans le bloc 2 (qui couvre une superficie de 692 km2) en mai 2005. Quelques mois plus tard, en novembre au Nigeria, ONGC et Mittal se sont vu accorder des droits de forage dans deux blocs, en échange d’un investissement de six milliards de dollars sous forme de construction d’infrastructures. Mais la présence de l’Inde en Afrique ne peut se résumer à des intérêts pétroliers.
Cet engagement sur le continent noir demeure dans l’esprit de coopération du Mouvement des non-alignés, dont la plupart des pays africains sont membres comme le Nigeria, le Bénin ou le Sénégal. Dans cet esprit, l’Inde a rejoint l’Afrique du Sud et le Brésil pour fonder le groupe IBSA en juin 2003, destiné à définir des positions communes lors des négociations commerciales multilatérales. La politique africaine de l’Inde entend s’inscrire dans une véritable continuité historique et idéologique et non relever d’un simple opportunisme.
Cette présence en Afrique est destinée à appuyer l’ambition internationale de l’Inde, notamment afin d’obtenir une réforme du Conseil de sécurité des Nations unies. New Delhi a été avec l’Allemagne, le Brésil et le Japon à l’origine de la proposition intitulée G 4, destinée à élargir le Conseil de sécurité de 15 à 25 membres, en créant six nouveaux sièges de membres permanents, dont deux pour les pays du continent africain. Le Sénégal comme la Zambie se sont d’ailleurs prononcés en faveur de l’attribution d’un siège permanent au Conseil de sécurité à l’Inde. Au-delà de cette question, l’Inde voit dans ses alliés africains un relais de sa diplomatie. La Zambie à maintes reprises a voté pour des candidats indiens au sein des instances internationales, facilitant leur élection comme Soli Sorabjee, élu en juillet 2004 président de la sous-commission de la promotion et de la protection des droits de l’homme de l’ONU. La Zambie s’est également abstenue de critiquer les essais nucléaires indiens en mai 1998. Et lors de sa visite en Inde, en avril 2003, le président zambien, Mwanawasa, a reconnu la souveraineté de l’Inde sur la région du Jammu-Cachemire revendiquée par le Pakistan.
Avec le Bangladesh et le Pakistan, l’Inde figure parmi les plus importants contributeurs aux opérations de maintien de la paix des Nations unies. Plus de 8 000 soldats indiens servent dans le cadre d’opérations en Afrique, principalement au Soudan, en Érythrée, en République Démocratique du Congo (RDC) et au Burundi. L’Inde apporte la moitié des effectifs de la mission MINUEE (Mission des Nations unies en Éthiopie et en Érythrée) commandée par un général indien. L’Inde a également le premier contingent dans l’opération de maintien de la paix au Soudan avec 2 600 hommes (Minus) et en RCD (3 500 hommes). Par cette implication, l’Inde se pose en puissance responsable, garante du droit international. L’Inde participe également à la formation de cadres des armées africaines, près d’un millier depuis 1990, forte de sa longue expérience de lutte contre le terrorisme et la guérilla, acquise notamment au Cachemire. L’Inde a toujours prôné une réelle fermeté à l’égard du terrorisme, un discours apprécié en Afrique où la menace de l’islam radical est réelle (attentats en août 1998, au Kenya et en Tanzanie contre les ambassades américaines, puis contre un restaurant Planet Hollywood au Cap en Afrique du Sud, contre un hôtel à Mombassa en novembre 2002 ; présence de groupes armés dans le Sahara à la frontière entre l’Algérie, le Mali et la Mauritanie…).
La posture de l’Inde, soutien du Tiers Monde sans être critique envers les États-Unis, est perçue favorablement dans la région. Car le Nigeria, le Sénégal ou encore le Mali sont à des degrés divers liés aux États-Unis
[24].
Conclusion… Quelle place pour l’Inde en Afrique ?
Cette offensive politique et commerciale de l’Inde en Afrique ne fait que commencer. La présence de la Chine sur le continent noir a déjà fragilisé les positions commerciales des entreprises françaises, surtout dans le domaine de la construction d’infrastructures (routes, édifices publics). Dumez, Bouygues, Eiffage doivent désormais fréquemment laisser place à leurs homologues chinoises. Une nouvelle menace se produit avec l’émergence de l’Inde qui marginalise davantage la France dans ses derniers bastions comme le Sénégal et la Côte d’Ivoire.
Un rapport de l’OCDE
[25] publié en mai 2006 insiste sur les aspects négatifs des investissements chinois et indiens en Afrique, qui aggravent la dépendance de leurs clients à l’égard des activités agricoles et d’extraction minière. Les exportations de l’Angola comme du Gabon, de la Guinée équatoriale, du Nigeria et du Soudan sont constituées à la hauteur de plus de 75 % par le pétrole. Et, d’une manière générale, 40 % des exportations de l’Afrique sub-saharienne sont des hydrocarbures. En outre, au-delà des discours sur l’amitié, la réalité est plus prosaïque. Les projets industriels indo-africains comme l’assemblage de véhicules (Tata au Maroc) visent le marché intérieur, mais ne permettent pas de bâtir une industrie compétitive sur le marché mondial. De manière plus générale, les investissements pétroliers contribuent à exacerber les contentieux frontaliers, notamment dans le golfe de Guinée où les frontières maritimes ne sont pas clairement établies, et à financer les conflits locaux. Enfin, l’Inde n’hésite pas à sacrifier cette amitié avec l’Afrique quand ses propres intérêts sont en jeu. New Delhi a été l’un des partisans les plus actifs de l’abolition des Arrangements multifibres (AMF). Mais la disparition de ces mesures de quotas depuis le 1
er janvier 2005, pénalise les pays africains comme le Maroc qui a un coût de main-d’œuvre plus élevé que celui de l’Inde.
Si, pour l’Afrique, il n’est pas certain que cette sollicitude de l’Inde et de la Chine lui permette de trouver sa place dans la mondialisation, pour New Delhi, la conquête de l’Afrique est une étape obligée de son ambition mondiale.
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British Petroleum (2006), BP Statistical Review of World Energy.
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Konan, V. (2006) « Si gentils, si souriants », Fraternité matin, Abidjan, 18 avril 2006.
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Lafargue, F. (2006), « Inde : les défis de l’énergie », La Revue de l’Inde, no 5.
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OCDE (2004), Côte d’Ivoire : perspectives économiques en Afrique 2005-2006.
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OCDE (2006), The Rise of China and India. What’s in it for Africa?
[1]
Docteur en géopolitique et en science politique. Professeur de géopolitique à l’École supérieure de gestion, il enseigne aussi à l’École centrale de Paris et vient de publier :
Demain la guerre du feu, États-Unis et Chine à la conquête de l’énergie (Ellipses, 2006).
[2]
Cf. Lafargue, F. (2006), « La Chine, une puissance africaine »,
Perspectives chinoises, n° 90, 2005 et « États-Unis, Inde, Chine : rivalités pétrolières en Afrique »,
Afrique contemporaine, n° 216.
[3]
Dès 1948, l’Inde soutiendra la résolution 227, qui propose de placer le Sud-Ouest africain (l’actuelle Namibie) alors occupé par l’Afrique du Sud sous le régime international des tutelles, un statut lui permettant ensuite d’accéder à l’indépendance.
[4]
La résolution 265 (14 mai 1949) invite les gouvernements de l’Inde, du Pakistan et de l’Union sud-africaine à agir ensemble pour garantir un traitement équitable à la population d’origine indienne.
[5]
L’
Indian Technical and Economic Cooperation (ITEC).
[6]
Après sa défaite contre la Chine en 1962, l’Inde renonce peu à peu à sa neutralité politique, se rapprochant de l’Union soviétique, qui deviendra l’un de ses principaux soutiens. Cette orientation mécontente les partisans d’une stricte neutralité des non-alignés.
[7]
À la fin de l’année 1978, Idi Amin Dada, alors président de l’Ouganda, décide d’envahir la Tanzanie qu’il accuse de servir de base arrière pour des groupes d’opposants à son régime.
[8]
Cf. Zins, M « Le non-alignement au service des intérêts nationaux »,
Politique Africaine, n° 10, 1983, p. 43-46.
[9]
En Tanzanie à partir de 1967, Julius Nyerere va imposer une politique socialiste inspirée de la Chine, collectivisant les terres et créant des communautés villageoises. Pékin devient alors l’un de ses principaux soutiens économiques, et participera à la construction de la ligne de chemin de fer Tazara
(Tanzania-Zambia Railways).
[10]
Le commerce entre l’Inde et l’Afrique est passé de 4,3 milliards de dollars en 2000 à 8,7 milliards quatre ans plus tard. Depuis l’an 2000, les échanges entre l’Inde et la Côte d’Ivoire ont augmenté de 65 %, et de 250 % avec l’Afrique du Sud.
Source : Ministère du Commerce indien :
http:// commerce. nic. in. En 2005, le commerce sino-africain s’est établi selon les douanes chinoises à 39,7 milliards de dollars.
[11]
Comores, Djibouti, Éthiopie, Kenya Madagascar, Maurice, Seychelles, Somalie, Tanzanie.
[12]
Selon le rapport de la CNUCED (2004)
India’s outward FDI: a giant awakening? , de 1996 à 2003, le montant des investissements indiens en Afrique s’établit à 1,85 milliard de dollars. Pour sa part, le rapport de l’OCDE (2006),
The Rise of China and India. What’s in it for Africa, mentionne un chiffre de 14,3 milliards de dollars d’investissements indiens à l’étranger de 1995 à 2004 dont 2,3 milliards en Afrique. L’origine des investissements indiens n’est pas aisée à établir, car ils sont parfois effectués par la diaspora indienne et donc transitent par un pays tiers.
[13]
Ministère des Affaires étrangères de l’Inde,
http:// meaindia. nic. in.
[14]
La communauté indienne à l’île Maurice est estimée à 720 000 personnes, à 100 000 au Kenya, à 90 000 en Tanzanie, à 28 000 à Madagascar, à 9 000 au Botswana, à 8 000 en Ouganda et à 4 000 en Zambie (chiffres selon le
Report of the High Level Committee on the Indian Diaspora, 2000). En Afrique du Sud, cette population est plus nombreuse, autour d’un million de personnes. Le terme de communauté indienne désigne les personnes d’origine indienne (qui ne sont plus détentrices d’un passeport de l’État indien) et les Indiens résidant à l’étranger. À propos du rôle de ces Indiens en Afrique du Sud,
cf. Lafargue, F. (2005),
Géopolitique de l’Afrique du Sud, Bruxelles, Complexe, p. 33-34.
[15]
L’Afrique assure le tiers des exportations mondiales d’anacarde, principalement à destination de l’Inde.
[16]
Olam Ivoire, filiale d’Olam international appartient au groupe Kewalram Chanrai. La famille Chanrai a commencé ses activités de négoce entre le Nigeria et l’Inde dès 1860.
[17]
Le sud-africain Kumba, une filiale de l’anglo-américain qui avait entrepris les premières recherches géologiques, a vu son contrat résilié.
[18]
« Si gentils, si souriants »,
Fraternité matin, 18 avril 2006.
[19]
Depuis l’an 2000, la population de l’Inde a augmenté de 60 millions de personnes.
[20]
Source : BP Statistical Review of World Energy, 2006.
[21]
Les résolutions votées contre la Libye 748 (1992) et 883 (1993) après l’attentat de Lockerbie, décrètent un embargo sur les armes à destination de ce pays, la suspension du trafic aérien et le gel des avoirs libyens à l’étranger. Ces sanctions ne seront levées qu’en septembre 2003.
[22]
Lors de la fondation du consortium, la CNPC détient 40 % des parts contre 30 % pour Petronas, 25 % pour Talisman et 5 % pour Sudapet.
[23]
La zone de développement commun,
Joint Development Zone, a été définie en 2001 par le Nigeria et Sao-Tomé afin d’exploiter les ressources de leur sous-sol.
[24]
Le Nigeria exporte près de la moitié de son pétrole à destination des États-Unis. Avec le Mali, les États-Unis ont établi, depuis une dizaine d’années, un véritable partenariat militaire. Le Mali participe à l’
African Contingency Operations Training and Assistance (ACOTA). L’objectif de ce projet est de former les armées de dix États d’Afrique pour leur permettre d’intervenir dans des crises régionales. Le Mali avec le Niger, la Mauritanie et le Tchad participent également au programme américain défini en juin 2005, l’Initiative trans-saharienne de lutte contre le terrorisme.
[25]
Rapport de l’OCDE (2006),
op. cit., p. 115.