Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2804151182
210 pages

p. 19 à 28
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Dossier « Agricultures familiales au Maghreb »

no 219 2006/3

2006 Afrique contemporaine Dossier « Agricultures familiales au Maghreb »

Introduction thématique

Maghreb : des paysanneries en sursis ?

Georges Courade  [1] Jean-Claude Devèze  [2]
Les agricultures de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie présentent de fortes similitudes du fait des conditions écologiques de la production, de la marque laissée par la colonisation et du faible poids politique des paysanneries et des zones rurales. Si la place du secteur agricole diminue et si la sécurité alimentaire dépend en partie des importations, il n’en reste pas moins que l’agriculture sédentaire et le pastoralisme restent des activités essentielles pour de vastes territoires et pour des paysanneries en difficulté. L’enjeu actuel n’est-il pas de réussir la transition d’une agriculture encore largement extensive et peu productive vers une agriculture mieux insérée dans la diversité des territoires, produisant d’abord pour le marché national à un coût politique, économique, social et écologique acceptable ? Agriculture in Algeria, Morocco, and Tunisia has strong similarities in terms of the ecological conditions of their production systems, the common legacy of colonization, and the weak political influence of farming communities and rural zones. If the position of agriculture weakens and food safety becomes partly dependent on imports, sedentary agriculture and pastoralism will nevertheless remain essential activities for many regions and resource-poor farming communities. Therefore, the current challenge is to make a successful transition from an agricultural sector that remains extensive yet not very productive to one that is better integrated across a wide range of territory, producing mainly for the national market at an acceptable political, economic, social, and ecological cost.
 
Introduction
 
 
Ce numéro d’Afrique contemporaine poursuit la réflexion sur l’agriculture familiale entamée dans le nËš 217 d’Afrique contemporaine avec l’Afrique sub-saharienne, encore largement rurale et paysanne. Dans les trois pays du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie), la question du développement, voire du maintien, d’une agriculture familiale, se pose dans un contexte plus risqué et plus défavorable en raison des conditions politiques à réunir pour ce faire. Biais urbain ancien, dépendance alimentaire croissante, régimes fonciers multiples, risques climatiques et périls économiques, politiques inadaptées ont obligé exploitants, agriculteurs familiaux, agro-pasteurs et éleveurs à de fortes adaptations et, souvent aussi, à quitter leurs villages. En même temps que la question de l’avenir des paysanneries se pose celle de l’avenir des populations rurales, qui représentent encore 40 % des 75 millions d’habitants d’Afrique du Nord.
 
Une agriculture dont la place diminue
 
 
Les activités agricoles n’occupent plus que 25 % de la population active en Algérie et 16 % en Tunisie contre 37 % au Maroc, le plus agraire des trois pays, et elles n’y représentent qu’entre 10 et 20 % du produit intérieur brut. En outre, 7,5 millions de ruraux sont considérés comme pauvres (FIDA, 2003, p. 18). La manne touristique, de plus en plus conséquente, induit des comportements rentiers et consolide la survalorisation du littoral, en particulier en Tunisie se concentrent 70 % de la population (Bart et al., 2003, p. 225).
Comme en Afrique sub-saharienne, les dépenses gouvernementales en faveur du secteur agricole sont relativement faibles en pourcentage des dépenses totales, signe qu’il occupe une place marginale dans les préoccupations des gouvernants et des élites du Maghreb. S’ajoute en Algérie le phénomène de la rente pétolière qui contribue, dans un contexte de prix élevés, à dispenser les autorités de se préoccuper de l’avenir de ce secteur. Les migrations vers l’Europe (France, mais aussi Espagne ou Italie) ont longtemps constitué une soupape de sûreté pour les ruraux pauvres, mais les barrières progressivement mises en place les limitent désormais. Sans cette « manne » de la migration cependant, bien des milieux ruraux péricliteraient plus vite encore.
 
Les risques climatiques, la dégradation des sols et la place de l’irrigué
 
 
Soumis au climat méditérranéen, le Maghreb présente des disparités climatique fortes en raison du relief parallèle à la côte coupant le reste des territoires de l’influence maritime. L’écologie des plaines littorales recevant les brises de mer (rares en Algérie) et des hauteurs montagneuses humides est fortement en contraste avec celle des vastes steppes méridionales arides et des plaines intérieures peu arrosées et soumises à de forts écarts de température. En Algérie, le long de la Méditerranée où, sur 350 kilomètres de long et 100 kilomètres de profondeur, se localise l’essentiel de l’agriculture, la surface agricole utile pour la culture ne représente que 3,3 % du territoire et les parcours pastoraux quatre fois plus, le reste n’étant que steppe semi-aride ou désert.
À cela s’ajoute l’irrégularité de la pluviométrie interannuelle. Les pluies sont souvent violentes, érodent les sols et s’arrêtent brusquement, bloquant ainsi le cycle végétatif des plantes. Les vents chauds venus du Sahara limitent la zone de climat tempéré et favorisent l’érosion éolienne. À moins de 350/400 millimètres de pluies, les cultures des céréales devenant impossibles, on est en présence de steppes à alfa et à armoise, parcours des élevages semi-nomades et transhumants.
Dans leur ouvrage paru en 2001 intitulé Farming sytems and poverty, la FAO (Food and Agricultural Organisation) et la Banque mondiale proposaient une typologie distinguant pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient les sytèmes irrigués, l’agriculture pluviale, l’agriculture de montagne, l’agriculture en zone semi-aride et en zone aride et l’agriculture urbaine et péri-urbaine.

Tableau 1
Occupation du sol (année 1999)
IMGIMGPays	Pâturages permanents	Terres ara...IMGIMF
Pays Pâturages permanents Terres arables Cultures permanentes Total terres agricoles (en millions d’hectares) Algérie 80 % 19 % 1 % 43 Maroc 69 % 28 % 3 % 30,5 Tunisie 43 % 32 % 25 % 9 Total 72 % 23 % 5 % 82,5 Source : adapté de FIDA, 2003, p. 8.

Dans les trois pays d’Afrique du Nord, la ressource en eau, rare et aléatoire, est un facteur limitant ; les données disponibles indiquent une baisse tendancielle du volume des précipitations dans ces pays. Les surfaces irriguées représentent moins de 10 % des terres cultivées en Algérie et en Tunisie. Le Maroc, qui a le plus grand nombre de bassins versants intéressants aptes à alimenter des périmètres, dispose de 15 % de terres irriguées, mais le secteur souffre de la concurrence croissante avec les besoins en eau des populations et commence à être affecté par les pollutions urbaines (cf. N. Fornage dans ce numéro). En outre, 78 % des agriculteurs propriétaires n’ont pas accès aux terres irriguées (FIDA, 2003, p. 25).
L’agriculture irriguée marocaine, avec une superficie de 1,3 million d’hectares, contribue en année moyenne à la formation de 45 % du produit intérieur brut agricole, pourcentage qui peut atteindre 75 % en année sèche. Elle génère les trois quarts des exportations agricoles et un tiers des emplois en milieu rural. La mise en place d’aménagements modernes équipés de barrage réservoir, démarrée dans les années 1920, a été initialement lente puis s’est accélérée après l’indépendance. Aujourd’hui, les superficies aménagées par les soins de l’État représentent plus d’un million d’hectares, contre 137 000 en 1967, pour les deux tiers sous forme de grands aménagements et, pour le reste, en petits et moyens périmètres, ce à quoi il convient d’ajouter 400 000 hectares d’aménagements privés. Plus d’une centaine de barrages permettent de stocker 14,5 milliards de mètres-cubes, sur un potentiel économiquement aménageable de 20 milliards (Belghiti, 2005). Les cultures sous irrigation (canne à sucre, agrumes, produits maraîchers, olives, fourrages, etc.) donnent du travail à plus de 1 600 000 personnes, dont 250 000 permanents.
 
La sécurité alimentaire au prix d’une dépendance accrue
 
 
Le nombre de personnes sous-alimentées ne dépasse dans aucun des trois pays 6 % de la population totale, contre plus du tiers en Afrique sub-saharienne. Si la consommation de céréales (187 kilos par personne et par an), d’huiles et de sucre est élevée, celle de produits laitiers et de poissons s’avère relativement faible. Ces résultats ont été atteints au prix d’une dépendance accrue vis-à-vis du marché international, avec des importations en hausse et des changements d’habitudes alimentaires : le pain concurrence le blé dur ; les huiles de colza et de tournesol, l’huile d’olive ; les viandes blanches, les rouges. Des stocks régulateurs pour les produits stratégiques (céréales, huile, sucre) ont permis pendant longtemps de satisfaire la consommation à des prix relativement contrôlés. L’arrêt des subventions sur les produits de grande consommation, dans le cadre des programmes d’ajustement structurel (1984 pour le Maroc, 1986 pour la Tunisie et 1994 pour l’Algérie), ont conduit à des « révoltes de la faim » dans les villes. De plus, la libéralisation des échanges et la « vérité des prix » ont profondément modifié la donne.
L’Algérie, exportatrice de céréales dans les temps anciens, juste autosuffisante au début des années 1950, ne couvre plus par sa production nationale que la moitié de ses besoins en céréales ; elle est devenue un des plus gros importateurs mondiaux. Si elle satisfait ses besoins en fruits et légumes, en pomme de terre, en tomate industrielle et en viandes (à 95 %), elle importe la totalité du sucre, des huiles de table, du lait et des produits laitiers que consomme sa population. En Tunisie, le taux moyen d’auto-approvisionnement en produits agricoles est de 81 %. Au Maroc, il est de 80 % pour les céréales, 35 % pour les huiles comestibles et de 85 % pour les produits laitiers, mais la production de fruits, de légumes frais ou en conserves et les produits de la mer satisfont les besoins du marché intérieur et dégagent des excédents pour l’exportation.
L’importance des importations de céréales (cf. tableau 2 [3]), en particulier de blé, et la poursuite de leur croissance au début du nouveau millénaire.

Tableau 2
Population et importations céréalières au Maghreb
IMGIMGPays	Population en 2000 (en millions...IMGIMF
Pays Population en 2000 (en millions d’habitants) Urbains Importations de céréales Moyenne (en MT) 95-99 Importations de blé Moyenne (en MT) 95-99 Importations de céréales Moyenne (en MT) 2000-02 Algérie 31 58 % 5,6 3,3 7,6 Maroc 30 56 % 3,6 2,4 5,2 Tunisie 10 65 % 2,0 1,2 2,9 Total 71 58 % 11,2 6,9 15,7 Source : adapté de FAO, FIDA, 2003 et de Bart et al. , 2003, p. 227.

 
Une histoire agraire marquée par la colonisation et maintenant la libéralisation
 
 
Colonisation française, interventionnisme étatique au lendemain de l’indépendance favorisant les producteurs agro-industriels ou transformant les travailleurs de la terre en salariés de l’État, retournement libéral récent, autant de tournants historiques qui ont mal pris en compte le devenir des agriculteurs et pasteurs familiaux du Maghreb.
La colonisation française de peuplement va marquer les strutures foncières avant les indépendances, avec 2,8 millions d’hectares cultivables aux mains des colons et des sociétés étrangères en Algérie, 1 million d’hectares au Maroc et 600 000 hectares en Tunisie (Dufumier, 2004). La France va aussi déterminer les choix faits dans la modernisation agricole, par une intervention de l’État pour créer les infrastructures, notamment hydrauliques (barrages-réservoirs), et un soutien à différentes spéculations complémentaires de l’agriculture française : l’élevage et les cultures associées (blé dur, orge, vesce-avoine) entre 1850 et 1870, la vigne après la crise du phylloxera au début du XXe siècle, légumineuses et huile d’olive après la Première Guerre mondiale et, enfin, agrumes et horticulture. Tenu alors pour un agriculteur médiocre, le paysan maghrébin, héritier de la polyculture arabo-andalouse, sera exproprié de ses bonnes terres pour céder la place à une agriculture capitaliste marginalisant « l’agriculture indigène » extensive. Cette dualité entre agriculture paysanne modernisée et agriculture traditionnelle perdure jusqu’aujourd’hui (cf. J.-F. Richard pour la Tunisie dans ce numéro).
L’Algérie est sans doute le pays qui est allé le plus loin dans cette non-émergence d’une paysannerie moderne, pour reprendre la formule d’O. Bessaoud (1999). Les salariés des domaines coloniaux constituaient un semi-prolériat d’ouvriers agricoles qu’on retrouva dans les domaines dits « autogérés » mis en place par l’État après l’indépendance (1962). Les résultats de cette prise en main étatique des fermes des colons, puis la redistribution à partir de 1971, dans le « cadre du secteur socialiste », de 1,2 million d’hectares de terres tribales, religieuses ou laissées vacantes, furent assez catastrophiques sur le plan de la production. Malgré d’importants investissements dans l’agriculture (entre 11 % et 27 % du budget de l’État), qui sont allés de pair avec cette réforme agraire, l’offre n’a pas suivi l’explosion de la demande urbaine : l’étatisation de la commercialisation a créé pénuries et hausses des prix, ce qui a conduit à autoriser de nouveau le commerce privé. À patir de 1983, une nouvelle législation amorce le retour à la propriété privée des terres et la distribution d’une part du domaine public de l’État à des collectifs d’exploitants (plutôt qu’à des agriculteurs individuels du fait de la méfiance à l’égard de la paysannerie), souvent dans le cadre de transactions informelles peu sécurisées. Aujourd’hui, neuf exploitants sur dix ont moins de 5 hectares en moyenne et les rendements sont les plus faibles de la région pour la plupart des cultures.
Au Maroc, les changements ont été moins brutaux. Comme dans tous les pays musulmans, le régime juridique des terres y est complexe [4]. Il distingue les propriétés privées (terres melk), des emprises collectives des tribus ou douars et des terres de habous, biens des institutions religieuses pouvant être loués. C’est par attribution de biens collectifs que l’administration du protectorat a constitué les 6 000 domaines que les colons exploitaient en 1956. Aujourd’hui, c’est l’État, avec environ un million d’hectares, qui est le plus grand propriétaire foncier du royaume. Une partie dominante des terres agricoles est constituée de terres melk. Ce statut permet une grande souplesse de gestion, de concession ou de cession. En fait, les terres melk restent, du fait de l’indivision, la propriété d’une multitude d’héritiers plus au moins absentéistes, ce qui ne favorise pas une exploitation efficiente ou même seulement rationnelle. De plus, le prix de la terre semble être l’un des plus élevés du bassin méditerranéen.
Au Maroc, la question du nombre d’exploitations viables [5] se pose aujourd’hui. Les grandes exploitations (plus de 50 hectares en terres de cultures sèches appelées bour ou plus de 20 hectares en irrigué), qui disposent de 22 % des terres cultivables, sont économiquement viables. Les exploitations intermédiaires (de 3 à 50 hectares en bour ou de 1 à 20 hectares en irrigué), représentent 55 % de la superficie agricole utile et 70 % des terres cultivables sont souvent à la limite de la survie. Les 41 % d’exploitations fonctionnant en autosubsistance disposent de 5 % de la superficie cultivable.
En Tunisie, un dur et long affrontement a opposé pouvoirs publics, cherchant à promouvoir comme en Algérie des formes collectives de production sous tutelle de l’État, et propriétaires privés, qui ont reconquis des marges de manœuvre, mais sans que les petits paysans y trouvent leur place. Jean-François Richard, dans son article ci-après sur le devenir de l’agriculture tunisienne, montre l’hétérogénéité du secteur agricole, avec, comme au Maroc et en Algérie, des structures d’exploitation fortement contrastées et des différences régionales marquées.
On manque d’éléments pertinents de comparaison sur la productivité des agricultures d’Afrique du Nord par rapport à l’Europe et à l’Afrique du Sahara vu les manques de statistiques fiables et l’hétérogénéité des situations. On peut juste indiquer qu’en pluvial les cultures céréalières du Maghreb sont en gros deux fois moins productives par hectare que celles d’Europe et deux fois plus que celles d’Afrique sub-saharienne ; par contre, la productivité en fruits et légumes s’est fortement améliorée ces dernières années dans les exploitations modernes du Maghreb.
 
Un pastoralisme [6] encore important qui cherche sa voie
 
 
Le pastoralisme a été moins bouleversé par la colonisation que l’agriculture sédentaire. À la fin du XIXe siècle, moins de la moitié de la population était sédentaire. Steppes, montagnes et une partie des plaines côtières étaient utilisées de manière extensive par des communautés d’éleveurs nomades, se déplaçant sur de vastes territoires pastoraux exploités en commun. Ce système de grande transhumance perdure en partie et de façon inégale : il résiste au Maroc, régresse en Algérie, tend à disparaître en Tunisie. La petite transhumance (les troupeaux revenant chaque soir au village) est en revanche encore très présente.
Les espaces collectifs occupent toujours des superficies considérables. Leur gestion s’appuie sur des pratiques juridiques où s’entremêlent droits traditionnel, musulman et étatique moderne. Le droit traditionnel oral, qui remonte aux époques pré-islamiques, s’applique aux terres dites « de tribus », organisées en territoires à usage collectif. La colonisation française a introduit l’immatriculation du foncier, le partage de certains collectifs, la délimitation des grands territoires tribaux.
La compétition sur les parcours naît des stratégies divergentes des éleveurs et agro-pasteurs d’un même groupe exprimant le plus souvent des conflits entre « grands » et « petits ». La privatisation des terres collectives (10 millions d’hectares au Maroc, 3 millions en Tunisie) peut avoir des effets dévastateurs comme en Algérie avec les nouvelles lois d’accession à la propriété. Dans le cas d’une zone agropastorale au Maroc (C. Dutilly-Diane dans ce numéro), on rencontre des enjeux du même type qu’au Tchad, du fait de la croissance du troupeau et de la concurrence accrue entre les utilisateurs pour accéder aux parcours. Les inégalités entre éleveurs ne reçoivent pas de traitements satisfaisants. Est-ce parce que le problème est moins vital dans ce pays qu’au Tchad ? Peut-on chercher des solutions dans le cadre d’une gestion décentralisée des parcours ? Quelles stratégies peuvent développer les éleveurs confrontés aux contraintes locales (Elloumi et al. dans ce numéro) ? Autant de questions qui attendent leurs réponses.
La lutte contre les aléas climatiques s’oriente vers le recours systématique à la complémentation par des aliments concentrés produits sur place ou, plus souvent, achetés sur le marché, d’où l’importance de la variation de leur prix et des solutions alternatives. L’article de Véronique Alary dans ce numéro montre qu’une innovation agro-pastorale a d’autant plus de chances d’être adoptée dans un milieu difficile et incertain qu’elle réduit la dépendance par rapport au marché ; l’absence d’organisation des filières et des divergences sociales trop fortes obèrent cependant sérieusement les processus d’adoption. L’innovation technique, pour avoir des chances de réussir, doit donc aller de pair avec l’innovation institutionnelle. Enfin, la prééminence politique d’une classe de grands éleveurs bloque souvent la régulation équitable des conflits par l’État.
 
Pour une transition de l’agriculture et un développement des zones rurales
 
 
Dans les trois pays du Maghreb, et à la différence de l’agriculture d’Afrique sub-saharienne, il apparaît que dans de nombreuses zones rurales plus ou moins marginalisées, ce n’est pas l’avenir du secteur agricole qui constitue la priorité politique, mais celle des populations rurales touchées par des migrations qu’on aimerait ralentir. L’État investit donc dans l’équipement de ces zones (routes et pistes, adduction d’eau, électrification, infrastructures socio-éducatives), depuis plus longtemps et avec plus de moyens en Algérie et en Tunisie qu’au Maroc. Par ailleurs, il se dégage une impression de moindre vitalité dans l’organisation du monde agricole qu’en Afrique sub-saharienne, du fait sans doute de son hétérogénéité, de l’importance des pouvoirs traditionnels et du rôle encore dominant de l’État pour les décisions concernant l’agriculture et sa structuration. Il faut noter enfin que peu d’appuis officiels sont apportés sur des questions institutionnelles et structurelles, comme la formation et la recherche agricole, le crédit, les structures foncières.
C’est dans ces conditions que l’agriculture du Maghreb doit se préparer à affronter de plus en plus la concurrence internationale. Jean-François Richard plaide pour que la Tunisie améliore la qualité de ses produits pour répondre aux exigences des grandes surfaces commerciales, qui se multiplient dans le pays, comme à celles du marché international. Edgar Pisani dénonçait pour sa part une situation de crise en 1993, proclamant qu’« il faut produire plus, en employant davantage de monde et en abîmant moins l’environnement » (cité par RAFAC, 2000). Le drame sans doute, c’est que l’image des paysans, comme celles des villages ou douars d’origine, n’est pas suffisamment valorisée aux yeux de l’ensemble de la population et des élites urbaines pour mériter que, au-delà des programmes sociaux, on s’y intéresse réellement ; on peut se demander si les paysanneries les plus anciennes (agriculteurs des oasis et des montagnes, éleveurs des zones semi-arides, petits maraîchers des zones irriguées) ne sont pas en sursis.
L’enjeu actuel n’est-il pas de réussir la transition d’une agriculture encore largement extensive, peu productive et en partie protégée, vers une agriculture mieux insérée dans la diversité des territoires, produisant d’abord pour le marché national à un coût politique, économique, social et écologique acceptable ? Pour cela, il est nécessaire non seulement de moderniser l’agriculture, mais aussi de veiller à ce que le processus s’insère dans un modèle de développement rural cohérent et accepté (RAFAC, 2000) et dans un contexte international favorable, d’où l’importance de l’évolution des accords commerciaux et en particulier du partenariat de l’Europe avec les pays méditerranéens (Rojat, 2002). Pour le moment, les autorités politiques des trois pays restent prudentes face aux pressions en faveur de la libéralisation de secteur agricole vu leurs difficultés pour sécuriser des paysanneries en difficulté ; de son côté l’Union européenne n’est pas pressée d’augmenter ses importations de fruits et légumes et d’huile d’olive.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Bart, F. (éd.) (2003), L’Afrique, continent pluriel. Paris, CNED-SEDES, 255 p.
·  Belghiti, M. (2005), « Gestion de l’eau d’irrigation au Maroc », Séminaire de promotion du semide et d’utilisation des systèmes d’information géographiques pour la gestion et la protection des ressources en eau, Rabat, 28 p.
·  Bessaoud, O. (1997), « Le paradigme de l’agriculture coloniale et la modernisation du Maghreb », in: A.M. Jouve (éd.), La modernisation des agricultures méditerranéennes (à la mémoire de Pierre Coulomb), Montpellier, 307 p., CIHEAM-IAMM, 1997 ; Options Méditerranéennes , Série A : Séminaires méditerranéens, no 29, ISBN 2-85352-169-9, Colloque sur la Modernisation des agricultures méditerranéennes, 28-29 septembre 1995, Montpellier.
·  Bessaoud, O. (1999), « L’Algérie agricole : de la construction du territoire à l’impossible émergence de la paysannerie », Insaniyat, 1999, vol. III-7, Oran.
·  Bessaoud, O. (2005), « Des révolutions agraires aux réformes libérales (1963-2002) », in: P. Blanc (éd.), Du Maghreb au Proche-Orient : les défis de l’agriculture, Paris, L’Harmattan, p. 73-99.
·  Bourbouze, A. (2000), « Pastoralisme au Maghreb : la révolution silencieuse », Fourrages, Revue française pour la production fourragère, no 161, p. 3-21.
·  CIHEAM-IAM (2006), Annuaire des économies agricoles et alimentaires des pays méditérannéens et arabes (MED AGRI). Montpellier.
·  Dufumier, M. (2004), Agricultures et paysanneries des Tiers Mondes. Paris, Karthala, p. 70-106.
·  Elloumi, M. (éd.) (1996), Politiques agricoles et stratégies paysannes au Maghreb et en Méditerranée occidentale. Tunis, Alif-Éditions de la Méditerranée, coll. « Recherches sur le Maghreb contemporain », 519 p.
·  FIDA (2003), Assessment of rural poverty: Near Esat and North Africa. Rome, Fida, 78 p.
·  RAFAC (2000), Agricultures familiales et développement rural en Méditérranée, Paris, Karthala-Ciheam.
·  Rojat, D. (2002), « Les agricultures du Maghreb et l’AFD dans le contexte des accords d’association euro-méditérannéns », in: Méditérannée, économie en marche, Paris, Agence Française de Développement.
 
NOTES
 
[1]IRD, Université Paris 1, IEDES.
[2]Inter-réseaux Développement Rural.
[3]L’annuaire des économies agricoles et alimentaires des pays méditerranéens et arabes (MED AGRI, 2006) fournit des chiffres cohérents avec ce tableau, à savoir pour les trois pays 72,1 millions d’habitants en 2006 et 11,8 millions de tonnes importées sur la période 1996-2000.
[4]Jean-Michel Staebler : http:// medintelligence. free. fr/ bd2maroc. htm.
[5]http:// www. telquel-online. com/ 204/ eco_sujet_204. shtml.
[6]Bourbouze, A. (2000), « Pastoralisme au Maghreb : la révolution silencieuse », Fourrages. Revue française pour la production fourragère, 161, p. 3-21.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
IRD, Université Paris 1, IEDES. Suite de la note...
[2]
Inter-réseaux Développement Rural. Suite de la note...
[3]
L’annuaire des économies agricoles et alimentaires des pays...
[suite] Suite de la note...
[4]
Jean-Michel Staebler : http:// medintelligence. free. fr/ b...
[suite] Suite de la note...
[5]
http:// www. telquel-online. com/ 204/ eco_sujet_204. shtml...
[suite] Suite de la note...
[6]
Bourbouze, A. (2000), « Pastoralisme au Maghreb : la révolu...
[suite] Suite de la note...