Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.2804151182
210 pages

p. 203 à 207
doi: 10.3917/afco.219.0203

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Note de lecture

no 219 2006/3

2006 Afrique contemporaine Note de lecture

Nourrir la planète, Michel Griffon  [1]

Jacques Giri
On commencera par trois remarques. La première est de recommander au lecteur qui, en lisant le premier chapitre, aurait été rebuté par les expressions telles que le « zonobiome némoral à forêts caducifoliées », de ne pas s’irriter et de ne pas refermer brutalement le livre. Le reste de l’ouvrage évite presque constamment le jargon et il est lisible par le non-spécialiste. Il est même remarquablement didactique, divisé en cinquante-deux chapitres courts, répondant chacun à une question, dans la plupart des cas très clairement.
La deuxième est de reprocher à l’auteur et surtout à son éditeur de ne pas l’avoir relu soigneusement. Turgot n’a certainement pas signé un édit en 1675, il n’était pas encore né. Le Haïtien consomme certainement plus de sept litres d’eau par an, sinon il serait mort depuis longtemps. Les erreurs de ce genre ne sont pas rares. Le lecteur les rectifiera lui-même, dira-t-on. Certes, mais quand, au fil de la lecture, on trouve une donnée qui surprend, et il y en a, on se demande s’il s’agit d’une erreur matérielle ou d’une matière à réflexion.
La dernière est qu’il renferme une mine de données quantitatives sur les surfaces cultivées, les productions, les consommations de denrées alimentaires dans le monde, etc., données qui étayent les démonstrations. Quand on sait les difficultés qu’il y a à obtenir des données fiables sur l’agriculture et l’élevage, même en ayant recours à des moyens sophistiqués, et qu’on y ajoute la façon dont sont établies les statistiques agricoles dans beaucoup de pays, on peut regretter qu’il n’y ait presque jamais de mises en garde sur le degré de confiance à accorder aux données.
Cela dit, l’ouvrage est passionnant. Dans un livre paru en 1983, Joseph Klatzmann avait posé la question Nourrir dix milliards d’hommes ? et il lui avait donné une réponse positive : c’est possible. Une vingtaine d’années plus tard, la question se pose toujours à ceci près que, la population du globe ayant augmenté un peu moins vite que prévu, il y aura probablement au plus neuf milliards de bouches à nourrir en 2050, mais que, le souci de préserver notre environnement ayant beaucoup augmenté, cela ne rend pas plus facile le problème à résoudre.
Michel Griffon commence par rappeler que les prévisions des Cassandre, comme René Dumont, qui annonçaient la famine pour l’an 2000 ne se sont pas réalisées et cela en grande partie grâce à la révolution verte qui a permis une augmentation spectaculaire des rendements des cultures vivrières dans les pays tropicaux, surtout en Asie, moins en Amérique latine et peu en Afrique.
Il souligne aussi que cette augmentation des rendements se heurte à un plafond, déjà atteint dans certaines zones, alors qu’il reste encore une marge importante dans d’autres. Il souligne aussi très clairement que la révolution verte n’a pas amélioré beaucoup le sort des paysans qui n’ont pas accès à suffisamment de terres et encore moins celui des paysans sans terre. Elle n’a donc pas réduit la pauvreté rurale autant qu’on aurait pu l’attendre. D’où l’importance capitale de la réforme agraire qui aurait dû accompagner la révolution verte et qui n’a pas été menée à bien dans tous les pays. À ce propos, on regrettera un peu que l’ouvrage n’évoque pas le cas des Philippines, qui est un véritable cas d’école, où les États-Unis n’ont pas imposé à la bourgeoisie foncière la réforme agraire qu’ils ont imposée dans d’autres pays d’Asie, où la révolution verte a été un succès et où la pauvreté et même la grande misère ont empiré.
Un chapitre est intitulé : « Les ajustements structurels dans les années 1980 et 1990 : un coup d’arrêt à la révolution verte ». Beaucoup de gouvernements avaient mis en place des soutiens à la révolution verte qui ont été jugés économiquement non viables et qui ont été balayés par la tornade soulevée par les économistes de Washington. Il était évidemment plus facile de supprimer ces soutiens et de faire le vœu pieux que le secteur privé viendrait relayer les États que de remédier à leur non-viabilité. Mais Michel Griffon ne s’attarde pas sur ce point et constate qu’en dépit des ajustements structurels, la production alimentaire mondiale semble (un verbe qui invite à la prudence) continuer à s’améliorer.
Toujours est-il que, d’après la FAO, il y aurait au début du XXIe siècle 852 millions d’êtres humains, soit une personne sur sept, qui ne disposent pas d’aliments en quantité suffisante. On aurait aimé avoir une idée de la crédibilité à accorder à ce chiffre, mais admettons-le. Les pessimistes diront qu’il n’y en a jamais tant eu. Les optimistes diront que la proportion d’hommes et de femmes sous-alimentés n’a jamais été aussi basse.
Qu’en sera-t-il en 2050 ? Michel Griffon s’appuie sur une étude publiée par la FAO [2]. Pour fournir à presque 9 milliards d’hommes une alimentation satisfaisante, compte tenu de l’évolution des pyramides des âges, de l’urbanisation qui modifie les régimes alimentaires et de l’évolution des revenus qui les modifie aussi, il faudrait que l’Afrique fasse plus que quintupler sa production, que l’Asie fasse plus que la doubler et que l’Amérique latine la double presque. À cela il faut ajouter que l’agriculture mondiale devra probablement produire plus de substances énergétiques pour relayer les combustibles fossiles qui deviendront peut-être plus rares avant 2050 et dont l’utilisation risque fort d’être limitée afin de combattre l’effet de serre, tout en notant qu’estimer la part que pourrait prendre l’agriculture dans l’approvisionnement du monde en énergie en 2050 s’apparente aujourd’hui à une mission impossible.
Quoi qu’il en soit, le défi est gigantesque. Quelles pistes sont envisageables pour y répondre ?
Réduire les pertes postrécolte qui sont actuellement importantes ? C’est chose faisable, mais on reste bien loin du compte.
Accroître les surfaces cultivées en agriculture pluviale ? D’après la FAO, on ne cultive actuellement que 39 % des surfaces cultivables dans le monde, mais les terres encore disponibles sont loin d’être bien réparties. En Asie, répondre à l’augmentation de la demande par la seule extension des cultures pluviales supposerait un accroissement des rendements peu vraisemblable. En Amérique latine en revanche, c’est possible et la région pourrait même devenir un exportateur massif de produits alimentaires. En Afrique du Nord et au Moyen-Orient, il n’y a pratiquement plus d’extensions possibles. En Afrique, au sud du Sahara, la situation est différente d’une sous-région à l’autre, mais dans les zones de concentration de la population, l’accroissement des rendements qui serait nécessaire « est si important qu’il peut apparaître aujourd’hui comme hors de portée ».
Accroître les surfaces irriguées ? Les sites favorables comme les ressources en eau sont évidemment limités et les uns et les autres sont aussi inégalement répartis dans le monde. En Asie, il faudrait aménager la totalité des sites qui semblent aménageables et doubler les rendements (passer de 6 à 12 tonnes par hectare) pour atteindre l’autosuffisance, ce qui paraît difficilement réalisable. En Afrique du Nord et au Moyen-Orient, les possibilités d’extension sont très limitées. En revanche, en Afrique au sud du Sahara, l’irrigation est encore peu développée et il serait possible d’aménager une surface de 5 à 7 fois plus importante que celle actuellement irriguée : un scénario dont la réalisation semble bien incertaine. Au mieux, conclut Michel Griffon, elle pourrait atteindre l’autosuffisance. Quant à l’Amérique latine, le développement des cultures irriguées pourrait rendre la région encore plus exportatrice.
Il semble donc inévitable que des déficits régionaux importants apparaissent. Les échanges mondiaux seront-ils en mesure de les combler ? La réponse est oui, au moins en théorie, car en pratique dire ce que sera le commerce mondial en 2050 est une gageure. L’Argentine, le Brésil, l’Amérique du Nord, l’Australie, l’Union européenne, demain les grandes plaines de Russie, d’Ukraine, du Kazakhstan, disposeront sans doute du potentiel nécessaire pour les combler, mais les conditions économiques, politiques et autres seront-elles réunies pour qu’une division internationale satisfaisante de la production agricole se mette en place ? Rien n’est moins sûr.
Après avoir examiné ces pistes possibles plus quelques autres, notamment l’effet que le changement climatique pourrait avoir sur l’agriculture mondiale (effets bien incertains mais qui pourraient accroître les capacités de production dans certaines zones et les diminuer dans d’autres), Michel Griffon conclut : « Il n’y a pas d’autre solution pour faire face aux défis alimentaires mondiaux que d’accroître les rendements dans des proportions importantes. » La FAO propose que l’augmentation de la production agricole vienne pour un tiers de l’accroissement des surfaces et pour deux tiers de l’accroissement des rendements, des performances qui seraient évidemment différenciées par grandes régions en fonction des potentialités de chacune. Est-ce réaliste ?
Est-ce réaliste alors que la révolution verte, là où elle est advenue, semble atteindre ses limites ? et qu’elle n’est pas sans poser de sérieux problèmes d’environnement ? et aussi des problèmes de coûts ? Avec les techniques actuellement utilisées, on peut avoir de sérieux doutes sur la possibilité d’un scénario satisfaisant pour nourrir la population mondiale en 2050, conclut Michel Griffon. Et il ne croit pas en une « super-révolution verte » qui forcerait encore davantage les cultures et les élevages à grand renfort d’intrants artificiels et de génie génétique, ne serait-ce qu’à cause des coûts, insupportables par une grande partie des agriculteurs et des éleveurs du monde, sans parler des risques pour l’environnement qu’il trouve beaucoup trop grands pour être pris. Cette voie a des partisans ardents (et puissants), mais Michel Griffon se garde d’entrer dans la polémique.
L’ouvrage propose alors une réflexion sur ce que j’appellerai les fondements de l’exploitation de la nature pour en tirer ce qui est nécessaire à l’homme et le tirer de façon telle que cette exploitation puisse perdurer. Une réflexion scientifique, mais où l’économique et le social ne sont pas ignorés, une réflexion parfois assez ardue mais finalement accessible au profane et une réflexion passionnante. Il en ressort que ce qu’il faut envisager n’est pas un simple changement de technique, mais un changement de logique dans cette exploitation de la nature, un changement de paradigme, dit Michel Griffon, en donnant à ce mot un sens un peu différent de celui qu’il a en philosophie des sciences. Il faut envisager une révolution doublement verte qui augmente les rendements sans que les flux qui entrent et qui sortent du système ne risquent de se tarir un jour, une révolution telle que le système soit aussi capable de résister à des chocs extérieurs, une sécheresse par exemple.
Sans entrer dans le détail ni dans les variantes proposées selon les écosystèmes, on dira que la révolution verte a été une artificialisation poussée du milieu naturel pour en tirer davantage et que la super-révolution verte est une artificialisation encore plus grande alors que la révolution doublement verte cherche à s’inscrire dans le milieu naturel pour en obtenir davantage.
Michel Griffon montre qu’un scénario de révolution doublement verte combinée avec un recours au commerce international pour nourrir les régions dont on sait qu’elles ne pourront pas être autosuffisantes, l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient, l’Extrême-Orient, devrait permette de nourrir l’humanité de façon satisfaisante, tout en n’étant pas absolument sûr de sa pérennité : les défrichements qu’il suppose permettront-ils de garder la biodiversité nécessaire ? Mais on est là dans un domaine où les incertitudes sont bien grandes et où il me paraît y avoir plus d’actes de foi que d’opinions scientifiquement étayées.
Bien sûr, ce scénario ne deviendra réalité que si un certain nombre de conditions sont remplies. Si un important effort de recherche est fait. Et surtout si la situation qui est celle de beaucoup de petits paysans du Sud est profondément modifiée, si plus d’équité s’ajoute à la recherche, si tous les paysans ont accès à la terre, au crédit, à la connaissance des techniques nouvelles, si leurs exploitations sont protégées de la concurrence tant qu’elles sont fragiles, etc.
On pourra ne pas être d’accord avec certaines propositions de Michel Griffon ou les trouver légèrement teintées d’utopie, mais on ne peut ignorer le panorama du problème alimentaire mondial qu’il peint pour nous, un panorama très complet où les aspects techniques sont bien complétés par les aspects socio-économiques, et on ne peut ignorer la réflexion qui accompagne ce panorama. Ceux qui s’inquiètent de l’avenir de l’Afrique, et en particulier de la façon dont se nourrira une population dont la croissance va rester très rapide au cours des prochaines décennies, liront avec intérêt son ouvrage, qui place le continent dans une perspective mondiale à long terme.
 
NOTES
 
[1]Paris, Odile Jacob, 2006.
[2]Philippe Collomb, Une voie étroite pour la sécurité alimentaire d’ici à 2050, Paris, Économica, FAO, 1999.
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