2006
Afrique contemporaine
Éditorial
Afrique contemporaine poursuit et achève ici son cycle d’articles sur les agricultures familiales du continent africain. Après un numéro précédent, qui traitait des régions sub-sahariennes, celui-ci se focalise sur les trois pays du Maghreb et y consacre un dossier de six articles.
Les comparaisons que l’on peut faire d’un dossier à l’autre font ressortir similitudes et dissemblances. Similitude dans le domaine de la pauvreté d’abord, puisque ces paysans et ces éleveurs, tant au nord qu’au sud du Sahara, appartiennent dans leur immense majorité aux catégories sociales les plus défavorisées, ce qu’illustrent les puissants mouvements migratoires depuis les campagnes vers les villes et, pour les plus audacieux ou les plus désespérés, vers l’Europe. Similitude également dans le fait que ces producteurs, confrontés à des conditions naturelles rudes et inconstantes, ont privilégié des pratiques certes extensives et donc médiocrement productives, mais robustes, bien rodées et adaptées à cet environnement difficile. Similitude enfin dans le relatif désintérêt du pouvoir politique envers des populations, tenues pour peu porteuses de développement.
Mais les dissemblances sautent tout aussi immédiatement aux yeux. En effet, alors que les agricultures sub-sahariennes, bien qu’au contact quotidien du marché national, voire international, n’y sont encore qu’assez marginalement intégrées, leurs consœurs maghrébines sont entrées bon gré mal gré dans la transition qu’impose la mondialisation aux économies marocaines, algériennes et tunisiennes. Une transition qui, ici comme ailleurs, tend à produire une agriculture duale juxtaposant des activités modernisées à bonne productivité, mais faiblement pourvoyeuses d’emplois, et de petites exploitations largement vouées à une quasi-autosubsistance ou cherchant leur salut, au mieux, dans la pluri-activité de ses membres. Pour cette raison, les gouvernants ne cessent de balancer entre une approche économique, où l’ouverture sur l’extérieur tient une place centrale, et un traitement social dans le double but de maintenir les ruraux dans les campagnes et d’assurer aux populations urbaines un approvisionnement à un prix compatible avec leurs revenus.
Une autre source de dissemblance tient à la place désormais secondaire de l’agriculture et de l’élevage dans les économies maghrébines, à l’aune tant de la population active qui s’adonne à ces activités que de leur contribution à la formation du produit intérieur. En effet, et quelque soient leurs différences, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc ne sont plus ces économies majoritairement agricoles et pastorales qu’elles étaient il y a encore trois ou quatre décennies. Aujourd’hui, les moteurs de la croissance sont ailleurs, dans le développement du tourisme et des activités manufacturières.
Outre ce dossier central, le présent numéro d’Afrique contemporaine explore l’actualité du continent à travers cinq autres articles dont deux consacrés au Nigeria, l’un pour démêler les relations de complicité et de rivalité entre ce pays et l’Afrique du Sud, qui tous deux se positionnent en champions du continent, l’autre pour explorer les paradoxes d’une nation qui est une grande démocratie mais aux pieds d’argile et dont l’immense richesse pétrolière peine à se muer en développement économique et social.
La question des réfugiés du Darfour dans l’est du Tchad aborde sans fard les tensions que produisent, dans une région très pauvre et gravement sous-administrée, l’arrivée massive de populations en partie allochtones ainsi que les hésitations de l’aide humanitaire entre autonomie opérationnelle et nécessité de composer avec les pouvoirs locaux.
Un article consacré aux relations entre l’Inde et l’Afrique tombe à point nommé en ces temps où il n’est question que de la flamboyante pénétration chinoise sur le continent. Moins voyant dans le domaine des investissements et des échanges commerciaux, plus discret sur le plan diplomatique, mais fondé sur une forte antériorité historique, à tout le moins en Afrique orientale, le renforcement de la présence indienne vient confirmer, si besoin était, que l’Afrique est maintenant capable de mieux diversifier ses partenariats avec le monde extérieur et, partant, de sortir de son tête à tête parfois étouffant avec l’Europe.
Enfin, l’article, caustique et décapant, de deux universitaires américains vient remettre en cause le mantra, récité depuis plus de trois décennies, qui enjoignait aux pays développés de consacrer 0,7 % de leur PIB à l’aide au développement. En effet, si le slogan demeure, ses fondements sont rien moins qu’incertains. En outre, il n’est pas inconvenant de se demander quelles subtilités de calcul permettent d’affirmer que les besoins d’aide des pays du sud seraient correctement couverts par un pourcentage donné de la richesse des pays du nord.
Jean-Bernard VÉRON