2006
Afrique contemporaine
Dossier « Agricultures familiales au Maghreb »
Politiques et stratégies des éleveurs dans le gouvernorat de Sidi Bouzid (Tunisie centrale)
[1]
Mohamed Elloumi
[2]
Véronique Alary
[3]
Salah Selmi
[4]
Actuellement la région de Sidi Bouzid connaît une double crise : une dégradation accélérée des ressources naturelles et l’épuisement du modèle de développement basé sur le secteur agricole. Le risque d’ouverture et de confrontation de la production agricole tunisienne à des agricultures plus performantes fait peser des incertitudes qui peuvent avoir de lourdes conséquences sur l’agriculture de ces zones.
Cet article propose de confronter la logique des politiques mises en œuvre dans les zones semi arides avec les stratégies développées par les éleveurs pour se libérer des contraintes naturelles locales et notamment de la variabilité de la production fourragère. Ce double processus montre ses limites avec l’accroissement de la vulnérabilité des éleveurs envers les conditions et contraintes du marché.
The area of Sidi Bouzid is currently undergoing a major crisis: the degradation of its natural resources accelerates and the agriculture-based development model is dissipating. The potential risks of opening up Central Tunisian agriculture to competition with better performing production systems could have serious consequences for farming in these areas.
This article proposes to compare the logic of the policies implemented in these semi-arid zones with strategies developed by livestock breeders to reduce the effects of local natural constraints, particularly the variability of fodder production. This analysis underscores current limitations to the increased vulnerability of livestock breeders to market conditions and other constraints.
Le gouvernorat de Sidi Bouzid se situe dans la région des hautes steppes de la Tunisie centrale. Cette région a connu de profondes mutations de son système agraire qui ont débuté sous la colonisation et se sont accélérées depuis l’indépendance du pays. Il s’agit principalement du passage d’un système à dominante pastorale, à un système agricole où dominent les cultures maraîchères dans les périmètres irrigués et l’oléiculture
[5] en sec associée à une céréaliculture épisodique et à des parcours de plus en plus réduits. Cette évolution a été favorisée par la privatisation des terres collectives qui a permis le développement d’une agriculture familiale intégrée au marché. Dans ce type d’agriculture et notamment en l’absence de possibilité d’irrigation, l’élevage ovin joue un rôle important, mais il a connu lui-même de profonds changements tant dans la conduite que dans sa place dans l’économie du ménage.
Actuellement, la région de Sidi Bouzid connaît une double crise : une dégradation accélérée des ressources naturelles et l’épuisement du modèle de développement basé sur le secteur agricole. Le risque d’ouverture et de confrontation de la production agricole tunisienne à des agricultures plus performantes fait peser des incertitudes qui peuvent avoir de lourdes conséquences sur l’agriculture de ces zones
[6].
Ainsi, on se propose de mettre en rapport l’évolution de la politique agricole avec les transformations qu’a connues l’agriculture des régions des hautes steppes en Tunisie. L’analyse des différents systèmes de production met en relief la diversité des situations produites par l’évolution sur la longue période. Enfin, une analyse approfondie est proposée en ce qui concerne les réponses des éleveurs aux changements de conjoncture suite à la dérégulation de la filière et à la succession d’années de sécheresse.
Évolution du contexte national
Libéralisation et incertitude
L’agriculture des zones arides et semi-arides a connu en Tunisie, comme dans les autres pays du Maghreb mais à des degrés divers, de profondes mutations tout au long de la seconde moitié du XXe siècle. Il s’agit globalement du passage d’une société pastorale basée sur l’élevage, la transhumance et les parcours, à une société agricole dont l’économie est principalement basée sur les grandes cultures en sec, l’arboriculture et l’irrigation associées à un élevage intensif (Attia, 1982, 1998 ; Lahmar, 1994 ; Ben Saad, 2002). Ce processus dit de modernisation a été par moments encouragé par les politiques agricoles et à d’autres moments plus ou moins contrarié par ces mêmes politiques. En effet, elles se sont basées principalement sur la valorisation des ressources hydrauliques et l’aménagement des périmètres irrigués, soit dans le cadre des politiques publiques, soit le plus souvent dans le cadre de stratégies individuelles des chefs de ménage par autofinancement à travers notamment les revenus de l’émigration. Par ailleurs, en dehors des périmètres irrigués, le développement de ces zones s’est le plus souvent heurté à l’absence de modèle technique diversifié et adapté aux conditions fragiles de ces zones (Abaab, 1999).
Ce processus de mutation a atteint son apogée dans les années 1980-1990 avec une généralisation de l’arboriculture et la mobilisation quasi totale
[7] des ressources en eau. Il se heurte toutefois depuis quelques années à une conjoncture difficile due à la surexploitation des ressources naturelles et à l’absence d’alternatives de développement en dehors de l’agriculture. L’agriculture doit aussi faire face à un environnement économique moins propice du fait de la politique de libéralisation et de la dérégulation des marchés.
En effet, à partir du milieu des années 1990, avec l’adhésion au GATT, puis la signature des accords de l’OMC (avril 1994) et celui de la Zone de Libre Échange (ZLE) avec l’Union européenne (janvier 1996), la Tunisie est entrée dans une période de libéralisation et d’ouverture des marchés. Si, jusqu’ici, cette politique ne touche qu’à la marge les échanges agricoles (du fait du maintien d’un taux de protection assez élevé pour le secteur agricole à la fois dans les pays du Sud de la Méditerranée et dans l’Union européenne), elle met en perspective à moyen terme une plus grande ouverture et donc une plus grande concurrence aux produits agricoles tunisiens non seulement sur le marché extérieur, mais aussi sur le marché intérieur. Dans ce contexte, la politique agricole tunisienne met de plus en plus l’accent sur l’amélioration de la compétitivité des produits agricoles tunisiens et l’organisation de filières. Mais le niveau de diversification atteint par l’économie tunisienne avec la montée en puissance de nouveaux secteurs exportateurs, notamment celui des produits manufacturés, semble conduire le planificateur tunisien à ne plus accorder le même poids à l’agriculture dans la stratégie de développement économique et social
[8], d’où un risque d’affaiblissement de la capacité de résistance de certaines agricultures.
Les résultats de ces politiques semblent à première vue positifs. On peut noter une amélioration de la couverture des besoins alimentaires, voire même une certaine autosuffisance pour certains produits tels que le lait et la viande (bien que le niveau de consommation reste faible par rapport aux normes). Toutefois, ces résultats restent fortement dépendants des conditions climatiques. Par ailleurs, l’apparition de tensions sur le marché intérieur avec des flambées des prix de certains produits libres (comme par exemple celui de la viande ovine, notamment à l’approche de l’Aïd El Kébir) obligent les pouvoirs publics à des interventions à travers l’importation et la fixation des prix.
Au niveau de la région des steppes, la période actuelle se caractérise par une double crise : celle de la dégradation des ressources naturelles liée à la raréfaction des ressources et à la baisse de leur qualité (eau, sol, couvert végétal…), et celle de la dérégulation des filières de certains produits de première importance pour l’agriculture de la région. En effet, dans les zones en sec, le surpâturage et des pratiques culturales inadéquates ont conduit à l’apparition de phénomènes d’érosion, souvent assez graves, et à la dégradation des parcours et de certaines zones alfatières. Le blocage des structures foncières dont l’apurement reste inachevé aggrave le handicap de ces zones (Chemak, 2000). Concernant les principales filières (cultures maraîchères, produits de l’élevage ovin, etc.), leur dérégulation et le désengagement de l’État de toute politique de prix, sauf dans des cas exceptionnels (voir plus haut) ont conduit à une aggravation de l’insécurité et donc de l’incertitude sur la commercialisation des produits.
La libéralisation des prix de la viande ovine fait partie des premières mesures prises dans le cadre de la politique libérale mise en place au milieu des années 1980, qui s’est traduite par une baisse tendancielle des prix en termes réels jusqu’à la fin des années 1990 et une légère amélioration depuis cette date (figure 1).
Figure 1
Évolution du prix nominal et du prix réel à la production de la viande ovine sur pieds (Annuaire statistiques agricoles, 2001)
Toutefois par rapport au prix de l’orge, les prix de la viande à la production (figure 2) ont connu une certaine valorisation de même que par rapport aux prix du concentré, ce qui favorise une plus grande déconnexion de la conduite du troupeau par rapport aux ressources fourragères de chaque zone. Cette déconnexion est encore plus accentuée les années de sécheresse durant lesquelles l’orge est subventionnée, voire distribuée gratuitement (même si c’est dans de faibles proportions) aux petits éleveurs.
Figure 2
Évolution comparée des prix de l’orge et de la viande ovine, en dinar constant et en indice (base 100 en 1980)
Enfin, pour la filière de l’huile d’olive, l’ouverture du marché de la collecte et de l’exportation a induit une certaine dynamique sur le marché avec des prix souvent tirés vers le haut. Toutefois ces prix restent marqués par de fortes fluctuations. Dans cette situation, les petits producteurs amenés souvent à vendre leur production sur pieds par manque de moyens de récolte, se trouvent fréquemment confrontés à un marché dominé par l’entente entre les intermédiaires et les transformateurs (SAI et Msallem, 2005). Cette situation est aggravée par le caractère aléatoire des conditions climatiques et donc du coût de l’alimentation du cheptel.
Une gestion conjoncturelle de la sécheresse
Le caractère structurel et récurrent de la sécheresse dans la région méditerranéenne et dans les zones arides en particulier n’a paradoxalement que rarement conduit à considérer la gestion de la sécheresse comme une composante des politiques agricoles et alimentaires des pays de la région. Ainsi en Tunisie, et jusqu’à une date récente, la réponse à la sécheresse revêt le plus souvent un aspect conjoncturel avec plus ou moins de force et de réussite.
Au contraire, les éleveurs ont adopté de longue date un ensemble de mesures et de pratiques qui leur permettent d’atténuer les effets de la sécheresse
[9]. On peut citer le choix des espèces résistantes tant au niveau du système d’élevage que du système cultural, la diversification des sources de revenu en dehors de l’agriculture, les traditions de constitution de stocks et la mobilité, qui permettent d’assurer une souplesse et une complémentarité temporelle et spatiale aux productions agricoles. L’élevage ovin est bien souvent au centre des stratégies sécuritaires. Il est souvent décrit comme étant la banque de l’agriculteur. Mais avec les changements qu’ont connus la conduite du cheptel ainsi que l’environnement de la production ovine (restriction de la mobilité du fait de la réduction des parcours et de la jachère, dégradation de certains parcours, etc.), ces pratiques de lutte contre les effets de la sécheresse sont de moins en moins efficaces et les éleveurs eux-mêmes font de plus en plus appel aux pouvoirs publics pour les assister lors des épisodes de sécheresse.
Pour les pouvoirs publics
[10], ce n’est que depuis la sécheresse de 1987-1988 qu’une stratégie de réaction et d’atténuation des effets de la sécheresse a été progressivement mise en place avec une composante importante qui concerne le cheptel. Cette stratégie reste toutefois à caractère conjoncturel et ne s’intègre pas de manière structurelle dans la politique de développement de l’élevage. Par ailleurs, les objectifs mêmes de cette stratégie (limités à la sauvegarde du troupeau, à la préservation des sources de revenu des éleveurs et enfin à ne pas compromettre les capacités de relance de la croissance de l’activité de l’élevage dans la phase après sécheresse) ne prennent pas en considération les impacts de cette politique sur la gestion des ressources naturelles et sur les différentes catégories d’éleveurs
[11]. Cette stratégie a permis d’éviter les fortes fluctuations de la taille du cheptel (figure 3), mais elle s’est traduite par l’augmentation des importations de l’orge et des aliments de bétail (figure 4).
Figure 3
Évolution du cheptel à partir de la première enquête agricole de base (en milliers de têtes)
Figure 4
Évolution de la production, de l’importation et des prix de l’orge
Cette batterie de mesures conjoncturelles est appuyée par des mesures plus structurelles qui visent à l’amélioration du bilan fourrager. Il s’agit en premier lieu de l’encouragement à l’intégration des soles fourragères dans les systèmes de culture en sec et en irrigué, de la valorisation des sous produits des cultures (subvention du traitement de la paille à l’ammoniac et incorporation des sous-produits dans la fabrication de blocs alimentaires) et de ceux de l’industrie agro-alimentaire (pulpe de tomate, grignon d’olive, etc.). Mais ces différentes options techniques ont du mal à s’implanter dans les zones steppiques.
Sur un autre plan, les pouvoirs publics mènent une politique à long terme d’amélioration des ressources pastorales, largement mise en œuvre par les services de l’OEP (Office de l’élevage et du pâturage) qui interviennent sur les plantations pastorales et l’amélioration des parcours dans les terres privées et les services de la Direction des Forêts intervenant davantage sur les terres collectives et domaniales. Toutefois, comme le pointe l’étude du CNEA citée plus haut, ces actions ne se donnent pas les moyens d’instaurer un cadre permanent de suivi et de réaction aux sécheresses. De fait, les actions se font de manière peu ciblée (à l’exception de la distribution d’orge gratuite qui est limitée aux éleveurs ayant moins de 10 brebis) et ne permettent pas de consolider les petits élevages qui ont le plus besoin de soutien lors des années de sécheresse. C’est au contraire un phénomène de concentration des troupeaux à la fois au niveau des zones les moins touchées par la sécheresse et au niveau des grandes et moyennes exploitations qui est observé (CNEA, 2003). L’autre constat porte sur l’aggravation de la pression sur les parcours et la difficulté d’assurer une gestion rationnelle qui respecte les capacités de résilience de ces parcours.
Cette situation de crise de l’environnement naturel risque de remettre en cause tout le modèle de développement basé sur l’exploitation et la valorisation des ressources naturelles dans le cadre d’un changement en profondeur de l’organisation sociale et économique de la région. L’incapacité de l’économie de la région à faire un saut qualitatif vers la diversification sectorielle et l’urbanisation industrielle a mis le doigt sur les limites de ce modèle (Attia, 1998). La recherche d’alternative au niveau de l’agriculture ne peut à elle seule constituer une réponse à cette crise. Il est en effet à craindre que le développement de la filière ovine, ou celle de la production laitière encouragée, mais avec peu de succès, par les pouvoirs publics dans les périmètres irrigués, ou encore celle des cultures maraîchères à haute valeur ajoutée, ne permettent que de reculer l’horizon de la crise de l’ensemble de l’économie de ces régions.
Évolution des systèmes de production et stratégies des ménages
L’évolution des systèmes de production sur la longue période est le résultat des politiques agricoles et celui de la dynamique interne des systèmes exploitations-ménages. En effet, la privatisation des terres collectives, l’attribution des terres domaniales et les différentes formes d’encouragement des pouvoirs publics ont induit des transformations profondes dans les systèmes de production et les stratégies des ménages. Ces transformations ont pris des visages différents selon les ressources naturelles dont disposent les communautés et les éleveurs. Les différents travaux d’élaboration de typologie
[12] ont permis de mettre en relief différents types de systèmes de production qui sont l’aboutissement de l’évolution sur une longue période et que la libéralisation des marchés et la suppression des subventions aux aliments de bétail ont accéléré.
Les pasteurs
Il s’agit d’éleveurs qui ont gardé une taille de troupeau importante par rapport à la moyenne des éleveurs (plus de 100 brebis) et par rapport à la surface agricole de l’exploitation. C’est à présent un système relique du passé, mais qui trouve encore quelques espaces pour sa reproduction, notamment dans les zones marginales de la région.
Il s’agit alors de troupeaux dont la conduite va dépendre des ressources pastorales de la région – voire en dehors de la région –, notamment à travers la transhumance vers les régions du Centre et du Nord du pays. En l’absence d’irrigation, l’occupation de la SAU est dominée par les cultures céréalières et notamment l’orge pour l’alimentation du cheptel. L’introduction de l’arboriculture en sec est récente et dénote un début de diversification et d’adoption du modèle d’agriculture dominant.
Aujourd’hui, l’avenir de ce type d’élevage est compromis par la poursuite de la restriction des espaces de parcours et la réduction des jachères dans les régions du Centre et du Nord du pays. De ce fait, cet élevage devient de plus en plus dépendant du marché des produits fourragers et du concentré, voire de celui des sous-produits de certaines industries agro-alimentaires (son de blé des minoteries, grignon d’olive des huileries ou encore déchet des conserveries de tomate).
Les agro-pasteurs
Cette catégorie d’agro-éleveurs a connu une transition plus avancée vers un modèle d’équilibre et d’intégration entre les cultures et l’élevage. L’adoption de l’arboriculture en sec est plus ancienne de même que la sédentarisation du troupeau. Cette intégration a été facilitée par l’irrigation dans les zones d’épandage des eaux de crues qui permettent une plus grande intensification des cultures et notamment une plus importante production fourragère (orge en vert et en grain, foin, etc.).
Si l’élevage ovin occupe la place prédominante avec plus de 60 brebis présentes en moyenne, il est généralement associé à un élevage de chèvres et à une vache sur l’exploitation. La vache permet de couvrir les besoins en lait du ménage alors que les chèvres constituent une activité économique en tant que telle avec la vente des chevreaux durant la saison estivale. L’alimentation du troupeau est à base de paille et de grain d’orge, de foin et de cactus en saison sèche lorsque les conditions de marché ne permettent pas de recourir au son. Ce groupe enregistre de bonnes performances zootechniques avec un taux de prolificité de plus de 1,1
[13]. Les surfaces cultivables sont réservées à l’orge pour le troupeau et au blé dur pour la consommation familiale (Alary
et al., 2005). Toutefois le développement de ce type de système est contraint par les problèmes de tenure foncière, par le risque de dégradation des ressources naturelles et notamment les parcours, et enfin par la sécheresse récurrente qui rend difficile l’accumulation sur la base de l’agriculture en sec.
Les petits et moyens éleveurs
Il s’agit d’éleveurs dont l’évolution s’est traduite par une réduction importante du cheptel sans pour autant donner lieu à une diversification des systèmes de culture. Cette catégorie regroupe les véritables perdants du processus d’évolution des zones pastorales, puisqu’ils ont perdu à la fois la possibilité de pâturer les terres collectives et n’ont pas su accroître leur assise foncière suite au partage et aux dynamiques différentielles des différents systèmes
[14]. Ils sont actuellement confrontés, de manière encore plus aiguë que le groupe précédent, aux conditions sociales d’accès à la terre, aux aléas climatiques et enfin aux aléas du marché auquel leur intégration s’est faite dans des conditions difficiles, sans le soutien d’organisation de producteur et sans une régulation des prix par les pouvoirs publics.
Les maraîchers
Il s’agit des exploitants qui ont pu introduire l’irrigation soit à travers les puits de surface soit à travers les périmètres irrigués créés par les pouvoirs publics autour des forages. Les systèmes de production sont alors dominés par les cultures irriguées et notamment par les cultures maraîchères (pastèques, melon, piments et tomates industrielles). Mais les conditions de la commercialisation des produits maraîchers entravent la réussite de ce système du fait du manque d’organisation des filières et notamment de la faiblesse des organisations de producteurs.
La taille du troupeau ovin est souvent réduite, dépassant rarement les 20 brebis. Ce troupeau est parfois associé à une vache laitière de race locale ou croisée pour la consommation familiale. Le troupeau ovin joue souvent le rôle de trésorerie et de source de recyclage du revenu des cultures irriguées. Dans ce cas, il est fréquemment associé à une activité d’engraissement des agneaux de courte durée pour valoriser les sous-produits des cultures maraîchères ou faire fructifier le revenu des cultures maraîchères. Par la suite, c’est à travers la vente des produits de l’élevage que sera financée la compagne agricole suivante.
La principale difficulté de ce type d’exploitation est liée aux problèmes d’organisation des filières (absence de contrat de production et d’assurance d’écoulement de la production de tomate industrielle dans de bonnes conditions (malgré les prix fixés par l’administration) mais aussi aux problèmes d’épuisement des ressources hydrauliques et de dégradation des qualités du sol suite à l’utilisation d’eau relativement chargée en sel.
Les pluriactifs
La pluriactivité est une pratique assez courante pour faire face aux aléas climatiques. Elle concerne l’ensemble des exploitations mais à des degrés divers et avec une contribution au revenu plus ou moins importante. Pour cette catégorie d’exploitation, le revenu extérieur va jouer différents rôles dans le fonctionnement et la reproduction de l’exploitation. Il s’agit soit d’une forme de revenu d’appui à l’activité agricole qui sert à l’investissement dans l’agriculture, soit d’activité de diversification de source de revenu de l’ensemble de la famille par la création d’une activité secondaire en dehors de l’exploitation (prestation de service, activité de commerce), ou enfin de pluriactivité de survie dont le cas où le revenu généré par l’activité extra-agricole est indispensable à la reproduction du ménage.
Dans ce dernier cas, nous avons affaire à des exploitations de taille réduite en superficie agricole, mais aussi en cheptel et dont les revenus de l’agriculture sont insuffisants pour la reproduction du système exploitation-ménage. Cette catégorie d’exploitations est la plus touchée par les effets des politiques d’ajustement à travers notamment la dégradation des conditions d’emploi en dehors du secteur agricole.
Ces systèmes sont l’aboutissement du processus d’évolution et traduisent la diversité des dotations en ressources naturelles, mais aussi sociales et institutionnelles. Cette évolution avait bénéficié jusque-là d’un environnement économique relativement favorable du fait de la croissance de la demande urbaine dans le cadre d’un marché protégé. Toutefois, la dégradation des ressources naturelles (eau, sol et couvert végétal), dont la mobilisation a été à la base de cette transformation, risque de les rendre plus vulnérables à la concurrence d’autres régions productrices aux conditions plus favorables, aggravée par l’accentuation de l’aléa du marché qui découle de l’incertitude sur les prix et sur les circuits de commercialisation du fait de la dérégulation des filières. C’est pour comprendre les réponses des producteurs à cette nouvelle conjoncture que nous allons présenter les modes d’insertion des producteurs dans une filière en pleine mutation.
Les stratégies d’engraissement et de mise au marché des éleveurs
Face à cette accélération des changements et à un épisode de sécheresse longue et sévère, les agriculteurs ont développé de nouvelles stratégies de conduite et de mise au marché des produits ovins. Afin de les saisir, une enquête conduite en avril 2003
[15] auprès d’un échantillon permanent de 40 exploitations déjà enquêtées en 2000 et 2002 a permis d’affiner les stratégies de commercialisation des producteurs en relation avec leur système de production et d’exploitation (Nahri, 2003 ; Selmi
et al., 2004).
À partir de cette étude, 4 types de stratégies ont été identifiés sur la base des pratiques de mise au marché des produits de l’élevage.
La stratégie d’engraissement de courte durée
Elle concerne les éleveurs qui pratiquent un engraissement de moins de trois mois d’agneaux achetés en automne sur les marchés de la région, mais aussi dans la région du Nord-Ouest du pays, pour les revendre durant la fête de l’Aïd El Kébir. Les agneaux nés sur l’exploitation constituent une trésorerie pour faire face aux besoins durant l’année ; ils jouent un rôle important pour le financement des campagnes à l’automne dans le cas de l’agriculture en sec et au printemps pour l’agriculture irriguée. La conduite de l’alimentation est principalement basée sur la valorisation des ressources de l’exploitation. Le recours au marché (son, paille, foin et orge en grain) est fonction de l’année climatique et de la taille du cheptel. Les agneaux destinés à la vente à l’approche de l’Aïd sont conduits dans des ateliers d’engraissement avec une alimentation à base de son et d’orge. Pour les exploitations qui ont recours à l’irrigation, l’engraissement de courte durée est pratiqué à la fin de la campagne des cultures maraîchères d’été et permet donc de valoriser les résidus des cultures et les revenus tirés de la vente des produits. La revente du produit fini servira par la suite à la relance de la campagne suivante.
Cette stratégie d’engraissement de court terme se retrouve autant chez les agro-pasteurs que chez les éleveurs-agriculteurs, mais elle est fortement contrainte par le niveau des liquidités au moment de l’achat des agneaux en automne.
La stratégie d’engraissement de longue durée
Elle est adoptée par des exploitants ayant au moins 20 hectares. Ces exploitants achètent les agneaux de moins de 6 mois au printemps grâce au capital accumulé durant l’Aïd El Kébir précédent et du revenu des activités extra-agricoles. Le recours à l’emprunt auprès des membres de la famille ou des connaissances est fréquent et permet à de larges catégories d’exploitants de pratiquer ce type d’activité. Les agneaux sont revendus pour le prochain Aïd El Kébir après 7 à 8 mois d’engraissement. Ces éleveurs cherchent à répondre à la demande du marché, en jouant notamment sur la race. La plupart d’entre eux, qui achetaient massivement des agneaux de la race barbarine, s’orientent ces dernières années vers la race algérienne, fortement appréciée des consommateurs des grandes agglomérations urbaines. L’effectif des agneaux achetés varie selon la capacité des bâtiments (souvent rudimentaire par ailleurs) et des moyens financiers de l’exploitant. Les batteries mises à l’engraissement ont en moyenne 20 têtes ; certains éleveurs peuvent avoir deux batteries, voire plus. L’approvisionnement en aliment de bétail se fait tout au long de l’année avec la constitution de stocks de paille et de foin en été, période où les prix sont les plus bas. La vente des agneaux engraissés se fait en deux périodes. La première coïncide avec le mois de Ramadan, durant lequel la consommation de viande connaît un premier pic ; mais le plus gros des ventes se fait à l’approche de l’Aïd El Kébir qui constitue la période de pointe de consommation de viande de mouton (environ 30 à 40 % de la consommation totale de viande ovine a lieu à l’occasion de la fête du sacrifice en Tunisie). À l’instar du groupe précédent, les agneaux nés sur l’exploitation sont vendus en premier en cas de besoin de trésorerie pour couvrir les besoins monétaires de l’année, notamment pour l’achat des aliments de bétail.
Cette stratégie concerne majoritairement les éleveurs les plus confortables, qu’il s’agisse des agro-pasteurs ou des pluriactifs. Ce type d’activité constitue pour eux un investissement de court terme à haut rendement, qui permet, du moins pour les agro-pasteurs, de se soustraire aux contraintes climatiques tout en valorisant leur savoir-faire concernant l’élevage.
La stratégie des éleveurs naisseurs-engraisseurs des agneaux de l’exploitation
Elle concerne principalement les agro-pasteurs comptant plus de 50 brebis reproductrices qui pratiquent l’engraissement sur plus de 8 mois des agneaux nés sur l’exploitation. Il s’agit du seul groupe à pratiquer le stockage des aliments de bétail en importance au moment de l’été, période de récolte où les prix sont les plus faibles. Si la majeure partie des agneaux engraissés est vendue à l’occasion de l’Aïd, le mois de Ramadan et le reste de l’année constituent aussi des périodes de commercialisation selon les besoins de l’exploitation, l’état des animaux et les cours sur le marché.
Pour les petits éleveurs qui comptent moins de 20 brebis, l’élevage constitue avant tout une trésorerie. Ces éleveurs n’ont généralement pas le capital pour acheter des agneaux pour l’engraissement. Ils pratiquent un élevage traditionnel et les ventes des agneaux se déroulent tout le long de l’année, servant de trésorerie pour financer les dépenses courantes de la famille et de l’exploitation. Dans les périmètres irrigués par contre, il s’agit du résultat de l’évolution naturelle de ce type d’agriculture avec un rôle de plus en plus réduit de l’élevage ovin. La faible dimension économique des exploitations ne permet pas de réponses offensives face aux différents risques (économique, climatique, etc.). Il s’agit, tout au contraire, d’une attitude défensive, voire de repli.
Ces résultats traduisent un certain nombre d’évolutions de la filière. Tout d’abord le développement de l’engraissement d’agneaux achetés dans le Nord de la Tunisie ébauche les prémisses d’une organisation régionale de la production ovine avec le développement d’un élevage naisseur dans le Nord de la Tunisie où le fourrage est abondant et d’un élevage d’engraissement dans le Centre-Sud. En outre, le calendrier de la gestion du troupeau s’oriente sur la demande du Ramadan et de l’Aïd El Kébir et se déconnecte donc des conditions climatiques. Cette activité d’engraissement par l’achat d’aliments se soustrait donc à la contrainte structurelle mais aléatoire des conditions climatiques des zones arides.
Ce développement de l’engraissement s’est fortement développé les deux dernières années (2002-2003, 2003-2004), qui font suite à une succession de cinq années sèches où tous les éleveurs ont été contraints de décapitaliser. La question est donc de savoir s’il s’agit d’une réponse tactique pour recapitaliser ou si cette activité va s’inscrire dans un processus d’évolution de la zone.
En outre, cette activité reste très dépendante du capital présent sur l’exploitation, qui peut venir d’activités extra-agricoles, du revenu sécurisé sur le périmètre irrigué pour certains
[16] ou du système d’élevage lui-même. Dans les faits, au-delà des tendances qui se dessinent, on a un
continuum de situations et plus précisément une combinaison d’ajustements à l’échelle des exploitations avec la production et l’engraissement simultanés d’agneaux nés sur l’exploitation, la vente des agnelles et des brebis de réforme comme moyens de financement des achats d’aliments, etc. Ainsi, l’analyse croisée des stratégies de commercialisation et des types d’exploitation montre à première vue une diversification des stratégies de commercialisation à l’intérieur de chaque type, qui reflète un comportement relativement opportuniste, ou du moins tactique, des exploitants dans leurs stratégies de mise en marché des ovins ou dans le développement d’un atelier d’engraissement.
La principale distinction qui peut être faite est celle entre les agriculteurs des périmètres irrigués où l’activité de l’élevage ovin prend une place secondaire et les agriculteurs des zones sèches où l’élevage garde un rôle central dans la reproduction des exploitations. Dans le premier cas, l’activité d’élevage est bien souvent réduite à une activité de soudure entre deux campagnes de cultures maraîchères ; elle permet aussi de valoriser un savoir-faire encore présent dans les familles d’anciens pasteurs et une réputation dont bénéficie la zone pour les produits de l’élevage ovin. Par contre, dans les zones d’agriculture en sec, l’élevage garde une place centrale dans les activités de l’exploitation. Les adaptations introduites sont relativement générales à toutes les catégories d’exploitation et elles répondent à la fois au changement du contexte régional ainsi que de la politique de l’État en termes d’atténuation des effets de la sécheresse et de la demande sur le marché urbain. Tous ces changements sont par ailleurs relayés par les autres acteurs de la filière et notamment les intermédiaires, les bouchers et les consommateurs finaux.
Ainsi on assiste bien à une déconnection entre les conditions et pratiques de l’élevage et les conditions et contraintes naturelles, y compris climatiques. Si celui-ci a bien sûr été encouragé par les politiques de lutte contre les effets de la sécheresse, il s’est inscrit dans les logiques de fonctionnement des exploitants pour pallier justement le déficit public en matière de soutien à l’agriculture dans les zones arides. Mais l’analyse différenciée des stratégies des éleveurs montre que cela n’est possible que dans les exploitations ayant un minimum de capital pour financer l’achat des agneaux.
L’évolution qu’a connue l’agriculture de la zone steppique est le résultat de la convergence de la politique agricole et des stratégies des ménages (Abaab, 1999). Cette évolution a abouti à l’émergence d’une agriculture familiale avec des systèmes de production et des stratégies productives et d’insertion dans l’économie de marché très diversifiées. La dérégulation des filières et la succession d’années de sécheresse ont toutefois montré les limites de l’évolution en cours et des stratégies mises en place, notamment dans le cadre de l’élevage de petits ruminants. On assiste alors, en dehors des périmètres irrigués, à une recomposition de la filière, avec notamment le développement de pratiques de valorisation des produits de l’élevage à travers l’engraissement. Cette pratique permet à la fois de réduire le capital investi par le biais du déstockage des animaux reproducteurs et d’avoir une production mieux ciblée sur les périodes de l’année qui connaissent une hausse de la demande et donc des prix à la production.
Toutefois, si ces stratégies permettent de se libérer des contraintes naturelles locales et notamment de la variabilité des productions fourragères, elles restent dépendantes des conditions climatiques dans l’ensemble du pays. En outre, elles rendent encore plus vulnérables les éleveurs-engraisseurs aux conditions économiques, notamment aux fluctuations de l’offre et de la demande sur le marché du maigre, ainsi qu’aux prix durant la période de l’Aïd El Kébir.
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Abaab, A et M. Elloumi (2005), « Sécheresse et stratégies d’adaptation en Tunisie », in: Felisa Ceña, Mohamed Elloumi, Rosa Gallardo et Mohamed El Béchir Sai (éds), Les défis de la terre : l’agriculture en Espagne et en Tunisie face au défis de la libéralisation, Tunis, Cérès Éditions et IRESA.
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[1]
Ce papier s’appuie sur les résultats de recherche acquis dans le cadre du projet
The Mashreq/Maghreb Project, coordonné par l’ICARDA et l’IFPRI et financé par le FIDA, FADES, CRDI, CAPRI et du projet FEMISE II financé par la Commission européenne. Que ses instituts soient remerciés pour leur soutien.
[2]
Chercheur, INRAT Tunisie.
[3]
Chercheur, CIRAD-Department Emvt.
[4]
Chercheur, École de Mograne, Tunisie.
[5]
Culture de l’olivier (NDLR).
[6]
La région de Sidi Bouzid représente une situation d’évolution assez avancée de ce type de zones en Tunisie, mais aussi dans les pays du Maghreb central ; voir, par exemple, Abaab
et al., 1995.
[7]
On constate même une surexploitation de certaines nappes comme celle de Gammouda avec l’instauration de périmètre d’interdiction (Elloumi et Chemak, 2003).
[8]
Ainsi et pour la première fois depuis le début des années 1980, la part de l’agriculture dans les investissements globaux prévus dans le X
e plan (2002-2006) enregistrait une baisse, représentant seulement 10 % des investissements contre 14 % pour le IX
e plan et près de 17 % pour le VIII
e, alors que le secteur agricole contribue encore pour 12 % au PIB et 21 % de l’emploi et qu’il est loin d’avoir réalisé sa mise à niveau par rapport aux exigences du contexte actuel et par rapport aux défis qu’il est appelé à relever suite à une plus grande ouverture de l’économie.
[9]
Pour plus d’éléments sur l’adaptation des agricultures maghrébines aux aléas climatiques, voir Elloumi
et al., 1988 ; Elloumi, 2002 ; Alary
et al., 2002 ; Abaab et Elloumi, 2005.
[10]
Pour plus de détails sur la stratégie de gestion de la sécheresse, voir l’étude très fouillée du CNEA pour le compte du ministère de l’Agriculture (CNEA, 2003).
[11]
Sur l’adoption des innovations techniques dans les régions steppiques, voir Alary
et al., 2005.
[12]
Abaab, 1999 ; Chemak, 2000 ; Elloumi
et al., 2001 ; Alary
et al., 2003 pour la région de Sidi Bouzid, mais aussi Ben Saad (2002) pour la région voisine de Gafsa à l’Ouest et Lahmar (1994) pour la région de Bir Ali, plus au Nord.
[13]
Le taux de prolificité d’un troupeau est égal au nombre de chevreaux moyen par mise bas (NDLR).
[14]
La même situation a été relevée par Ben Saad (2002), pour la région de Gafsa.
[15]
Cette enquête a été conduite dans le cadre du projet FEMISE/ICARDA sur les obstacles à l’innovation technologique dans les petites et moyennes exploitations des zones arides et semi-arides du Maghreb.
[16]
Périmètre mis en place en 2000.