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S'inscrire Alertes e-mail - Afrique contemporaine Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezEffondrement[1]
[1] Gallimard, nrf essais, 2006 ; titre original : Collapse,...
suite, Jared Diamond
« Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie ? »AuteurJean-Claude Devèze[2]
[2] Agroéconomiste, secrétaire de l’Inter-réseaux développement...
suite du même auteur
Le sous-titre du livre montre bien le projet pousuivi par l’auteur, à savoir analyser pourquoi certaines sociétés sont capables de survivre et pourquoi d’autres disparaissent. Dans les 650 pages de son ouvrage, Jared Diamond, biologiste et enseignant de géographie à l’Université de Californie, arrive, à partir de cas significatifs qu’il compare, à mettre en évidence les causes de la régression ou de l’effondrement de diverses sociétes anciennes ou actuelles ; cela lui permet de nous faire réfléchir sur diverses menaces en cours, en premier lieu environnementales, et de nous proposer des façons d’agir pour surmonter les problèmes qui s’accumulent.
2 Pour mieux saisir l’originalité du propos, la présentation d’un exemple parmi les divers cas analysés d’effondrement de sociétés anciennes est utile. Le chapitre sur l’évolution de la civilisation maya me semble bien illustrer l’approche Diamond. Les documents et les expertises[3]
[3] L’auteur recourt à des analyses scientifiques rigoureuses...
suite qu’il utilise font remonter à 1000 ans avant J.-C. les villages et poteries, à 500 ans avant J.-C. les constructions plus importantes, à 400 ans avant J.-C. l’écriture, à partir de 250 ans après J.-C. la période classique de multiplication des monuments en lien avec les royautés et enfin au IXe siècle l’irrémédiable déclin. Les causes de cet effondrement sont nombreuses et interfèrent entre elles, ce qui rend réducteur tout résumé ; essayons cependant de présenter les phénomènes complexes en cause de la façon suivante : la pression démographique a augmenté sans que les ressources en eau et en aliments suivent ; au contraire, les sécheresses, en particulier celles commençant vers 760 et culminant vers 800, ont amplifié les problèmes d’alimentation en eau ; la mise en culture des collines a entraîné une érosion recouvrant d’éléments moins fertiles les sols cultivés des vallées ; l’agriculture maya, peu productive et centrée sur le maïs, s’est heurtée à de nombreuses limites comme la faible qualité nutritionnelle de cette céréale et ses difficultés de stockage en climat humide ; le manque de nourriture et de moyens de transport pour favoriser les campagnes militaires a empêché une union des royautés sous une autorité guerrière dominante ; les problèmes environnementaux et la pression démographique ont contribué à l’augmentation des guerres et des conflits sociaux ; les rois ont plus cherché à accroître leur prestige en mobilisant les populations pour réaliser des temples qu’à trouver des solutions pour surmonter les crises.
3 À partir de l’analyse des causes du crépuscule de l’île de Pâques, de l’effondrement des Mayas et de diverses autres sociétés passées (des Polynésiens de deux autres îles du Pacifique, des Indiens du Sud-Ouest des États-Unis, des Vikings essayant de coloniser le Groenland) ou des problèmes de sociétés actuelles (Haïti, Rwanda), l’auteur met en avant les cinq facteurs majeurs suivants pour expliquer leur régression ou leur effondrement : des dommages environnementaux, un changement climatique, des voisins hostiles, des rapports de dépendance avec des partenaires commerciaux, des réponses inadaptées apportées par la société et ses élites à ses problèmes.
4 Cependant, Jared Diamond, refusant de tomber dans un pessimisme systématique, présente des sociétés qui ont trouvé des solutions pour régler leurs problèmes écologiques et pour réguler leur croissance démographique. Il décrit la façon dont les tribus des hautes terres de Nouvelle-Guinée sont arrivées à vivre nombreuses en pratiquant une agriculture durable, y compris sur des terres en pente, et en basant leur sylviculture sur des espèces à fins multiples (construction, bois de feu, anti-érosion) comme le Casuarina oligodon, arbre à croissance rapide, ayant des nodules racinaires fixant l’azote, apprécié pour sa beauté. Dans le cas de la minuscule île de Tikopia, avec ses trois étages utiles de végétation, l’accent est mis sur les sept méthodes de régulation de la population qui ont été utilisées pour garder l’équilibre entre ressources mobilisables pour vivre et nombre d’habitants. La façon dont le Japon a résolu à partir de 1650 ses problèmes de déforestation, dans le cade d’une gouvernance éclairée traitant à la fois de la gestion des forêts, du transport du bois et de sa consommation, constitue un exemple de réussite de prise en compte des intérêts des citoyens.
5 L’auteur, désirant influer les débats en cours sur l’avenir de notre planète, ne traite pas que du passé ou de cas d’autotraitement des problèmes rencontrés. Il débute son livre par 40 pages consacrées au Montana contemporain. Ses analyses constituent une mise en garde sur la nécessité pour cette région, de plus en plus dépendante du budget fédéral américain, de régler de multiples problèmes. Parmi ceux-ci, citons : l’écroulement de l’industrie minière et les problèmes environnementaux qui sont liés à leur condition d’exploitation ; l’évolution catastrophique du couvert forestier, surexploité, reboisé en essences inflammables, mal protégé des incendies du fait de la mésentente entre occupants anciens et nouveaux riches habitants attirés par la beauté des paysages boisés ; l’introduction mal contrôlée d’une part d’espèces de poissons détruisant l’équilibre naturel des rivières et des lacs, d’autre part de plantes adventices dévalorisant les pâturages ; l’érosion favorisant les inondations et nuisant à l’irrigation ; la fonte des glaciers ; la mentalité très conservatrice des habitants qui s’opposent aux interférences des législations fédérales ; un déclin de l’agricuture qui ne permet pas aux locaux de concurrencer pour l’achat du foncier les nouveaux arrivants ; une hétérogéneité croissante de la population qui ne favorise pas la recherche de consensus sur l’avenir, en particulier avec les riches résidents temporaires qui ne paient pas leur impôt sur place. La conclusion de ce chapitre est que l’économie du Montana se serait effondrée si c’était une île isolée et que les choix des divers acteurs seront déterminants pour son avenir.
6 La comparaison des évolutions de Haïti et de la République dominicaine, dans le chapitre « une île, deux peuples, deux histoires » se veut illustrative du fait « que le destin d’une société est entre ses mains et dépend des choix qu’elle fait ». La démonstration n’est pas tout à fait convaincante sur ce point, car l’auteur montre aussi les différences entre les deux parties de l’île liées à chaque histoire coloniale et aux données écologiques, plus favorables dans la partie dominicaine de l’île. Le propos est cependant très intéressant par la façon dont il met en rapport les facteurs clefs suivants : actions ou méfaits des pouvoirs en place et choix des sociétés, impacts environnementaux, dépendance vis-à-vis de l’extérieur et attitude des autres pays ; l’attitude de Saint-Domingue vis-à-vis de l’émigration haïtienne (du fait de la pression démographique[4]
[4] L’exemple du génocide du Rwanda permet à l’auteur...
suite et de la pauvreté à l’ouest de l’île) apparaît à cet égard comme une donnée importante pour les deux pays.
7 Les chapitres sur « la Chine, un géant qui titube » et sur « l’Australie “minière” » traitent de façon plus journalistique et donc moins originale des problèmes actuels de ces vastes ensembles. Dans le cas chinois, les problèmes environnementaux sont présentés comme un nouveau défi après celui de la régulation des naissances et des migrations. Dans le cas australien, le scénario présenté comme probable est celui d’une condamnation à une réduction du niveau de vie dans un environnement en constante déterioration ; ceci conduit à la question suivante : face à l’accélération exponentielle des problèmes, les mesures privées et publiques seront-elles prises ?
8 L’auteur se demande si nous sommes pleinement conscients des problèmes de notre planète et si nous percevons toutes les conséquences de nos choix. Il essaie d’en tirer une analyse des décisions prises en groupe, en lien avec la juste perception ou non d’un problème, les capacités ou non d’anticipation des conséquences d’une décision, l’existence ou non d’une solution adéquate, enfin l’adéquation ou non des solutions mises en œuvre. S’appuyant sur l’exemple de J.-F. Kennedy devant faire face à l’adversaire cubain, il rappelle comment il a échoué lors de la tentative d’invasion de la baie des Cochons faute d’une vision claire, et a au contraire réussi à surmonter la crise des missiles grâce à une véritable concertation avec ses conseillers.
9 Un autre chapitre, en partie nourri par ses travaux d’expertise, porte sur « la grande entreprise et l’environnement ». L’auteur mise beaucoup sur une opinion publique intelligente capable d’intervenir sur les maillons les plus sensibles de la chaîne des entreprises concernées par un produit ; il prend l’exemple de la filière viande de bœuf et de l’évolution de la position de Mac Donald obligeant de plus en plus les autres maillons en amont à veiller à la qualité du produit livré.
10 À la fin de l’ouvrage, l’auteur revient sur des problèmes déjà abordés, mettant en exergue la déforestation, la destruction des habitats naturels des plantes et animaux, l’exploitation excessive des espèces marines, la diminution de la biodiversité, la dégradation des sols, l’épuisement des énergies fossiles et le recours à des énergies plus polluantes, la rareté croissante de l’eau douce, la mobilisation des capacité photosynthétiques pour les besoins humains immédiats, la production et le transport de produits dangereux. Un point intéressant est l’accent mis sur le fait que, avec la mondialisation et les facilités d’échange, les risques d’effondrement locaux sont mieux maîtrisés, mais que par contre ce sont des risques plus globaux qui nous menacent. L’auteur met en avant l’interdépendance des sociétés actuelles entre elles, espérant que nous serons solidaires pour combattre les diverses menaces, comme les Hollandais, habitants dans des polders au-dessous du niveau de la mer, le sont pour renforcer leurs digues.
11 Cette conclusion me semble partielle, car elle ne s’ouvre pas sur une perspective plus large donnant sens aux efforts futurs ; il s’agit pour l’auteur de conjurer en priorité les menaces auxquelles est confronté un « monde polder », mais pas assez de construire un monde du vivre ensemble. Il faut noter que le mot de survie est proposé comme le contraire d’effondrement, et donc que la notion de développement n’est pas présentée de façon explicite ; l’éclairage, mis par l’auteur en priorité sur les problèmes environnementaux[5]
[5] Il s’en défend en refusant d’attribuer à un seul facteur...
suite, le conduit à survoler les autres dimensions de l’épanouissement d’une société et en particulier les liens entre d’une part institutions politiques, économiques et sociales et d’autre part valeurs culturelles des sociétés[6]
[6] Il faudrait faire une analyse complète de ce qui constitue...
suite.
12 Il reste à faire une analyse plus poussée de ce que les acteurs sociaux et leurs institutions ont fait ou peuvent faire pour construire ensemble leur avenir, pour trouver de nouveaux équilibres en cas de menace grave et pour favoriser un développement durable ; ce devrait être l’occasion de voir en quoi l’aide publique au développement, trop absente dans l’ouvrage, a joué et peut jouer un rôle comme acteur extérieur. Ce peut être l’objet d’un prochain ouvrage moins foisonnant, mais, espérons-le, aussi passionnant.
Notes
[1] Gallimard, nrf essais, 2006 ; titre original : Collapse, how societies choose to fail or succeed, Viking Penguin, 2005. 
[2] Agroéconomiste, secrétaire de l’Inter-réseaux développement rural. 
[3] L’auteur recourt à des analyses scientifiques rigoureuses très diverses, qui vont de l’analyse des détritus des habitats anciens pour déterminer ce qui était consommé jusqu’aux mesures d’isotopes d’oxygène dans des carottes de sédiments lacustres pour étudier les sécheresses. 
[4] L’exemple du génocide du Rwanda permet à l’auteur de rappeler l’importance de la pression démographique, mais aussi de signaler que la soif de terre, qui conduisait à changer les pratiques de l’héritage, a poussé les pauvres à essayer de récupérer les terres des plus riches. 
[5] Il s’en défend en refusant d’attribuer à un seul facteur la cause d’un effondrement, mais toute la fin de son ouvrage est très environnementale. 
[6] Il faudrait faire une analyse complète de ce qui constitue la culture d’une société, avec ses trois dimensions complémentaires, la première concernant le patrimoine visible en matière de langue, de paysage, de bâtiments (fruits le plus souvent d’une civilisation), la deuxième se rapportant aux modes de vie et aux comportements, comme par exemple l’alimentation, la troisième centrée sur l’activité symbolique, avec les valeurs qui donnent sens à la vie en société.
POUR CITER CET ARTICLE
Jean-Claude Devèze « Effondrement, Jared Diamond », Afrique contemporaine 4/2006 (n° 220), p. 267-271.
URL : www.cairn.info/revue-afrique-contemporaine-2006-4-page-267.htm.
DOI : 10.3917/afco.220.0267.




